7.1.20

SDF endémiques à Los Angeles pourrissant, Noël !…

         Notre ami Yasha Levine nous présente ici sa vision présente du rêve américain. Immigré d’URSS, il a quelque autorité pour le faire.
        
         NOUVEL AN À LOS ANGELES
         De Yasha Levine.
         (Traduit de l’américain par TM)
         Evguénia et moi sommes retournés à LA de New York, plus tôt ce mois-ci.
         Lorsque nous avions quitté notre appartement à loyer modéré de Santa Monica, c’était la fin de l’ère Obama. L’hyperembourgeoisement se manifestait en force, les entreprises technologiques s’installaient, la bulle immobilière était regonflée, et tout le monde faisait comme si le plus gros krach financier depuis la Grande Dépression n’avait jamais eu lieu. De retour maintenant, rien n’a vraiment changé — sauf que LA ressemble à Elysium, mais sans la station spatiale : plus riche, plus boursouflée, et beaucoup plus dévastée.
         Vous avez probablement lu les gros titres sur le problème catastrophique des sans domiciles fixes. Eh bien, c’est grave, très grave.
         Avant de quitter LA il y a quatre ans, j’ai écrit un article et réalisé un court documentaire avec Rowan Wernham sur la violence avec laquelle on traitait les SDF à Los Angeles — en me focalisant sur la stratégie de nouvelle économie innovante de Google consistant à embaucher des vigiles agressifs pour attaquer physiquement et foutre dehors les SDF qui vivent dans des tentes près de son campus flambant neuf à Venice Beach, tout près de là où je vivais.
         Echo Park Lake, à quelques rues de notre domicile provisoire, ressemble à un camp de réfugiés. La pelouse est pratiquement couverte de tentes. Un cours de yoga en plein air s'est déroulé ce weekend devant une rangée de tentes — détrempées et moisies après quelques nuits d’orage. De l’autre côté de l’autoroute 101, le tristement célèbre MacArthur Park ressemble à un camp de réfugiés détruit par une tempête. Il est jonché de débris, d’ordures et de déchets humains. En marchant sur Sunset Boulevard hier soir, il semblait que Cinq personnes sur quatre étaient SDF — errant partout en plein coaltar, mendiant, dormant sur le trottoir.
         C’est triste et brutal. Il y a des camps dans tous les coins. Sous les toboggans routiers, les bretelles, les sous-bretelles, les trottoirs, et des coins suburbains désertés. Il y a un petit camp en contrebas de la rue là où nous vivons devant une colline de terre qui jouxte un pont, visible sur la photo ci-dessus. Il était délavé par la pluie infesté de rats et entouré de mobilier pourrissant, d’ordures, et de vieilles fringues en décomposition. Partout où l’on va dans cette ville, on voit des gens réduits à une sous-caste d'Intouchables — pendant que les autres se hâtent et prétendent ne rien voir.
         Tout le monde ici s’accorde à dire que ça va mal et tout le monde est gêné. LA a dépensé des centaines de millions de dollars afin de résoudre le problème, pour voir la population sans domicile augmenter de 15 à 20 pour cent par an. Les sbires de Donald Trump ont clamé leurs projets de déplacer les campements de SDF loin de Los Angeles. Il veut traiter la question en criminalisant la pauvreté crasse et en la dissimulant. Selon moi, ce plan sera accueilli chaleureusement ici dans la Californie de gauche anti-Trump —même si les gens seront trop gênés pour l’admettre. Même des villes « progressistes » comme Berkeley se sont retrouvé au premier plan de la bataille juridique pour dégager les SDF.
         C’est une sombre plaisanterie et accablante pour le néo-libéralisme joyeux et progressiste californien : l’idée qu’on peut confier toute la politique à un pouvoir privé entrepreneurial et laisser ces forces diriger la société de la façon qui leur convient avant d’espérer adoucir la destruction qu’elles laissent dans leur sillage avec quelques plans sociaux superficiels. Ça n’a jamais fonctionné. C’est maintenant aveuglant. Les sans-domicile à LA montrent à quoi ce mode de vie de gauche et décontracté ressemble vraiment : le monstre de Lynch de Mulholland Drive derrière la benne à ordures, maculé de merde, qui occasionne des crises cardiaques aux passants.

         Entraînant dans LA et en contemplant l’état pourri des lieux en cette période de Noël, je me suis mis à réfléchir… et je me suis rendu compte que cette année — 2020 — serait le trentième anniversaire de l’émigration de ma famille de l’Union Soviétique en Amérique.
         Nous avions accueilli 1990 en compagnie de quelques autres familles avec quelque nourriture dans une caravane dans le camp de réfugiés à Ostie en Italie. Au mois de mars nous débarquions à New York et quelques mois plus tard à San Francisco, où mon père obtint un boulot de traducteur du japonais. San Francisco était une vraie ville. Le boom technologique n’avait pas encore surgi, et la Californie Côtière n’avait encore été ravagée par la fortune, les promoteurs immobiliers et la spéculation.
         En jetant un œil autour de moi, je dois dire que ces décennies n’ont pas été tendres avec le mode de vie américain. Depuis que nous sommes là — tout a empiré — plus de milliardaires, plus de pollution et d’effondrements environnementaux, plus d’inégalité, plus d’exploitation et moins de salaire, plus de consommation énergétique, plus de production d’ordures, plus de fusillades scolaires, plus de pauvreté, plus de guerres et bien sûr beaucoup plus de sans-domiciles. Le déclin est devenu chaque année plus abyssal et il semble que nous soyons à présent en chute libre. Il existe un échec systémique et une stagnation à tous les degrés, camouflée par le mensonge et l’automystification. Nom d’un chien, même le recyclage s’est avéré un échec et une escroquerie de l’industrie pétrochimique.
         Il est étrange, pour un immigrant soviet comme moi de réaliser à quel point tout est devenu pourri par ici. Ma biographie d’immigrant de la Guerre Froide devrait être celle d’un brillant jeune homme sauvé d’un destin funeste sous l’autoritarisme soviet, vivant sa vie dans une société dynamique et prospère. Un final classique Hollywood. Mais le scénario a changé en cette étape tardive du néo-libéralisme américain. Il s’avère que ma famille a quitté une société vouée à l’échec pour se retrouver dans une société qui entamait une phase accélérée de stagnation et d’effondrement. Nous avions échappé à un désastre pour être mêlés aux prémices d’une catastrophe encore plus grandiose. Et cette fois, nulle part où se réfugier. Le mode de vie américain a conquis le monde.
         Bonne Année !
         Yasha Levine



2.1.20

Tandis que règnent nos classes dominantes…

Le poète Boris Ryjii


Dans l’année qui précéda son suicide (2001), le poète Boris Ryjii écrivit ces vers énigmatiques, il y a juste 20 ans. Quelle fulgurance entrevue, quel monument à quel géant, quelle pose d’orgueil cisèle-t-il dans la tradition esseninienne du poète se détachant dans la foule parce qu’il en est l’humble essence ?… Il était le seul à le savoir. Il nous reste, comme disait Nietzsche (gniark, gniark), de sa vision 
à peine esquissée et pleine de trous : « une prodigieuse convoitise ».
Le constructiviste Selvinski ne définissait-il pas la poésie 
comme « une plaisanterie subtile » ?…
Tu m’envies, et l’envie…
(Vers traduits du russe par TM)
Tu m'envies et l'envie — c'est méchant, d'ailleurs,
Il y a de quoi m'envier, gamin, en réalité —
J'ai bu et avec le héros de l'épique poème sans cérémonie bavardé
Dans la ville par lui imaginée, l'hôtel par lui inventé, évocateur.
Ah! gamin vieillissant, sur moi l'épigone, sur moi,
Voyou invétéré, s'est abattue une telle joie,
 De «Pouchtorg»[1] et des «Chevaux dans l'océan»[2] amoureux —
Un ange à l'aile brisée à la fenêtre sous une pluie bleue.
En effet, je le méritais, n'est-ce pas, j'avais le pas franchi.
De musique, des rues et d'alcool m'empoisonnant
Du ciel et de la mer du Nord. Et tu dis «Vous», abruti,
À celui que l'on compte chez les morts, qu'on a viré des vivants.
Boris Ryjii, 2000.

Завидуешь мне, зависть...
Завидуешь мне, зависть – это дурно, а между тем
есть чему позавидовать, мальчик, на самом деле –
я пил, я беседовал запросто с героем его поэм
в выдуманном им городе, в придуманном им отеле.
Ай, стареющий мальчик, мне, эпигону, мне
выпало такое счастье, отпетому хулигану,
любящему «Пушторг» и «Лошади в океане», –
ангел с отбитым крылом под синим дождем в окне.
Ведь я заслужил это, не правда ли, сделал шаг,
отравил себя музыкой, улицами, алкоголем,
небом и северным морем. «Вы» говори, дурак,
тому, кто зачислен к мертвым, а из живых уволен.
Борис Рыжий
2000




[1] Œuvre (1929) du poète constructiviste Illiya  Selvinski, complexe roman en vers, 
où sont intégrés des fragments de Pouchkine, Khlebnikov, 
Erhenbourg, des références à Maïakovski, 
des adresses à divers poètes contemporains dont Zaïtsev, dans un fil mêlant « Evguéni Oneguine » et le « Don Juan » de Byron.
[2] Poème de Sloutsovski (1951), sur le naufrage en pleine mer d’un navire américain transportant des chevaux qui nagent vers nulle part pour survivre — célébré notamment par Evtouchenko, 
et plus ou moins renié par son auteur en 1972.