SUPERCHERIE LITTÉRAIRE
Je ne me souviens plus trop si le scandale
JT Leroy a été médiatisé en France, peut-être quelques vaguelettes dans
certains milieux « autorisés », des voyageurs ou des militants de
causes post-modernes avides de néo-culture américaine. Je n’en ai connu toutes
les ramifications que lorsque la vérité éclata au grand jour. Le film
hollywoodien et le procès pour escroquerie qui s’ensuivit m’avaient complètement
échappé. Mais j’avais vécu d’assez près le déroulement de l’affaire sur la Côte
Est à travers les auteurs « transgressifs » que je traduisais à
l’époque, avec qui j’entretenais alors des relations amicales. Les romanciers
Bruce Benderson, Joel Rose, la journaliste du Village Voice Laurie Stone
et d’autres certainement. L’étrange personnage captivait leur imagination.
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| Holmes mène l'enquête. |
On se souvient qu’il s’agissait d’un adolescent white
trash, trailer park kid, surgi d’une pauvreté abjecte du Midwest, plus ou
moins castré, travesti et maquereauté par sa mère qui le vendait aux
camionneurs sur les parkings environnants jusqu’à ce que, miracle, un programme
social quelconque et un éducateur l’arrache à cette vie de douleur et
d’esclavage. L’aspect « pauvre Blanc déshérité » né au bord de la
route dans un camp de caravanes parmi une population d’analphabètes alcooliques,
sniffeurs de colle ou accros à la méthamphétamine fascinait ces auteurs de la
Côte Est vivant pour la plupart dans un Lower East Side new-yorkais encore assez
sauvage, où cette bohème privilégiée s’était regroupée et s’encanaillait. Leur
ineffable compassion s’attardait plutôt sur les minorités ethniques côtoyées
dans ce contexte, Noirs, Hispaniques, et la toxicomanie omniprésente : Coke
and Dope. Ils avaient entendu parler du monde white trash et des
camps de caravanes sans en connaître grand-chose. De surcroît, le « pauvre
Blanc » était a priori, aux yeux de ces intellectuels de gauche bon teint,
un ennemi, raciste, machiste, fasciste, brutal, incestueux et ignare. Leur
offrir une victime violée, mutilée, prostituée, droguée et séropositive surgie
de cet univers sans merci était un contrepoint d’une habileté rare de la part
des auteurs du complot, une chanteuse de rock ratée et son frère, basés en
Californie. C’était jouer sur l’exotisme d’un monde effrayant et mal connu,
justifier a contrario tous les préjugés en vigueur — jouer sur du
velours. À partir de là, la saisissante liste d’atrocités subies par cette
victime-née passait crème. Le tempo des révélations toujours plus horribles que
la victime faisait au départ au compte-gouttes sur son passé de souffre-douleur
était également minutieusement conçu. Une à la fois et puis JT Leroy,
disparaissait à l’hôpital ou s’abîmait dans ses démons, le temps de s’assurer
que le Lower East Side avait bien avalé la tisane. À son apparition suivante,
une nouvelle abomination. Comme cette poignée d’auteurs de la Côte Est
n’avaient de contacts avec lui que téléphoniques, ou à travers ses écrits — car
bien sûr, il écrivait — il était impossible d’entreprendre la moindre
vérification, ce qui ne leur vint jamais à l’esprit. Le caractère déchirant des
récits envoyés— eux aussi au compte-gouttes — et une certaine qualité
d’écriture étaient garants d’authenticité. Love a good con, devait me
dire plus tard le scénariste et romancier d’Hollywood Jerry Stahl, ancien camé,
dont j’ai traduit deux ou trois bouquins pour Rivages.
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| Traduit par TM |
À New York, j’étais témoin au premier chef des
développements de l’affaire, Stone, Benderson et Rose, cherchant tous à me
persuader de proposer la tragique histoire de JT Leroy à l’édition française. Je
jouais souvent les intermédiaires. Je ne sais pas pourquoi au juste, je me
méfiai aussitôt. Leur émotion de bleeding heart liberals en partie, leur
outrancière compassion — les pleureuses, disait-on dans ma jeunesse brutale.
D’autre part, vendre cette histoire digne d’un Hector Malot sado-masochiste
tandis que l’édition en France n’avait pas encore tout à fait basculé dans la
policorrectitude présente était plus compliqué qu’il ne paraissait à New York,
où l’on se vautrait dans la « transgressivité ». Enfin, quoique
n’ayant encore rien lu de lui, en dépit des admonestations du Lower East Side,
je ne le sentais pas, cet anti-héros. Dès les premiers échos, il m’avait semblé
taillé sur mesure. Je ne leur fis jamais part de ces ébauches de
soupçon, mais mon éloquent silence les agaçait.
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| Saint Bambi © Andreï Molodkine. |
Je fus témoin de coups de fil chez Benderson qui avait mis
le micro, où JT Leroy, dont la voix bizarre semblait contrefaite, à mi-chemin
entre sanglot et cri de douleur, hésitait, bégayait, se contredisait, tandis
que Bruce le flattait, le calmait. Tout ça m’avait laissé très circonspect.
Tout d’abord, si l’on n’admettait pas la suspension du doute automatique devant
l’horreur-fétiche, comment ce gamin aurait-il survécu sans finir à l’asile ou
bouffé par les coyotes dans un fossé au bord de la route ?… Et comment
l’épave qu’il était forcément après de telles épreuves aurait-elle appris à
écrire correctement quels que soient les efforts des services sociaux ?…
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| © Michel Quarez. |
Très louche, je n’étais pas convaincu et son martyre était
loin de me passionner, l’accumulation des sévices perpétrés sur ce JT Leroy
surgi de nulle part, la surenchère des diverses dégradations infligées à ce
corps fragile mais, semblait-il, finalement invulnérable puisqu’il avait
survécu… me rendait spontanément incrédule. Benderson, comme tous les autres,
justifiait ses incohérences, contradictions, retours en arrière et peut-être
mensonges, audibles au téléphone, par la violence traumatisante que cette victime
idéale avait subie. Possible… L’Amérique profonde est un cauchemar. Tout de
même, trop d’ingrédients étaient réunis, sexe, inceste, pédophilie,
prostitution, violences et SIDA comme si quelqu’un avait lu tous les ouvrages
des « transgressifs » du Lower East Side pour en dresser un
catalogue des obsessions de l’époque et tirer ce personnage des abysses
d’imaginations maladives. Ce n’était pas absolument clair dans mon esprit en
écoutant les uns et les autres, persuadés d’avoir déniché le Saint Genet Comédien
et Martyr de la fin du XXe siècle. Mais un malaise persistant devant cette
salade qui prenait des proportions nationales et dura des mois entiers.
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| Soldat sauvant l'enfant. |
Un autre stratagème diabolique des comploteurs de San
Francisco : la compétition, passion américaine. Tous les auteurs contre-culturels
du Lower East Side étaient en concurrence les uns avec les autres, à qui serait
l’archange permettant au trailer park kid d’être publié sur la Côte Est
et d’échapper à son destin cruel. Ils n’avaient pas le temps de douter du conte
atroce, il fallait qu’ils rendent justice à JT Leroy, écrasé par un monde sans
merci, avant le voisin. Littéralement le voisin. Joel Rose, qui vivait
la porte à côté de chez Benderson dans la 7e Rue Est se voulait lui
aussi le protecteur de JT Leroy et me déclara un jour : Les gens qui
tournent autour de ce pauvre gosse sans défense ont déjà bien des heures de vol,
il faut le protéger des manipulateurs… On se battait pour redresser les torts infligés à
l’adolescent au sexe indécis… Je ne suis pas sûr qu’il visait Bruce dont on
voyait les fenêtres de chez lui, je crois me souvenir d’une ou deux vieilles
carnes à carnet d’adresses, d’une maquerelle l’autre, chacun protestant de la
pureté de ses intentions, soupçonnant tous les autres de n’être que des
charognards… Je pense que dans la communication, les escrocs prenaient bien
soin de jouer les uns contre les autres dans cette nébuleuse de la bienfaisance
où l’on se disputait le rôle du Sauveur…
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| Les enfants du marché… |
Benderson finit par me refiler un manuscrit, lu dans
l’avion, qui confirma mes pressentiments : un catalogue d’horreurs
pathologiques farci de maladresses étudiées pour renforcer la sensation d’un
égarement psychotique — tout droit tirées du manuel du choc post-traumatique.
Dans ma configuration de l’époque avec l’édition française, c’était invendable.
La suraccumulation suscitait immanquablement le doute — et elle était d’une
effrayante monotonie. Je ne prétends pas avoir percé à jour la supercherie,
mais je la reniflais, ne parvenant pas à croire à ce que je lisais, encore
moins à y adhérer, cet appel incessant à la pitié… flattant à rebours de bas
instincts… Si je discernais une qualité « littéraire » dans les
confessions de JT Leroy, elle tenait uniquement à l’habileté de la
construction, des déraillements contrôlés, des entrelacs de plainte et de récit
glaçant. Un peu trop habile, justement, jusque dans la maladresse. Chaque
auteur et éditeur new-yorkais penché sur le berceau de ce maudit dès l’origine
tenait à le secourir, lui permettre de structurer ces fragments, devenir le
mentor du martyr. Le tableau esquissé de cette odyssée de la dégradation était
si exactement calculé pour le milieu qu’il ciblait, que quelqu’un en retrait de
la bonne conscience de rigueur alors — ne pouvait qu’éprouver du malaise.
Un autre incident vint renforcer ma méfiance spontanée.
Encore une fois, je ne prétends pas avoir percé l’arnaque à jour, juste de me
défier d’un récit si répétitivement atroce qu’il semblait calculé comme un coup
de fil à une ONG. Sensation lancinante. Bref, l’éditrice Karen Rinaldi, seconde
épouse de fraîche date de Joel Rose, s’envola pour San Francisco et rencontrer
le rescapé, futur génie littéraire. Mais celui-ci n’honora pas le rendez-vous,
s’expliquant au téléphone au dernier moment par un prétexte maladroit, une
rechute de maladie, ou une Panic attack. Mais même alors la foi du
charbonnier en JT Leroy ne fut qu’à peine entamée. Le récent couple Rose avait
une bonne longueur d’avance sur tous les autres prétendants au titre de Saint-Bernard,
avec un contrat d’édition prêt à signer, et entendait conserver cet avantage,
tandis que tous les autres se signaient, murmurant : « pauvre enfant
martyrisé… » et ces éclipses successives ne leur semblaient même pas
louches.
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| Ombre… |
Puis
des rumeurs insistantes se mirent à évoquer un coup monté. Répondant à une
question sur ce sujet posé par un intervieweur, Benderson prit cet air
benoîtement ecclésiastique dont il avait le secret aux moments délicats — mais
c’était un excellent acteur — pour dire : « Ne me parlez pas de
ça, si vous ne voulez pas me rendre malheureux » ce qui fit taire le
journaliste. Lorsque le scandale éclata au grand jour, la chanteuse de rock
ratée instigatrice de la supercherie qui avait si bien marché, parla de son
passé psychiatrique, de son besoin pathologique de se créer des doubles, de ses
errances de rue, suggérant qu’au fond JT Leroy c’était vraiment elle. Je ne
sais plus si le livre était déjà paru (je crois que oui) et le film déjà signé.
Le petit monde du Lower East Side qu’on avait si facilement roulé dans la
farine, se jeta sur ses explications maladroites. Dans un effort pour justifier
sa crédulité, chacun prétendit alors avoir reconnu la véritable note de
souffrance psychotique à travers ses masques. On cherchait à garder un crédit
quelconque dans la sphère littéraire, si malaisé que ce fut. Laurie Stone, la
journaliste, fut sans doute la plus honnête en reconnaissant s’être laissée
blouser, s’en tirant toutefois avec une conclusion du
genre : « Il vaut mieux relâcher cent coupables qu’arrêter un
innocent. » Elle avait contribué à l’inflation du mythe par des articles
déchirants sur une déchéance qui lui était étrangère, peut-être la plus facilement
bernée, vivant de ses rentes dans le très chic Upper East Side, mais
certainement la plus courageuse à l’heure des comptes.
L’arnaque
alla plus loin, quand je ne sais quelle production acquit les droits du livre
pour en faire un film. Ce qui donna lieu plus tard à des poursuites en justice.
JT Leroy — qui avait signé le contrat — n’existait pas, c’était donc une
escroquerie. Les dommages-intérêts d’une centaine de milliers de dollars
couvrait certainement l’avance accordée au fictif JT Leroy. On peut par
conséquent considérer que la chanteuse de rock ratée n’avait rien gagné sur ce
coup-là. En revanche, elle conserva l’avance de l’édition. Le landernau
littéraire new-yorkais n’avait pas envie qu’on lui rappelle qu’il était une
truffe, préférant glisser sur un épisode vexant. Ou peut-être qu’il ne
disposait ni des moyens, ni des avocats d’Hollywood.
Comment
est-ce qu’un milieu cultivé, diplômé, en principe intelligent avait pu se
révéler une cible idéale pour cette duperie cousue de fil blanc ? L’idéologie
victimaire de la Côte Est pré-woke des années 1990. C’est en cela que cette
anecdote oubliée est significative. La thérapie de choc d’un récit
minutieusement élaboré jusque dans ses errements les avait tous rendus
cataleptiques, se révélant juteuse pour ses auteurs. Le fond judéo-chrétien de
la classe moyenne « encadrement culturel » est une bonne affaire.
Présente-leur Ste-Blandine livrée aux lions, ils vont raquer, tu t’en mettras
plein les fouilles. À l’heure où ces récits à faire pleurer les chaumières ont
franchi l’Atlantique pour devenir un refrain des gauches (et droites, largement
cooptées par le déchaînement lacrymal) européennes, rappeler ce minuscule
incident a son utilité.
En
apprenant le fin mot de l’histoire, nullement surpris, je ricanais, sans doute
un poil méchamment, mea culpa. Les « transgressifs » du Lower East Side que je
fréquentais à l’époque étaient surtout victimes d’eux-mêmes, d’une surenchère de
la morbidité et de leur vice majeur de nantis : un insatiable voyeurisme
pour les abîmes.
Thierry
Marignac, février 2026.