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28.3.16

Dernières nouvelles de Moscou

Les dernières nouvelles de Moscou semblent indiquer que les inquiétudes au sujet de la santé de E.L., en dépit d'améliorations rassurantes, n'étaient pas tout à fait sans fondement. Les lecteurs russophones pourront lire tout ça en VO, sur le livejournal de l'auteur et homme politique controversé, qu'il recommande de consulter plutôt que de se fier aux "exagérations des journalistes". Ci-joint le communiqué officiel de E.L. au sujet du parti, suivi d'un étrange poème écrit à la date anniversaire de la mort de Staline.
(Tiré de la récente exposition moscovite "Mystique des Femmes", ©Vera Mylnikova, de l'Académie Impériale des femmes artistes, indique le tampon)
(Communiqué traduit par TM)
COMMUNIQUÉ DU 26-03-2016
Mes ennuis de santé inattendus, survenus à la mi-mars, m’ont mis sur mes gardes et contraint à me soucier du destin ultérieur du Parti (L’Autre Russie).
Craignant, ce qu’à Dieu ne plaise, de nouvelles complications, et que le parti ne soit décapité et à la dérive, je nomme les membres du Comité Exécutif du Parti :
 A.Bolynts, A. Dimitriev, A. Averine, comme responsables des devoirs de direction du Parti.
Je garde pour l’instant le poste de président du Comité Exécutif.
Je demande aux membres du parti « L’Autre Russie » de se soumettre aux décisions de ce triumvirat de camarades.
Nous poursuivons notre route vers la victoire inéluctable.
E.L.

 
Dernier livre mystique de E.L., Au-delà de l'homme, indique le sous-titre.


MARS GLACÉ
(Vers traduits par TM)

Mars glacé. Sinistre froissement de bannières.
La tombe oblongue du dictateur de fer.
 C’est la volupté qui attend Asgarta son devin
Où Seul, à côté, on l’enterrerait, au dessein…

Mars glacé. Leur Dieu l’ensevelit…
Et pour Staline, sous ses moustaches il rit,
Pour le koumis de chèvre qu’on déverse jusqu’en haut
La viande de porc qu’on découpe en morceaux…

Mars glacé. Les surfaces sont luisantes.
Chaudrons des cieux. Étendue d’océan.
Ils s’inclinent l’un vers l’autre, signe d’entente.
Ils n’ont qu’un seul Dieu. Staline est notre tyran.

Les Walkyries aux yeux écarquillés,
Se dressent au-dessus des pères sans même tressaillir
Des bouffardes, l’excitante fumée,
Les recouvre là où elle peut sans faillir…
E. Limonov, 9 mars 2016.

Март ледяной. Знамён суровых шелест.
Диктатора продолговатый гроб.
Его Асгарты ожидает прелесть,
Где рядом Один бы уселся чтоб...

Март ледяной. Их бог его сажает...
И Сталину смеется сквозь усы,
Кумысу козьего до верху наливает,
Свинины отрезаются кусищи и кусы...

Март ледяной. Поверхности сияют.
Небес кубы. Пространства океан.
Друг к другу согласно наклоняют.
Их Один бог. И Сталин наш тиран.

Валькирии с огромными глазами
Стоят не шелохнувшись над дедами,
И трубки возбуждающий дымок
Двоих окутал, там где только мог...

Э. Лимонов, 9 марта 2016.


19.3.16

Meilleures nouvelles de Moscou

Un ami commun me donne quelques nouvelles plus rassurantes sur la santé d'EL:

"Je suis en contact permanent avec le Vieux, je l'ai vu la semaine dernière, avant l'hôpital. Et aujourd'hui, revenu à la maison. Tout va bien.
Il a demandé de ne donner aucun détail, bien que ces détails n'aient rien d'extraordinaires. 
D'après ce que j'ai le droit de dire, il s'agissait d'un traumatisme du à un accident de la vie quotidienne (rien de criminel, pas non plus la conséquence d'une beuverie).
Comme tu le sais, Édouard n'aime pas les médecins, il n'est donc pas allé consulter. Ça a commencé à s'aggraver.
Avec d'autres, je l'ai persuadé d'aller passer des examens en clinique.
Les médecins ont dit qu'il fallait opérer. Une opération relativement bénigne, ils l'ont renvoyé chez lui au bout de deux jours.
Son passage en réanimation, n'était pas du à la nécessité de le ranimer, mais juste une étape obligatoire après une anesthésie générale.
Les deux prochains mois, il lui est interdit de boire de l'alcool, de soulever des poids lourds, de traverser des émotions fortes (Ça semble comique, je sais).
Il a de l'énergie et se sent beaucoup mieux qu'avant l'opération — nous avons écrit de concert un article aujourd'hui, il ne veut pas se fatiguer les yeux sur l'ordinateur pour l'instant. Alors c'est moi qui l'ai tapé.
(traduit par TM)
Я с Дедом в постоянном контакте, видел его на прошлой неделе - до больницы. И сегодня, когда он уже дома. Всё с ним в порядке.
Он просил никому подробностей не говорить, хотя ничего экстраординарного в этих подробностях нет.
Из того, что могу сообщить - была бытовая травма (just home accident - не криминал, не последствия пьянства). 
Эдуард, как ты знаешь, врачей не любит - вот он и не ходил к ним. Началось осложнение. 
Я и другие finally убедили его поехать в клинику на обследование.
Врачи сказали, что надо оперировать - операция достаточно легкая, через два дня его уже отпустили домой.
Реанимация - это не потому что его необходимо было ре-анимировать, а просто обязательный этап после таких операций под общим наркозом.
Ближайший месяц-два ему нельзя пить алкоголь, поднимать тяжести, испытывать сильные эмоции (это смешно звучит, понимаю).

Он бодр, чувствует себя значительно лучше, чем до операции - сегодня написали с ним вместе статью, он пока не хочет утомлять глаза компьютером, поэтому я печатал.

Mauvaises nouvelles de Moscou

18 mars 2016, dépêche de l’agence RIA Novosti :
« Où étais-je, ces derniers jours ? Pratiquement dans l’Autre Monde. À l’hôpital, en réanimation service neurochirurgie. Ils m’ont recousu. Je me sens dans un état normal, à présent. »
Limonov a ajouté que les détails de son hospitalisation n’étaient pas du domaine public, qu’il ne les communiquait qu’à ses proches.
Edouard Limononov, est écrivain, essayiste, et homme politique, ex-président du parti interdit des nationaux-bolcheviques. Il est l’organisateur des actions de protestation civile sur la place du Triomphe à Moscou, en défense de l’article 31 de la Constitution Russe.

(Traduit par TM) 

18.12.15

Voilà où ça mène de faire l'artiste!…

À LA BIBLIOTHÈQUE BIELINSKI, EKATERINBURG, OURAL, FÉDÉRATION DE RUSSIE, RÉGION DE SVERDLOVSK, 30 NOVEMBRE 2015







Les lecteurs intéressés par le syndrome du saltimbanquisme incurable, pourront retrouver le récit des années de voyages et de traduction, qui est la suite de l'interview réalisée au mois de juin 2015, le volet "traducteur" et ses péripéties. Je croyais cette ITW, naufragée sur les récifs de la publication, et coulée corps et bien. Mais non ! La blogueuse Velda vient de nous la faire parvenir six mois plus tard. Nous ne pouvons que louer sa persévérance, en espérant que nos lecteurs auront la patience d'aller jusqu'au bout… Nous avions peut-être un peu manqué de concision, pour une fois…
Mais le "message essentiel" comme on dit en école de journalisme, les mille endroits où la traduction m'a parachuté, y compris dans l'Oural comme on peut le (re)voir ci-dessus est là, au lien suivant:
http://addict-culture.com/thierry-marignac-traducteur-interview/

LA BIBLIOTHÈQUE D'EKATERINBURG POSSÈDE UN IMPORTANT DÉPARTEMENT FRANÇAIS
La troupe au grand complet. De gauche à droite: Marina, Valeri Sosnovski, Olga Sosnovski, TM, Olga Moreva, la bibliothécaire qui nous recevait.

19.5.15

"Fasciste" de Thierry Marignac, réédité chez Hélios Noir

27 ans après l'édition originale… le retour du livre culte, en librairie le 6 juin,
préfacé par Pierric Guittaut.
 Il y a une éternité et demie, quelque temps après la première publication de Fasciste chez Payot, et les réactions pavloviennes qu'elle suscita de droite à gauche, Hervé Prudon écrivit ce texte pour un petit livre admirable, dans la superbe collection compact-livres des éditions du Dernier Terrain Vague. Fasciste, depuis, a suscité bien des commentaires, bien des jugements, des calomnies en coulisse et des silences entendus,  lors de sa parution en grand format, lors de son édition poche l'année suivante chez Presses-Pocket, qui connut un certain succès de librairie — et pendant le quart de siècle écoulé. Un certain nombre de critiques élogieuses, aussi. À l'époque, une des plus précises et des plus amicales fut celle d'Hervé Prudon, un des rares — au-delà des catéchismes utilitaires et "engagés" (par qui?) —  à comprendre ce qu'est un roman.  
Où diable sois-tu, vieux camarade, Salut et Fraternité.



"L.A Woman des Doors, 22 heures, j'ai lu ton livre. Une nuit du 8 au 9, insomniaque convaincu. Impossible d'en parler, ne pas en parler. Tu vas me dire baba au rhum et forçat des douceurs mais il y a dans ton bouquin des remakes de Kerouac et des poèmes lyriques. La quatrième est à chier et le titre impossible. Mais comment a-t-on pu le lire autrement qu'un désarroi qui cherche l'exaltation ? La connaissance des milieux fascistes de même que la parfaite construction du livre ne peuvent déranger. Ce qui dérange c'est le style, il colle au propos. On l'aurait voulu "distancié" alors que la distance est justement dans l'échec et l'obstination. Un certain ennui qui naît de l'uniformité, un uniforme qui naît de l'ennui. Un dressage pour tous autant être le chien de tête. Une bêtise à front intelligent. Un reflet, donc,  de la société, foncièrement bête et dotée d'une intelligence de pointe. Cet impouvoir à ne pas maîtriser les outils. C'est pourquoi Fontevrault recommence à la base, par le corps, l'arme simple. J'exprime mal le plaisir que j'ai eu à lire ton premier livre. Tu abordes des sujets qui me concernent : L'Europe et l'Occident. Je suis plus proche d'un Polonais, un Russe, que d'un gars de l'Ohio ou de Melbourne. Et Paris qui ne sait plus si elle doit être Venise ou Manhattan. Tu n'es pas provocateur, heureusement, tu t'en fous, tu es juste exigeant. C'est-à-dire sur la mauvaise route. Continue. Amitié"

Hervé Prudon, Sainte-Extase, éditions du Dernier Terrain Vague, collection compact-livres, 1989.



Édouard Limonov, sur lequel, en son temps (1988), ce livre a eu une influence non négligeable, me répondit ainsi, lorsque je lui annonçai la troisième édition du roman maudit :

"Поздравляю тебя,Тьерри, с 3-им изданием твоей проклятой книги.
C'est deja entre dans l'Histoire!"
Edouard

"Je te félicite, Thierry, pour la troisième édition de ton livre maudit. C'est déjà entré dans l'histoire!"
E.L.

Nous n'avons pas beaucoup de soutien. Mais quand on nous appuie, ça vient des plus brillants auteurs de leur génération: Hervé Prudon, Édouard Limonov, Pierric Guittaut, Christopher Gérard… 

Fasciste, éditions Hélios Noir, 200 p. 8 €.

TM, mai 2015.

1.10.14

Limonov et Placid, plume et pinceau d'une grinçante satire du siècle…

J’Y ÉTAIS – couverture du livre paru chez Alain Beaulet éditeur
Demain soir jeudi 2, inauguration de l’exposition du même nom et signature du livre,

Librairie Galerie Le Monte-en-l’air
71, rue de Ménilmontant / 2, rue de la Mare
75020 Paris

        
         Il y a les artistes officiels, qui cirent les pompes, on leur tresse des lauriers, dans les médias, laquais aux ordres. Ils n’ont pas tellement le temps de s’occuper d’art, faire fonctionner le réseau, pour ceux qui sont nés dedans, ou grimper les échelons, pour les roturiers qui doivent s’ouvrir un chemin à force de bassesses — ça demande une attention de tous les instants, une servilité sans repos. Ils n’ont pas beaucoup le temps de travailler, comme disait Céline.
         Et puis, il y a les pigeons, qui n’ont d’autre souci que l’art pour l’art. On en parle moins, voire pas du tout, ou bien très négativement. « Quels caves » pensent les premiers, qui attendent retour sur investissement. Il arrive — rarement — que les seconds finissent par percer, à force d’acharnement, c’est le cas de mon ami Limonov, longtemps ignoré. C’est moins vrai pour un Placid, qui poursuit son exégèse du réel, avec des milliers de dessins, dédiés au théâtre de l’absurde du quotidien, et sans compromis, par pure passion incompréhensible, dans une époque où la mesquinerie s’intitule « marketing ». Pourtant, Placid, que je connais depuis presque aussi longtemps que Limonov, a su développer un art du grotesque et de la satire, qui me paraît ce soir bien proche du regard clinique à la simplicité déconcertante de Limonov, dans ses meilleurs moments.
Parti d’une admiration de jeune peintre pour Grosz et l’expressionnisme, Placid a réussi à en faire un style contemporain, inimitable, et, si étrange que ça puisse paraître, il me semble qu’il existe bien des coïncidences, entre son art et celui du Limonov d’une certaine période, dont je donne un exemple ci-dessous. Comme on peut envier, ces grands fonctionnaires des Lettres (ou des Beaux-Arts) pleins aux as — ne me forcez pas à donner des noms — quand, humblement, on cherche à créer une sous-culture de sans-parti. Comme l’oseille qu’ils s’embourbent nous serait utile. En cela, le Limonov de 1981 (jaloux de Brodski, le Prix Nobel!…), le Placid d’aujourd’hui, et, présentement, votre serviteur, ont bien des points communs.
Il est certes bien tard pour y engager nos lecteurs, mais de grâce, si vous en avez l’occasion, foncez demain voir Placid, dans sa librairie de Ménilmuche, et embrassez-le de ma part !…


ЗАВИСТЬ
         Иосифу Бродскому по поводу получения очередной денежной премии
         В камнях на солнце рано
Лежу как обезьяна
Напоминая мой недавний бред
Между камнями па песке скелет
Большой макрели. Чайки Тихоокеана
От рыбы не оставят мяса. Нет.
Волна в волну, как пули из нагана
Вливаются по воле их стрелка
Как Калифорния крепка!
И частной собственностью пряно
Несет от каждого прибрежного куска.
«Кормить немногих. Остальных держать в узде.
Держать в мечтах о мясе и гнезде» —
Мне видятся Вселенского Закона
Большие буквы… Пятая колонна
Шпион. Лазутчик. Получил вновь — «На!»
И будет жить, как брат Наполеона,
Среди других поэтов, как говна…
«Тридцать четыре тыщи хочешь?»
Я крабу говорю, смущён.
«Уйди, ты что меня щекочешь!»
И в щель скрывает тело он.
Я успеваю вслед ему сказать:
«Тридцать четыре перемножь на пять».
 
. . . . . . . . . . . . . . .
Какой поэт у океанских вод
Вульгарно не поглаживал живот
Мы все нечестен. Каждый нас смешон.
А все же получает деньги «он»
Мне интересно, как это бывает
Что все же «он» все деньги получает.
 





. . . . . . . . . . . . . . .
Подставив огненному солнцу все детали
И тело сваленному древу уподобив
Лежу я, джинсы и сандали
На жестком камне приспособив
И чайка надо мной несется,
И, грязная, она смеется,
В камнях всю рыбу приутробив
«Что ж ты разрушила макрель?»
Я говорю ей зло и грубо.
Она топорщит свою шубу
И целит, подлая, в кисель
Оставшийся после отлива
Прожорлива и похотлива
Как Дон-Жуан косит в постель.
 
. . . . . . . . . . . . .
Мне все равно. Я задаю вопросы
Не потому, что я ищу ответы
Не эти чайки — мощные насосы
Говна и рыбы. Даже не поэты
И нет, не мир, покатый и бесстыжий
Мне не нужны. Смеясь, а не сурово
Я прожил целый прошлый год в Париже
И, как эстет, не написал ни слова
. . . . . . . . . . . . .
Однако б мне хватило этих сумм



L'ENVIE
DE EDWARD LIMONOV
(TRADUCTION TM)
À Yossip Brodski, qui vient de rafler un nouveau prix littéraire très lucratif.

Tôt le matin, au soleil, sur les pierres plates,
Allongé comme un primate
Souvenir récent de mon trouble psychique
Entre les galets, sur le sable le squelette
D’un gros maquereau. La mouette de l’Océan Pacifique
Aucune chair n’a laissé du poisson. Pas une miette.
Vague contre vague, comme on vide un chargeur,
Se succèdent et s’écoulent, au rythme du tireur,
Que la Californie est coriace !
L’épice de la propriété privée
S’exhale de chaque tranche de rivage détachée.
« En nourrir quelques-uns. Garder les autres dans la nasse.
En laisse dans des rêves de nid douillet et de viande grasse ».
La Loi Universelle sous mes yeux défile
En lettres capitales… Cinquième colonne
Il en a eu encore un. Ah ! Transfuge. Espion.
Il vivra comme le frère de Napoléon.
Parmi d’autres poètes, de la crotte en personne…
Tu les veux, les trente-quatre mille ?
Je parle au crabe, tourmenté.
« Vas-t-en, pourquoi viens-tu me chatouiller ? »
Alors il se cache dans une anfractuosité.
Je parviens tout même à lui glisser :
« Trente-quatre mille par cinq multipliés ».
Quel poète, devant les eaux océaniques
Ne s’est gratté le ventre avec vulgarité
Nous sommes tous malhonnêtes. Nous sommes tous comiques.
Mais c’est quand même  « lui » qui rafle le pognon
Il m’intéresse de savoir quelle en est la raison
Que ce soit toujours « lui » qui rafle les picaillons.
Étalant les détails sous un soleil brûlant
Comme un arbre abattu, mon corps gisant
Allongé, en jean’s et en sandales
Sur des pierres durailles m’installant tant bien que mal
Au-dessus de moi, la mouette mène le bal
Et elle éclate de rire, et elle est sale
Éventrant les poissons contre les galets
« Pourquoi massacres-tu ce maquereau qui ne t’a rien fait ? »
Je lui parle avec rudesse et méchanceté
Et aussitôt sa blanche pelisse s’est hérissée
Et fonce en piqué vers une écume proche de la gelée
Vestige de la marée
 Lascive et dévorante
Comme Don Juan au plumard cligne des yeux, en attente.
Ça m’est égal. Je me pose des questions
Pas pour chercher des solutions
Pompes puissantes — il ne s’agit pas des mouettes
À crottes et à poisson. Il ne s’agit même pas des poètes
Ni du monde, orienté, impudent
Je m’en tape. Je ris, même pas sévèrement
À Paris j’ai vécu toute l’année dernière
Sans écrire un seul mot, comme un esthète fier
Mais ce fric m’aurait comblé, cependant.

ÉDOUARD LIMONOV, 1981.

20.8.14

Autour de "Traces dans la neige", le documentaire inédit de Vladimir Kozlov sur le punk sibérien.



Le bruit court chez les initiés: Kozlov  est en fin de montage de son docu sur le punk sibérien, années 1980-1990, Lietov, Yanka, les groupes Défense Civile et Instructions pour la Survie, leurs potes, leurs producteurs, leurs concerts, leurs démêlés avec le KGB !… Pas un mot !… Confidentiel Défense !… Tout ça à Omsk, Novossibirsk, loin des capitales…
Comme j'envoyais un message en morse à Mark Ames, grand fan de Liétov, exilé au fond d'une Amérique où le pognon est rare en dépit des communiqués optimistes de reprise, il me répondit par pigeon voyageur avec le lien suivant, un article d'Adam Curtis, punk paraît-il, fan de Limonov, Liétov et j'en passe, sur son blog hébergé par la BBC:
http://www.bbc.co.uk/blogs/adamcurtis/posts/the_years_of_stagnation_and_th

Et j'en ai traduit quelques extraits pertinents. Les amateurs d'exhaustivité n'auront qu'à le lire en anglais. Ils y trouveront des vidéos des héros de l'article !… Pas un mot !… Confidentiel Défense !… Pour le docu de Kozlov, on vous tient au courant !… Pour l'instant, pas un mot !… Confidentiel Défense Civile !…

LES ANNÉES DE LA STAGNATION ET LES CANICHES DU POUVOIR
PAR ADAM CURTIS
(EXTRAITS TRADUITS PAR TM)
         Les gens passent leur temps à souligner à quel point on vit dans une société coincée, ces temps-ci. La musique n’évolue pas, les partis politiques sont tous les mêmes, les films et les dramatiques TV sont toujours situés dans le passé.

         On est également enlisé dans un système économique incapable de fournir le paradis promis autrefois, créant chaos et difficultés à la place. Pourtant personne n’est en mesure d’imaginer une alternative plus séduisante, nous restons donc prostrés, paralysés par une terrible claustrophobie politico-culturelle.

         Je veux raconter l’histoire d’une autre époque et d’un autre lieu, pas si éloignée dans le temps, tout aussi étouffée par l’absence de nouveauté et manquant d’une vision de l’avenir convaincante. Il s’agit de l’Union Soviétique à partir de la fin des années 1970 et au début des années 1980. En ce temps-là, on appelait cette période «Les années de la stagnation ».

         Il existe bien entendu de grandes différences entre notre société présente et l’Union Soviétique d’il y a 30 ans. D’une part, ils n’avaient quasiment pas accès aux biens de consommation alors que nous en regorgeons, d’autre part le capitalisme occidental était à l’affût, souhaitant combler ce vide. Mais on remarque tout de même des échos de notre humeur présente : un système économique formidable qui avait promis le paradis sur terre était devenu absurde et corrompu. 
         En Russie, au début des années 1980, tout le monde savait que les gestionnaires et les technocrates responsables de l’économie, utilisaient cette absurdité à des fins d’enrichissement personnel. Les politiciens étaient incapables de changer quoi que ce soit parce qu’ils étaient sous l’emprise des théories économiques, et ainsi sous celle des technocrates. Par-dessus tout, personne dans la classe politique ne pouvait imaginer la moindre alternative.
         Devant cette situation, la plupart des Soviétiques se détournèrent de la politique et se mirent à vivre au jour le jour dans un monde dont ils mesuraient l’absurdité, piégé par le manque d’une vision qui permette de s’en tirer.

         Mais à la fin des années 1970, une génération post-politique vit le jour en Russie, qui, en retrait des idéologies communiste et capitaliste occidentale, se tourna vers l’avant-garde culturelle — en musique et en littérature — pour protester contre l’absurdité du système. Je veux évoquer cette histoire, parce qu’elle est à la fois fascinante et oubliée (et aussi parce qu’ils produisaient une excellente musique), mais également en raison de ce qui leur est arrivé lorsque l’Union Soviétique s’est effondrée.
         En dépit des différences entre l’Est et l’Ouest, je crois que le destin de cette génération post-politique offre un aperçu de ce qui se passe  dans une culture politique stagnante lorsqu’une porte finit par s’ouvrir sur un avenir différent. D’autant plus que leurs choix furent parfois très inattendus et le résultat parfois très triste.
         Au cœur du rêve soviétique se trouvait le Plan.
         L’idée fondatrice était que la société pouvait être planifiée et organisée rationnellement. Un quartier-général géant avait été installé à Moscou dans les années 1920, appelé GosPlan (Plan d’État). Sa tâche était de mesurer les besoins de chacun et de s’assurer qu’ils étaient comblés.
         Pendant un certain, cela fonctionna — l’économie soviétique avait pendant les années 1950 une croissance supérieure à l’économie américaine. Mais dans les années 1960, il subit des revers et les gens qui s’occupaient du Plan s’aperçurent qu’ils étaient incapables de contrôler une machinerie si complexe. Leurs objectifs calculés scientifiquement se mirent à vivre d’une vie qui leur était propre, de plus en plus étrange — et les planificateurs s’aperçurent alors qu’ils étaient prisonniers du système.
         En 1992, je réalisai un film intitulé Le Complot des ingénieurs qui racontait l’histoire du Plan et ce qu’il en advint. Un passage à la fin du film montrait le monde grotesque que l’échec du Plan créait pour les citoyens soviétiques.
         (…) L’équipe de l’émission Panorama avait réussi à s’introduire en URSS en 1981 et à filmer secrètement des pans de vie quotidienne. C’est un portrait éclatant et frappant du vide et de la désillusion qui s’emparait de tous les secteurs d’une société où personne ne croyait plus à rien. (…)
         La désillusion avait commencé dans les années 1960, lorsque l’économie avait donné ses premiers signes de faiblesse. Une génération se détourna donc de la politique et se mit à considérer la pop culture américaine comme une alternative.
         (…)
         La désillusion continua de croître dans les années 1970. Les millions de travailleurs d’usine s’aperçurent que les gestionnaires  dont la tâche était de diriger le Plan se servaient de son absurdité pour piller le système  à leur profit.
         Puis en 1979, commença l’invasion de l’Afghanistan. Rétrospectivement, on considère — à juste titre — que ce fut une décision désastreuse qui hâta l’effondrement de l’URSS. Mais on oublie à quel point tant de gens déçus en Russie l’envisagèrent comme une façon de redonner vie aux idéaux qui s’écroulaient au pays.

         Sir Rodric Braithwaite, ex-ambassadeur britannique à Moscou, a écrit un livre sur le sujet, intitulé Afgantsy. Il raconte l’invasion soviétique telle que l’ont vue ceux qui y participèrent, parmi lesquels les milliers de conseillers civils et de travailleurs accompagnant les militaires. Leur but était de construire le socialisme en Afghanistan, comme des milliers de volontaires occidentaux essaieraient plus tard d’y édifier la "démocratie".
         Braithwaite cite Sneguirev, jeune conseiller soviet en Afghanistan. (…)
         Pour Sneguirev, le problème résidait dans l’équipe corrompue et vieillissante qui constituait l’entourage de Brejnev. (…)
« Sans nos dirigeants sclérosés, des gens comme Brejnev, tout serait déroulé autrement. Je le voyais comme ça, ainsi que la plupart des gens de ma génération. Lors de notre arrivée en Afghanistan nous commençâmes à faire ce que nous nous étions préparés à faire toute notre vie.
         « En Afghanistan, on aurait dit que le temps s’était arrêté. Mais une puissance s’était levée dans ce pays qui désirait arracher les gens à leur superstition, donner une chance aux enfants d’aller à l’école, aux femmes de voir le monde directement, et non à travers les fentes d’un tchador. C’était une révolution, pas vrai ? L’affrontement de l’avenir avec un passé condamné ! »
(…)
         Mais des millions de Russes s’aperçurent bientôt de la futilité et de l’horreur de ce qui survenait en Afghanistan. Des cercueils de zinc contenant les corps de jeunes soldats étaient lâchés en pleine nuit auseuil des domiciles de leurs familles (on raconte que parfois, les cadavres n’étaient pas les bons), les soldats rentraient à la maison avec es photos et des journaux intimes détaillant des massacres terrifiants dont les Afghans étaient victimes.
         La génération qui s’était détournée de la politique était devenue plus dure, plus cynique, plus sceptique.
         (…)
         Dans les années 1980, de nombreux jeunes soviets se tournèrent vers un nouveau genre de musique et de culture empruntées aux USA. Mais celles-ci s’en prenaient à la fois à l’hypocrisie des gouvernements bourgeois de l’Ouest et au communisme étatique. Il s’agissait du mouvement punk venu du New York des années 1970.
Edouard Limonov

         Une des figures-clé de ce mouvement était un écrivain en exil à New York appelé Édouard Limonov. Il avait été expulsé de Moscou par le KGB en 1974 et était arrivé à New York lorsque la scène punk prenait son essor. Limonov se lia d’amitié avec des gens comme Richard Hell, Patti Smith, les Ramones.
         Limonov s’empara de la vision punk et la mêla à la désillusion soviet. Limonov avançait que l’Occident n’était de bien des manières qu’une version plus sophistiquée de l’Union Soviétique, disposant d’une propagande plus raffinée — mais avec une intolérance comparable à l’égard de la vraie dissidence.
         En 1979, Limonov s’exprima dans un roman intitulé Le Poète russe préfère les grands nègres (Ramsay, 1980, ndt). Il y dresse un autoportrait en héros de fiction,  dans un sombre, violent, et pornographique périple à travers les bas-fonds cachés de la Grande Amérique. C’était un livre non exempt de drôlerie, mais aussi une description sans merci des ravages exercés par le Pouvoir dans la société américaine contemporaine. Le livre choqua beaucoup de monde — mais il devint un best-seller en France et en Allemagne et Limonov fut célébré comme le porte-parole d’une nouvelle avant-garde punk.
Igor Liétov

         (…)
         Au cours des années 1980, un underground important et très influent se développa à travers l’URSS, et c’était bien plus qu’une simple copie du punk occidental. Le groupe phare venait de Omsk en Sibérie, il s’appelait Défense civile (GrOb, en était l’abréviation russe, qui signifie aussi tombe).
         GrOb était dirigé par le légendaire chanteur Igor Liétov. Il fit un séjour de trois mois en hôpital psychiatrique pour révolte ouverte contre le système. La musique de Liétov était beaucoup plus intéressante que le punk occidental qui l’avait inspirée. Ses morceaux mêlaient le bruit moderne à la tradition folk russe, dans un choc frontal avec le néant de l’univers soviet qui s’offrait à lui.
         Le journaliste Mark Ames, rédac-chef du magazine eXile en Russie dans les années 1990, qui connaissait personnellement beaucoup de gens dans l’avant-garde, dit que Liétov était un des génies de la littérature russe :
         « Le punk a peut-être débuté à New York ou à Londres, mais ses rejetons les plus courageux étaient Liétov et ses disciples. À ses débuts dans les années 80, Liétov se dispensa de l’ironie surfaite d’autres groupes anti bourgeois au profit d’une dissidence sans compromis et d’un affrontement téméraire  contre la grisaille soviétique et l’optimisme fallacieux de la Pérestroïka. Il fit mordre la poussière à tous les autres groupes et tous les autres dissidents, ce qu’ils ne lui pardonnèrent jamais. 
         « Liétov était l’incarnation de ce qu’Édouard Limonov appelle le « maximalisme russe », la tendance à aller vers l’extrême. »
         Un des morceaux les plus réussis de Liétov s’intitule « Tout se déroule selon le Plan ». Elle est suivie d’une belle chanson d’un autre membre de la scène punk sibérienne, la chanteuse Yanka Dyagileva, qui était la maîtresse de Liétov dans les années 1980.
         (…)
         Avec l’effondrement de l’URSS cette génération était confrontée à une question terrible : dans les années 80, il s’étaient détournés de tout engagement politique, et ils se méfiaient autant de l’Occident que de l’oppression communiste détestée.
         Ils s’étaient tournés vers une forme de culture et avait construit un mouvement d’avant-garde pour exposer l’absurdité du système.
         Mais il avait disparu, à présent, alors, à quoi croyaient-ils ?
         (…)
         Les membres influents de cette génération post-politique allaient s’orienter dans des directions très différentes.
         (…) En 1991, On trouva Yanka Dyagileva noyée au fond d’une rivière. On pense qu’il s’agit d’un suicide. Deux autres figures marquantes de la scène punk se suicidèrent eux aussi.

Liétov rejoignit Limonov au Parti National-Bolchevique, avant de mourir en 2008 (ndt).
         (…)
Yanka Dyagileva


         Adam Curtis, 18 janvier 2012.