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16.12.23

" La Mère dans l'âme" de Patrick de Lassagne, retour sur "Photos passées" de Thierry Marignac



Ma péniche à moi s’appelait Armée du Salut 
     « Je suis loin d’être le premier bâtard à tenter de vendre du papier imprimé pour s’éclaircir les idées » notais-je dans « Photos passées », mémoires apocryphes, ou autobiographie en sourdine, au lecteur de décider, qui vient de paraître aux éditions de La Manufacture de Livres. J’aurais peut-être dû écrire : « …le seul bâtard… ». 
     En effet, au-delà d’Apollinaire ou Aragon, que je citais pour rehausser mon statut — il en a bien besoin — meubler chic, il semble que cette histoire, le coup d’un soir ou deux devenu destin pour l’enfant qui en est le fruit, soit d’une banalité à faire frémir mon élitisme. Depuis qu’il est question de mon dernier livre, après tant de rencontres, comme par hasard, de filles et de fils aux pères incertains — de Natalia Medvedeva à « Big » Steve Felton — j’ai fait la connaissance et me suis lié d’amitié avec deux auteurs dont papa avait pris la poudre d’escampette : Nicolas d’Asseiva et Patrick de Lassagne. Nos circonstances différaient autant que la vie diffère, mais certaines constantes étaient invariablement au rendez-vous : les « êtres de silence », selon la belle formule de Patrick, coincés dans le paradoxe, se recréaient à partir du fantôme. 


    Je ne crois pas que Nicolas ait abordé cette histoire, du reste assez cruelle pour lui, il ne m’en a pas parlé. Mais Patrick, dont le sort fut bien plus rude que le mien puisqu’il perdit en sus sa mère tout jeune, a laissé un long poème d’une beauté magistrale : « La Mère dans l’âme ». Devrais-je dire une mélopée ? Laconique au sujet du père et j’envie cette concision : « Il avait pris ce qu’il y avait à prendre, Le cœur et le corps de ma mère… Puis la fuite. » 
     C’est sa mère, d’une beauté physique aussi magistrale que les lignes qu’il lui consacre qui fournit le thème de ce chant empreint d’une douleur sourde — pourtant sans plainte, c’est assez rare pour être souligné à une époque dégradante où larmoyer est un fond de commerce. L’auteur de polars brutaux et réalistes qu’est Patrick possède un redoutable sens du titre : « Kill créole », « Périph’ gang », « Classe dangereuse », ou encore « Absolut Boris », chroniqué dans ces pages il y a quelques mois. Les complaisances d’auto-apitoiement lui sont étrangères. Mais quand il s’attarde sur sa mère, aristo rejetée par sa famille pour avoir fauté avec un Antillais, trimant comme dactylo pour payer sa nourrice « Mère de lait aux seins de glace », la fêlure de la voix est perceptible : « (Qui eut pitié d’elle dans ses fonds océaniens du chagrin et de la solitude ?) » 
     Puis sa mère, épuisée sans doute dans ses chambres de bonne, meurt alors que le gamin a à peine quinze ans, l’enfermant dans le mutisme et la rage qui entraîne une dérive vers la « Classe dangereuse », taper seulement taper — issu d’une double absence « Comme un poing barbare et qui fracasse », écrivait le maudit Drieu la Rochelle. Nous autres bâtards, avons tous notre version de cette fuite en avant, non dépourvue d’une certaine violence, que certains parviennent plus tard à canaliser. Nicolas d’Asseiva et moi, avons traversé cette phase de confrontation avec le monde dominant avec la came. Je la rencontrai banalement dans la rue, où elle était partout. Nicolas la découvrit dans un demi-monde entre la danse et le show-biz, dans sa trajectoire de saltimbanque, où elle était omniprésente… L’un comme l’autre, nous avons surmonté ce vertige de suicide en décrochant. Patrick est devenu scénariste, puis écrivain, plutôt que de finir en Centrale. 
    

    
    Ayant côtoyé l’abîme, Patrick de Lassagne ne se berce pas d’illusions. Dans ses polars, les truands sont des truands : ils vivent de rapines, de racket, de trafics et se contrebalancent de la justice sociale, aggravant la misère générale si ça leur est profitable. Les flics sont des flics — sauf exception, un sale boulot de violence au service du pouvoir. On est loin du polar de gauche, où les policiers à bons sentiments poursuivent les menées d’extrême-droite, où les crackées jouent du Duke Ellington au saxo — Dugenou, t’as déjà vu un accro au crack ?… Parles-lui de solfège, qu’on rigole !!! Les féodalités, férocités, abrutissements n’échappent pas aux bâtards, qui les connaissent dès l’origine. 
     Mais je m’égare, semble-t-il. Le Patrick de Lassagne de « La mère dans l’âme », dans son lyrisme en sourdine est distinct de l’auteur de polars que je recommande. 
    Toutefois, et c’est la mesure d’un tempérament vigoureux, son ressentiment se fait jour dans une ode superbe aux orphelins, réels et littéraires, de David Copperfield à Gavroche et Tom Sawyer : « Moi sans peur et sans reproche, Je m’avance dans le noir, Dans mon habit de vengeance… » Nous ne sommes pas sans rancune… Il ne manquerait plus que ça !… Nicolas d’Asseiva me proposait une Internationale des bâtards quand je lui parlais de « La Mère dans l’âme ». Si le projet se concrétise, j’exige un statut « Odyssée de la rancune », selon le mot d’Emil Cioran. À rédiger par Patrick de Lassagne. 
     N’étant jamais pardonné de ses troubles origines, coupable idéal, le bâtard ne pardonne jamais. 
     « La Mère dans l’âme », lettre d’amour comme il en existe peu, d’un lyrisme en sourdine sans fioritures, aurait manqué sa cible sans cette épopée du ressentiment. Tel quel, ce poème déchirant trouve son équilibre. 
    Nous autres bâtards le plébiscitons. 
     
« La Mère dans l’âme », éditions Materia Scritta, 8 €.
 
Thierry Marignac, décembre 2023.

14.7.18

In memoriam Medvedeva


(Traduit du russe par Thierry Marignac)
Сегодня день взятия Бастилии- официальный день рождения Французской республики и день рождения Наташи Медведевой.
Вот стихотворение  :


Ресторан, там где zoo-магазин был.(Держали две старые феи...)
Расползлись и покинули милый террариум змеи,
Полнокровные дамы ушли от окон, разобрав свои шали,
И усатый "ажан" уже умер, оставив вело и педали...

Где ты, поздняя юность в Paris и печаль полусвета ?
Где холодное, старофранцузское лето ?
Выходил из метро я обычно на рю Риволи,
Там к Бастилии некогда толпы бежали в пыли,

Возмущёных де Садом,кричавшим на каменных стенах,
Революция валом вставала в кровавых там пенах,
А во время твоё и моё во дворах ещё были балы,
Вкусно пахло гудроном от каждой потекшей смолы,
Был носатый франсэ, крепко слипшийся с аккордеоном,
Вкусно пахло гудроном, едко пахло гудроном....

Жил в квартале Марэ, выходил из метро я "Сент-Поль",
Сам не знаю откуда взялась эта поздняя боль...
Впрочем,  знаю зачем я сегодня болею,
Магазин вспоминая, в витрине которого змеи...

Потому что обычно ты там со мной рядом стояла,
И пугалась,визжала, и руку мою зажимала,
А теперь тебя нет. Разве тень упадёт мне на шею
Я забыть никогда твой испуг, никогда не сумею...

Это было в июле, в дрожащем от зноя июле,
По Бастилии дробно лупили старинные пули...
А два века спустя мы с тобой посещали балы, танцевали,
Ты была так красива, что нас все "франсэ" замечали...


Стихотворение написано уже какое-то количество лет тому назад,но вот, сегодня вспомнил.
Эдуард Лимонов, 14 юля 2018


C'est aujourd'hui la prise de la Bastille — naissance officielle de la République Française et anniversaire de Natacha Medevedeva.
Voici mon poème:

Le restaurant, là ou était le magasin animalier. (Tenu par deux vieilles fées…)
Rampaient et grouillaient d'inoffensifs serpents domestiques,
Des dames corpulentes s'éloignaient des vitrines, leurs châles rassemblés,
Et «l'agent» moustachu était déjà mort, laissant son vélo et une tristesse pathétique…

Où es-tu, seconde jeunesse à Paris, et pénombre de la mélancolie?
Où est , froid, français, antédiluvien, passé l'été?
Je sortais du métro d'habitude à la rue de Rivoli,
À la Bastille une foule dans la poussière s'était précipitée,

Le marquis de Sade échauffé, criant aux murs de pierre,
La vague révolutionnaire s'élevait dans une mousse sanglante
Et de notre temps se tenaient des bals dans les cours dansantes
Une bonne odeur de goudron émanait de chaque coin de bitume délétère,
Un Français collé à son accordéon,
Une bonne odeur de goudron, l'odeur âcre du goudron…

Je vivais dans le Marais,  au métro «Saint-Paul» sortant,
Je ne sais pas d'où vient cette douleur tardive…
Pourtant, je sais à quoi sert cette douleur maladive,
Me souvenant du magasin, où dans la vitrine se trouvaient les serpents…

Parce que d'habitude tu te tenais à mes côtés,
Et tu avais peur, tu sifflais, et ma main tu pressais,
Et maintenant, tu n'es plus. Est-il possible que ton ombre sur ma joue soit tombée,
Et je ne peux oublier ta frayeur, je ne pourrai jamais…

C'était en juillet, , tremblant de chaleur torride, juillet
Sur la Bastille les balles d’autrefois s’abattaient en rafales
Deux siècles plus tard, nous dansions avec toi dans les bals,
Tu étais si belle, que tous les Français  nous remarquaient…

J’ai écrit ce poème il y a plusieurs années, mais je m’en suis souvenu aujourd’hui.

Edouard Limonov, 14 JUILLET 2018.

18.12.15

Voilà où ça mène de faire l'artiste!…

À LA BIBLIOTHÈQUE BIELINSKI, EKATERINBURG, OURAL, FÉDÉRATION DE RUSSIE, RÉGION DE SVERDLOVSK, 30 NOVEMBRE 2015







Les lecteurs intéressés par le syndrome du saltimbanquisme incurable, pourront retrouver le récit des années de voyages et de traduction, qui est la suite de l'interview réalisée au mois de juin 2015, le volet "traducteur" et ses péripéties. Je croyais cette ITW, naufragée sur les récifs de la publication, et coulée corps et bien. Mais non ! La blogueuse Velda vient de nous la faire parvenir six mois plus tard. Nous ne pouvons que louer sa persévérance, en espérant que nos lecteurs auront la patience d'aller jusqu'au bout… Nous avions peut-être un peu manqué de concision, pour une fois…
Mais le "message essentiel" comme on dit en école de journalisme, les mille endroits où la traduction m'a parachuté, y compris dans l'Oural comme on peut le (re)voir ci-dessus est là, au lien suivant:
http://addict-culture.com/thierry-marignac-traducteur-interview/

LA BIBLIOTHÈQUE D'EKATERINBURG POSSÈDE UN IMPORTANT DÉPARTEMENT FRANÇAIS
La troupe au grand complet. De gauche à droite: Marina, Valeri Sosnovski, Olga Sosnovski, TM, Olga Moreva, la bibliothécaire qui nous recevait.

12.11.15

Petite leçon d'anglais

Savoir rester imbuvable.
LES BATELEURS
         Sans vouloir sombrer dans une linguistique de cheval et des discours savants où je risquerais de me vautrer, il me semble tout de même, que l’expression bohème artistique, vient de l’idée du bateleur, du saltimbanque et du mode de vie qui s’ensuit, assez distinct d’une carrière aux PTT. Glisser ici… Raccrocher là !… disait Céline. Si la faculté me dément par la suite, aucune offense, c’était une hypothèse de travail.
         Alors nous autres, romanciers, traducteurs, éditeurs sans filet, sans diplôme, dans la pureté native d’une bienheureuse ignorance des usages et bien souvent des références, on improvise, on finasse, on répète ses cabrioles. Comme un lutteur de foire, ce qu’on ne sait pas, on l’apprend en se retrouvant au tapis. Et puis on se ramasse et on y retourne.
Avec le temps, on amasse pas mal de science. On sait quel numéro fera rigoler le public, à quel moment faire la cueillette des poires, oh pardon, je voulais dire passer la sébile dans l’assistance esbaudie. Oui, parce que, disait un peintre russe dont j’ai oublié le nom : Le bourgeois doit penser à l’art et l’artiste à l’argent.
On prend l’habitude des peaux de banane de la concurrence, des calomnies des jaloux, et des foudres de l’académie. La différence inexplicable entre un universitaire bardé de diplômes spécialiste des grands ancêtres, de la Littérature, et un pro de l’écriture qui s’est fait tout seul, c’est que, rappelait Marx, La preuve du pudding, c’est qu’on le mange. On ne sait pas toujours pourquoi Proust n’encaissait pas Ste-Beuve, ni que Pouchkine avait un grand-père africain et parlait français, voire que Jarry était un maniaque des armes à feu, tout comme William Burroughs. Mais on sait repérer une bonne histoire quand on voit une, et on a l ‘oreille rompue à tous les riffs de guitare. On n’a pas fait Normale Sup’, ni Harvard, ni la Fac Supérieure de Moscou, mais quand un vers est cucul, ou un roman rasoir, il part tout de suite à la benne. Dans ce métier de pouilleux, si l’on tient à survivre, on a intérêt à ce qu’il rentre vite fait chez l’acrobate, et sans bavures.
Vampire

Peut-être que cette agilité, entre bateleurs, est le meilleur signe de reconnaissance, le signe distinctif. Il y aurait un pavé gros comme l’annuaire à écrire sur les expédients employés par ma troupe disparate d’écrivains bohèmes, pour s’embourber un peu d’oseille et continuer à faire des pirouettes de zouave sur scène. Il y aurait un pavé équivalent à écrire sur l’instabilité panique qui leur permet de danser sur le fil sans jamais le perdre, au gré des métamorphoses nécessaires. Mais on n’a pas le temps alors on laissera ça aux exégètes, qui décortiqueront nos décors et mises en scène.
Je ne sais pas où Carl Watson est allé chercher sa somptueuse métaphore des nuées survolant les bas-fonds comme un espoir inaccessible, dans Sous l’Empire des oiseaux[1]. Mais je sais qu’elle tombe sous le sens.
Je ne suis pas sûr que l’apparition d’un demi-frère sibérien par une nuit d’hiver, dans le roman de Limonov (non traduit) В Сырах, soit véridique. Que son père ait vraiment eu cette liaison avec une femme dont sa mère était jalouse, quand il faisait la chasse aux déserteurs, sur les plaines glacées d’Extrême-Orient, et lui ai laissé un fils, à peu près du même âge que Limonov. Mais je sais que cette scène, et l’évocation des années 1940, est une des plus étranges et des plus réussies qu’il ait jamais écrit.

Je ne me souviens pas que Medvedeva ait jamais parlé aussi crûment en ma présence que dans ses poèmes. Mais je sais que cette brutalité déconcertante était sa note particulière, à laquelle plusieurs de mes amies sont plus sensibles encore que moi.
Je découvre dans certains vers et dans la biographie de Boris Ryjii tout un jeu d’influences que je ne soupçonnais pas, les poètes pétersbourgeois, Brodski et Blok notamment, que j’eusse été bien incapable de discerner si on ne m’avait pas mis le nez dessus. Mais je sais qu’il avait un œil et une oreille uniques pour la rue dont il percevait les moindres miroitements, les moindres dissonances.
Ce qui donne à 1986 de Vladimir Kozlov (non traduit) son ambiance de fin du monde, et son sens de roman phare de la Pérestroïka, c’est, bien plus que Tchernobyl, le détail et le décor du malheur froid dans laquelle s’enfonce la société soviet.
Un site littéraire m’a donné l’occasion, au lien ci dessous d’apparaître avec cette troupe de bateleurs recrutée fortuitement :
Pour l’éducation des lecteurs, on ne traduira pas l’interview. Travaillez un peu, bon sang, ce n’est que de l’anglais et sans rien de shakespearien.
Je laisserai la conclusion à Sergueï Tchoudakov, poète sans pareil :
Mais la musique, pas vrai ?… C’était beau.
TM, Novembre 2015




[1] Éditions Vagabonde.

23.1.13

La mort de Natalyia Medvedeva

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 Il y aura dix ans dans quelques jours que la Medevedeva a disparu. Les causes de sa mort sont obscures. A-t-elle fait une OD comme certains le prétendent, ou bien souffrait-elle d'une maladie mortelle depuis un certain temps comme j'ai tendance à le croire, personne ne sait vraiment. Je me souviens qu'elle était depuis longtemps d'une maigreur effrayante, qui m'avait alarmé, lors de nos dernières entrevues à Moscou, en 1999. Son décès me fit l'effet d'une bombe. Je n'étais pas au courant, l'apprenant par Mark Ames du magazine eXile, défunte publication pour expats anglophones dans la capitale de toutes les Russies, plusieurs jours après la découverte de son cadavre par son petit ami de l'époque. Ames me demanda alors d'écrire sa nécro, j'étais le plus proche auquel il puisse penser. 
Limonov était en taule, à l'époque, sinon Ames se serait adressé à lui. Ce devoir me pesa, je m'en souviens, et comme Ames était un rédac-chef sévère dont j'avais déjà subi les rigueurs, je lui déclarai tout de go que je ne me livrerai à cet exercice qu'une seule fois. Ma nécro eut l'heur de lui plaire. Elle fut par la suite reproduite à plusieurs reprises, traduite en russe au moins deux fois, notamment dans le journal russe de New-York : Новое Русское Слово par mon ami Oleg Soulkine. Je l'avais tout d'abord écrite en anglais, la langue d'eXile, avant de la traduire dans la langue de Molière. Ce texte eut un succès fou. Jusqu'au jour d'aujourd'hui, il m'est désagréable d'avoir cassé la baraque avec la mort d'une amie, si casse-pied fut-elle, je l'aimais, c'était la sœur dont j'avais rêvé toute ma jeunesse.

LA MEDVEDEVA

La Medvedeva était une femme impossible, tout le monde le sait. Elle était sujette à de vertigineux accès d'ivrognerie, aux crises d'hystérie, et j'en passe. Elle était maladroite, incapable de trouver sa place dans la société, prête tant à aimer qu'à haïr au moindre coup de vent ; c'était, la postérité en possède de multiples preuves, une exhibitionniste. C'était aussi une bonne chanteuse, une fille solitaire, une artiste passionnée, une belle nana, et en dépit de ses écarts, une femme fidèle à sa façon. Je me suis marié avec elle pour qu'elle puisse rester à Paris et vivre avec qui elle l'entendait. Bien que je n'ai pas accordé à ce mariage la moindre importance en dehors des liens d'amitiés (nous n'avons jamais couché ensemble), il s'avèra que de son côté, elle le prenait au sérieux, en partie tout au moins.

Comme le disait un célèbre écrivain français : ce n'est pas la première fois que je verse de l'encre sur la tombe d'un ami. Mais cette fois, c'est particulièrement douloureux. Et je ne pensais pas, parce que la dernière fois que je l'ai vue à Moscou, elle était d'une humeur si compétitive, si infatuée d'elle-même et de son statut de " superstar ", que j'ai décidé de ne pas la rappeler. Et je m'y suis tenu.`

À l'époque, je n'avais pas encore appris à apprécier la beauté et l'énergie brute d'une fille délurée de la Sainte Russie. La Medvedeva était tout ça, et c'était aussi la jolie fille sans père, chien d'enfer et mélancolie classique, qu'on peut voir au coin des rues des grandes villes russes, lorsqu'elles n'ont pas été trop abîmées. Plusieurs hommes ont été envoûté par elle, et ça se comprend. Je n'en faisais pas partie. Pour moi, elle incarnait plutôt une sœur particulièrement casse-couilles. Alors je vais raconter quelques histoires sur elle, et, en enfer, elle me remerciera, elle adorait la publicité.





CARTE VERTE

Il fallait qu'elle se marie pour pouvoir résider dans la " Vieille Europe " (terme mis à la mode par D. Rumsfeld). Nous partîmes donc pour la préfecture, par un froid matin d'hiver, sapés milord, pour arranger le mariage. Ce qui signifiait rendre visite à une bande de flics. La Medvedeva vint en redingote grise, elle portait une chapka, et elle était maquillée. Sa robe était parfaitement adaptée, ni trop longue, ni trop courte, et elle arborait le sourire ad hoc, juste assez aguicheur. Bref, elle était sensationnelle. Alors pendant que tout autour de nous on traitait les Africains et les concierges venus pour les mêmes raisons comme de la racaille, le vieux flic se conduisait avec nous comme un grand-père " Je voudrais l'entendre parler français... ". Il faut comprendre, c'était à l'époque de l'URSS, où les beautés russes étaient aussi rares à la préfecture que les baisses de TVA.

Jusqu'au mariage, elle fut sage comme une image. Le maire du neuvième arrdt, nous avertit que " Le mariage était une institution sérieuse ". Peut-être soupçonnait-il quelque chose. Au cours de la fête qui suivit, Limonov et ma petite amie devaient piquer une crise parce la Medvedeva avait enfilé un mini-short et qu'elle était tellement saoule qu'elle s'était assise sur mes genoux. Bref, j'avais réussi à filer à l'anglaise pendant que tout le monde gueulait.



ALCOOL BLANC

Mais après ça, elle devait me rappeler que nous étions liés d'une manière ou d'une autre. Elle téléphona un matin, en larmes. À ce moment là elle vivait toute seule dans un studio près de la rue St-Denis. Elle était rentrée chez elle vraiment ivre la nuit précédente, et elle s'était renversé un gros radiateur électrique en métal sur le pied. Elle était tellement bourrée ce soir là, qu'elle s'était endormie quand même. Avant d'être réveillée le lendemain par une douleur intolérable. Je me rendis chez elle, et dès que je franchis le seuil, elle se mit à piailler. Ensuite j'appelai un taxi et nous descendîmes l'escalier. Elle hurlait à chaque marche. Après, les infirmières la détestèrent au premier coup d'œil parce qu'elle poussa des cris d'oiseau qu'on égorge dès qu'elle vit les blouses blanches. Je passai un coup de fil à Limonov pour qu'il vienne s'en occuper. À ce stade des opérations, j'avais besoin de boire un coup.



LE SOLDAT SUR LA COLLINE

Cependant, il y avait une autre facette chez cette femme, qu'on ignore souvent, à cause de ses excentricités. Un peu plus tard cette même année, elle retourna vivre avec son homme - et c'était vraiment son homme -, arrêta de boire, maigrit, se mit à répéter avec un groupe de musique, et écrivit deux livres l'un à la suite de l'autre, sans compter des poèmes et des chansons. Mince, svelte, et radoucie, la Medvedeva était une femme charmante.

C'est ici qu'apparaît mon histoire préférée. Plusieurs fois de suite, lors de mes visites chez eux, elle me contempla comme si elle avait vu un fantôme. Et c'était le cas. À cette époque, elle prétendait souvent que je ressemblais beaucoup à son frère. C'était vraisemblable, elle et moi avions le même genre de pommettes, des yeux clairs, une grande bouche. Elle racontait toujours la même histoire : pendant son enfance elle et sa mère allaient voir ce sacré frère qui faisait son service dans l'Armée Rouge, avec un panier plein de saucisson et, surprise, de la vodka. Elles prenaient le train jusqu'à un bled paumé autour de Leningrad, descendaient dans une gare déserte, et marchaient dans la neige. Elle s'arrêtaient toujours sous le même arbre et attendaient qu'il surgisse sur la colline, une silhouette de couleur sombre, sur fond blanc. Il soulevait la petite fille de terre, et elle était fière d'être la sœur de ce vigoureux soldat. Puis il mangeait le saucisson et buvait l'alcool avant de retourner vers la colline. Elles attendaient toujours qu'il ait disparu avant de repartir pour la gare vide.

Des années plus tard, à Moscou, quand j'essayai de lui rappeler toute cette salade sur son frère, elle eut un geste dégoûté de la main.

-Je l'ai revu. Maintenant, c'est un alcoolique.



Et c'est ce mélange que j'aimais bien chez la Medvedeva : l'âme en peine, et la garce désabusée. Une femme, comme on dit dans les magazines.



(Article paru dans eXile en mars 2003, sous le titre The Medvedeva woman, écrit en anglais et traduit par l'auteur, ce travailleur de force)


21.10.12

Chansons pour les sirènes oubliées

Le traducteur est par définition invisible, pour peu qu'il fasse bien son boulot. Les auteurs, prompts à lui rendre hommage pour qu'il leur rende service, n'hésitent pas à lui tomber dessus pour peu qu'il fasse preuve d'esprit critique. Depuis quand les esclaves ont-ils droit au crachoir ?… Si le traducteur est romancier lui-même, cela se complique encore. La concurrence entre en jeu. L'éditeur lui aussi veut un videur de cendriers obéissant. Pourtant, il n'est pas rare qu'un romancier prête sa voix aux littératures étrangères — en Russie et ailleurs, c'est admis, il faut qu'il gagne sa vie. En Phrance, comme souvent, la situation est pire qu'ailleurs et le traducteur mis plus bas que terre. Un de nos rares amis du "polar", Claude Le Nocher nous a fait la grâce d'une critique qui va au-delà de cette eau de vaisselle — suffisamment inattendu pour le relever au lien ci-dessous :

http://action-suspense.over-blog.com/article-thierry-marignac-des-chansons-pour-les-sirenes-111420946.html
Dans notre lente précipitation à composer le recueil Sirènes, nous avons oublié des bijoux tchoudakoviens, en voici quelques-uns :



COMME IL NOUS EST FACILE…




DE SERGUEÏ TCHOUDAKOV










(Traduit du russe par TM)






Comme il nous est facile de nous vêtir de haillons
Et d’un frac redressant l’épine dorsale
Comme aisément les bobards on avale
Admis comme moulage d’une vulgaire contrefaçon

Les portes des bordels et celles de la prison
J’ouvre à coups de talons
Comme repérer les traîtres nous est facile
Et comme parfois ils peuvent nous être utiles

Restant coincés à deux nez à nez
Comme des enfants en plein bras de fer
Nous vivons dans un climat qui désespère
La mort de la russe poupée

La carte de bibliothèque les clés de l’appartement
Les préservatifs et la monnaie
Notre univers est étroit étonnamment
En détails il est laid

Il t’attirent, ils te paient, te collent dos à la muraille
Plains-toi au Seigneur, priez dans vos bènes et pissez
O mon frère vois en moi vaille que vaille
Le tueur et le cadavre en petites quantités

©Sergueï Tchoudakov, 7 mars 1970
О как мы легко одеваем рванъё
И фрак выпряющий спину
О как мы легко принимаемся вранъё
За липу чернуху лепнину

Я двери борделя и двери тюрмы
Ударом ботинка открою
О как различаем предателя мы
И как он нужен парою

Остались мы с носом остались вдвоем
Как дети к ладошке лаждошка
Безвыходность климата в котором мы живём
И смерть составная матрёшка

Билеты в читальню ключи от квартир
Монеты и презервативы
У нас удивительно маленкий мир
Детали его некрасвы

Заманят заплатят приставят к стене
Мочитесь и жалуйтесь Богу
О брат мой попробуй увидеть во мне
Убийцу и труп понемногу
©Сергей Чудаков, 7 марта 1970
TCHOUDAKOV NÈGRE
(traduit du russe par TM)
Je resterai nègre sous pseudonyme
De bouchon brûlé, je me maquille, je me grime,
Je traverse l’existence en fuite comme un bagnard
De la chair de la foule rien ne me sépare

Dans les réunions à tendance libérale
Les récitals publics de vers à gogo
Il m’est très agréable d’être un corps astral
Un acteur  qui ne dit pas un mot

 À la niche , il faut rentrer, Ô, présomptueux
Lave-toi la gueule à l’eau courante
Jouer les littérateurs est une tâche torturante
Et imaginer une étoile bleue

Capte avec moi le banal quotidien
Continue à tisser une vie de presque rien
Mettre de la confiture dans le thé refroidi
Humblement bavarder avec sa simple amie
© Sergueï Tchoudakov

Останусь псевдонимшиком и негром
Сожженой пробкой нарисую грим
Просуществую  каторжником беглым
От плоти толп ничуть не отделим

На сборищах  с оттенком либералным
В общественных читалищах стихов
Прятно быть мне существом астральным
Актёром не произносившим слов

О суетный ! вернись в свою конуру
О мой лицо  домашнею водой
Мучительно играть в литературу
И притворяться голубой звездой

Постигни как и я  обыкновенье
Короткой жизни продлевая нить
В остывший чай накладывать варенье
С простой подругой скромно говорить
© Сергей Чудаков

L’heure est tardive, on ferme le buffеt
Finie l’alcoolique fête des fous
Le cryptage des vers flambés transparaît
Sur fonds de livres jamais lus jusqu’au bout
Sergueï Tchoudakov.
(Traduit par TM)

Поздний час и буфет запирают
Алкогольный кончается бзик
Шифром гибели стих возникает
На полях недочитанных книг

Сергей Чудаков