
À deux pas de la place "Proletarskaïa"
L’incessant jacassement, les effets de manche, les polémiques montées en épingle, les scandales de toutes pièces, les révélations scabreuses, les retournements de veste, les ambitions sinistres… Le « bruit blanc » des politiciens, crépitement parasité comme une télé hors d’âge, pour nous persuader que leur monde existe, qu’il s’agit d’autre chose que d’une fiction bavarde — tel est le but de cette agitation, ce mouvement perpétuel d’anecdotes répétitives, de caricatures calculées, de notions sommaires, petit monde en vedette à intervalles électoraux quand on grimpe tous les échelons de l’hystérie. Coca-Cola et le Smartphone sont des réalités plus politiques que tous les parlements du globe.
Avril 2002, 11 heures.
Quel découvreur de pyramides, fouilleur de nécropoles, avait-il été saisi d’une telle ambiance funèbre en pénétrant la majesté inquiète d’une cité mortuaire aux grandes salles dont le silence était à peine troublé par les chuchotements solennels dans les recoins multiples. Les fonctionnaires de ce tombeau se déplaçaient en rasant les murs, se regroupant par grappes de trois ou quatre pour échanger à voix basse des confidences accablées, se dispersant dès qu’on les approchait. Il pesait un fardeau de vingt-cinq tonnes jusque dans les salons d’honneur, autrefois ruisselants de lumière, aujourd’hui plongés dans une pénombre de sacristie. Nous errions dans l’imposante chapelle à la recherche de quelqu’un à qui parler, demander une direction, mais aussitôt aperçues les ombres grises à gueules de circonstance s’évanouissaient par des couloirs connus d’eux seuls, feux follets d’un Saint-Sépulcre en deuil. Nous errâmes longtemps encore en recherche d’âme qui vive vers un bureau qui — la succession lugubre des pièces vides et des silhouettes fugitives semblant craindre l’apocalypse nous le murmurait — était sans doute fermé pour cause de funérailles. Mon compagnon s’étonna :
—Qu’est-ce qui leur arrive ? Tu es certain que c’est ouvert ?
Je commençai à avoir ma petite idée.
—On nous a laissé rentrer. Ils s’en remettront.
—Mais de quoi ?
—Je t’expliquerai quand je serai sûr.
Au détour d’une coursive prise par intuition — les plaques indicatrices ne survenaient que de loin en loin, parfois contradictoires, souvent énigmatiques — une porte en verre semblait être la bonne. L’inscription dorée annonçait : État-civil. Mon camarade, un Russe à double nationalité avait laissé périmer son passeport au-delà des délais normaux et habitué à la sévère administration russe, craignait d’être accueilli comme un chien dans un jeu de quilles, morigéné et menacé d’amende ou je-ne-sais-quoi. Sans mon soutien, il n’osait pas se déplacer jusqu’ici. Dans le bureau officiaient deux employées vêtues de noir — coïncidence ? — dont une seule s’occupait de l’accueil, l’autre plongée dans des monceaux de paperasse, à l’autre bout de la pièce. Mais dans cet immense bâtiment aux allures aujourd’hui de sépulture — ce n’était pas la foule des grands jours. L’homme d’une quarantaine d’années qui nous précédait prenait son temps pour déclarer la naissance d’une petite fille, mais nous n’attendîmes que dix minutes. L’employée qui nous reçut sans chaleur ne s’occupa que de détails techniques et retrouva la trace de mon camarade assez vite, l’envoyant à la caisse avant de lui refaire un passeport. Il était abasourdi de la simplicité de la démarche. Personne n’avait haussé la voix sur lui, ne lui avait reproché sa désinvolture, ne lui avait rappelé les règles. Seul avec l’employée quelques minutes, je me risquai :
—Il règne une drôle d’atmosphère, ici… Quelqu’un est mort ?
L’employée me lança un regard définitif. On était dans une capitale, pas au fond d’une province. J’étais sous-informé ou complètement idiot ?
—Vous savez bien ce qui s’est passé avant-hier…
C’était l’ambassade de France à Moscou, deux jours après le succès de Jean-Marie Le Pen au premier tour des élections.
En sortant, j’expliquai à mon camarade qui se traitait d’imbécile pour avoir tant tardé alors que c'était si simple, pourquoi la superbe ambassade avait cet air macabre.
Il n’en revenait pas.
—Mais c’est très bien, ce qu’il faut pour la France !
Je l’alpaguai par le bras fermement.
—Tais-toi Boris, on sort fissa sans faire d’histoires.
Thierry Marignac, juillet 2026, Mémoires.