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12.6.21

Le tombeau confident de mon rêve infini: deux poètes russes et la mort.

    Récemment rappelés à l’ordre par notre Comité d’Éthique à la sévérité exemplaire pour un incident mineur, nous tenterons ici, dans un autre genre, de ne pas putréfier d’exégèse le minimalisme de nos deux poètes brodant sur la tombe à 45 ans de distance. On soulignera tout de même qu’il s’agit d’un thème indémodable, que l’actualité récente a ramené au premier plan. 
    On notera que chez l’un comme chez l’autre l’économie de moyens est frappante. En accord avec leur sujet, leur style est dépouillé. Le vieux Kropivniski reste impersonnel dans un humour qui grince comme un ricanement d’outre-tombe. Tandis que le jeune Ryjii tient dans la pure émotivité d’une adresse sentimentale, bien que les images dont il use ne soient pas dépourvues d’une ironie amère…     

    C’est à la demande du musicien de Pétersbourg, Vsevolod Dorokhov, qui compose des mélodies sur les poèmes de Ryjii, et souhaite les chanter en français aussi, que nous avons traduit cet ultime poème. 


(Traduction © Thierry Marignac)
 
L’homme 

 Il est à la terre rattaché tellement, 
Malheureusement, il n’est pas très résistant : 
L’échéance de sa vie est courte foncièrement : 
Le corps est un matériau pourrissant. 
 
Il fut jeune, il allait étudier, 
 Mais quelle horreur : 
Il a mûri rapidement. Et 
Il a senti de la mort la terreur. 
 

Parmi les dépouilles mortelles, les décomposés, 
Tous ceux qui sont du siècle prisonniers — 
Modestement son court siècle il a traversé 
Cet humain avec humilité. 

 Et voici la vieillesse arrivée. 
Ah, comme semble racorni ! 
Il est devenu chauve, il est devenu gris — 
En fait, il a perdu toute beauté. 

 C’est un poète. Son âme comme avant, 
Baigne dans l’espoir aveuglant 
Et la rêverie comme un firmament étoilé 
— Et la mort lui semble absurdité. 

 Il appréciait les teintes de la vie 
Les caresses de femmes, et l’amour, 
La beauté de la nature dans ses atours, 
Et le babillage de la poésie. 
 
La mort est-elle possible ! Dieu tout-puissant ! 
Comme c’est absurde ! Qu’est-ce que c’est vraiment : 
Vivre et être et brusquement que quick 
Après d’intolérables souffrances iniques ? 

 Pourquoi donc est-il né ? 
Ou bien le monde terrestre a-t-il seulement rêvé ? 
Ou bien la vie n’est-elle qu’un délire insensé 
Et l’univers ne peut exister ? 

 Il est à la terre rattaché tellement, 
Mais il est fragile, malheureusement : 
Quelque chose tremble et kapout — 
Comme s’il n’avait jamais vécu là, sans doute. 

 Rien ne savent les gens. 
En bêtes sauvages, ils naissent en errant, 
Vivant, se multipliant, 
Et après — ça y est enfin mûrs — crevant. 

Evguéni Kropivnitski, 5 octobre 1955. 




ЧЕЛОВЕК 

 Он к земле привязан очень, 
К сожаленью он не прочен: 
Жизни срок сугубо мал: 
Тело – тленный материал. 

 Был он млад, ходил в гимназию, 
Но какое безобразие:
 Возмужал он быстро. Ах, 
Он почуял смерти страх. 

 Среди тленных, среди бренных, 
Среди всех от века пленных – 
Прожил скромно краткий век 
Сей смиренный человек. 

 Вот и старость наступила. 
Ах, как выглядит он хило! 
Облысел, стал он сив – 
 В общем стал он некрасив. 

 Он поэт. Душа как прежде, 
В ослепительной надежде 
И мечта как звездная твердь – 
И ему нелепа смерть. 

 Оценил он жизни краски 
И любовь и женщин ласки 
И природы красоту, 
И поэзии лепоту. 

 Неужели смерть! О боже! 
Как нелепо! Это что же: 
Жить да быть и вдруг каюк 
После нетерпимых мук ? 

 Для чего же он родился ? 
Или мир земной лишь снился ? 
Или жизнь нелепый бред 
И не существует свет ? 
 
Он к земле привязан очень, 
К сожаленью он непрочен: 
Что-то трахнет – и капут – 
Словно он не жил тут. 

 Ничего не знают люди. 
Как зверьё родятся в блуде, 
Размножаются, живут, 
 А потом – готово – мрут. 

 Евгений Кропивницкий, 5 октября 1955. 

(Traduction ©Thierry Marignac)

Ne me quitte pas…

 Ne me quitte pas, à l’heure 
Où l’étoile de minuit se consumerait, 
Où dans la rue et dans la demeure 
Tout est bon comme jamais. 

 Ni pour ceci-cela, ni pour quoi que ce soit 
Juste comme ça et notamment 
Quand j’ai mal, laisse-moi, 
Laisse-moi complètement, va-t-en. 

 Que se vident les cieux 
Que les forêts noircissent 
Qu’aux abords du sommeil, la terreur m’envahisse 
Que se ferment mes yeux. 

 Que l’ange de la mort, comme au cinéma 
Verse du poison dans le vin 
Les cartes de ma vie qu’il rebatte vers rien 
Et sur le linceul jette une croix. 

 Mais tu resteras éloignée — 
À la fenêtre, blanc merisier
 Tu riras, en ne touchant rien, 
En me tendant la main. 
 
BORIS RYJII, 2000 



 Не покидай меня 

 Не покидай меня, когда 
горит полночная звезда, 
когда на улице и в доме 
всё хорошо, как никогда. 

Ни для чего и низачем, 
а просто так и между тем 
оставь меня, когда мне больно, 
уйди, оставь меня совсем. 

Пусть опустеют небеса. 
Пусть станут чёрными леса. 
пусть перед сном предельно страшно 
мне будет закрывать глаза. 

Пусть ангел смерти, как в кино, 
то яду подольёт в вино, 
о жизнь мою перетасует 
и крести бросит на сукно. 

А ты останься в стороне — 
белей черёмухой в окне 
и, не дотягиваясь, 
смейся, протягивая руку мне. 

 Борис Рыжий, 2000.

7.12.18

Frères, il y a un traître parmi nous !…

         LA CONSPIRATION DES COMPLOTISTES

         Chères lectrices, chers lecteurs,
         Tout d’abord, permettez-moi de me réjouir de vous voir réunis dans cette salle pour assister à notre second séminaire, où nous nous efforcerons d’étudier de manière structurale, c’est à dire rigoureusement scientifique comme chacun sait depuis le début de la Guerre Froide, des phénomènes récents d’une actualité brûlante (ou l’inverse) au moins pour nous — à l’instigation des services de renseignement numérique. Qu’ils en soient remerciés.
         En effet, sur le thème du complotisme,  nous favoriserons l’approche linguistique. Le terme complotisme, barbarisme dentelé de rouge sur tous les ordinateurs du Monde Libre (c’est à dire non déréglés ni subvertis par qui vous savez) vient, comme d’habitude, de l’assez navrante novlangue des médias américains, et repris à l’emporte-pièce par tout journaliste ou blablateur du commentaire dans tous les domaines, dont le souci d’originalité n’a d’égal que l’indigence du vocabulaire dans sa propre langue. J’ai nommé théorie du complot, traduction littérale de conspiracy theory, que tous ceux sortent un peu de chez eux entendent outre-Atlantique depuis quelques décennies. Jusqu’aux années 2000, de ce côté-ci de la mare, il y avait peut-être des complots, mais pas plus de complotisme, que de porte-jarretelles à dentelle rouge chez les Carmélites (Encyclique numéro 22, Vatican, 1910). De semblables barbarismes, tous venus de la même origine, foisonnent à présent dans la langue de Baudelaire : contre-productif, fenêtre d’opportunité, implementer ( !), soyons charitables.
         Le grand effet, miracle de la linguistique, de la théorie du complot, abrégée donc en complotisme, c’est que cette expression a supprimé les complots : depuis qu’elle existe, grâce à cette trouvaille, nous sommes blancs comme neige. Des institutions consacrées depuis des siècles à la conspiration, à la manipulation, au jeu d’influence, à la corruption, héritières d’une culture du complot, l’ont abjurée avant-hier avant de livrer leurs manuels à un autodafé salvateur. En bref, l’invasion de la Pologne par l’Allemagne en 1939 suite à une provocation de la division Brandebourg, l’incident fabriqué par Lyndon Johnson du golfe du Tonkin déclenchant la guerre du Vietnam, l’affaire Ben Barka, le pseudo-massacre de Timsoara, ou les armes de destruction massive de Saddam — c’est fini, ça n’existe plus, ce serait impossible aujourd’hui où nous sommes transparents.
Heidi Lamar dans The Conspirators

         La dernière fois que votre serviteur a entendu le mot transparence martelé avec tant d’insistance, c’était dans une réunion d’un pays d’Europe Orientale en guerre, où des citoyens en colère exigeaient des explications des dirigeants de leur complexe militaro-industriel qu’ils soupçonnaient (sans doute par complotisme), après une défaite cuisante, de les avoir trahis, ou plus exactement vendus, comme c’est l’usage dans ces contrées où notre civilisation, faute d’avoir conspiré à temps, reste lointaine. Les dirigeants à la tribune avaient en effet très envie d’être transparents devant leurs compatriotes en effervescence — qu’on ne puisse plus les voir, qu’ils se confondent avec le mur du fond.
         On voit ici le poids des mots : complotisme, et la démocratie des Lumières renaît !… Les éminences grises vont planter leurs choux, les manipulateurs, terrifiés, vendre des Marlboro sénégalaises à Barbès-Rochechouart. Toutes les conséquences aux suites parfois violentes comme on a pu le constater ces jours-ci de certaines décisions inconsidérées ne sont en aucun cas le fait des agents de Bilderberg et de l’État Profond américain, encore moins de la BCE, voire de leur ordre du jour marqué par la bestialité économique (comme le prétendent sans vergogne les complotistes, payés par qui vous savez) mais un effet malheureux de la transparence !…
         Il est temps de prendre conscience, le complotisme est une conspiration mondiale aux ramifications multiples, une Internationale Noire, et payée par qui vous savez.


         DÉCRYPTER LES DÉCRYPTEURS
         Nous vivons dans un monde de plus en plus polarisé.
         Face aux dangereux complotistes, terme dentelé de rouge sur les ordinateurs du Monde Libre comme pour souligner leur infamie, on trouve leurs ennemis jurés : les décrypteurs. Ces deux communautés sont à couteaux tirés. Les complotistes avancent que les décrypteurs sont payés par Bilderberg et l’État Profond américain, tandis que ces derniers enquêtent sur l’Internationale Noire parrainant les premiers, payée par qui vous savez. La tension est à son comble. On craint le pire.
         Pour revenir à la toute-puissante linguistique, le terme décryptage n’a vu le jour que très récemment lui aussi, depuis que les journaux prennent leurs lecteurs pour des crétins. Ce qu’ils sont peut-être, nous ne possédons pas encore de statistiques fiables. Autrefois, on estimait que le lecteur savait lire. Aujourd’hui on n'en est plus si sûr, il faut lui expliquer ce qu’il a lu. Dans un souci de transparence !… Vous me suivez toujours ?… Ou bien il faut que je décrypte ?…
         De leur côté, les complotistes, tout à fait hors de propos, estiment que les décrypteurs n’ont jamais sauté un repas de leur vie, payés par Bilderberg et l’État profond américain. Mais soyons lucides : ils sont eux-mêmes payés par qui vous savez. Et la 5e colonne, dont nous parlions récemment dans ces pages, chères lectrices, chers lecteurs, ne dort jamais !…

         Examinons donc, si vous le voulez bien, deux récents décryptages, dans de grands journaux parisiens au-dessus de tout soupçon — que Bilderberg et l’État Profond américain n’ont même pas leur numéro de téléphone.
         Le premier, paru hier dans un grand quotidien du soir parisien, par un décrypteur d’élite évoquait l’accord de l’ONU sur les migrations qui doit se tenir au Maroc. Il dévoilait un conspirationnisme international, prêtant à cette anodine réunion entre apparatchiks des buts dantesques : autoriser un déferlement sans précédent de populations diverses dans une Europe épuisée. Que nenni, disait le décrypteur, qui, comme ses collègues, avait sans doute fait Sciences-Po’. Il attribuait l’origine de ces bruits malveillants (très certainement payés par qui vous savez) à un quelconque think-tank néo-con amerlock en Géorgie ou au Texas (avec lequel qui vous savez est tout  de même peu suspect de complicité, mais nous n’en sommes plus à une incohérence près). Qui aurait contaminé l’Europe, passant par ces rendez-vous de l’Internationale Noire que sont l’Autriche, la Hongrie, la Bulgarie, que-sais-je.  Infectant nos belles démocraties occidentales, où, ajoutait-il, on n’avait pas lu ce papelard de l’ONU (et les complotistes, dans leur perversion native, de répondre que lui, il est payé pour ça !…). Non, en réalité, le papelard de Marrakech n’est pas contraignant !… C’est juste une déclaration de principes !… Ça ne force personne à rien !… On se voit, on se tape le couscous, et sur le ventre, on bavasse, on fait des discours, on s’éclate au Marriott local et on se revoit à la prochaine !…
         On comprend ici l’utilité du décrypteur, tant décrié par le complotiste qui s’impatiente, vu que les subsides de qui vous savez ont du retard : L’information !… La réunion de Marrakech ne sert à rien !… Seule une conspiration paranoïaque de contribuables internationaux qui aimeraient bien savoir où passe leur oseille peut en douter !… Les radins !…
         Le second,  dans un grand quotidien parisien du matin, va plus loin dans une certaine spécialité du décrypteur à savoir l’enfonçage de porte ouverte, s’interroge sur l’origine sociale de divers participants aux désordres parisiens du 1er décembre, chères lectrices, chers lecteurs, vous avez peut-être entendu parler de ces évènements. En gros, un déshérité des banlieues, un prolo de la périphérie, un travailleur urbain de Paris que l’actuel gouvernement fait gerber. Il en conclue à une sorte de convergence des aspirations et des frustrations couvrant un grand éventail social. Heureusement qu’il était là pour nous avertir. N’ayant fait ni Sciences-Po’, ni le moindre DESS de journalisme, c’eut pu nous échapper. Nous en sommes désormais convaincus, le décryptage est une fonction essentielle de la démocratie cybernétique, sans laquelle les crétins qui lisent encore leurs journaux seraient dans le brouillard.
         Mesquins, les complotistes vont encore aller demander la fiche de paie des décrypteurs, et leur feuille d’impôts, allégée des émoluments de Bilderberg et de l’État Profond américain qui paient au noir — les complotistes ne cherchent qu’à prendre la place des décrypteurs parce que qui vous savez n’a pas encore raqué malgré la hausse du prix du pétrole et du gaz.
         La situation inquiète les observateurs. On redoute des St-Barthélémy de part et d’autre.

         Nous appelons au calme, à la réflexion linguistique, et au financement de nos études structurales par Bilderberg, l’État Profond américain et qui vous savez. Le premier qui passe un coup de fil sera le premier servi. Notre IBAN est à leur disposition sur simple demande.

2.7.17

Tchoudakov et Baudelaire, unis par le vin

        
кристал замёрзшего вина 
с густым сиянием лиловым
Россия в нём отражена
чудовищем мильонголовым 

не нахожу что образ свеж
как в отделении смирительном
один творительный падеж
с другим увязанный творительным 

по логике см. и цит.
есть колонцифер и апостроф 
вмерзает в озеро Коцит
бутылок нераспитый остров   

и там где белой вьюги тьма
едва ли смогут иностранцы
заледенеть в последнем трансе
застыть в сошествии с ума 

вино застывшее горит
в нём славно грешникам вариться
всё это местный колорит
колёр локаль как говорится
Сергей Чудаков.

         (Vers traduits par TM)

Cristal d'un vin congelé
Éclat lilas à forte densité
En lui la Russie se reflète
Hydre à un million de têtes

Je ne trouve pas que l’image soit d’une fraîcheur première
Comme au département des services pénitentiaires
Une déclinaison du cas de l’ablatif
Liée à une identique, pour quelque chose de créatif

Dans la logique de l’archétype
Nous avons apostrophe et folio
Le lac de Cocytus[1] gèle et agrippe
De bouteilles pas finies, un îlot

Et d’une blanche tempête, dans l’obscurité
À peine pourront les étrangers
Devenir de glace dans la dernière transe
Se figer en pleine démence

Le vin gelé a sa chaleur
En lui se cuisent les pécheurs
C’est une nuance de la région
Couleur locale[2], dit le dicton
Sergueï Tchoudakov




[1] En réalité une rivière de la mythologie grecque, semblable au Styx, menant aux enfers.

[2] Gallicisme employé par le poète, littéralement écrit phonétiquement en cyrillique, et qui donne le titre du recueil de ses œuvres.

28.2.17

Fin de saison aux splendeurs énervantes

Géopolitique du ricanement
«Je suis né au mois de mars, c'est moi le printemps», annonçait Céline  dans Mort à crédit, avant d'être voué aux gémonies, pour des raisons éloignées de sa production littéraire, que nous lui reprochons aussi (quelle déception!…), en aparté  toutefois, manquerait plus qu'on se joigne au chœur bêlant de la politcorrectitude, je vous demande un peu — avec nos complexes allégeances France Libre à Dominique de Roux — mais qui n'empêchent pas son statut de génie de la littérature française du XXe siècle — oh quel ennui, ces règlements de comptes intéressés à près d'un siècle de distance.
TM, St-Pétersbourg, 2017, photo © Vladimir Troyan

À l'époque dont nous parlons, Johnny Rotten voulait passer ses vacances au Mur de Berlin pour voir un peu d'Histoire plutôt que de s'emmerder sur une plage peuplée d'abrutis, (Holiday in the Sun), les graphistes punk de Bazooka pirataient au montage l'organe officiel de la vermine de 68, un quotidien qui pollue l'atmosphère aujourd'hui encore — les idéalistes avaient déjà fait du reniement une profession de foi, ce qui est, rendons leur justice, un tour de force. Bref, on avait peu d'illusions en banque, dans le crépuscule chatoyant des fins de régime, et plus loin, des fins d'époque. Quelques années plus tard, un groupe allemand sortait Brejniev Rap, la voix enrouée du despote  finissant, aux échos de chiourme et d'emphysème. Bref, on se tapait de la lutte armée en Amérique du Sud, les catastrophes humanitaires au bout du monde nous laissaient froids, la pourriture du gaullisme dans ses derniers râles — nous lui trouvions une certaine esthétique décadente. On ne savait pas tout sur tout là où on n'avait jamais mis les pieds. On n'avait pas d'opinion sur la globalité et son contraire, on ne se sentait pas obligé de faire son petit BHL, à chaque tremblement de terre.
On ricanait. À y repenser, en contemplant avec consternation la péroraison présente qui se prend au sérieux du matin au soir — c'était plutôt sain, malgré les drogues dures.
TM, Pétersbourg, 2017, photo © Vladimir Troyan.

Ici, nous présenterons quelques poèmes: les Russes Vavilov et Limonov. Ils semblent avoir gardé l'esprit du ricanement. L'actualité est ce qu'elle est, et on ne rasera jamais gratis, certainement pas demain.
Vavilov, dans une veine Lautréamont, dont on se souvient l'épisode du cheveu de Dieu tombé dans un lit de bordel, (Chants de Maldoror) nous parle de la minette du Tout-Puissant, avant de ricaner sur le Kaddhafi de la Grande Époque.
Puis Limonov, dans un rare moment antipolitique, nous décrit le pouvoir comme un fauve altéré de sang, ce qu'il n'a cessé d'être, puisque c'est sa vocation.
Hommage aux mânes du No Future, génération emportée par la bestialité des fins de siècle, qui annonçait celle du suivant, son puritanisme d'ange exterminateur, sa féodalité sans merci, sous la posture d'angélisme.
P.S. Alexandre Vavilov prendra part à une compétition de Slam à Paris et au mois de mai. Mon vieil ami Édouard a fêté ses 74 ans, le 23 février. Enfin, je dédie la première traduction à Serge Quadruppani, qui a retrouvé sa chatte égarée avec tant d'émotion, il y a peu de temps.
(Traductions de TM)
 
Alexandre Vavilov, poète d'Ekaterinbourg
Кошка Бога

Кошка, которая жила на вершине мира,
Считала, что это она создаёт закаты,
Верила, что квартира Бога – это её квартира,
А все остальные – хоть в чём-то да виноваты

Перед её высочеством, кошкой Бога…
Поэтому Бог ложился, она вставала
И каждому человеку – пускай немного,
Но портила жизнь: устраивала скандалы,

Стихийные бедствия, экологические катастрофы,
Творила вселенский хаос в какой-нибудь точке мира,
Одного из евреев по дурости довела до Голгофы,
Взорвала что-то чертовски опасное близ Алжира…

Ну а потом – залезала к Богу под одеяло,
Будто там и была, чему прям-таки крайне рада,
И настолько нежно на ушко ему урчала,
Что Бог не решался сослать её в недра ада.

Бог просыпался, натощак выкуривал сигарету,
Пытался вспомнить: а был ли на карте мира,
Допустим, Алжир? Потому что сейчас его типа нету.
А кошка такая: «Не-е-е было там никакого Алжира.

Я, чтоб ты знал, падших ангелов истребляла!
Вот сам подумай, на кой чёрт мне твои афро-арабы?
Уж как я тебя люблю, а всё тебе, Боже, мало…
Не бережёшь ты меня, не ценишь, хоть и пора бы».

А Бог психует, кричит: «Как это не было, блин, Алжира?
На кухне стоял – между раковиной и банкой с квасом!
Я его лично туда поставил! Это моя квартира!»
И всё это с таким недовольством, с агрессией, басом.

Кошка, понятное дело, обиделась, нассала на Трою.
Бог понимает, что прав, но чувствует себя виноватым.
«Не обижайся, – шепчет, – я завтра новый Алжир построю,
Потому что это вовсе не я, а ты создаёшь закаты…

Кто его знает, может, и вправду не было там Алжира,
Здесь такой беспорядок, бардак размывает сушу…»
И думает кошка, которая живёт на вершине мира:
«Ещё раз накажешь, я тебе, Бог, Карфаген… разрушу».

         Le chat de Dieu
         La chatte, sur les sommets du monde vivant
         Comptait qu’elle créait elle tous les soleils couchants,
         Que les appartements de Dieu étaient les siens
         Que tous les autres — étaient coupables plus ou moins

         Devant sa Majesté, la chatte de Dieu…
         Alors quand Dieu était couché, la chatte se levait subterfuge
         Et de chaque être humain, ne serait-ce qu’un peu
         Elle pourrissait la vie : en faisant du grabuge,

 Catastrophes écologiques, fléaux naturels
En quelque point du monde, elle jetait un chaos universel
Au Golgotha par malice, un Juif elle conduisit,
Et explosa un truc diaboliquement dangereux non loin de l’Algérie

Bon, et après, sous la couverture, elle se glissait vers Dieu le Père
Comme si quelque chose par là, la réjouissait carrément,
Elle lui miaulait ensuite, à l’oreille, si tendrement,
Qu’il ne pouvait se résoudre à la jeter au fond de l’enfer.

Dieu se réveilla, fuma à jeun une cigarette,
Tenta de se souvenir, sur la carte du monde, existait-il,
Admettons, l’Algérie ? À présent, il n’en restait pas tripette.
Mais la chatte : « Non-on-on, là-bas pas d’Algérie, c’est facile.

Sache, pour ta gouverne, les anges déchus, j’ai détruit !
Tes Afro-Arabes, qu’est-ce que tu veux que ça me fasse, réfléchis ?
Je t’aime tant, mais toi mon Dieu, ça ne te suffit pas…
Il serait grand temps, mais tu ne me protèges, et ne m’estime pas ».

Et Dieu se fout en boule, s’écrie : « Comment ça pas d’Algérie bon sang ?
Elle était dans la cuisine, entre l’évier et la canette de kvass !
C’est moins qui l’ai mise là ! C’est mon appartement ! »
Et tout ça mécontent, agressif, d’une voix de basse.

La chatte, c’est entendu, vexée, pissa sur la ville de Troie
Dieu se sent coupable, sachant qu’il a raison toutefois.
« Ne te vexe pas — murmure — demain la nouvelle Algérie sera mon enfant,
Parce que ce n’est pas moi du tout, mais toi qui crée le couchant…

Qui sait, peut-être, qu’il n’y avait pas d’Algérie là, en fait,
Un tel désordre ici, un tel bordel que la terre ferme fait naufrage… »
Et, songe la chatte qui vit du monde sur les sommets :
« Je vais encore te punir, Dieu, je détruirai Carthage… »
Ахтэна яхат

Покорить весь мир на гнедом жирафе
В никакой стране и раю проклятом.
Я хочу быть как… Муаммар Каддафи
В семьдесят восьмом – девяносто пятом.

Ахтэна яхат саави саану,
Саави темво саави самвира.
Ахтэна яхат. Всё идёт по плану.
Всё идёт по плану захвата мира.

Кто там в этом грёбаном Пентагоне
Смеет называть меня вурдалаком?
Все козлы, а я – Муаммар в законе,
Белый дом я – ахтэ нааха… раком.

За свободу слова не дам ни цента,
И за демократию врать не стану,
Но американского президента…
Ахтэна яхат саави саану.

Ахтэна яхат саави самвира!
Вашингтон всецело подвергну аду!
Ливию признают столицей мира
Даже те, кто ахтэн яхат сааду.

Ахтэна яхат саави саата.
Сеять справедливость не перестану,
И Совбез ООН, и любое НАТО,
Если надо, – тоже яхат саану.

Я войду в Нью-Йорк на гнедом жирафе,
Всех пересчитаю по некрологу,
Потому что я – Муаммар Каддафи…
Ахтэна яхат вам теперь, – ей-богу.
Александр Вавилов

Akhten Iakhat
Du haut d’une girafe bai, le monde entier soumis
Dans un pays bidon, un paradis maudit.
Je veux être comme…Mouammar Kaddhafi.
De soixante-dix-huit à quatre-vingt-quinze, comme lui.

Akhten Iakhat, saavi,
Saavi temvo, samvira
Akhtena Iakhat. Tout se passe comme prévu, oui.
Comme prévu, du monde on s’emparera.

Qui donc dans ce putain de Pentagone
S’est permis de me traiter de bête
Tous des chiens, et moi — je suis Mouammar le Don
La Maison Blanche je — akhte naakha… en levrette.

Pas un centime à la liberté d’expression,
Je ne mentirai pas sur la démocratie,
Mais du président américain, les élucubrations…
Akhten Iakhat saanou saavi.


Akhten Iakhat saavi samvira !
Je ferai de Washington un trou infernal
La Lybie sera reconnue comme capitale mondiale
Même ceux qui — Akhten Iakhat saada.

         Akten Iakhat saavi saata
         Je ne cesserai la justice de diffuser
         Dans n’importe quel OTAN, et Conseil de Sécurité,
         Même ceux qui, Iakhten Iakhat, saata.

         J’irai à New York sur ma girafe bai
         Je vous énumérerai sur la nécrologie
         Parce que je suis Mouammar Kaddhafi
         Akhten Iakaht, fichtre, pour vous maintenant, c’est fait.
         Alexandre Vavilov
On ne présente plus Édouard Limonov



           
            Власть львица
         Власть мощным сфинксом лапу подымает
         Грозит, оскалясь пастью, и рычит
Власть – львица, и хвостом нам львица не виляет,
Но сильным, как прутом, им по боку стучит…

Власть смертью отдаёт и кровью, грязным телом.
Бросается  и сбив, ломает кости нам,
С добычею своей, храпя остервенело,
Волочит храбреца к прибрежным валунам…

Там начинает жрать, живот и пах в начале,
Страдалец ещё жив, и в желтые зрачки
Он смотрит, онемев, в своем ума едва ли:
«Она меня жует!» и… ужаса куски…

Прибой смывает кровь, шипя над грудной мяса
Из облака Господь взирает, выгнув бровь
Ему не comme il faut, глаза прикрыл он рясой…
Такая вот она, державная любовь…

У львицы круп стальной, все лапы из металла
В глаза её искрит вольфрамова дуга,
Привыкла отвечать на позывной «Валгалла»
В комплект клыков-когтей добавлены рога…
Эдуард Лимонов, Золушка береманая.

Le pouvoir est une lionne
Le pouvoir, a levé la patte, tel un sphinx puissant,
Il menace et rugit, montre les dents du loup
Le pouvoir — est une lionne, et n’agitera pas sa queue pour nous,
Mais leur frottera les côtes, à coups de barre, violemment…

Le pouvoir rend la mort et le sang, d’un corps souillé.
S’élance, et nous brise les os, offensive.
Avec sa proie,  grinçant, acharné,
Traîne le téméraire vers les rocs de la rive.

Et là se met à dévorer, par le ventre et l’aine commençant,
La victime vit encore, et d’une jaune prunelle,
 Contemple, muette, à peine dans son état conscient :
« Elle me mâche ! » et… horreur, en rondelles…

Le ressac lave le sang, sur la chair de la poitrine, grésillant.
Des nuages le Seigneur observe, fronçant le sourcil,
Il ne trouve pas ça comme il faut, de sa soutane ses yeux voilant,
Voilà l’amour des puissances, semble-t-il…

La lionne a une croupe d’acier, toutes ses pattes sont métalliques,
Dans ses yeux un arc au tungstène étincelle,
Du Walhalla, elle est habituée à entendre l’appel,
À ses griffes et ses crocs on ajoutait des cornes rustiques.
Édouard Limonov, Cendrillon Enceinte