16.2.19

Bestialité des propagandes

         SCANDALES INTERNATIONAUX CACHÉS EN FRANCE

         L’amour de la vérité étant le seul motif poussant l’Auteur de ce petit tract, il prie sincèrement les lecteurs susceptibles de découvrir quelque déficience que ce soit dans son raisonnement, ou bien d’être en possession de preuves qu’il n’aurait pu lui-même obtenir, de les faire valoir de même que leurs objections au public, aussi brièvement, méthodiquement, et simplement qu’il l’a lui-même entrepris.
         Percy Bysshe Shelley : La Nécessité de l’athéisme.


         Journalisme d’investigation
         Les médias grand public et leurs alliés de toutes obédiences se sont, semble-t-il, lancés dans une entreprise de reconquête à deux volets d’un public qui les fuit chaque jour un peu plus: la chasse, organisée par eux-mêmes et leurs amis politiciens, aux fausses informations grâce à des décodeurs jetant l’opprobre sur les médias alternatifs (la concurrence), dont ils sont les fabricants. D’autre part, ils procèdent à de parcimonieuses injections de vérité visant à leur rendre un lustre et une crédibilité fâcheusement ternis. Le journalisme d’investigation à la mode consiste à suivre les pistes lâchées par téléphone ou Facebook interposés, venues d’une source anonyme  ou non— mais on ne nous le dira pas — qui conduit par exemple à « l’affaire Fillon » pour ses trois Rolex, ses deux déjeuners chez Lasserre, sa cravate St-Laurent, les minables prébendes de sa femme, est susceptible d’être mené par n’importe quel tâcheron muni d’un Smartphone — et vraisemblablement téléguidé par un des concurrents politiques de l’ex-Premier ministre au sein de son propre parti.
         De même, l’inénarrable « affaire Benalla » surgit sans doute — à répétition — de sources policières ou assimilées, défrisées d’avoir été mises sur la touche par un pouvoir frais émoulu des banques, désireux de privatiser même l’ultrasensible. Il est malencontreux de s’en prendre de front aux organes de sécurité, comme s’y est attelé d’emblée le régime en place en France. L’administration Bush Junior en avait déjà fait la cruelle expérience. Après avoir contraint la CIA et le FBI à porter le chapeau du 11 septembre et des « armes de destruction massives » de Saddam, s’humiliant en public devant les Commissions Sénatoriales, elle avait été confrontée à une série de révélations explosives parues soudainement dans la presse en préambule aux élections Midterm de 2006. Celles-ci dévoilaient l’homosexualité d’un certain nombre d’élus ou propagandistes Républicains vivement opposés au mariage gay — dont un Monsieur anti-pédophilie écrivant des mots doux aux pages mineurs de la Maison Blanche, et un pasteur évangéliste du Colorado louant les services d’un gigolo pour des soirées sous methamphétamine.
         Ce qui fut suivi par les escroqueries de grande ampleur de l’avocat Jack Abramoff dit « Casino Jack », parce qu’il fourguait les casinos des réserves indiennes au Congrès en touchant de tous les côtés et fraudant le fisc avec le soutien du leader Républicain au Congrès Tom DeLay. Les Républicains perdirent la majorité, Abramoff sortit de son bureau de lobbyiste avec les bracelets, encadré de deux G-men vers un séjour sous les verrous, DeLay (surnommé « The Hammer », dans sa période de gloire à Washington) retourna dans son Texas natal, dépouillé de tous ses titres, pour vendre l’essence de ses stations-service afin de payer une amende fédérale considérable. Il est maintenant de notoriété publique que ces révélations avaient pour origine les organes de sécurité américains ulcérés qu’on les ait livrés à la vindicte populaire — par nature bien renseignés et rancuniers. Le plat se mange froid…


         La Minute de la Haine
         Bref, nous savons donc à peu près à quoi nous en tenir sur ce journalisme d’investigation, mené aujourd’hui par ces organes de presse grand public en France, redorant leur blason au passage — ils seraient honnêtes, et cesseraient enfin de confondre leurs opinions avec des faits. Ils enquêteraient sur ce qui ne fait pas plaisir.
         Certes, mais alors pourquoi le scandale britannique entourant l’affaire Integrity Initiative, qui a provoqué plusieurs interventions à la Chambre des Communes, tant de parlementaires que de ministres du gouvernement conservateur de la Perfide Albion, n’a-t-il fait l’objet d’aucune couverture média grand public en France ?… Une affaire cantonnée dans l’Hexagone aux traductions succinctes de marginaux conspirationnistes de la Toile ?… On se perd une fois de plus en conjectures, les médias grand public sont-ils débordés, exclusivement franco-français, voire lisent-ils mal l’anglais ?… Ils ne se gênent pourtant pas à chaque Minute de la Haine orwellienne anti-Poutine ou anti-Trump, retrouvant tout à coup une inspiration internationale ?… Obnubilés par les Gilets jaunes ?…
         Nous marquerons ici une pause, laissant les lecteurs se convulser, trembler, cracher, vociférer à l’évocation des figures des dirigeants russes et américains, honnies à l’écran dans tous les foyers occidentaux. La Minute de la Haine est un rituel médiatique néo-soviet qu’il ne convient pas de prendre à la légère. Ça va mieux ?… Poursuivons.


         Les Démocrates pris la main dans le sac à malices
         Le scandale des faux comptes Twitter russes contrefaits par les Démocrates pour peser sur les élections de décembre 2017 en Alabama — en prétendant une intrusion de qui vous savez — n’a pas non plus attiré l’attention des médias grand public français. Ils étaient toutefois si acharnés quand il s’agissait du hacking russe chez ces mêmes Démocrates aux élections présidentielles américaines de 2016 — traumatisés d’avoir tant plastronné leur pronostic : Mamie Clinton dans un fauteuil (roulant).
         Pourtant, une affaire de ce genre devrait mettre en perspective certaines affirmations jusqu’à ce jour restées sans preuves déterminantes puisque personne ne donne de sources, par souci de confidentialité — c’est peut-être vraisemblable, mais pour le moins commode. Le public a depuis longtemps perdu le fil labyrinthique des séances et des commissions d’enquête, dont le but le plus clair est de tenir l’actuel président américain en laisse : Même si nous n’avons pas grand-chose, disait ce producteur de CNN piégé en caméra cachée, la haine anti-Trump et la piste russe font vendre : ( https://www.google.com/amp/s/www.lifesitenews.com/mobile/news/cnn-producer-i-think-the-president-is-right-to-say-you-are-witch-hunting-me).
         Pourtant, cette affaire a fait un gros titre du New York Times, et les responsables Démocrates d’Alabama ont été démasqués, et si l’enquête a tourné court, elle a néanmoins été ouverte.



         Produire l’information
         Les faux comptes russes et réellement Démocrates d’Alabama (https://grayzoneproject.com/2018/12/25/senate-report-on-russian-interference-was-written-by-disinformation-warriors-behind-alabama-false-flag-operation/) ne sont pas liés au projet Integrity Initiative qui est une émanation directe des services secrets britanniques, innocents dans l’État sudiste, mais ils fournissent un « cadre de référence ». Accuser la Russie de tout ressentiment populaire en Occident est une tactique payante (et un "gisement d'emplois"), fondée sur l’hystérisation des rapports internationaux et le dogme anglo-américain que personne en France ne remet en question. « L’omniprésence d’un choix déjà fait dans la production », écrivait Guy Debord. En l’occurrence, il s’agit de la production de l’information —de nos jours la marchandise ultime — par des spécialistes aussi loin de l’événement qu’un cosmonaute en orbite l’est de notre planète, maîtres du mensonge par omission (entre autres).


         GRU, CIA, MI5
         Rentrons dans les détails.
         Le retentissant échec du GRU pris la main dans le sac en Hollande, en octobre 2018, à fouiner cybernétiquement dans l’enquête sur le Boeing descendu dans des circonstances suspectes au-dessus du Donbass et les dossiers de l’organisation pour la limitation des armes chimiques, a affolé les rédactions dans toute l’Europe !… Le diabolique Vladimir Vladimirovitch — cible rêvée de tout journaliste occidental dont la rébellion sans risque n’est bornée que par la cuistrerie victimaire et l’absolutisme du marché — avait encore fait des siennes !…
         Certes, mais il s’agit d’une guerre, si virtuelle qu’elle fusse, et elle ne l’est pas partout, or dans le même temps un autre scandale, une autre conspiration était passée sous silence : le projet Integrity Initiative, promu par le vénérable Institute for Statecraft, émanation directe des services secrets britanniques et du ministère de la Défense de Sa Gracieuse Majesté dont il dépend, née en 2015. Comme d’habitude, deux poids, deux mesures. Dans un rapport de 44 pages accessible à tous ceux qui savent lire l’anglais, un groupe d’universitaires britanniques (http://syriapropagandamedia.org/working-papers/briefing-note-on-the-integrity-initiative) de Bristol, Édimbourg, Leicester, Newcastle… opposés à la néo Guerre Froide et aux entreprises néocoloniales au Moyen-Orient — la politique de conquête des ressources sous prétexte de « démocratie » — révélait l’existence d’un réseau d’influence assez développé, en Europe, au Canada, aux États-Unis, en vue de discréditer et de calomnier toute initiative et présence russe « agressive ». On y incluait l’influence douce par chaînes de télé interposées, ce qui ne viendrait à l’idée de personne s’il s’agissait des Américains.
         Ici, une réflexion : contrairement à ce que prétend l’idéologie dominante, les Russes et leur État sont rarement « agressifs ». Ils ont déjà fort à faire dans un État démesuré conquis en son temps, toujours menacé par la force centrifuge, et les menées étrangères sur un ensemble aussi instable, propice, avec ses matières premières, à toutes les convoitises. Les cosaques, paraît-il à l’origine du mot bistro — en russe « vite » — quand ils commandaient à boire, ne sont pas restés à Paris en 1815. De même, dans la réécriture de l’Histoire à la mode, on oublie de noter que la plupart des pays du Pacte de Varsovie avaient été les alliés du IIIe Reich, fourni des troupes et du matériel, s’étaient livrés en URSS aux exactions que l’on sait aux côtés de la Werhmacht. En général, au contraire des idées reçues, les Russes boxent en contre. Et si le régime Eltsine, corrompu jusqu’au trognon, était resté passif face à l’intervention Clinton en Yougoslavie, le terrain d’entraînement au Djihad — l’invasion de l’Irak sans mandat international n’avait pas échappé à un Vladimir Vladimirovitch débutant parce qu’elle changeait toutes les règles et permettait n’importe quelle intrusion. L’administration Bush Junior avait décrété que tout était permis. La suite l’a confirmé. Les « ingérences humanitaires » se multipliant, il fallait taper le premier, plus vite, plus fort, sur les fautes de l’adversaire. Et conquérir les opinions publiques.
         En 2008, lors de la guerre géorgienne, les Russes, victorieux sur le terrain, avaient perdu la guerre de l’information, la narration changeant du jour au lendemain, l’agression géorgienne sur les troupes russes de maintien de la paix devenant, en une nuit, une invasion impérialiste de l’ogre post-soviétique. Sur CNN, la métamorphose de l’information avait pris à peine quelques heures, comme le démontra le journaliste américain Yasha Levine: https://antifixion.blogspot.com/search?updated-max=2014-09-10T03:38:00%2B02:00&max-results=6&start=7&by-date=false
         RT, la seule chaîne russe diffusant en anglais, avait été brouillée en Géorgie et dans tout le secteur. L’intervention des bérets verts américains actionnant les lance-fusées sur Tsinkvali, révélée par Claude Angeli dans le Canard Enchaîné — suite aux fuites de la Défense et d’un Quai d’Orsay encore secrètement gaulliste  — n’avait été relayée par personne. C’était facile, en plein mois d’août. Les médias occidentaux n’avaient pas hésité à présenter des images de Tsinkvali rasée par les Géorgiens comme des images de bombardements russes. De même, la présence active de mercenaires israéliens sur place, selon les informations du quotidien Haaretz, était restée sans écho. La leçon a porté. Les Russes se débrouillent mieux sur ce plan-là.



         Le scandale britannique
         Les militaires du GRU, par définition maladroits hors de leur domaine, étaient peu faits pour jouer à l’influence — très probablement l’idée maîtresse derrière l’opération de renseignement en Hollande autour de l’épineuse question de qui avait abattu le Boeing Malaysia Airlines au-dessus du Donbass — se sont faits piéger. Les militaires britanniques du projet Integrity Initiative ont connu le même sort, par l’intermédiaire du groupe d’universitaires cité plus haut et de fuites organisées par les hackers du site Anonymous Europe :https://www.cyberguerrilla.org/blog/operation-integrity-initiative-british-informational-war-against-all-part-5/ — du reste, le site internet des cyber-barbouzes anglais est fermé.
         Mais silence de mort en France, bien que l’affaire ait eu les honneurs d’un ou deux articles du Guardian, et fait l’objet d’un débat au parlement britannique où le ministre des Affaires étrangères Alan Duncan, a du se justifier publiquement : 1) sur la campagne de calomnies orchestrée par Integrity Initiative contre le leader travailliste Jeremy Corbyn, présenté comme « pro-Kremlin » pour l’éliminer, 2) sur le financement d’une entreprise aussi coûteuse, où l’on retrouve l’OTAN, la fondation néo-conservatrice américaine Smith Richardson, les ministères de la Défense estoniens et lituaniens, Facebook, sans parler du MI5 et du MI6. Un des scandales parmi d’autres dans cette affaire était la tentative de compromission de Corbyn, dirigeant de l’opposition, par un organisme dépendant du gouvernement conservateur en place. Curieusement, dans les médias français grand public — pas un mot, tandis qu’on nous rebat les oreilles de la « propagande russe », des visées du GRU. De même, les faux comptes Twitter russes fabriqués par les Démocrates en Alabama pour faire basculer l’élection en leur faveur rencontrèrent en France un silence assourdissant, pendant qu’on suivait pas à pas l’interminable enquête sur l’intrusion russe dans les serveurs Démocrates en 2016. Il est possible que les Russes aient cherché à se renseigner par le truchement de l’informatique dans ces élections — les espions sont payés pour ça. Mais les États-Unis d’Amérique ont cherché à influer sur toutes les élections mondiales importantes depuis 1945. Récemment, leurs services avaient placé des micros dans les portables d’au moins deux présidents européens alliés. Récemment encore, les faiseurs d’image d’Obama travaillaient à la communication de l’actuel président français durant sa campagne (certainement pas à l’œil). On ne leur en tiendra pas rigueur : Comme vous êtes farceur, Old Boy !…
John Rendon, le scénariste de la 2e guerre d'Irak


         Les caniches mangeurs de grenouilles
         En résumé, nous aurions affaire à une « information » qui n’appellerait « propagande » que ce qui la défrise. Le reste ne serait pas digne d’être mentionné. Les caniches français, soucieux de rattraper les péchés gaullistes du passé, feraient donc preuve d’une servilité plus confondante encore que celle de l’Angleterre de Tony Blair, par excès de zèle.
         En effet, certaines informations passent systématiquement sous le radar des mangeurs de grenouilles : le financement du mouvement ukrainien Svoboda par le Département d’État américain et le milliardaire Omidyar de la Silicon Valley, une joint-venture à hauteur de 400 000 dollars en 2014, par exemple. Il s’agissait d’un fait exposé par le journaliste américain Mark Ames, papiers comptables du mouvement à l’appui et traduit sur le blog Antifixion : http://pando.com/2014/02/28/pierre-omidyar-co-funded-ukraine-revolution-groups-with-us-government-documents-show/. On peut aussi compter au nombre des omissions stupéfiantes le prisme pronazi, le culte de la division SS Galicie de plusieurs groupes en Ukraine et non des moindres. Les belles âmes françaises ont mis cinq ans à s’en apercevoir — alors que les néo-cons américains le découvraient eux-mêmes, dans la hâte classique des États-Unis à foutre le camp d’une situation ingérable après avoir mis le souk, comme en Indochine, en Irak, etc.


         L’Ouverture « Brits for Bernie », roquer à l’espagnole et la Défense scandinave
         Retournons à Integrity Initiative, dont nous n’avons pas encore épuisé les surprises. Que son fondateur Christopher Donnelly sorte des rangs de l’Intelligence Corps et soit un Cold Warrior de la vieille école n’étonnera personne, non plus que le passé militaire de son noyau dur dont un membre au moins a fait partie des commandos paras de Sa Gracieuse Majesté, et plusieurs des Forces Spéciales.
         Mais la figure d’un Simon Bracey Lane est plus intrigante. Ce (très) jeune Anglais a en effet travaillé au quartier général de la campagne du candidat Démocrate malheureux Bernie Sanders sous l’étiquette publicitaire « Brits for Bernie », sans qu’on sache comment il était parvenu jusque-là avec un visa de tourisme, ou comment sa passion pour le candidat de gauche populiste a pu se transformer, de retour au pays, en fanatisme antirusse au service d’une entreprise surgie directement de l’État Profond britannique. Selon le Sunday Mail, il aurait été, grâce à son expérience américaine, l’instrument privilégié de la campagne de calomnie contre le leader travailliste. Et recruteur ?… Même le terriblement de gauche bon genre Guardian qui compte parmi ses rangs un certain nombre de membre des Clusters d’ Integrity Initiative, dont ferait partie notamment la Française Natalie Nougayrède, a dû s’émouvoir lorsque les preuves  d’attaques ciblées contre Jeremy Corbyn ont provoqué l’intervention du ministre des Affaires Étrangères britannique.
         En effet, le projet Integrity Initiative a une vocation internationale, recrutant (et payant parfois) dans tous les pays d’Europe et d’Amérique du Nord un réseau par « grappes » ou Clusters aux ramifications étendues. La liste publiée sur son site par le groupe sur la Syrie, la propagande et les médias cité plus haut est européenne. Chez les Français, un certain nombre d’adresses électroniques se terminent par les abréviations révélatrices : diplomatie.fr, gouv.fr. On y compterait aussi la « soviétologue » Françoise Tohm, auteur d’articles vengeurs contre Vladimir Vladimirovitch dans un fleuron de la presse française connu pour son impartialité… Le Monde. Parmi les succès dont s’enorgueillit Integrity Initiative, figurerait la mise à l’écart de l’Espagnol Pedro Banos, pro-Kremlin d’après les Britanniques, d’une haute fonction dans l’appareil sécuritaire de son pays pour laquelle il était pressenti.
         Le peu suspect de sympathie pour Vladimir Vladimirovitch journal Novaïa Gazeta devait pour sa part, sous la plume d’Alexeï Sakhine, coordinateur du « Front de Gauche » et exilé politique en Suède après les élections russes controversées de 2012, attribuer le rapprochement de la Suède, pays traditionnellement neutre, de l’OTAN à une campagne de désinformation menée en particulier par le Docteur Martin Krag du respecté Institut de Politique Extérieure. On dénonça des survols par l’aviation russe de bases suédoises et l’infiltration de forces spéciales russes sur le territoire — jamais confirmés. Quoiqu’extérieur aux Clusters d’Integrity Initiative, et ceci explicitement : pour sa protection, déclare Novaïa Gazeta (il faut savoir lire le russe !…) (https://www.novayagazeta.ru/articles/2019/02/05/79440-vas-zastavyat-pomenyat-svoe-mnenie), le Docteur Martin Krag entretiendrait des relations régulières avec le réseau britannique. Par la suite, tous les critiques du militarisme et partisans de la neutralité en Suède — souvent de gauche — furent discrédités et accusés d’être à la solde du Kremlin.

Le Docteur Martin Krag


         Deux millions de livres sterling
         Il s’agirait là de deux belles réussites des Clusters, loin d’être les seules. L’Institute for Statecraft, à l’origine d’Integrity Initiative, disposant d’un budget annuel de deux millions de livres sterling — selon David Miller, professeur en Sociologie à Bristol et selon le Sunday Mail — on ne s’étonnera pas trop de son efficacité à promouvoir la nouvelle Guerre Froide. Toujours selon le Mail, Integrity Iniative travaillerait en lien étroit avec le gourou des Forces Armées américaines John Rendon, qui mena une campagne active contre Saddam Hussein et serait à l’origine du scénario « armes destruction massives » (https://www.dailyrecord.co.uk/news/scottish-news/secret-infowars-unit-who-attacked-13912553), sa firme de relations publiques ayant touché cent millions de dollars pour revamper le Congrès National Irakien avant l’invasion (https://grayzoneproject.com/2019/01/08/new-documents-reveal-a-covert-british-military-intelligence-smear-machine-meddling-in-american-politics/). Une enquête des journalistes américains Mark Ames et Max Blumenthal, citant leurs sources.
         Lien étroit également avec le gouvernement et les forces armées de plusieurs Pays Baltes. La Lituanie et la Lettonie ont promulgué des lois défendant la thèse du Double Holocauste, citant la répression stalinienne que personne ne conteste, la rendant équivalente au génocide nazi pour limiter le discours public sur le rôle des collaborateurs autochtones impliqués dans celui-ci.
         Le journaliste égyptien Mohammed Elmaazi, un collaborateur de Blumenthal, (https://archive.vn/XQ2lj#selection-549.0-566.0)  s’est rendu au siège officiel de l’organisation fantôme Integrity… en Écosse. Un tableau digne de Chapeau melon et bottes de cuir, un moulin déglingué et désert, l’adresse était bidon. Reprenant le chemin de la maison-mère Institute for Statecraft, il atterrit dans un luxueux immeuble 2, Temple Place, à Londres, d’où il fut éconduit sans façon, par le vétéran de la campagne Sanders, Simon Bracey Lane. La location des locaux de Temple Place, non mentionnée dans le budget annuel, équivaut d’après les estimations à 180 000 livres sterling.
         On n’en finirait plus, à fouiller les eaux troubles de ces sanies. Et les individus mis en cause ont beau jeu de crier à la « désinformation russe » dont Anonymous serait l’instrument — un sous-marin du FSB, du SVR et toute la litanie des initiales qui font froid dans le dos. Néanmoins, se peut-il qu’une fumée aussi épaisse soit sans feu ?…
Le 2, Temple Place à Londres, décoré pour Noël.


         Les ambiguïtés de la Guerre Froide
         Digression : la rumeur prétend que le fameux échec du GRU, si fort dénoncé par Le Monde, aurait pour origine des « peaux de banane » de ses concurrents russes, « services amis », cités plus hauts.
         Eh bien, dans les médias grand public français — pas un mot sur l’affaire Integrity Iniative qui suscite à juste titre de nombreuses interrogations. Le prisme franco-français, ou le dogme anglo-américain ?… La question reste ouverte.
         Lorsqu’on l’interrogea en 2003, au moment de l’invasion de l’Irak à laquelle il était opposé, sur ses regrets de la Guerre Froide, son fond de commerce, l’écrivain John le Carré répondit : Je regrette les ambiguïtés de la Guerre Froide, en effet, pour prouver que nous étions des démocraties, nous devions autoriser les Partis Communistes, en principe agents de l’ennemi…
         Cette ambiguïté est aujourd’hui inversée : la chaîne RT France (ou USA, ou Grande-Bretagne) caractérisée par définition comme La Fleur du Mal doit donner des gages de son impartialité et va très loin dans ce qu’on pourrait appeler une forme d’objectivité pour déjouer les soupçons, invitant souvent la partie adverse, posant les questions qui fâchent aux « populistes ». L’ambiguïté de la néo-Guerre Froide a inversé la tendance. Les médias occidentaux parlent d’une seule voix, d’une seule, tandis que les émanations de la démocratie illibérale sont contraintes d’admettre les divergences. À l’extérieur tout au moins. Selon des sources fiables, notamment Édouard Limonov, le pouvoir russe ne voit pas d’un très bon œil les Gilets jaunes et ne lui donne, intérieurement, qu’une couverture minime, tandis que l’AUDIMAT de RT France explose grâce à ses reportages in extenso sur la révolte française. La force des symboles : les révolutions de couleur ont laissé un mauvais souvenir au régime de Moscou. Humbles citoyens, profitons sans vergogne des interstices des propagandes !

         Le mot de Saint-Just
         "Le point de départ de l'écrivain doit être celui du tenancier de bar : ne pas chercher à améliorer le genre humain."
         (Horace Engdahl, La Cigarette et le néant)
         Le défaut soviétique des médias grand public occidentaux et en particulier français, comme nous venons de le souligner, c’est l’uniformité, à quelques détails près — pas tous partisans de la même équipe de politiciens… — ils sont unanimes. Ils négligent l’axiome de leur marketing chéri : le consommateur réclame la variété de choix. Sinon, il se lasse et s’ennuie. L’URSS s’est effondrée ainsi. En taisant des affaires cruciales. En taisant leur boulot à moitié, les médias grand public occidentaux creusent leur tombe, pour paraphraser Saint-Just.
         Il fut un temps où le destin des hommes ambitionnait de s’inscrire dans l’Histoire. Aujourd’hui la perpétuelle négation des choses interdit la naissance de l’Histoire. Et pas plus qu’en stratégie il n’y a de réussite absolue, il n’existe en politique de vérité absolue. Toujours des circonstances.
         Dominique de Roux, Maison Jaune.


         Thierry Marignac, 2019.

30.1.19

Le sponsor maléfique

© Robert Mc Ginnis, le champion du pulp.
         TENTER LE DIABLE…

            AUX COPAINS DE PÉTERSBOURG

         Sur la ville basse de Taguil[1], la pluie tombe,
         Il vaudrait mieux gésir dans la tombe,
         Il vaudrait mieux qu’on m’ait tué
         Tonton en imperméable rutilant
         Avec un tonton d’une robe grise enveloppé
         Il vaudrait mieux être dans la tombe pourrissant.
         De lieux pour la méchanceté ou bonté,
         Dans la fosse on ne peut trouver.
         Il était une fois, un écolier,
         De l’honneur, un prisonnier
         Il composa un syllabique poème :
         Je vous aime,
         Et vous êtes passés-partis,
         Et où êtes-vous arrivés ?
         Nulle part n’êtes arrivés,
         Dans la ville de Taguil, la pluie.
         Du seuil jusqu’à Dieu le père,
         Le chemin est vide et solitaire
         Aucun bruit n’y retentit
         Aucun réverbère ne luit.
         Mes flancs sont devenus les piécettes,
         Mon chant est entonné.
         De moi n’est pas sorti le poète,
         Le diable m’a emporté !
         Boris Ryjii[2], 1998
         (Traduction TM)
         Au beau temps de notre ivresse[3], insolence de la jeunesse, la poésie nous paraissait : remplie d’une notable quantité d’importance nulle[4], une occupation ridicule… Tant dans ses déclinaisons officielles, les caciques Maison de la Poésie et leurs subventions, que dans les transgressions bidons des universitaires poststructuralistes, leurs laborieux efforts pour nous persuader, sémiotique aidant, que le langage avait pour fonction de ne rien dire que lui-même. Sans parler des tourments et malédictions de rimbaldiens attardés, ne suscitant chez notre matérialisme dialectique d’auteurs ou éditeurs concrets vivant dans un monde tridimensionnel comme un poing dans la gueule — que l’hilarité.
         Et puis, plus tard, l’univers mental se réduisant toujours plus à l’emballage déprimant de la marchandise si propice au rêve en vitrine, et ordure dès qu’elle est sortie de son écrin, la poésie reprit à nos yeux du prestige — plus près du ciel. Mais pas n’importe laquelle.
         À l’inverse de ce qui se pratiquait majoritairement en Occident, les exercices de style des uns, la sémantique des autres, se réduisant au fond à une abstraction mercantile (It’s all about money, Ain’t a damn thing funny, scandait le rapper du Bronx Grand Master Flash en… 1982, dans The Message), la poésie russe parlait de quelque chose !… Quelle découverte !…
         La terre des bagnards contemple le ciel des dieux. Les aléas de la traduction jouaient ici un rôle. La simplicité en trompe-l’œil d’Essenine[5] était plus facile à transmettre. Incontrôlable et sans doute assassiné par les Bolchéviques parce qu’il avait écrit le poème épique Pougatchev, récit d’une révolte paysanne à l’heure d’une collectivisation provoquant la révolte des campagnes contre les communistes, il avait sa part de malédiction concrète. Et, ineffable, la profondeur subjective d’un paysan râblé devenu castagneur de rues, dont le coup de boule était légendaire dans les cabarets louches de l’époque de la NEP[6], où foisonnaient les bandits :
         La vie est une tromperie d’une tristesse envoûtante,
         Et que d’une main brutale,
         Elle nous rédige des lettres fatales,
         C’est ce qui la rend si puissante…
(Traduction TM)
Portrait de Sergueï Essennine

         Les messages cryptés d’un Sergueï Tchoudakov[7], fils d’un directeur de camp du Goulag et d’une schizophrène avérée, poète-voyou de l’ère Kroutschev ( !) né en 1935, plus d’une fois interné dans les hôpitaux psychiatriques soviets et mort dans des circonstances mystérieuses (de froid, semble-t-il, dans une entrée d’immeuble où il avait trouvé refuge) au cours des années 1990, avaient eux aussi un fondement concret, ancré dans le totalitarisme soviétique :
Les motos de la milice
Vérifient l'identité
Sur la pente sur la pente
Je roule sur la pente
Je suis authentique, je suis régulier,
Ultralumpenprolétaire
À part les chocottes et la trique
Je n'ai aucun sentiment civique.
(Traduction TM)

Sergueï Tchoudakov, à l'époque de la fac, où il confectionnait de faux diplômes.

         Puis vint une dernière figure énigmatique, Boris Ryjii, le poète phare d’Ekaterinbourg jusqu’au jour d’aujourd‘hui.
Boris Ryjji avec sa femme et son fils.

         Il s’agit de la ville où l’on exécuta la famille du tsar, celle où Sverdlovsk, voyant en 1918 un jeune soldat hésiter avant de tirer sur une petite fille de la famille impériale, lui arracha le fusil des mains pour abattre la gamine. Plus tard, en 1946, lorsqu'un des participants de l'assassinat du tsar Koudrine, dit Medvedev, qui donna au Musée de l'URSS le flingue avec lequel il avait tué le tsar (et non Sverdlosk comme l'a fait remarquer à juste titre un commentateur du même article sur Causeur