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25.12.23

Les nobles Voyageurs, de Christopher Gérard

 

Christopher Gérard, portrait de l'artiste en anglomane… 




    Culture générale 

     Christopher Gérard et votre serviteur sommes (déjà !) de vieux amis. Nos rituels gastronomiques s’étendent des tavernes bruxelloises qu’il hante, enfant de la capitale, depuis toujours et qu’il me fait découvrir, à un certain repas à la russe que je prépare sous mon toit, à base de caviar rouge, de harengs marinés dans le lait — onctuosité unique — de salade, d’une poêlée de champignons… J’ai bon espoir que cette table, fréquentée par quelques auteurs et polémistes outre Christopher, devienne un jour une légende littéraire de notre ville septentrionale… Il y a en général peu d’absents à ce rendez-vous très fréquenté de la dissidence… Combien de bons mots inavouables et de déclarations sulfureuses dans notre cercle conspiratif!… Christopher oublie rarement de venir avec « la pièce du Tsar », saumon délectable. "Du Tsar" était aussi le nom de la marque de vodka impériale dont j’imbibais mes hôtes, jusqu’à ce que certains évènements récents la rende très difficile à trouver… J’en ai déniché une autre, presque aussi respectable… 
    

    En recevant « Les nobles Voyageurs », formidable pan de culture générale et dernier ouvrage paru de mon ami, j’étais donc fort mal à l’aise. Outre certaines objections assez radicales sur tel ou tel auteur, ce qui n’a pas une importance fondamentale, le projet, par son ampleur et la diversité des 122 auteurs (!) évoqués, dépassait de loin mes compétences, débordant sur la philosophie, le paganisme, certaines considérations esthétiques qui me sont certes plus abordables. C’est la mesure d’une intelligence très vaste, d’une curiosité insatiable, qualités rares à une époque de « spécialistes »… Et d’une certaine audace refusant de renier ses partis-pris. Christopher est un gentleman. 


     Nous entamerons donc la fresque des fastes évocatoires, « Les Chasses du brigadier Gérard », par deux des derniers billets de cette somme colossale qui soulignent les filiations et affinités de Christopher, son attachement à son pays et ce qui le distingue : Frédéric Saenen et Pol Vandromme. Commençons par ce dernier, en dépit de l’ordre alphabétique. 
     En effet, le malicieux Christopher — bien que non dépourvu d’élans lyriques — semble descendre en droite ligne de l’homme donnant ses lettres de noblesse à la critique au point d’en faire un art. On lit Vandromme comme on lit le plus fougueux des romans, celui de la littérature, vue comme un club de gentilshommes où des faussaires présentent des titres achetés au rabais à la foire aux structuralistes, pour ne pas se faire chasser à coups de pied sur le perron. Dès qu’on a lu Vandromme, on s’épargne pour toujours, souligne Christopher, les laborieux pensums modernistes, explicatifs jusqu’à la nausée : « Fariboles de pédants ». La citation qui ouvre les pages Vandromme pourrait servir d’exergue aux «nobles Voyageurs »: 
    « La littérature ne sert à rien, affranchie qu’elle est de la norme utilitaire — politique, morale, sociale, mercantile — se bornant à être une incitation au plus voluptueux des plaisirs ». 
    Que les tâcherons en prennent de la graine. 
     Christopher relève la beauté et la justesse des pastiches, où Vandromme se glissait sous la peau d’auteurs qu’il aimait… avec son ironie altière et sa passion jamais démentie. Et la beauté des éreintements du grand Pol. Personnellement, bien que fanatique de Malraux, notamment des « Conquérants », j’ai rarement autant ri, que lorsque Vandromme le brocardait dans un essai intitulé quelque chose comme : « Du farfelu au mirobolant ». Le grand Pol démontait, avec son humour décapant, ce que Drieu appelait en parlant de Malraux « cette concision qui tourne à l’obscur », les arnaques au style de Dédé de Vilmorin… 
    La morale du billet Vandromme tombe à pic pour définir ce géant de la critique et Christopher lui-même : « Un seul dogme : l’écriture doit être allègre, jamais aguicheuse, commandée par le seul naturel ». 
Frédéric Saenen


    Frédéric Saenen, un auteur liégeois que j’ai la chance de connaître grâce à Christopher, a sans doute lui aussi subi l’influence de Vandromme. Cet étincelant critique, dont j’ai fait l’éloge dans ces pages pour son remarquable essai « Drieu face à son œuvre », brillant et sans complaisance, ouvre une autre question : Vandromme, Gérard, Saenen, la Belgique serait-elle le refuge de la seule critique qui vaille, celle du cœur, à contre-courant de la cérébralité qui nous accable ? Se distinguerait-elle, à rebours des clichés, par une déontologie du goût émancipée des modes, chère terre d’exil à mille lieux d’une Phrance où la vulgarité américanisée s’est installée à demeure ? 
     Saenen, auteur d’un « Dictionnaire du pamphlet » qu’on lui envie, poète et romancier, outre ses incursions d’exégète affuté, de Céline au Slam, est ainsi défini par Christopher : « Un outsider résolu, fêlé drolatique, aristocrate prolétarien. Et quel lettré ! ». Saenen, qui nous confia un soir que son père faisait les frites à la graisse de bœuf, vient en effet des zones suburbaines liégeoises, évoquées dans son premier roman « La Danse de Pluton ». Je cède la place à Christopher pour en parler : « …polyphonie : elle se lira comme l’analyse clinique du délitement d’une certaine Wallonie ravagée par la misère économique, esthétique et spirituelle ». 


     Le second roman de Saenen « Stay Behind », a pour sujet les troubles sanglants provoqués par les réseaux Gladio de la CIA, « …quand la Belgique servit — une fois de plus — de laboratoire d’une stratégie de la tension : groupuscules terroristes plus ou moins bidons, abjectes tueries dans les supermarchés, égorgements et pendaisons « érotiques » de témoins gênants, vols d’armes dans des casernes, ballets multicolores… ». 
    Et dans la gamme de Saenen, bien des registres, du style élevé de la critique, à la langue slammée des malfrats, jusqu’au « Wallon, ce latin hypervulgaire… ». 

    
Félicien Marceau

    Lorsqu’il évoque Félicien Marceau, compromis pour avoir travaillé à la radio belge sous l’Occupation et blanchi par De Gaulle, Christopher décrit avec précision une situation bien plus complexe et déchirée qu’il ne semble à nos modernes réécriveurs de l’Histoire qui n’ont jamais sauté un repas de leur vie : « …avec l’aval de son ministre, jusqu’à sa démission en raison de l’étouffante mainmise allemande… le dossier était vide ». Dans la bibliothèque familiale, je me souviens avoir adoré « Creezy » de Marceau. Plus tard, j’appris qu’il était un des mentors à l’Académie de la romancière africaine Calixte Beyala (auteur du superbe « C’est le Soleil qui m’a brûlée »), ce qui ne me paraît pas tellement nazi jusqu’à preuve du contraire… Christopher lui rend justice. 
Gabriel Matzneff


    Lorsqu’il évoque enfin Gabriel Matzneff, pour en finir avec la liste des maudits, Christopher le fait avec les précautions d’usage. Lui et moi avons en commun un passé d’ados malmenés, solitude et errance — quoique dans des circonstances différentes — avons croisé les prédateurs, apprenant le coup de boule tout jeune, bien obligés. Nulle complaisance donc chez Christopher pour les turpitudes connues de cet auteur sur lequel hurle la meute — mais nul acharnement, une certaine admiration pour l’héritier de Byron et des stoïciens, le style léché de l’esthète. 
    De surcroît, ses perversions "gréco-latines", exploitation des mineurs de tous les sexes, répugnent à Christopher autant qu'à moi. 
    Cependant, André Gide traînait, paraît-il, une sinistre réputation dans ce domaine au Maghreb colonisé des années 1920-30, comparable aux rumeurs  persistantes entachant celles de certains anciens ministres ou caciques socialistes à notre époque — qui ne s'en portent pas plus mal, toujours récipiendaires des prébendes d'État …— et Maurice Sachs en racontait de belles sur Marcel Proust dans les maisons de tolérance homosexuelles…Toutefois, on les lit toujours. 
    Si, Parisien, je ne partage absolument pas son goût pour le germanopratinisme du personnage Matzneff et le côté insupportablement ampoulé de cet écrivain, Christopher avance, en helléniste émérite, un certain nombre d’arguments valables en termes de qualité littéraire. Et on ne peut qu’admirer son courage — nuancer, ne pas hurler avec les loups. 


    J’ai rencontré Christopher en 2011 grâce au « Bloc » de Jérôme Leroy, parce qu’il avait relevé que j’avais traité le même thème, un quart de siècle auparavant : la Nuit des Longs Couteaux, me confia Jérôme à l’époque, faisant preuve, comme toujours, d’à-propos et d’humour. Touché, je pris contact avec Monsieur Gérard. À notre première entrevue, il apporta, vieilli, corné, jauni — bien que Christopher prenne grand soin de ses livres — un exemplaire de mon « Fasciste », acheté en 1989… Il tenait à ce que je lui signe mon best-seller personnel, livre-culte à travers 3 éditions. Quoi qu’il en soit, Christopher signe une des meilleures exégèses de l’œuvre de Jérôme Leroy qu’il m’ait été donnée de lire. Il souligne, dans les thèmes de Jérôme, ce que Serge Quadruppani, un autre de mes amis inattendus, appelait « Littérature de la catastrophe » — que Leroy, par populisme d’après moi, prétend inspirée de Phillip K. Dick. Je la crois plutôt résultat d’une lucidité et d’une mélancolie d’origine. « Leroy n’a guère d’égal aujourd’hui pour décrire la faune de notre Bas-Empire climatisé », écrit Christopher. « Un univers poétique et glaçant ». Si Christopher souligne la continuité de cette ligne depuis le « Monnaie bleue », où tant de belles pages sont consacrées à notre chère Chimay bleue — « bière hallucinogène » me confia un jour, l’ex-trafiquant et taulard américain Richard Stratton — je trouve qu’il sous-estime «Le Cimetière des plaisirs », récit autobiographique, où d’un chagrin d’amour fondateur, Leroy fait un pur chef-d’œuvre de mélancolie divine. L’homme est par ailleurs un excellent poète de langue française, c’est très rare de nos jours. 
    J’éluderai ici les pages très amicales et très fines que me consacre Christopher. 

    

    Je note que Christopher m’a pompé l’analyse de la belle prose de Pierric Guittaut — ça, c’est deux apéros de plus sur son compte : « … transposer dans la campagne française en pleine mutation des années 2000, mondialisée et hyperconnectée, l’esprit sauvage de ses prédécesseurs… ». 
    Mais Christopher parle de mon roman préféré de Guittaut : « D’Ombres et de flammes » avec sa propre éloquence païenne : « Un tableau d’une parfaite cruauté ». Puis : « …Pierric Guittaut rend avec un étrange talent cette magie paysanne à l’obsédante présence, avec ses sorts et ses rituel… ». Enfin : « …Bien davantage qu’un polar dans la veine paysanne : un roman antimoderne servi par un style d’une belle netteté, une évocation panthéiste du monde invisible par un authentique écrivain ». 
    Une bonne partie des "nobles Voyageurs" dépasse mes compétences, écrivais-je en préambule, s’inscrivant dans un paysage plus vaste que la stricte littérature. Un Jünger, avec ses à-côtés pagano-philosophiques, une Jacqueline de Romilly, helléniste et latiniste, avec ses points de vue sur la culture, pour moi qui détestais le latin, langue des curés, torture imposée par la famille dont je n’appris même pas la première déclinaison… Ayant le ferme parti-pris « antimoderne » selon le mot de Christopher, de ne parler que de ce que je connais, je déclare mon ignorance. 
     Cependant, « Les nobles Voyageurs » constitue une encyclopédie exceptionnelle, où Christopher Gérard démontre une fois de plus grâce et ironie, un style aérien, une érudition qu’on ne peut qu’envier. 

    Thierry Marignac, décembre 2023.

27.6.21

L'Heure du loup de Pierric Guittaut

 



    Chers lecteurs, 
     Je me plains toujours dans ces cas-là, mais au risque de lasser, je recommence. 
    Le dernier roman de Pierric Guittaut, L’Heure du loup, a de terribles défauts, pas moins de quatre : il est excellent, saisissant, torride et bien ficelé. En d’autres termes — il va me donner du fil à retordre pour en parler sans déchoir. 
     Si l’on vivait dans un monde où le talent est récompensé, les racleurs de crincrin du nature-writing auraient du souci à se faire, parce qu’avec Pierric Guittaut — le loup est dans la bergerie. 
     Que les médiocres se rassurent, nous n’en sommes pas là. 
     C’est en approfondissant le personnage déchiré de Remangeon — surgi dans D’Ombres et de flammes — , gendarme fanatique de son devoir et peu apprécié de sa hiérarchie, relégué en Sologne profonde, que Guittaut livre son roman à mes yeux le plus abouti. 
     C’est en affûtant ses thèmes jusqu’à l’imperceptible fil du stylet, que Guittaut peut laisser libre cours à un souffle de lyrisme, de violence et de crudité qui n’a plus rien à envier aux Grands Sudistes du siècle dernier, seul le nom de Caldwell me revient en mémoire, mais Pierric pourrait vous en citer bien d’autres. 
     Guittaut est désormais bien campé dans sa campagne mondialisée, défigurée par la gestion technocratique et les manipulations écolo-polluantes, proie de toutes les convoitises des planificateurs et idéologues — Un territoire vierge ! Il lui suffit désormais de quelques allusions et descriptions pratiques des manœuvres en cours pour qu’on soit de plain-pied dans un bled reculé qui n’est plus qu’un bout de planète irradié par l’absurdité dévorante d’un système radioactif. Tandis que le backwoods noir, cher à l’auteur, s’enfonce dans ses forêts malsaines peuplées d’ombres inédites, indices toujours plus troublants d’une revanche de forces telluriques déréglées. Elles ont pris corps dans l’âme contradictoire et violente de Remangeon gendarme fils de rebouteux, rebouteux lui-même après les heures de service.


      Un homme coupé en deux : éthique de militaire en conflit avec un savoir immémorial irrationnel.            C’est en pleine crise conjugale, au lit de sa maîtresse épouse de notable, que l’appel interrompt la crise de culpabilité du gendarme après l’amour : une jeune fille déchiquetée dans les bois par un animal sauvage, sans doute un loup, espèce récemment réintroduite dans la région sous la pression naturaliste de groupes d’importation américaine aux nostalgies post-modernes, Feral et Wolfwatch qu’un pouvoir régional en réalité vacant a laissé s’implanter. Pourvu qu’on puisse gérer et s’embourber les crédits écolos… 
    Équipées, battues, manifs de défenseurs de la nature, écheveau d’intérêts contradictoires, sur le fond d’intrigues villageoises, de commérages venimeux et de vieilles haines — c’est toute l’habileté de Pierric Guittaut, cette coexistence du plus synthétique de l’Ère de l’Information et du plus éternel vase clos de la province reculée. 


    Si je note, avec un certain amusement, la récurrence des orages— dont il sait transmettre la beauté magnétique — dans l’œuvre de Guittaut, celle-ci est toujours contrebalancée par la description clinique des déprédations post-industrielles sur le paysage. Ici, la méthanisation. Au titre des bonnes idées écologiquement correctes occasionnant plus de dommages que de bienfaits, elle ne peut rivaliser qu’avec les éoliennes !… Il s’agit de transformer les excréments en gaz. Les conditions d’épandage sur divers terrains métamorphosant l’utopie en cauchemar. Guittaut en dresse le portrait. Comme les méthaniseurs sont aussi défenseurs du loup, on touche dans ce passage à une des clés du roman. 
    Les suspects foisonnent, au sujet de la jeune fille déchiquetée. Un dresseur de pitbull en rapport avec elle, demeuré local. Un méthaniseur. Un gros loup féroce, peut-être le personnage le plus singulier du roman. Chez Guittaut, même la forêt est un personnage, quand elle grouille, enferme, hurle. 
    Tandis que le gendarme Remangeon, erre sans chemin dans les monts de ses sens, disait Rainer-Maria Rilke, dans un bled où tout se sait, où femme et maîtresse négligées préparent leur vengeance contre lui. Où d’autres femmes encore convoitent le beau gendarme baraqué — planquées dans des fermes hors des sentiers battus. 


    Je me flatte depuis un certain temps d’être un des rares à avoir signalé le talent particulier de Pierric dans les scènes érotiques et les personnages de femme. Les premières abondent dans l’Heure du loup, et on ne s’en plaint pas. Les secondes, quatre, sont criantes de vérité. Croyez-moi, l’exercice est délicat. Les auteurs, tant hommes que femmes, sont nombreux à se vautrer en la matière, soit qu’ils se masturbent visiblement, soit qu’ils sombrent dans l’insignifiance, voire la mièvrerie. Pierric sait concocter ce cocktail où l’action physique en cours est inséparable des projections mentales qui lui donnent lieu — dans un parallélisme indispensable. Les dialogues des partenaires amoureux mélangent avec une singulière adresse la réserve, parfois la gêne, la proximité, le désir et la cruauté. 
    Le p’tit frère m’a encore épaté ! 

    L’Heure du loup, Equinox’, Les Arènes, 248 p., 17€.

17.4.19

Ma douleur est sauvagerie, de Pierric Guittaut

Pierric Guittaut
         L’épanouissement du talent spontané de Pierric Guittaut, composite de réflexion, d’enthousiasme et de travail est une réalité aveuglante dont il faudra bien un jour qu’il admette lui-même l’indéniable singularité. En une dizaine d’années, à travers cinq ou six bouquins, le bouillonnement encore informe de Beyrouth sur Loire, son premier roman si mal servi par une édition bâclée, torrent d’énergie qui balayait tout sur son passage, s’est transformé en maîtrise de ses moyens, en véritable accomplissement d’artiste des mots.

         Si son premier roman avait la puissance aveugle d’une cataracte, on y relevait déjà quelques prouesses : qui d’autre aurait pu forger ce personnage de flic libanais chrétien retrouvant ses guerres d’origine dans les cités d’urgence des banlieues tourangelles sans tomber dans l’invraisemblable ?… Et c’est pourtant celui-ci qui emportait l’adhésion sans coup férir, premier jalon de ce qui allait devenir la marque de fabrique de Guittaut : la campagne mondialisée, la province planétaire dans son exotisme avant Pierric inexploré. Et qu’on ne vienne pas me parler de nature-writing avec ses amants de Lady Chatterley qui font un malheur à la FNAC de Fouilly-les-Bouses en chemise à carreaux. Non, Pierric seul. Les autres ne sont que les VRP de la fiction bio.

         Et depuis trois romans, c’est toujours cette touche d’originalité, cette empreinte qui le distingue : le tableau d’une cambrousse appartenant déjà à la transhistoire qui est la nôtre, et la rend finalement semblable, dans sa particularité berrichonne, à n’importe quel trou au large de Brisbane ou de Chelyabinsk. Très naturellement — et c’est sans doute au départ à peine conscient chez l’auteur, tout au moins au départ, à mesure qu’il explore ce territoire dépossédé de lui-même, la campagne moderne dont on a muséifié, c’est à dire réifié tous les signes historiques à présent indéchiffrables — celui-ci se tourne vers le mythe. C’est déjà présent dans son second roman La Fille de la pluie[1]. Dans cet exercice de rigueur où le romancier ajuste son tir, une Hermione de l’eau aiguillonnée par le mal hante le paysage éternel des jalousies mesquines, dans des fermes virtualisées tant par la Wi-Fi que par le crédit agricole.

         C’est D’Ombres et de Flammes[2] qui signera la première maturité de Guittaut avec ce portrait de gendarme tourmenté par son siècle et sa hiérarchie, fils de guérisseur aux prises avec une filiation qu’il refuse, de retour dans son village natal. Au cours d’une enquête où se mêlent les femmes d’un passé énigmatique, les jeteurs de sort, et les cerfs stéroïdés importés de Nouvelle-Zélande dans les chasses solognotes pour le bon plaisir des nouveaux comtes Zaroff, venus du XVIe arrdt ou de Dubaï, les hologrammes de la néo-féodalité se superposent aux esprits de la forêt. Si les assassins et les cadavres sont bien réels, leurs armes et leurs mobiles se dérobent, irréductibles à toute analyse anthropométrique. Le lyrisme de Pierric y donne sa pleine mesure d’instinct et de lucidité indissociables.

         Et nous voici plus loin, un degré plus haut dans l’incandescence avec Ma Douleur est sauvagerie, qui vient de paraître aux éditions des Arènes. Le classicisme de la construction des thèmes de la vengeance et de l’obsession y est encore confronté à un monde dématérialisé dont le rejet, cette fois, sera entier ou ne sera pas. Lorsque Stéphane, à l’instar de St-Julien le Pauvre, s’abstient d’abattre le grand cerf blanc, symbole de puissance brute, indistincte, il met le doigt dans l’engrenage — presque volontairement. La vision, dès le premier instant a la brutalité d’une idée fixe, il a trouvé son double maudit. Lorsqu’il se lance dans la traque acharnée de l’animal coupable de la mort de sa femme, ce n’est au départ que pour tuer dans un élan aveugle. Puis, comme dans toute chasse, il faudra que Stéphane devienne identique à l’assassin qu’il poursuit pour avoir une chance de le piéger et de le vaincre. Alors, il faudra que Stéphane se dépouille de la civilisation au cours d’un lent et minutieux processus remarquablement décrit dont chaque étape est tout d’abord un arrachement.
         Un grand livre, putain, mais je lui avais prédit, je n’en attendais pas moins de lui.
         Thierry Marignac, 2019.



[1] Série Noire, Gallimard.
[2] Série Noire, Gallimard.

11.7.18

Le traducteur traduit

Avec un seul roman traduit en russe (Morphine Monojet), aux Éditions Chat de l'excellent Doronine, et une bonne vingtaine d'interviews et critiques (avec le temps) en Russie, on se fait un peu l'effet d'une vedette de télé-réalité: prestation symbolique, couverture de presse maximum. La dernière en date — pour les russophones — au lien suivant:/http://www.lgz.ru/article/-28-6651-11-07-2018/nebesnyy-razmer/
Une romancière de Pétersbourg, Maria Anoufrieva — récente lauréate du prix Nicolas Gogol pour son livre LE DOCTEUR X ET SES ENFANTS— croisée à Nijni-Novgorod, au printemps dernier pour le festival Gorki nous a fait l'honneur d'une interview pour le magazine Litératournaya Gazeta retraduite ci-dessous pour les lecteurs francophones:
Gorki avec et sans moustache
         

LE TRADUCTEUR TRADUIT
         PAR MARIA ANOUFRIEVA,
Thierry Marignac a réveillé ses fantômes…

         Le premier roman traduit en russe de l’auteur, journaliste et traducteur français Thierry Marignac a vu le jour à St-Pétersbourg aux éditions Le Chat, spécialisées dans la littérature non-conformiste. L’œuvre de Marignac est classée « choquante », mais lui-même ne le voit pas comme ça, il traduit souvent des classiques russes et des poètes du « siècle d’argent », et fait découvrir aux lecteurs français des auteurs russes contemporains. Dans le passé, on l’aurait qualifié « d’ami de l’Union Soviétique », mais il s’agit plutôt d’un ami de la littérature russe.

         —Thierry, vous êtes né à Paris, et avez vécu dans divers pays. Comment doit-on s’adresser à vous M’sieur, ou Monsieur ?
         Au fond, ça n’a pas d’importance, bien que… M’sieur en russe, offre une certaine dose d’ironie et simultanément de familiarité qui me plait bien.
         —Dans la version russe de votre biographie on vous qualifie de « dernier Parisien » de la littérature française, et vétéran de la prose non-conformiste en France, vous êtes d’accord avec ces définitions ?
         En réalité, je suis fier d’être le dernier des Mohicans, né dans une ville qui a disparu. Le Paris d’aujourd’hui est une mégapole monstrueuse et anonyme, comme toutes les capitales du monde, plus du tout la merveille connue dans mon enfance et ma jeunesse. Les « Parisiens » d’aujourd’hui sont rarement nés à Paris. En ce qui concerne le non-conformisme… Il est drôle de constater, que dès qu’on est ainsi défini, il soit très vraisemblable qu’on tombe dans le conformisme, en effet, le non-conformisme, c’est l’indéfinition !
         Comment a commencé votre attirance pour la culture russe, et comment avez-vous appris la langue ?
         —Une amie de Natalia Medvedeva qui m’obligeait à parler russe quoiqu’elle possède le français. En gros, tout de même par mon amitié avec Édouard Limonov et son cercle dans les années 1980 à Paris.

         Cela ne vous agace pas qu’en Russie à chaque mention de votre nom on ajoute : vieil ami d’Édouard Limonov, mariage blanc avec Natalia Medvedeva ?
         Il arrive que j’en ai marre de raconter à répétition cette histoire de mariage blanc pour que Natalia puisse rester en France, mais non, ça ne m’agace pas. Ces gens m’ont permis de découvrir la Russie.
         Vous êtes l’auteur de huit romans. Ils ont des thèmes variés, mais peut-être sont-ils tous issus d’une même conception ?
         L’un de mes éditeurs — le légendaire François Guérif — a dit un jour avec  un certain humour : Thierry a besoin du théâtre du monde. Il est vrai que l’intrigue de mes romans a souvent un caractère géopolitique. En dehors du dernier paru, traduit en russe dans une petite maison d’édition de St-Pétersbourg. Ce qui est le trait d’union de mes romans, c’est le style. Les lecteurs le reconnaissent quel que soit le thème. Ils m’en parlent souvent.
         —Votre premier roman Fasciste, sorti en 1988 et écrit à la première personne, vous a compliqué la vie en France. À quoi c’est du ?
         —Au fait que la politcorrectitude gouverne les milieux littéraires depuis déjà 40 ans chez nous : censure et absence d’humour. Ce qui aggravait mon cas : j’ai refusé de me justifier. Pour nous, génération punk, se justifier était honteux. Beaucoup ont reçu mon roman » — journal d'un activiste écrit à la première personne — comme une sorte de manifeste. La suite de l’Histoire a confirmé mes intuitions. Les idées d’extrême-droite ont continué à se développer. Mais je n’appartiens toujours à aucun parti.


         Vous traduisez en français des prosateurs et des poètes russes, quels livres sont déjà parus et qui vous semble « remarquable » ?
         —Remarquables ?… Les traductions des poètes Essenine, Sergueï Tchoudakov (voilà le sombre génie poétique russe de la deuxième moitié du XXe siècle) et Medvedeva dont je n’ai découvert la poésie, son véritable talent, il n'y a que quinze ans seulement, après sa mort. Mon recueil de leurs poésies est sorti sous le titre Des Chansons pour les sirènes, livre bilingue. Et les vers de Bakhytjan Kanapianov poète kazakh. J’ai été frappé par l’aspect oriental de sa poésie, pour moi tout à fait nouveau. La poésie me permet de vivre dans une autre dimension : céleste. Je suis attiré par la traduction de poésie parce que, quoique n’écrivant pas de vers, j'essaie d'avoir une prose poétique. C’est peut-être le plus important. J’observe le monde de divers points de vue et lieux géographiques et compose mon drame comme un peintre dessine un paysage, inspiré par ce qu’il a vu.

         —Choisir les traductions, c’est un choix du cœur, intuitif, ou bien la conjoncture joue un rôle, il faut vendre sa traduction à un éditeur ?
         —L’un et l’autre. Il faut que le romancier bohème affamé trouve à se nourrir ! Bien que j’aie eu de la chance, et que j’aie assez souvent traduit « mes » auteurs — ceux que j’avais déniché, réussissant à convaincre un éditeur de les publier.
         La traduction de prose et de poésie apporte quelque chose à votre bagage d’auteur ?
         —Impossible d’avoir une réponse univoque à cette question. Bien sûr, la traduction élargit la vision du monde, qui est en elle-même, de mon point de vue, extrêmement importante pour un romancier. De même, la traduction élargit la sensation qu’on a de son propre langage. Enfin, la nécessité de s’adapter à un style étranger élargit les capacités créatives d’un auteur. D’autre part, je suis un Parisien à l’ancienne mode avec ses représentations de la vie et de la création, et c’est définitif. Le léopard meurt avec ses taches. Mes livres n’ont jamais imité mes traductions. Malheureusement, du reste, l’imitation des Américains c’est, hélas, la recette du succès chez nous. Mais ça me dégoute, quoique j’ai beaucoup traduit de l’anglais.
         De qui êtes vous proche par le style chez les auteurs français ?
         Franchement ? De mes amis, mais on ne les connaît pas en Russie, ils ne sont pas traduits, des auteurs « cultes » comme moi. Prestigieux, mais qui vendent relativement peu : Pierric Guittaut, auteur de polars littéraires publié chez Gallimard, Christopher Gérard, éblouissant styliste belge au français d’une étonnante pureté dont sont incapables les auteurs français bon marché à la mode, Gérard Guégan, vieille légende de l’édition et des cercles de l’ultra-gauche historique. On n’est pas amis par hasard. Parmi les auteurs célèbres, le plus remarquable est, à mes yeux, Patrick Modiano. Voilà un romancier véritable — et non pas un narcisse post-moderne.
         Et qui distingueriez-vous parmi les auteurs russes ?
         —Mes amis, encore une fois : Édouard Limonov, Andreï Doronine, Vladimir Kozlov. Je n’aime pas les post-modernes, en ce sens, je suis un vieux réac. Et, encore une fois, nous ne sommes pas amis par hasard.

         Selon vous, est-il vrai que pour le public euro-américain la littérature russe a pris fin avec Dostoïevski et Tolstoï, il ne connaît pas les auteurs russes contemporains, et refuse de les connaître ?
         —S’il ne souhaite pas les connaître, il faut le forcer.
         Dans une interview vous avez comparé la traduction littéraire à un stupéfiant. Votre drogue en traduction de prose est-elle toujours non-conformiste ?
         —Non, elle est parfois classique, j’ai traduit (pour les éditions Omnibus) La Confession de Stavroguine de Dostoïevski.

         Qui a traduit votre roman Morphine Monojet en russe ?
         —C’est la grande Kira Sapguir, la veuve du célèbre poète Henri Sapguir qui l’a traduit. Il entre dans ce livre une proportion certaine d’un argot parisien vieux de quarante ans, qui appartient au récit, mais qui complique la traduction. Les traducteurs habituels ne pouvaient traduire ce texte, cette langue leur était étrangère. Kira, qui connaît bien le français est une vieille amie et connaît très bien mes romans, mon style. Elle a réussi sa traduction, ce dont je lui suis très reconnaissant. C’est Stepan Gavrilov, un jeune auteur russe plein de promesses, qui s’est chargé de la correction.

         L’action de Morphine Monojet  (Éditions du Rocher, 2016) se déroule à Paris à la fin des années 1970. Trois amis — vous les appelez des Mousquetaires — traînent dans les repaires de la drogue à la recherche de la dose suivante, se retrouvent en galère et finissent même par rendre à une fille rencontrée par hasard des objets précieux qu’ils lui ont dérobé. Vous représentez l’envers de la vie d’une façon si pittoresque, qu’on n’a plus envie de s’arrêter de lire. Votre personnage principal Fernand est une sorte de d’Artagnan contemporain. Quasiment un sujet classique à partir d’un sujet marginal. Pourquoi est-ce celui-là qu’on a choisi pour la traduction russe ?
         —C’est un livre assez concis — pour l’instant mon dernier et qui a pour moi une grande importance. Tout d’abord, c’est ce roman-là qu’on attendait de moi il y a 30 ans. Tout le monde, Limonov y compris. Évidemment, on attend d’un artiste débutant quelque chose qui sorte de son expérience directe. Mais j’en avais décidé autrement pour toute une série de raisons : écrire des semi-confessions Je reviens de l’enfer était extrêmement à la mode à cette époque-là. Et ce passé était trop proche de moi, les blessures étaient encore douloureuses, on était proche des larmes. Je n’aurais pu parler de tout ça sans pathos, composer une véritable fiction. La vie ne m’avait pas encore appris le secret : comment transmettre les bas-fonds par l’ironie, l’humour, le théâtre de l’absurde. Peut-être que j’étais mû par un désir secret de décevoir le lecteur potentiel. J’étais encore journaliste et désirais écrire des romans. Puisque comme disait William Burroughs "Le drogué a vu les os dénudés de la vie", d’une certaine manière comme un soldat, j’ai décidé de m’emparer d’un thème plus ou moins guerrier : Fasciste qui fut une surprise pour tout le monde.
         25 ans après, en 2013, lorsque l’une de mes plus anciennes amies est morte des suites de l’usage des drogues, j’ai plongé dans un enfer personnel, je suis tombé malade, j'ai été mêlé à des rixes, et ensuite je me suis mis à écrire Morphine Monojet pour évoquer l’image du Paris de ma jeunesse, réveiller les fantômes, me réconcilier avec le passé. C’est ainsi qu’est né ce roman-poursuite quarante ans plus tard. L’action s’y déroule dans un monde complètement différent, dans une ville qui n’existe plus,  dans une autre époque historique — la dernière décennie de la Guerre Froide et son fardeau subconscient. Le roman qu’on n’attendait plus de moi depuis longtemps.

         Maria Anoufrieva