Vcevolod Emelin, né en 1959, a exercé toutes sortes de métiers : cartographe dans le Grand Nord, guide à Moscou, restaurateur d’églises, acteur… C’est aussi un poète reconnu lauréat du prix Grigoriev. Proche dans les années 1990 du Front Populaire d’Alexandre Menia, ayant pris part à la défense de la Maison Blanche (parlement) à Moscou en 1993, lors du coup d’État de Boris Eltsine, avec d’autres insurgés, dont Édouard Limonov. Avant de se détourner complètement de l’idéologie et des mouvements de foule « thérapies de groupe », selon sa propre formule. Ci-dessous, il présente un tableau saisissant du conflit en cours, dont ces expériences lui ont peut-être donné une idée. Connu pour son style de fausse simplicité et d’autodérision, il fait résonner ici une note de pure compassion, à l’encontre de la pornographie des va-t-en-guerre de tous les bords : il ne s’agit pas d’un jeu, mais d’angoisse, de privation, de peur, de mort.
(Vers traduits par Thierry Marignac)
On dit, il faut attaquer maintenant
La tactique des groupes réduits.
Marchent les hommes par cinq unis,
Chaque troisième est un cadavre ambulant.
En vain nous avons lu sur la Première Division[1]
C’est fini ces excentricités
Aujourd’hui ne chargent plus sur l’ennemi les escadrons
Dorénavant, on doit s’infiltrer.
Derrière la fenêtre s’élèvent des chansons
La capitale en train de se balader
Mais me tourmente la méditation
Sur le destin de l’infiltré.
Je suis à Moscou sur le divan
Réfléchissant à ce qui s’est passé
De la vodka dans un verre buvant
À la santé de l’infiltré.
On marchait ensemble pour Staline avant
Pour Vissarion fils de Joseph attaquant
Maintenant est assis, délaissé par tous, un humain
Dans une solitude existentielle, putain.
Dans un sous-sol il va se cacher
À gauche un grand magasin brûlé, à droite une pharmacie
Il est seul comme le verre dernier
D’un type buvant dix jours sans merci.
Voici quatre murs, imaginez ceci
Une semaine, deux, trois…
Un sentiment de peur, pas de culpabilité chez toi
À l’intérieur pour un temps infini.
Il a des cartouches, des provisions
Tout ce qu’il faut pour la mission
Mais les corbeaux, oiseaux intelligents,
Se sont rassemblés, le corps attendant.
Des drones, on lui balance des rations
Et parfois même de bonne qualité
Mais les vestiges de son cafard il doit cracher
Pour ne pas penser, dans quel but ces contorsions.
Parfois, il regarde en arrière
Des drones il voit l’essaim
Et médite, qu’est-ce que ça peut faire
Lequel d’entre eux, ici est le mien ?
Et je, depuis longtemps n’allant plus au temple de Dieu
Fatigué, éméché, vieux
Propose de cent grammes lever
À la santé de chaque infiltré.
Une personne est mon Seigneur
Soutenant le monde par poignées
Aie pitié d’eux les infiltrés,
Aie pitié et pardonne-leur.
Vcevolod Emeline.

Son traducteur à Moscou, 2016, photo © Doukhovski.
Говорят, сейчас нужно наступать
Тактикой мелких групп.
Идут человек по пять,
Из них каждый третий труп.
Зря мы читали об Первой Конной
Кончились эти чудачества
Сейчас не штурмуют врагов эскадроны
Нынче просачиваются.
Из-за окна раздается пение
Вовсю гуляет столица
А меня мучает размышление
О судьбе просочившегося.
И я в Москве на диване
Обдумывая случившееся
Выпью водку в стакане
За просочившегося.
Раньше дружно ходили за Сталина
В атаку за Виссариона Иосифовича.
А сейчас сидит человек всеми оставленный
В экзистенциальном, блядь, одиночестве.
Он забивается в какой -то подвал
Слева сгоревший универмаг, справа аптека
Он одинок как последний бокал
У пьющего десять дней человека.
Вот, представьте, четыре стены
Неделя, две, три…
Есть чувство страха, нет чувства вины
И ты навеки внутри
У него есть еда, патроны
Все, что нужно для дела
Но умные птицы вороны,
Собрались в ожидании тела.
С дронов ему сбрасывают пайки
Иногда даже не плохого качества
Но он должен выплюнуть остатки тоски
Чтобы не думать, за что корячится.
Иногда он выглядывает из задницы
Беспилотников видит рой
И размышляет, какая разница
Который из них здесь мой?
И я, неходивший давно в божий храм
Старый, усталый, спившийся
Предлагаю поднять сто грамм
За каждого просочившегося.
Господь мой являясь личностью
Держащий весь мир в горсти
Помилуй их, просочившихся
Помилуй их и прости.
Всеволод Емелин
[1] Il s’agit de la légendaire Première Division de cavalerie soviétique, qui s’illustra pendant la Guerre Civile.
