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6.3.19

Nikolaï, le Bolchevik amoureux, de Gérard Guégan

En librairie le 7 mars
         LES IRONIES DE L’HISTOIRE SELON GÉRARD GUÉGAN

         Ça commence à se savoir, je ne chronique que les livres de mes amis, à l’exception notable d’Annie Le Brun que je ne connais pas, mais dont j’ai la faiblesse d’aimer le style éblouissant, la poésie percutante, l’antiféminisme féminin — quelles que soient mes divergences avec certains morceaux de bravoure post-surréalistes et diverses postures ultragauches surannées.
         C’est déjà assez difficile comme ça !… Mes copains écrivent régulièrement et ça tombe toujours au mauvais moment. Oui, parce que nous, les brasseurs d’abstractions, on ne roule pas sur l’or. William Burroughs disait : Dans ce métier, ce qui manque, c’est le pognon. Et vous croyez que je m’en mets plein les fouilles avec mes critiques de bouquins ?…
         Bref, les devoirs de l’amitié passent au-dessus de cette inavouable cupidité.
         Du reste, en ce qui concerne Nikolaï, le bolchevik amoureux, de Gérard Guégan, ce fut loin d’être une corvée. Je passai une après-midi splendide à lire la prose du vieux forban — si aérien le style de ce conte historique, un domaine dans lequel Guégan est passé maître avec Fontenoy, Tout a une fin Drieu, et Hemingway, Hammett, dernièrej’ai déjà parlé des deux derniers dans ces pages. L’enchanteur est de retour. Qui d’autre, de nos jours marqués en littérature d’un nombrilisme sordide, pour nous raconter une histoire pareille ?… Boukharine, favori de Lénine et déjà en disgrâce auprès du régime totalitaire, promis au peloton d’exécution à plus ou moins long terme, est envoyé à Paris au début 1936, fait du prince, pour racheter les manuscrits de Marx aux Mencheviks en exil, qui les tiennent des sociaux-démocrates allemands les ayant sauvé des autodafés nazis. Dans cette Ville-Lumière chausse-trappe et nid d’espions, Boukharine marche sur des œufs : les Mencheviks sont les ennemis du régime, or il doit traiter avec eux. L’Oncle Joe l’a-t-il envoyé pour le compromettre plus avant ?…
Est-le titre d'un seul livre, ou le titre d'une œuvre ?…

         Un Bolchevik de cette stature attire les personnages phares de l’époque, Malraux, parfaitement décrit avec sa concision qui tourne à l’obscur — écrivait notre cher DrieuNizan, Jean Renoir et autres, dont le passage rapide dans cette fresque d’un Paris disparu enlumine les pages d’un épisode historique peu connu, mais ô combien révélateur jusqu’à aujourd’hui, où une Union Européenne d’essence soviétique nous apprend que les techniques de pouvoir ne meurent jamais, elles se contentent de muer. Elles subsistent dans l’ADN de la technobureaucratie parasitaire. Elles passent de façon subliminale dans les formes suivantes de la domination. La politcorrectitude ambiante n’étant que la suite du Plan Quinquennal. Celui du capitalisme de l’information, avec ses fatwas, ses purges et ses invasions justifiées à grand renfort d’idéologie post-industrielle — concoction de mièvrerie victimaire et d’absolutisme mercantile.
         Sur un plan plus intime, et comme il l’a entrepris dans ses fables historiques depuis Fontenoy, Guégan nous décrit en détail la faiblesse d’un personnage historique. C’est un trait de caractère auquel il s’attache avec opiniâtreté depuis quelques livres, peut-être pour sa productivité littéraire. Notre Bolchevik, non des moindres puisqu’il fut un proche de Lénine, outre qu’il souffre d’une certaine pusillanimité, a un talon d’Achille. Bien que vieillissant, ce Casanova impénitent s’est amouraché d’une jeunesse, restée en Russie et enceinte de lui. Dans la sarabande des hyènes autour des manuscrits de Marx, suscitant nombre de convoitises internationales, dans sa panique face aux staliniens acharnés à sa perte, Boukharine doit aussi compter avec ses récentes amours aux conséquences imprévisibles — le contexte incertain de la broyeuse soviétique en pleine bourre, fusillant à tire-larigot.
         Il s’agit avec Nikolaï… d’un effarant poker menteur sur un enjeu symbolique, raconté de main de maître — dans la beauté enfuie d’un Paris à présent dégradé sans retour par les chacals de l’urbanisme, les charognards de l’immobilier, les politiciens vautours de la ville à vendre.
         Thierry Marignac 2019.
         Nikolaï, le Bolchevik amoureux

         Éditions Vagabonde.

10.3.17

Le temps des hommes brisés


         À une époque encore de jachère urbaine, dans le quartier parisien où s’est déroulée mon enfance, il y avait sur le chemin de l’école, un terrain vague plus ou moins utilisé par les éboueurs comme entrepôt de balais, bordé par une palissade de béton gris sale. Elle servait aux colleurs d’affiches, surtout de cinéma, pour les salles du quartier diffusant des films en 2e exclusivité. Ces affiches étaient rarement illustrées, mais elles étaient de couleurs vives et sautaient aux yeux, titres blancs sur fond rouge, dans mon souvenir. Les titres des séries B étaient pour moi un sujet d’émerveillement renouvelé toutes les semaines et quand une affiche traînait trop longtemps, qu’elle avait perdu toute saveur, ma journée était plus maussade : Creuse ta tombe, Django, et fais ta prière, Maciste contre la Reine de Sabba, La Sarabande des hyènes, L’Espion du St-Père, Mes Funérailles à Berlin, Croix de Fer — à cette lointaine époque, on n’avait pas besoin de Tarantino, qu’on aurait sorti sur un rail, enduit de goudron et de plumes.
         Un matin, c’était une affiche de concert qui ornait le béton, deux musiciens à l’air sarcastique —sans doute quelque chose d’expérimental à la Soft Machine. L’inscription s’étalant sur l’annonce hanta toute ma morne journée d’école gaulliste, et je ne l’ai jamais oubliée : Comme un rêve sans conséquences spéciales.
         À la lecture du mélodrame de Gérard Guégan, Hemingway, Hammett dernière[1], je l’ai retrouvée presque mot pour mot, placée dans la bouche d’Hemingway résumant sa vie en fin de parcours, entre l’attendrissement, l’ironie amère et une forme de sagesse zen — ce qui revient au même.
Dans les hagiographies qui ne manqueront pas de fleurir, à l’université ultra-élitiste des classes dominantes à venir, il conviendra de relever chez Guégan cette propension inédite à jumeler : Debord et Guevara, deux types de révolution perdue, Rimbaud et St-Just, surprenant de justesse poétique, et, cette fois, les duettistes du comportementalisme sanctifié, Hemingway et Hammett.
À l’heure des hommes brisés, entre chien et loup, ce qui vaut pour l’un et pour l’autre, nos saints patrons de la sécheresse et de la bravoure accusent des problèmes de héros. Ici, nous demanderons à nos lecteurs un petit effort linguistique :
« According to my definition of tragedy, the tragic pathos, is born when a perfectly average sensibility momentarily takes unto itself a privileged nobility  that keeps others at a distance, and not when a special type of sensibility vaunts its own special claims. It follows that he who dabbles in words can create tragedy but cannot participate in it. It is necessary, moreover, that the « privileged nobility » finds its basis strictly in a kind of physical courage. »
… écrivait Mishima dans Sun and Steel.
Ici, pour la distraction du lecteur, las des envolées historico-intellectuelles, nous ajoutons une image contemporaine!…

En d’autres termes, l’équilibrisme tenté par tant d’autres de leur temps (et Malraux, et Vaillant, et toute la kyrielle d’auteurs communistes) entre la pensée et l’action se ramène à ce que décrivait Drieu dans sa Deuxième Lettre aux surréalistes (1927) :
« Parce que vous rêvez de l’action, vous vous portez parmi ceux qui en vivent et qui la font vivre. Mais, à peine êtes-vous admis dans ce domaine que vous avez cru préférer au vôtre, que toute votre activité se présente comme la revendication de votre ancienne condition que vous essayez de rétablir au milieu de la nouvelle. Hommes d’action intellectuelle indirecte, vous n’avez eu de cesse de vous ranger parmi les hommes d’action sociale directe, mais une fois parmi eux, vous remontrez que le meilleur emploi que vous puissiez tenir, c’est d’y faire de l’action intellectuelle. »
Ici, on m’objectera — un peu trop facilement — qu’Hemingway ou Hammett, au contraire des intellectuels parisiens du surréalisme, ont commencé par l’action, qu’ils ont d’abord été cette « sensibilité parfaitement moyenne, prenant une noblesse qui tient les autres à distance, fondée sur le courage physique… ». Certes… Mais ensuite ?… Quand ils sont devenus ce type spécial de sensibilité qui vante ses revendications particulières ?… Celui qui « se livrant aux mots peut créer de la tragédie mais ne peut y participer ?… ». Et que, pour reprendre les termes de Drieu, au lieu de s’engager comme deuxième classe, comme n’importe qui, ils ont cherché à passer avec armes et bagages dans le domaine de l’action ?… Quel que soit le courage montré par Hemingway, « who took Paris with a few hundred men » selon les mots de Norman Mailer, ou de Hammett qui supporta la taule parce qu’il refusait de balancer ? Plus que les cadavres du placard qui forment l’intrigue de Guégan, chacun de ces deux auteurs ayant un lourd remords sur la conscience, Hemingway en Espagne Républicaine, Hammett dans ses années à la Pinkerton, flic antigrève des années 1920, c’est la déchéance du héros — s’abaissant à la parole publique sans renoncer à ses prérogatives — la véritable trame de Hemingway, Hammett, dernière. Dans quel sens a eu lieu cet aller-retour entre parole et action, quelle importance, à l’heure du bilan ?… Que le remords soit fondé concrètement, dans toutes les afféteries que leur confère à l’un et à l’autre le statut d’écrivain, luxe, ivrognerie chronique et conquêtes féminines, on n’en attendait pas moins. On remarquera, dans ce mélodrame d’hommes vieillissants, le personnage de Geena, jeune Noire proche de Malcolm X, qui sait parler aux Toubabs pour mener sa vengeance contre l’un des protagonistes. On remarquera que le mélodrame s'ouvre sur les états d'âme d'Hammett qui prétendait les avoir en horreur, et les fuyait comme la peste dans ses romans — Guégan est décidément un sacré farceur, en littérature.  On notera l'aridité d'Hammett, à laquelle fit écho celle de son thuriféraire Manchette, ultra-gauche de seconde zone qui ne retint du comportementalisme qu'une forme de préciosité démodée — par rapport à l'écrivain et l'acteur majeur du XXe siècle que fut Hemingway. On remarquera les remords des staliniens et de leurs compagnons de route, après le XXe Congrès. On remarquera —mention spéciale du jury — qu'Hemingway aimait bien Drieu, pour son absence de dogmatisme. On remarquera toute une époque en gestation — dont nous sommes à peine sortis — dans ce temps des hommes brisés, au crépuscule de ceux qui avaient été l’âme de L’ÈRE DU JAZZ ET DU GIN.
Un rêve sans conséquences spéciales, c’est ce que je vous souhaite à la lecture de Hemingway, Hammett, dernière.
TM, mars 2017.




[1] Gallimard, 230 pages, 18€, en librairie le 9 mars.

16.7.15

Des villes et des poètes III

DLR face à son œuvre, Frédéric Saenen, éditions Infolio.
Des atomes suspendus entre quelques nébuleuses
DES VILLES ET DES POÈTES (SUITE ET FIN) :
         Et quand on s’est promené, au moment de sa jeunesse, dans Paris, les mains nues, il vous reste entre les doigts une limaille subtile de grâce qui fait qu’on ne peut plus les serrer comme un poing barbare et qui fracasse. Cette unique Venise de cinq heures d’hiver sous la pluie. On fait encore là quelques tableaux et quelques robes. C’est pourquoi aussi c’est le point de la pire pourriture, de la pire sénilité, de la pire solitude, car leurrée par les derniers mouvements d’un art condamné, détournée par une nostalgie trop fine, ici fléchit et flanche la seule énergie que puisse nourrir cette époque : une énergie de destruction. (…)
         Drieu La Rochelle,  Le Jeune Européen,  (1927).

         Peut-on résumer Paris avec autant de précision, peut-on résumer l’errance du jeune Parisien dans cette ville aujourd’hui défigurée, avec autant de pertinence et de poésie simultanées ?… Peut-on être aussi Dada ?…
Debord, malgré ses évocations de sa jeunesse dans le Paris de l’après-guerre suivante, pourtant poignantes (Au bord de la rivière recommençait le soir, et l’importance d’un monde sans importance… Sur le Passage de quelques personnes à travers une assez courte unité de temps, GD), peut aller se rhabiller, desservi par son pesant hégelianisme de post-marxiste. La contradiction est trop aigüe entre cette hypersensibilité urbaine, et la « froideur » du matérialisme historique dont il se réclame — sécheresse dialectique et mallarméenne, cadrant mal avec les larmes difficilement ravalées du paradis perdu.
Tout Parisien ayant dissipé sa jeunesse dans des rues de nos jours méconnaissables, éternellement blessé par l’amour, disait Maïakovski, y reconnaîtra sa malédiction. Elles sont extraites du chapitre Le Sang et l’encre, que j’eus le plaisir de retrouver comme un fil rouge à travers l’excellent ouvrage critique (et Dieu sait que je déteste les critiques, race en principe mesquine et parasitaire) de Frédéric Saenen, Drieu La Rochelle face à son œuvre, aux éditions Infolio.
Qu’est-ce qu’un homme, une femme ?… Une mince note singulière (dans le meilleur des cas…), devenu(e), petit à petit, au fil du temps, une chambre d’échos cacophonique, peuplée de Voix chères qui se sont tues (Verlaine) ?… Jusqu’à ne plus savoir quelles sont les voix qui se mêlent à la sienne ?… Et consoler les voix qui pleurent dans ta voix… entonnait une goualeuse rive gauche d’autrefois dans une très belle chanson d’amour…
Et comment parler aujourd’hui, dans les plus abjectes complaisances de l’ère post-industrielle, d’un auteur mûri à vingt ans dans la chiourme militaire — chambre d’échos éternelle  du million de cadavres français de la Grande Guerre, marqué à jamais — comme aucun des petits pourfendeurs actuels du IIIe Reich, sans risque 70 ans après sa ruine finale, ne peut se le représenter ?…  Faisant preuve au contraire du conformisme contemporain le plus veule et le plus manichéen, le plus arriviste sous ses dehors transgressifs de tabous qui n’ont plus cours depuis Pompidou, celui qui prouve qu’ils auraient été Travail Famille Patrie comme tout le monde dans les années 1940 — sans parler des balances modernes, petits commissaires du peuple dont on se doute bien chez qui ils auraient émargé à l’époque ?… Parce que le plus clair, de tous temps, chez les révolutionnaires de salon — c’est le tiroir-caisse.
Où — pour parler comme Drieu aux surréalistes (Vous vous promettez aux supplices et à la mort avec cette facilité de la jeune recrue qui choqua toujours celui qui a vu le feu ? Troisième Lettre aux Surréalistes sur l’amitié et la solitude, 1927, in Sur les écrivains, Gallimard) — ces gauches confortables ont-ils éduqué leur courage rétrospectif et sans autres conséquences que de favoriser leur carrière à la faveur de la « nouvelle » idéologie dominante ?… À la fac ?… En passant deux nuits au violon, il y a quarante ans, pour avoir fait la quête pour Pol Pot,  à l’époque héros de la lutte anti-impérialiste version Cambodge ?… Ah, ils n’aiment pas beaucoup qu’on s’en souvienne, ni des camps de concentration maoïstes, auxquels ils ont tous adhéré, comme le rappelait l’ex-situationniste René Viénet, il y a peu — ils ont le génocide sélectif et la mémoire à éclipses. Leur devoir de mémoire idéologique présente de curieux trous.  En général, là où se profilent les prébendes de la bien-pensance. Je repose la question : qu’aurait-on pu attendre de cette servilité crasse dans les années 40 ?… Chez ces résistants de la 25e heure ?… Pas la moindre pudeur sur des évènements  d’une cruauté qu’ils n’ont jamais éprouvé ?…
C’est toute la déchéance de ce temps qui éclate un peu plus loin… écrivait encore Drieu.
Pierre Drieu La Rochelle photographié par Man Ray

Il faut sans doute un Belge, comme Frédéric Saenen,  pour considérer l’œuvre avant tout, comme il fallait les provinciaux venus de Normandie (Frébourg, Leroy, et même ce frimeur de Parisis, qui semble-t-il finalement, venait d’un bled paumé, lui aussi) des Éditions du Rocher, version 1990, pour remettre les hussards à la mode — les ploucs ont un regard neuf sur ce qu’on connait par cœur, qu’on intègre sans plus y penser, parce que c’est dans notre ADN ( Quadruppani, immigré rital de province, va encore me faire la morale sur mon arrogance de parigot — qu’est-ce que je vous voulez que je vous dise, il est loin d’être idiot, mais il n’a aucun humour dans ces cas-là, formaté gauche de la gauche, la déchéance des anarchos-situs en fin de parcours. Je crois toujours que c’est un humain normal, mais au final, lui aussi — je rêve — il milite. 
P.S. Il ne dira rien, vu que c'est l'été, il fait du trekking alternatif dans l'Himalaya, où il prêche la bonne parole grecque à des Australiens, paraît-il, eux aussi sûrement là grâce à Nouvelles Frontières, l'organisation altermondialiste bien connue).
C’est Drieu lui-même, dans l’inoubliable préface de Gilles, qui recommandait d’observer comment le livre était reçu à Carpentras, plutôt qu’à Paris.
Et il nous faut peut-être Liège pour ce rappel, peut-être Frédéric Saenen,  véritable critique, au sens noble du terme, un homme qui sait lire et même entre les lignes. Son ouvrage est fidèle à son titre, il oppose  ou peut-être qu’il se contente de poser, l’homme Drieu et son œuvre. Des encadrés, Drieu et Barrès, Drieu et le sport, etc, définissent les rapports de l’écrivain avec les thèmes évoqués.
En quasi filigrane, Saenen  expose aussi les suites de la Grande Guerre : la débauche des années 1920, opium, coucheries, inversion, gigolisme, et il a l’intelligence de comprendre qu’il s’agissait d’une seconde épreuve de réalité pour l’écrivain. La pierre angulaire que signifie le suicide de Jacques Rigaut, voire, sur un plan plus mineur, les errements des surréalistes réunis chez Irma la voyante pour dénoncer Mussolini, cette bouffonnerie tragique, au final, démontre — comme le savent tous ceux qui se sont frottés à la toxicomanie — que se mettre dans des conditions de guerre en temps de paix ne peut avoir que peu d’issues. Un choix entre la mort, le rejet de l’animal jouisseur onaniste au profit de l’homme si mystifié soit-il comme chez Drieu —, la complaisance malhonnête du bourgeois indemne qui enrichit ses collections sur le sang des maudits (Breton), et fonce à New York quand le temps se couvre. Ce que souligne Saenen, dans son extra-lucidité de véritable lecteur — ce que devrait être un critique, et qu’il n’est presque jamais. Ce rejet — nous vivons sur terre — sera sans doute entaché de tous les raidissements nécessaires pour s’arracher à la fange autodestructrice.  Et finira par rendre mythologiques aux yeux de Drieu une crapule comme Doriot, et Les ombres des soldats allemands portant la mitraillette des films américains (L’Ami du front, Le Figaro,  1940 }, les bêtes blondes de Nietsche dans Généalogie de la Morale.
Les écrivains ne sont pas faits pour la politique, car pour eux, les idées sont des éléments de fiction, et non des plans d’action, si concrets qu’ils se proclament. J’en ai eu un exemple parlant avec mon vieux copain Limonov : ses meilleurs succès ont été dans la constitution d’une contre-culture jusqu’alors inconnue dans l’ex-URSS. Sur le plan strictement politique, il s’est souvent fait manœuvrer, naïf, romanesque. Il vivait dans des circonstances presque aussi tragiques (la Russie de la Défaite, la Russie de Yeltsine) et tout aussi emmêlées. C’est un des grands mérites de l’ouvrage de Saenen, de nous faire ressentir, à quel point tout le monde se connaissait, communiquait, à quel point il était bien plus difficile de se déterminer qu’il ne semble à 70 ans de distance dans la réécriture de l’Histoire à des fins atlantistes. À quel point il est facile de se réclamer des Justes quand on ne risque rien, et qu’on n’a plus aucun lien avec cette époque maudite. Que l’Homme se taise, disait Rilke dans une lettre à Lou Andreas-Salomé. En tout cas, qu’il se taise, quand il n’a pas vu le feu. Malraux soutint jusqu’au bout l’indéfectible amitié qui le liait à Drieu, parrain de sa fille en 1944.
Plus tard, Malraux  soulignera cette divine pudeur de Drieu, en disant qu’il cachait sa fermeté, pour créer la légende littéraire du Drieu  mou et incertain. Cette pudeur à elle seule, confirmée par tout d’abord sa désillusion des nazis, puis par le suicide de l’écrivain, démontre la fermeté, insiste Malraux, cité par Saenen.
Saenen n’aborde l’homme que pour parler de l’œuvre où se trouve sa vérité, celle qui explique la collaboration et cette fin sans gloire, et c’est un grand souffle d’air frais, de prendre à rebours toutes les leçons atlantistes ressassées, pour se retrouver en franco-France face à sa grandeur déchue, et sa vérité d’alors — introuvable dans les présents manuels d’Histoire qui ânonnent le catéchisme socialo-néo-con (c’est la même chose, comme chacun sait) post festum — à chercher en littérature.
Et dire que dans ces temps de déchéance, c’est en Belgique, chez des Wallons tels que Saenen  ou Christopher Gérard,  que cette lucidité du destin français s’épanouit.
Quelle gratitude est la mienne vis-à-vis d’eux. Et pourtant, ils n’étaient pas là, en 1977, quand on gerbait tant sur les gauchistes en chemin vers le pouvoir qu’ils détiennent encore aujourd’hui, que sur les giscardiennes, puis miterrandiennes républiques du malheur.
TM, juillet 2015.