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11.6.20

Confinement sans applaudissements

Rauque respiration du taulard dans son sommeil pesant
Rampent les punaises les couchettes ébranlant
Quand on a fait de la prison d’écrire des vers on s’abstient
De prose ou de mémoires on se fait l’écrivain

C’est une fête  ici l’hôpital, la pharmacie
Ici de l'homme le chien n’est pas le meilleur ami
Le banquet des Dieux, c’est presque la diète ici
Comme une neige de début d’été, les cheveux gris
Sergueï Tchoudakov, 19…

В тяжелом сне так хрипло узник дышит
Ползут клопы раскачивая нары
Кто был в тюрьме о ней стихов не пишет
А пишет прозу или мемуары


Как праздник здесь больница и аптека
Собака здесь не друг для человека
Здесь пиршество богов почти диета
И седина как снег в начале лета

Сергей Чудаков


9.6.20

Les incantations des Sphynx

Hugo Ball, La Chute dans le temps.
( Conception et dessin de Philippe Gerbaud)


(Vers traduits du russe par Thierry Marignac)
L’amour, l’ivrognerie, la recherche du succès
Tout cela tient dans une coquille de noix
Tout est si simple, si facile et si près
La vie est comme une fleur et la mort une bague à poison au doigt.
Sergueï Tchoudakov


Любовь и пьянство, поиски успеха
Все это сжато в скорлупу ореха
И все так просто, так легко и рядом
Жизнь как цветок и смерть как перстень с ядом
Сергей Чудаков




30.1.19

Le sponsor maléfique

© Robert Mc Ginnis, le champion du pulp.
         TENTER LE DIABLE…

            AUX COPAINS DE PÉTERSBOURG

         Sur la ville basse de Taguil[1], la pluie tombe,
         Il vaudrait mieux gésir dans la tombe,
         Il vaudrait mieux qu’on m’ait tué
         Tonton en imperméable rutilant
         Avec un tonton d’une robe grise enveloppé
         Il vaudrait mieux être dans la tombe pourrissant.
         De lieux pour la méchanceté ou bonté,
         Dans la fosse on ne peut trouver.
         Il était une fois, un écolier,
         De l’honneur, un prisonnier
         Il composa un syllabique poème :
         Je vous aime,
         Et vous êtes passés-partis,
         Et où êtes-vous arrivés ?
         Nulle part n’êtes arrivés,
         Dans la ville de Taguil, la pluie.
         Du seuil jusqu’à Dieu le père,
         Le chemin est vide et solitaire
         Aucun bruit n’y retentit
         Aucun réverbère ne luit.
         Mes flancs sont devenus les piécettes,
         Mon chant est entonné.
         De moi n’est pas sorti le poète,
         Le diable m’a emporté !
         Boris Ryjii[2], 1998
         (Traduction TM)
         Au beau temps de notre ivresse[3], insolence de la jeunesse, la poésie nous paraissait : remplie d’une notable quantité d’importance nulle[4], une occupation ridicule… Tant dans ses déclinaisons officielles, les caciques Maison de la Poésie et leurs subventions, que dans les transgressions bidons des universitaires poststructuralistes, leurs laborieux efforts pour nous persuader, sémiotique aidant, que le langage avait pour fonction de ne rien dire que lui-même. Sans parler des tourments et malédictions de rimbaldiens attardés, ne suscitant chez notre matérialisme dialectique d’auteurs ou éditeurs concrets vivant dans un monde tridimensionnel comme un poing dans la gueule — que l’hilarité.
         Et puis, plus tard, l’univers mental se réduisant toujours plus à l’emballage déprimant de la marchandise si propice au rêve en vitrine, et ordure dès qu’elle est sortie de son écrin, la poésie reprit à nos yeux du prestige — plus près du ciel. Mais pas n’importe laquelle.
         À l’inverse de ce qui se pratiquait majoritairement en Occident, les exercices de style des uns, la sémantique des autres, se réduisant au fond à une abstraction mercantile (It’s all about money, Ain’t a damn thing funny, scandait le rapper du Bronx Grand Master Flash en… 1982, dans The Message), la poésie russe parlait de quelque chose !… Quelle découverte !…
         La terre des bagnards contemple le ciel des dieux. Les aléas de la traduction jouaient ici un rôle. La simplicité en trompe-l’œil d’Essenine[5] était plus facile à transmettre. Incontrôlable et sans doute assassiné par les Bolchéviques parce qu’il avait écrit le poème épique Pougatchev, récit d’une révolte paysanne à l’heure d’une collectivisation provoquant la révolte des campagnes contre les communistes, il avait sa part de malédiction concrète. Et, ineffable, la profondeur subjective d’un paysan râblé devenu castagneur de rues, dont le coup de boule était légendaire dans les cabarets louches de l’époque de la NEP[6], où foisonnaient les bandits :
         La vie est une tromperie d’une tristesse envoûtante,
         Et que d’une main brutale,
         Elle nous rédige des lettres fatales,
         C’est ce qui la rend si puissante…
(Traduction TM)
Portrait de Sergueï Essennine

         Les messages cryptés d’un Sergueï Tchoudakov[7], fils d’un directeur de camp du Goulag et d’une schizophrène avérée, poète-voyou de l’ère Kroutschev ( !) né en 1935, plus d’une fois interné dans les hôpitaux psychiatriques soviets et mort dans des circonstances mystérieuses (de froid, semble-t-il, dans une entrée d’immeuble où il avait trouvé refuge) au cours des années 1990, avaient eux aussi un fondement concret, ancré dans le totalitarisme soviétique :
Les motos de la milice
Vérifient l'identité
Sur la pente sur la pente
Je roule sur la pente
Je suis authentique, je suis régulier,
Ultralumpenprolétaire
À part les chocottes et la trique
Je n'ai aucun sentiment civique.
(Traduction TM)

Sergueï Tchoudakov, à l'époque de la fac, où il confectionnait de faux diplômes.

         Puis vint une dernière figure énigmatique, Boris Ryjii, le poète phare d’Ekaterinbourg jusqu’au jour d’aujourd‘hui.
Boris Ryjji avec sa femme et son fils.

         Il s’agit de la ville où l’on exécuta la famille du tsar, celle où Sverdlovsk, voyant en 1918 un jeune soldat hésiter avant de tirer sur une petite fille de la famille impériale, lui arracha le fusil des mains pour abattre la gamine. Plus tard, en 1946, lorsqu'un des participants de l'assassinat du tsar Koudrine, dit Medvedev, qui donna au Musée de l'URSS le flingue avec lequel il avait tué le tsar (et non Sverdlosk comme l'a fait remarquer à juste titre un commentateur du même article sur Causeur 

31.10.18

Pénitentiaire tête-à-tête avec soi-même

La transmission, mission s'il en fût, est semée d'embûches — a priori, personne n'en a rien à secouer. Contre toute attente, votre serviteur y connut quelques succès. Le poète homosexuel de Times Square Bruce Benderson, l'ex guitariste punk britannique Charles Higson, le plus punk des auteurs russes Vladimir Kozlov, les génies littéraires déjantés: Carl Watson, misanthrope de Chicago, et, plus récemment, Andreï Doronine, ex-camé de Norislk, la ville du nickel construite par les prisonniers du Goulag. Les délires nymphomanes de Kathy Acker  dans Algeria, le beau poème d'amour en prose de la lesbienne Sarah Schulman avec After Delores. La violence de Phillip Baker, gangster jamaïcain croisé à Brooklyn, dans Rasta Gang.  Par quel miracle suis-je parvenu à les traduire et faire publier à Paris — sujet sur lequel je me perds en conjectures. L'acharnement, sans doute. Avec le mallarméen Sergueï Tchoudakov, le Villon russe, l'histoire est un peu différente, c'est notre co-blogueuse Kira Sapguir qui me mit au parfum sur le poète maquereau de l'ère Kroutschev. mais j'apportai ma pierre à l'édifice en y faisant allusion devant mon vieil ami Danila Doubschine, féroce collectionneur, et érudit, qui n'en avait jamais entendu parler, assez vexé, du reste — Parisien, j'en savais plus que lui sur un poète de Moscou et non des moindres. Une semaine plus tard, Danila savait tout et m'emmenait dîner chez l'éditeur de Tchoudakov. Ensuite, il tourna un documentaire sur Tchoudakov, et tout ce qui restait dans l'ombre sur la biographie du poète maudit sur lequel on ne possédait qu'une photo vit le jour petit à petit, y compris sa mort mystérieuse. Je ne m'étais pas trop trompé, en le comparant à Lautréamont, sur lequel on possède à présent des informations sérieuses. Tchoudakov, chassé de chez lui par des bandits caucasiens dans les féroces années 1990, était mort de froid (fiche de police) dans une entrée d'immeuble. Récemment, de nouvelles photos du poète,visiblement prises par la police (ci-dessous), sont apparues. C'est notre co-blogueur Vincent Deyveaux qui nous les envoie. Le poème qui les accompagne est un témoignage de solitaire.
 (Traduit du russe par TM)        


J'oppose à l'univers
         Pas terminé, mon verre
         Sur le parquet de sapin
         Les rongeurs font leur chemin

         Je suis dans un château étranger
         Comme une sorte de Jeanne d'Arc
         Le système des rats dérangés
         À domicile un zooparc

         Il est convenable légalement
         Dans la vie quotidienne soviétique
         Les oreilles à l'appareil téléphonique
         Les coller, les clouer instamment

         J'y décèle un obstacle dans ma strophe
         Attendre les coups de fil, inutile
         Personne au bout du fil
         Ne demandera "Tchoudakov?"

         Et encore, à demi-couplet
         Démarche littéraire
         Sur l'épineux parquet
         Du Nouvel An, je suis destinataire

         À l'honneur de Boutyrka[1], je bois en rafales
         Sur la nappe, une tache s'étale
         Les frais du lavage s'ajoutant
         Aux dépenses pour le vin du Nouvel An

         De cette situation solitaire
         J'ai conçu une évasion
         En tout quatre vers
         De la neige du Nouvel An, la vision

         Une lime je ne prendrai pas
         Héros romanesque je ne suis pas
         Mon sobre compagnon d'ivresse, ce soir
         N'est que mon double dans le miroir

         Les lois du genre, hélas
         De banalités sont remplies
         Dors bien, Janna,
         Nous attendent les rêves de la nuit
         31 décembre 1972
         Sergueï Tchoudakov

Поставлю против света
недопитый стакан
на ёлочках паркета
гуляет таракан.
Я в замке иностранном
как будто Жанна д'Арк.
Система с тараканом
домашний зоопарк.
Положен по закону
простой советский быт
ушами к телефону
приклеен и прибит.
Я вижу в нём препону
не стану ждать звонков
никто по телефону
не скажет Чудаков.
Ещё на полкуплета
литературный ход
на ёлочках паркета
встречаю новый год.
Пью залпом за Бутырку
на скатерти пятно
прибавь расход на стирку
к расходам на вино.
Из этой одиночки
задумал я побег.
Всего четыре строчки
и новогодний снег.
Я не возьму напильник
я не герой из книг
мой трезвый собутыльник
лишь в зеркале двойник.
Увы законы жанра
банальности полны.
Спокойной ночи Жанна
нас ожидают сны.
Сергей Чудаков 
31 декабря 1972



[1] Prison de Moscou

19.7.18

Ombres d'outre-tombe (Tchoudakov prophétique)


(Traduit par TM)



Des ombres d’outre-tombe dans le feu gris de la T.V. tordait
Le héros du travail, les feux internes comme des larmes dans le cuivre il déversait
Et à nouveau les sifflements déments, d’eau bénite il arrosait
Mais vu la frigidité des sorcières, le Sabbat on annulait

L’orchestre des handicapés aveugles musiquait au crématoire
La télévision soviétique diffusait ses émissions
Oh, nous consumons si mal les briquets d’amadou de l’Histoire
Plus l’époque est minable, plus cher toujours nous la payons.
Sergueï Tchoudakov


А в сером огне TV загробные тени кривил
Ударник вставные огни как слезы ронял в медь
И вновь сумасшедшие свисти святую водою кропил
Но шабаш отменён по причине фригидности ведьм

Оркестр слепых калек музицирует в крематории
Советский TV ведёт свои передачи
О как мы скверно горим торфяные брикеты истории
Чем дешевле эпоха тем дороже всегда переплатишь


Сергей Чудаков