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23.7.26

Années électorales

 

À deux pas de la place "Proletarskaïa"

         

    L’incessant jacassement, les effets de manche, les polémiques montées en épingle, les scandales de toutes pièces, les révélations scabreuses, les retournements de veste, les ambitions sinistres… Le « bruit blanc » des politiciens, crépitement parasité comme une télé hors d’âge, pour nous persuader que leur monde existe, qu’il s’agit d’autre chose que d’une fiction bavarde — tel est le but de cette agitation, ce mouvement perpétuel d’anecdotes répétitives, de caricatures calculées, de notions sommaires, petit monde en vedette à intervalles électoraux quand on grimpe tous les échelons de l’hystérie. Coca-Cola et le Smartphone sont des réalités plus politiques que tous les parlements du globe.

 

         Avril 2002, 11 heures.

         Quel découvreur de pyramides, fouilleur de nécropoles, avait-il été saisi d’une telle ambiance funèbre en pénétrant la majesté inquiète d’une cité mortuaire aux grandes salles dont le silence était à peine troublé par les chuchotements solennels dans les recoins multiples. Les fonctionnaires de ce tombeau se déplaçaient en rasant les murs, se regroupant par grappes de trois ou quatre pour échanger à voix basse des confidences accablées, se dispersant dès qu’on les approchait. Il pesait un fardeau de vingt-cinq tonnes jusque dans les salons d’honneur, autrefois ruisselants de lumière, aujourd’hui plongés dans une pénombre de sacristie. Nous errions dans l’imposante chapelle à la recherche de quelqu’un à qui parler, demander une direction, mais aussitôt aperçues les ombres grises à gueules de circonstance s’évanouissaient par des couloirs connus d’eux seuls, feux follets d’un Saint-Sépulcre en deuil. Nous errâmes longtemps encore en recherche d’âme qui vive vers un bureau qui — la succession lugubre des pièces vides et des silhouettes fugitives semblant craindre l’apocalypse nous le murmurait — était sans doute fermé pour cause de funérailles. Mon compagnon s’étonna :

         —Qu’est-ce qui leur arrive ? Tu es certain que c’est ouvert ?

         Je commençai à avoir ma petite idée.

         —On nous a laissé rentrer. Ils s’en remettront.

         —Mais de quoi ?

         —Je t’expliquerai quand je serai sûr.

         Au détour d’une coursive prise par intuition — les plaques indicatrices ne survenaient que de loin en loin, parfois contradictoires, souvent énigmatiques — une porte en verre semblait être la bonne. L’inscription dorée annonçait : État-civil. Mon camarade, un Russe à double nationalité avait laissé périmer son passeport au-delà des délais normaux et habitué à la sévère administration russe, craignait d’être accueilli comme un chien dans un jeu de quilles, morigéné et menacé d’amende ou je-ne-sais-quoi. Sans mon soutien, il n’osait pas se déplacer jusqu’ici. Dans le bureau officiaient deux employées vêtues de noir — coïncidence ? — dont une seule s’occupait de l’accueil, l’autre plongée dans des monceaux de paperasse, à l’autre bout de la pièce. Mais dans cet immense bâtiment aux allures aujourd’hui de sépulture — ce n’était pas la foule des grands jours. L’homme d’une quarantaine d’années qui nous précédait prenait son temps pour déclarer la naissance d’une petite fille, mais nous n’attendîmes que dix minutes. L’employée qui nous reçut sans chaleur ne s’occupa que de détails techniques et retrouva la trace de mon camarade assez vite, l’envoyant à la caisse avant de lui refaire un passeport. Il était abasourdi de la simplicité de la démarche. Personne n’avait haussé la voix sur lui, ne lui avait reproché sa désinvolture, ne lui avait rappelé les règles. Seul avec l’employée quelques minutes, je me risquai :

         —Il règne une drôle d’atmosphère, ici… Quelqu’un est mort ?

         L’employée me lança un regard définitif. On était dans une capitale, pas au fond d’une province. J’étais sous-informé ou complètement idiot ?

         —Vous savez bien ce qui s’est passé avant-hier…

         C’était l’ambassade de France à Moscou, deux jours après le succès de Jean-Marie Le Pen au premier tour des élections.

         En sortant, j’expliquai à mon camarade qui se traitait d’imbécile pour avoir tant tardé alors que c'était si simple, pourquoi la superbe ambassade avait cet air macabre.

         Il n’en revenait pas.

         —Mais c’est très bien, ce qu’il faut pour la France !

         Je l’alpaguai par le bras fermement.

         —Tais-toi Boris, on sort fissa sans faire d’histoires.

        Thierry Marignac, juillet 2026, Mémoires.

5.2.26

L'affaire JT Leroy, fin des années 1990…

 

         SUPERCHERIE LITTÉRAIRE

 


         Je ne me souviens plus trop si le scandale JT Leroy a été médiatisé en France, peut-être quelques vaguelettes dans certains milieux « autorisés », des voyageurs ou des militants de causes post-modernes avides de néo-culture américaine. Je n’en ai connu toutes les ramifications que lorsque la vérité éclata au grand jour. Le film hollywoodien et le procès pour escroquerie qui s’ensuivit m’avaient complètement échappé. Mais j’avais vécu d’assez près le déroulement de l’affaire sur la Côte Est à travers les auteurs « transgressifs » que je traduisais à l’époque, avec qui j’entretenais alors des relations amicales. Les romanciers Bruce Benderson, Joel Rose, la journaliste du Village Voice Laurie Stone et d’autres certainement. L’étrange personnage captivait leur imagination.

Holmes mène l'enquête.


         On se souvient qu’il s’agissait d’un adolescent white trash, trailer park kid, surgi d’une pauvreté abjecte du Midwest, plus ou moins castré, travesti et maquereauté par sa mère qui le vendait aux camionneurs sur les parkings environnants jusqu’à ce que, miracle, un programme social quelconque et un éducateur l’arrache à cette vie de douleur et d’esclavage. L’aspect « pauvre Blanc déshérité » né au bord de la route dans un camp de caravanes parmi une population d’analphabètes alcooliques, sniffeurs de colle ou accros à la méthamphétamine fascinait ces auteurs de la Côte Est vivant pour la plupart dans un Lower East Side new-yorkais encore assez sauvage, où cette bohème privilégiée s’était regroupée et s’encanaillait. Leur ineffable compassion s’attardait plutôt sur les minorités ethniques côtoyées dans ce contexte, Noirs, Hispaniques, et la toxicomanie omniprésente : Coke and Dope. Ils avaient entendu parler du monde white trash et des camps de caravanes sans en connaître grand-chose. De surcroît, le « pauvre Blanc » était a priori, aux yeux de ces intellectuels de gauche bon teint, un ennemi, raciste, machiste, fasciste, brutal, incestueux et ignare. Leur offrir une victime violée, mutilée, prostituée, droguée et séropositive surgie de cet univers sans merci était un contrepoint d’une habileté rare de la part des auteurs du complot, une chanteuse de rock ratée et son frère, basés en Californie. C’était jouer sur l’exotisme d’un monde effrayant et mal connu, justifier a contrario tous les préjugés en vigueur — jouer sur du velours. À partir de là, la saisissante liste d’atrocités subies par cette victime-née passait crème. Le tempo des révélations toujours plus horribles que la victime faisait au départ au compte-gouttes sur son passé de souffre-douleur était également minutieusement conçu. Une à la fois et puis JT Leroy, disparaissait à l’hôpital ou s’abîmait dans ses démons, le temps de s’assurer que le Lower East Side avait bien avalé la tisane. À son apparition suivante, une nouvelle abomination. Comme cette poignée d’auteurs de la Côte Est n’avaient de contacts avec lui que téléphoniques, ou à travers ses écrits — car bien sûr, il écrivait — il était impossible d’entreprendre la moindre vérification, ce qui ne leur vint jamais à l’esprit. Le caractère déchirant des récits envoyés— eux aussi au compte-gouttes — et une certaine qualité d’écriture étaient garants d’authenticité. Love a good con, devait me dire plus tard le scénariste et romancier d’Hollywood Jerry Stahl, ancien camé, dont j’ai traduit deux ou trois bouquins pour Rivages.

Traduit par TM


         À New York, j’étais témoin au premier chef des développements de l’affaire, Stone, Benderson et Rose, cherchant tous à me persuader de proposer la tragique histoire de JT Leroy à l’édition française. Je jouais souvent les intermédiaires. Je ne sais pas pourquoi au juste, je me méfiai aussitôt. Leur émotion de bleeding heart liberals en partie, leur outrancière compassion — les pleureuses, disait-on dans ma jeunesse brutale. D’autre part, vendre cette histoire digne d’un Hector Malot sado-masochiste tandis que l’édition en France n’avait pas encore tout à fait basculé dans la policorrectitude présente était plus compliqué qu’il ne paraissait à New York, où l’on se vautrait dans la « transgressivité ». Enfin, quoique n’ayant encore rien lu de lui, en dépit des admonestations du Lower East Side, je ne le sentais pas, cet anti-héros. Dès les premiers échos, il m’avait semblé taillé sur mesure. Je ne leur fis jamais part de ces ébauches de soupçon, mais mon éloquent silence les agaçait.

Saint Bambi © Andreï Molodkine.


         Je fus témoin de coups de fil chez Benderson qui avait mis le micro, où JT Leroy, dont la voix bizarre semblait contrefaite, à mi-chemin entre sanglot et cri de douleur, hésitait, bégayait, se contredisait, tandis que Bruce le flattait, le calmait. Tout ça m’avait laissé très circonspect. Tout d’abord, si l’on n’admettait pas la suspension du doute automatique devant l’horreur-fétiche, comment ce gamin aurait-il survécu sans finir à l’asile ou bouffé par les coyotes dans un fossé au bord de la route ?… Et comment l’épave qu’il était forcément après de telles épreuves aurait-elle appris à écrire correctement quels que soient les efforts des services sociaux ?…

© Michel Quarez.


         Très louche, je n’étais pas convaincu et son martyre était loin de me passionner, l’accumulation des sévices perpétrés sur ce JT Leroy surgi de nulle part, la surenchère des diverses dégradations infligées à ce corps fragile mais, semblait-il, finalement invulnérable puisqu’il avait survécu… me rendait spontanément incrédule. Benderson, comme tous les autres, justifiait ses incohérences, contradictions, retours en arrière et peut-être mensonges, audibles au téléphone, par la violence traumatisante que cette victime idéale avait subie. Possible… L’Amérique profonde est un cauchemar. Tout de même, trop d’ingrédients étaient réunis, sexe, inceste, pédophilie, prostitution, violences et SIDA comme si quelqu’un avait lu tous les ouvrages des « transgressifs » du Lower East Side pour en dresser un catalogue des obsessions de l’époque et tirer ce personnage des abysses d’imaginations maladives. Ce n’était pas absolument clair dans mon esprit en écoutant les uns et les autres, persuadés d’avoir déniché le Saint Genet Comédien et Martyr de la fin du XXe siècle. Mais un malaise persistant devant cette salade qui prenait des proportions nationales et dura des mois entiers.

Soldat sauvant l'enfant.


         Un autre stratagème diabolique des comploteurs de San Francisco : la compétition, passion américaine. Tous les auteurs contre-culturels du Lower East Side étaient en concurrence les uns avec les autres, à qui serait l’archange permettant au trailer park kid d’être publié sur la Côte Est et d’échapper à son destin cruel. Ils n’avaient pas le temps de douter du conte atroce, il fallait qu’ils rendent justice à JT Leroy, écrasé par un monde sans merci, avant le voisin. Littéralement le voisin. Joel Rose, qui vivait la porte à côté de chez Benderson dans la 7e Rue Est se voulait lui aussi le protecteur de JT Leroy et me déclara un jour : Les gens qui tournent autour de ce pauvre gosse sans défense ont déjà bien des heures de vol, il faut le protéger des manipulateurs… On se battait pour redresser les torts infligés à l’adolescent au sexe indécis… Je ne suis pas sûr qu’il visait Bruce dont on voyait les fenêtres de chez lui, je crois me souvenir d’une ou deux vieilles carnes à carnet d’adresses, d’une maquerelle l’autre, chacun protestant de la pureté de ses intentions, soupçonnant tous les autres de n’être que des charognards… Je pense que dans la communication, les escrocs prenaient bien soin de jouer les uns contre les autres dans cette nébuleuse de la bienfaisance où l’on se disputait le rôle du Sauveur…

Les enfants du marché…


         Benderson finit par me refiler un manuscrit, lu dans l’avion, qui confirma mes pressentiments : un catalogue d’horreurs pathologiques farci de maladresses étudiées pour renforcer la sensation d’un égarement psychotique — tout droit tirées du manuel du choc post-traumatique. Dans ma configuration de l’époque avec l’édition française, c’était invendable. La suraccumulation suscitait immanquablement le doute — et elle était d’une effrayante monotonie. Je ne prétends pas avoir percé à jour la supercherie, mais je la reniflais, ne parvenant pas à croire à ce que je lisais, encore moins à y adhérer, cet appel incessant à la pitié… flattant à rebours de bas instincts… Si je discernais une qualité « littéraire » dans les confessions de JT Leroy, elle tenait uniquement à l’habileté de la construction, des déraillements contrôlés, des entrelacs de plainte et de récit glaçant. Un peu trop habile, justement, jusque dans la maladresse. Chaque auteur et éditeur new-yorkais penché sur le berceau de ce maudit dès l’origine tenait à le secourir, lui permettre de structurer ces fragments, devenir le mentor du martyr. Le tableau esquissé de cette odyssée de la dégradation était si exactement calculé pour le milieu qu’il ciblait, que quelqu’un en retrait de la bonne conscience de rigueur alors — ne pouvait qu’éprouver du malaise.

         Un autre incident vint renforcer ma méfiance spontanée. Encore une fois, je ne prétends pas avoir percé l’arnaque à jour, juste de me défier d’un récit si répétitivement atroce qu’il semblait calculé comme un coup de fil à une ONG. Sensation lancinante. Bref, l’éditrice Karen Rinaldi, seconde épouse de fraîche date de Joel Rose, s’envola pour San Francisco et rencontrer le rescapé, futur génie littéraire. Mais celui-ci n’honora pas le rendez-vous, s’expliquant au téléphone au dernier moment par un prétexte maladroit, une rechute de maladie, ou une Panic attack. Mais même alors la foi du charbonnier en JT Leroy ne fut qu’à peine entamée. Le récent couple Rose avait une bonne longueur d’avance sur tous les autres prétendants au titre de Saint-Bernard, avec un contrat d’édition prêt à signer, et entendait conserver cet avantage, tandis que tous les autres se signaient, murmurant : « pauvre enfant martyrisé… » et ces éclipses successives ne leur semblaient même pas louches.

Ombre…


Puis des rumeurs insistantes se mirent à évoquer un coup monté. Répondant à une question sur ce sujet posé par un intervieweur, Benderson prit cet air benoîtement ecclésiastique dont il avait le secret aux moments délicats — mais c’était un excellent acteur — pour dire : « Ne me parlez pas de ça, si vous ne voulez pas me rendre malheureux » ce qui fit taire le journaliste. Lorsque le scandale éclata au grand jour, la chanteuse de rock ratée instigatrice de la supercherie qui avait si bien marché, parla de son passé psychiatrique, de son besoin pathologique de se créer des doubles, de ses errances de rue, suggérant qu’au fond JT Leroy c’était vraiment elle. Je ne sais plus si le livre était déjà paru (je crois que oui) et le film déjà signé. Le petit monde du Lower East Side qu’on avait si facilement roulé dans la farine, se jeta sur ses explications maladroites. Dans un effort pour justifier sa crédulité, chacun prétendit alors avoir reconnu la véritable note de souffrance psychotique à travers ses masques. On cherchait à garder un crédit quelconque dans la sphère littéraire, si malaisé que ce fut. Laurie Stone, la journaliste, fut sans doute la plus honnête en reconnaissant s’être laissée blouser, s’en tirant toutefois avec une conclusion du genre : « Il vaut mieux relâcher cent coupables qu’arrêter un innocent. » Elle avait contribué à l’inflation du mythe par des articles déchirants sur une déchéance qui lui était étrangère, peut-être la plus facilement bernée, vivant de ses rentes dans le très chic Upper East Side, mais certainement la plus courageuse à l’heure des comptes.

L’arnaque alla plus loin, quand je ne sais quelle production acquit les droits du livre pour en faire un film. Ce qui donna lieu plus tard à des poursuites en justice. JT Leroy — qui avait signé le contrat — n’existait pas, c’était donc une escroquerie. Les dommages-intérêts d’une centaine de milliers de dollars couvrait certainement l’avance accordée au fictif JT Leroy. On peut par conséquent considérer que la chanteuse de rock ratée n’avait rien gagné sur ce coup-là. En revanche, elle conserva l’avance de l’édition. Le landernau littéraire new-yorkais n’avait pas envie qu’on lui rappelle qu’il était une truffe, préférant glisser sur un épisode vexant. Ou peut-être qu’il ne disposait ni des moyens, ni des avocats d’Hollywood.

Comment est-ce qu’un milieu cultivé, diplômé, en principe intelligent avait pu se révéler une cible idéale pour cette duperie cousue de fil blanc ? L’idéologie victimaire de la Côte Est pré-woke des années 1990. C’est en cela que cette anecdote oubliée est significative. La thérapie de choc d’un récit minutieusement élaboré jusque dans ses errements les avait tous rendus cataleptiques, se révélant juteuse pour ses auteurs. Le fond judéo-chrétien de la classe moyenne « encadrement culturel » est une bonne affaire. Présente-leur Ste-Blandine livrée aux lions, ils vont raquer, tu t’en mettras plein les fouilles. À l’heure où ces récits à faire pleurer les chaumières ont franchi l’Atlantique pour devenir un refrain des gauches (et droites, largement cooptées par le déchaînement lacrymal) européennes, rappeler ce minuscule incident a son utilité.

En apprenant le fin mot de l’histoire, nullement surpris, je ricanais, sans doute un poil méchamment, mea culpa. Les « transgressifs » du Lower East Side que je fréquentais à l’époque étaient surtout victimes d’eux-mêmes, d’une surenchère de la morbidité et de leur vice majeur de nantis : un insatiable voyeurisme pour les abîmes.

Thierry Marignac, février 2026.

 

 

 

 

23.7.20

Interview de Thierry Marignac dans la "Gazette Littéraire" de Russie.

Bruxelles, hiver 2020

En 2019, sous des cieux plus riants, sous un soleil de plomb, Lola Zvonareva, présidente du jury de poésie de la "Saison Intellectuelle" de Saki, décida de m'interviewer !… Nous venions ensemble, puisque je faisais partie du jury, de passer une semaine à juger les œuvres de gens souvent simples, mais loin d'être dépourvus de talent.
Pour les lecteurs russophones, l'interview est parue le mercredi 22 juillet 2020 dans la revue "Litteratournaïa Gazeta" au lien suivant:

Thierry Marignac, adversaire du post-modernisme, nous parle des idées philosophiques de Derjavine, de sa rencontre avec Édouard Limonov et des paradoxes de la réalité. (Interview faite par Lola Zvonareva pour Literatournaïa Gazeta en 2019, parue le 22 juillet 2020)

  Racontez-nous pourquoi vous vous êtes essayé à la prose ?
  Je n’ai jamais eu le moindre doute sur le fait que tôt ou tard je deviendrais romancier. Comme un athlète qui sait qu’il court vite… Un jour j’ai fait la connaissance d’un éditeur (Daniel Mallerin, qui présidait alors aux destinées du Dernier Terrain Vague). J’avais une vingtaine d’années. Il m’a dit en riant « Arrête de traîner dans la rue, mets-toi à écrire ! ». Nous en rions jusqu’aujourd’hui lorsque nous évoquons ensemble cet épisode.
  Vos textes préférés d’auteurs russes ayant eu de l’influence sur votre destinée de littérateur ?
  La poésie m’a plus influencé que la prose. En prose « Un Héros de notre temps » de Lermontov. « Le Conte de la lune non éteinte » où, avec tant d’adresse, Pilniak se sert des moyens du jeune cinéma soviétique, les transposant en littérature.
  À Nijnii-Novgorod vous avez parlé des « Les Bas-Fonds » de Gorki. Comment  est-ce que cette pièce vous a influencé, vous qui n’en écrivez pas ?
  Ce qui m’a influencé, c’est le film de Renoir, adapté de cette pièce, un trésor du cinéma français. Qui plus est Gorki lui-même m’intéresse, une figure complexe et talentueuse, très ambigüe.
  Édouard Limonov a écrit l’avant-propos de l’édition russe de votre roman « Morphine Monojet ou les fils perdus ». Comment avez-vous fait sa connaissance ? Quelle est votre appréciation de ses textes en prose ou en poésie ? Qu’est-ce qui vous est le plus proche, la poésie ou la prose d’Édouard Limonov et pourquoi ?
  Avec un ami (L’écrivain Pierre-François Moreau) nous avons interviewé Édouard peu après son arrivée en France, où il connaissait alors peu de monde en dehors de nous. Je pense qu’avec ses premiers livres Limonov a forcé la porte de la littérature mondiale, et il nous avait tous secoué. Et toutefois, j’apprécie ses poèmes beaucoup plus. Pour moi, son « roman » « Journal d’un raté » est une œuvre de poésie authentique.
TM et Bakhytjan Kanapianov au monastère de Diveevo.

  Vous avez traduit en français le livre de vers philosophiques de Bakhytjan Kanapianov. Qu’est-ce qui vous a touché dans ses poèmes ?
  Bakhytjan est un poète avec une force d’expression indéniable. Il possède un métier fou, dans ses vers, il y a beaucoup d’humour, et parfois des références à des conflits réels traversés par le poète par exemple (il a vécu d'autres épreuves, notamment à Tchernobyl) à l’époque de ses études à l’Institut de Littérature…


  Parlez-nous de votre premier livre. En quoi vous est-il cher jusqu’aujourd’hui ?
  Ce roman « Fasciste »est une sorte de journal d’un activiste d’extrême-droite écrit à la première personne, sans excuse, ni justification. Dans le monde éditorial politcorrect de l’époque (1988), il choqua tout un chacun. Pour une raison ou pour une autre, on me confondait avec le personnage principal, quoique ma vie réelle n’ait rien à voir avec celle de mon personnage. En revanche, c’est jusqu’aujourd’hui mon best-seller. Et Édouard lui-même fut bouleversé à l’époque, il ne s’attendait pas à ça de ma petite personne. Peu avant sa mort, il reconnut que ce livre avait exercé sur lui une certaine influence : pour des raisons qui m’échappent en partie, j’avais écrit un roman, pas un manifeste.
  Il y a peu, vous avez  publié un nouveau roman…
  Il s’agit des mémoires d’un homme vivant à Brighton Beach, dans les années 2010, sur une histoire d’amour d’autrefois, retraçant à travers les péripéties d'un mouvement d'émigrés à Paris, les dix dernières années de l'URSS. Pendant qu’il rêve du passé, la vie continue à Brooklyn, où, comme on dit à New York, on a reconstitué une petite URSS. Ce n’est qu’à la fin que nous apprenons comment il est arrivé là et a rencontré une autre femme. En d’autres termes, il s’agit de reflet sur reflet, le jeu de miroirs de la littérature. En ce sens, c’est sans doute le plus « littéraire » de mes livres.

  Vous avez participé au festival  littéraire consacré à Gorki à Nijnii-Novgorod, quelles sont vos impressions ?
  On m’a reçu comme un roi. Bien que je sois loin d’être un expert de Gorki. Mais ça n’avait pas d’importance. On m’a accueilli en véritable "diplomate du peuple".
  Vous avez été deux fois de suite membre du jury international « Saison intellectuelle » de Saki. Qu’en avez-vous retenu ? Vous avez été surpris ?
  Une station balnéaire du peuple. Des cris d’ivrogne en plein nuit. La journée, la famille au complet sur la plage. Avec la radio, les conserves… et de la bière. Une atmosphère intéressante ! Et, bien que je sois un étranger on m’a accueilli comme un autochtone. Ce festival est touchant, les gens viennent de loin pour présenter leur petite œuvre. Ils aiment la poésie, ils ne sont pas tous talentueux, mais ça n’a aucune importance, ce qui compte c’est à quel point le langage poétique est développé en Russie. Impossible à trouver en Europe !
  Quels livres français conseillez-vous aux lecteurs russes ?
  Malheureusement, mes amis ne sont pas traduits en russe, Gérard (Christopher), Guégan (Gérard), Guittaut (Pierric), Leroy (Jérôme)… Ils méritent d’être traduits en russe. Sinon le Dieu de notre littérature est encore vivant : Modiano (Patrick).
Morphine Monojet, édition russe, traduit (brillamment) par Kira Sapguir

  Kira Sapguir a traduit votre roman « Morphine Monojet » avec virtuosité. Quel est votre credo de traducteur ? Quel prix accordez-vous à la traduction de Sapguir ?
  Kira a accompli un exploit. Les Français contemporains ne comprennent pas toujours  l’argot de cette époque, vieux d’il y a quarante ans. Elle a , de plus, transposé très brillamment les jeux de mots et les arabesques de mon style. Mais Kira et moi appartenons à la même école de traduction, une expérience amère nous a appris  que traduire littéralement une œuvre artistique est une impasse.
  Comment et pourquoi vous êtes-vous intéressé à Derjavine et avez-même traduit  une de ses odes les plus fameuses ?
  En novembre 2018, j’ai lu l’essai de l’enseignante  Alfya Galumoullina « Les poètes sont invariablement en faveur du peuple » et c’est alors que j’ai traduit l’ode de Derjavine « Aux Princes et aux puissants ». Et coïncidence : c’est à ce moment-là que s’est propagé la révolte des Gilets Jaunes. Et sur mon blog où la poésie russe est à l’honneur, j’ai eu des centaines de visites sur ce poème. Admettez-le c’est rare pour de la poésie, en particulier de la poésie du XVIIIe siècle. La conclusion était claire : à travers tant d’années, la différence des cultures, l’appel du poète aux forces de son monde gardait sa puissance et son actualité. Ardent partisan d’Essenine et de son poème « Pougatchev », je dus feuilleter à nouveau « La Fille du capitaine » (Pouchkine s’étant servi des compte-rendu de Derjavine sur la révolte de Pougatchev)  pour me souvenir que les accès de colère populaires peuvent être aussi sanglants que les réactions répressives du pouvoir. C’est ce qui m’a poussé à traduire la première partie du poème « Pougatchev », les métaphores paysannes du poète houligan transmettant la rage du peuple, de même que les poèmes épiques du courtisan, guerrier, devenu un sage. Un autre paradoxe : le vieux guerrier, mûri par la proximité et l’amertume de la mort des intimes, parvenait à la raison et à la compassion pour les déshérités  devant les puissants du monde de son époque avec la même force qu’aujourd’hui. Il était, 250 ans plus tard, susceptible de provoquer des sentiments chez les parias de notre société post-moderne. Malgré la barrière du temps, je découvrais soudainement la profondeur des idées philosophiques de Derjavine, la sagesse du guerrier, conquise au prix du sang. Et cela cessa d’être une révélation, lorsque j’appris que Derjavine était quelqu’un d’extrêmement sensuel, dont la création était très « charnelle ». Le traducteur  a un lien secret avec son auteur, une vibration particulière —il connaît le rythme de son pouls, son émotion intérieure. Mais établir un lien entre deux époques à travers une traduction est un miracle. Je suis heureux et fier d’y être parvenu.

19.7.20

Le deuil, en ces temps délétères, n'est pas une mince affaire

         
Je reviens une dernière fois, que le lecteur me pardonne, sur la mort d’un ami, il y a quatre mois, à la veille de la Grande Peste qui nous met tous aux ordres cybernétiques de la société mondialiste, dont il était un des plus fervents adversaires — j’ai nommé Édouard Limonov. De la droite à la gauche, les charognards se disputent sa dépouille sans vergogne, les tartuffes d’une certaine droite chantent sa gloire, tandis que la vermine politcorrecte le calomnie. Les uns comme les autres ne sont dignes que du mépris le plus radical. Il semble que plus personne ne se soucie simplement de l’humain, en dehors de quelques véritables artistes. Qu’ils soient maudits, ceux de tous les bords, les idéologues, tant l’auteur russe vendu au pouvoir en place « Spetsnaz gras-double de plateaux télé », selon les mots d’Édouard juste avant sa mort, « bon sauvage » de la Phrance d’une certaine droite impuissante et ses thuriféraires rentiers de leurs convictions, que les calomniateurs de la post-gauche auxquels un destin hors-normes fait honte de leur médiocrité bornée. Pour illustrer à quel point nous manque un contemporain aussi considérable qu’Édouard, j’ai choisi cette chanson du barde russe :
œuvre d'art Gilet Jaune
(Traduit par TM)


Il n'est pas revenu du combat
Pourquoi c'est pas pareil? Pourtant c'est comme toujours:
Le même ciel, tout aussi bleu, aussi clair,
La même forêt, le même air, la même eau qui court
Mais  il n'est pas revenu du combat hier

Et maintenant je ne pige plus qui de nous avait raison
Sans sommeil, sans repos, nos discussions
C'est seulement maintenant que je le supporte, basta,
Parce qu'hier, il n'est pas revenu du combat.

Il se taisait sans raison, et en mesure ne chantait jamais
Il parlait d'autre chose sans arrêt
Il ne me laissait pas dormir, et dès l'aube se levait
Mais hier , pas revenu du combat, il n'est.

Quelque chose de vide à présent —  mais c'est pas ça le sujet:
Soudain j'ai noté que deux on était…
Comme si le vent avait éteint le feu de camp — pour moi,
Quand hier, il n'est pas revenu du combat.

À présent je percute — printemps prisonnier
Vers, lui, par erreur, j'ai crié
Ami une pause pour fumer! — mais il ne répondait pas
Hier, il n'est pas revenu du combat.

Nos morts dans le malheur ne nous ont pas laissés
Sentinelles sont les nôtres qui sont tombés
Comme sur l'eau, le ciel se reflète sur la forêt
Et bleus les arbres se dressaient.

Dans la tranchée, assez de place on avait
Pour tous les deux, le temps s'écoulait.
Tout est à présent pareil. Juste, il me semble à moi,
Que c'est moi qui ne suis pas revenu du combat.
Vladimir Vissotski.







Он не вернулся из боя
Почему всё не так? Вроде всё как всегда:
То же небо — опять голубое,
Тот же лес, тот же воздух и та же вода,
Только он не вернулся из боя.
Мне теперь не понять, кто же прав был из нас
В наших спорах без сна и покоя.
Мне не стало хватать его только сейчас —
Когда он не вернулся из боя.
Он молчал невпопад и не в такт подпевал,
Он всегда говорил про другое,
Он мне спать не давал,он с восходом вставал,
А вчера не вернулся из боя.
То, что пусто теперь, — не про то разговор:
Вдруг заметил я — нас было двое…
Для меня — будто ветром задуло костёр,
Когда он не вернулся из боя.
Нынче вырвалось — будто из плена весна, —
По ошибке окликнул его я:
— Друг, оставь покурить! — А в ответ — тишина:
Он вчера не вернулся из боя.
Наши мёртвые нас не оставят в беде,
Наши павшие — как часовые…
Отражается небо в лесу, как в воде, —
И деревья стоят голубые.
Нам и места в землянке хватало вполне,
Нам и время текло — для обоих.
Всё теперь одному. Только кажется мне,
Это я не вернулся из боя.
Владимир Высоцкий
1969 г.