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15.2.22

"Menace russe", le point de vue d'un journaliste russo-américain honnête

 

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Yasha Levine, un des membres de la fraternité d’eXile (comme votre serviteur), se distingua en 2008, par ses reportages sur la guerre de l’information, lors de la guerre de Géorgie. De même, en 2014, il se risqua au Donbass — du « mauvais » côté. Il livre ci-dessous ses réflexions d’Américain immigré de l’URSS sur les rodomontades actuelles de l’Occident. Très instructives. Connaisseur de l’Ukraine depuis longtemps, votre humble serviteur n’aura qu’une objection : comme tant de commentateurs, il néglige le facteur principal de l’échiquier ukrainien — la pègre.

 

(Traduit de l’américain par Thierry Marignac)


Une histoire de l'internet depuis ses origines
 

 

NOTRE GUILLERET EMPIRE DOMESTIQUE

 

         Si vous me posez la question, je vous dirai que tous les gros titres fracassants sur l’invasion russe imminente sont à destination des pigeons du Parti Démocrate, ici, aux USA.

         Par Yasha Levine, le 15 février.

         Je n’ai rien écrit sur la frénésie guerrière venue de Washington parce que… en fait… je ne sais pas… Je ne peux pas m’empêcher de penser, « Putain, de quoi parle-t-on ? » Cette camelote n’en finit jamais et on n’y peut rien. Pourtant nous sommes censés sauter avec enthousiasme d’une panique impériale à l’autre. Fermement enserrés dans l’étau du cycle suivant, nous sommes censés faire confiance aux experts de Lockheed et du Atlantic Council et avaler l’histoire, quelle qu’elle soit, concoctée pour nous par le ministère des Affaires Étrangères.

         J’aimerais prendre des airs supérieurs et moraux, sur cette affaire. J’aimerais vraiment. Après tout les relations entre la Russie et les Etats-Unis ont une influence directe sur ma famille et moi. Mais je ne parviens qu’à être cynique. Et la seule chose que j’arrive à faire ces jours-ci ce sont des Twitter pour me moquer ne serait-ce que de quelques-uns des trous du cul vendus qui diffusent cette panique. Que puis-je faire d’autre sur tout ce théâtre et ces hyperboles ? Et véritablement… ce conflit exagéré hors de proportion présente toutes les caractéristiques de l'enfumage.

         On y trouve des opérations photo de grand-mères défendant le pays avec des flingues fournis par des nazis ukrainiens pur jus, avant d’être diffusés par nos médias officiels les plus révérés, ceux-là même qui brament constamment la menace croissante de l’extrême-droite américaine. C’est allé jusqu’au personnel de l’ Atlantic Council prédisant (faussement) le lieu et l’heure exacts de l’invasion russe, puis conseillant aux gens (suite à la non invasion russe) d’aller dîner dans un restaurant ukrainien de Lvov dont le thème est la collaboration nazie (où je me suis rendu personnellement en 2019). Et c’est allé jusqu’au point où les porte-paroles du ministère des Affaires Étrangères américain ont accusé des journalistes américains de premier plan d’être des agents du Kremlin — des traîtres —  parce qu’ils demandaient des preuves que l’invasion russe avait réellement lieu, sans se contenter de la parole du ministère.


Affiche du film "Le Pain"


 

         Ouais, c’est très distrayant — d’une façon sordide et effrayante. Et le pire, c’est que, d’ici quelques semaines, ce conflit spécifique sera complètement abandonné et qu’une nouvelle narration effrayante sera téléchargée pour notre consommation. Et, plus vrai que nature, il semble que le repli narratif ait déjà débuté…

         (Twitter)

         L’Amérique démontre son courage devant ce qu’elle conçoit comme un péril mongol croissant à l’Est, démontrant au reste de l’Europe orientale qu’elle est désireuse… de se casser avant qu’il ne se passe vraiment quelque chose. ( Allusion à l'évacuations des personnels diplomatiques, NDT).

         Alors je n’ai pas été capable de rassembler l’énergie d’écrire à ce sujet, bien que j’aie fait des articles sur l’Ukraine auparavant. Mais il y a des gens remarquables à suivre, cette fois. L’un d’entre eux est Leonid Razoguine, un Russe vivant en Lituanie. Et l’autre est Volodymir Ishchenko un sociologue ukrainien, vivant, je crois, en Allemagne. J’ai rencontré Volodymir lorsqu’il vivait encore à Kiev en 2018 pour parler du rôle joué par l’extrême-droite ukrainienne dans le renversement du pouvoir par le Maïdan et la persécution et le danger physique courus par les professeurs de gauche dans la nouvelle Ukraine « démocratique ». C’est un type intelligent et honnête.

         Leonid a donné une interview très instructive sur Radio War Nerd — examinant la politique de ligne dure ukrainienne qui a permis à la dernière panique d’invasion de s’installer. Volodymir a été interviewé et cité partout. J’ai une affection particulière  pour ses commentaires sur les identités et visions politiques diverses  des Ukrainiens, ainsi que pour son analyse de l’Ukraine comme un État client des Etats-Unis.

    


         Comme il l’a expliqué dans une récente interview à un journal danois :

     Volodymir Ishenchenko réfute ce qu’il considère comme quatre mythes de l’image de l’Ukraine en Occident. Tout d’abord, dit-il, le ministre des Affaires Étrangères danois Jeppe Kofod a tort d’appeler le front d’Ukraine de l’Est la frontière entre démocratie et dictature en Europe. En réalité les systèmes politico-économiques d’Ukraine, de Russie et de Biélorussie ont beaucoup de choses en commun.

         « Fondamentalement, on a le même système en Ukraine qu’en Russie et en Biélorussie. Il est plus faible, c’est tout » dit Ishchenko.

    

© Placid

         Deuxièmement, avance-t-il, il est assez paradoxal que l’Occident soit présentement en train de parler de la nécessité de défendre l’Ukraine comme État souverain alors que, depuis 2014, le pays est effectivement un État vassal des Etats-Unis à la souveraineté limitée.

         « L’Ukraine est aujourd’hui plus dépendante de l’Occident qu’elle ne l’était de la Russie dans la période 1991-2014. Je ne connais aucun autre pays d’Europe où un vice-président américain puisse appeler le président du pays et exiger qu’on limoge un procureur à remplacer par un autre, comme Joe Biden l’a fait en 2016, ou encore que les officiels et diplomates américains puissent décider qui peut ou ne peut pas être chef du gouvernement, voire que des ONG financées par l’Occident puissent faire pression sur le gouvernement ukrainien pour suivre des politiques que n’approuvent pas la majorité des électeurs. »

         Troisièmement, Ishchenko souligne que les commentateurs occidentaux, dans un style typiquement colonialiste, parlent de 40 millions d’Ukrainiens comme d’un groupe homogène qui croient tous la même chose — que l’Ukraine devrait rejoindre l’OTAN, quand il est question de ses relations avec celui-ci. Il remarque que lorsque l’OTAN a décidé lors d’un sommet à Bucharest en 2008 que l’Ukraine rejoindrait un jour l’alliance, cette décision n’était soutenue que par 20% des Ukrainiens. Et bien que le soutien à une appartenance à l’OTAN a augmenté significativement depuis — à la suite de l'annexion russe de la Crimée pour une bonne part — les Ukrainiens restent divisés sur cette question.

         «  Il n’existe aucune reconnaissance de la diversité politique en Ukraine. La Russie et l’Occident devraient laisser aux Ukrainiens le choix de décider quelle politique étrangère et de sécurité ils devraient suivre », dit Ishschenko .

         J’écoutais, il y a quelques semaines, un média d’opposition russe sur « l’invasion », et c’était comique — le type de l’émission ne comprenait pas ce qui se passait. Oui, il y avait des mouvements de troupes russes, et la Russie semblait jouer la négociation. Mais il semblait que la menace de guerre n’existait que dans l’esprit des journalistes américains et sur les pages du New York Times,  pas en Ukraine, ni en Russie. Même le président ukrainien réfutait la menace d’une invasion russe. En d’autres termes, il s’agissait d’une histoire essentiellement montée par les Américains. Et il n’avait pas tort.

         Alors, traitez-moi de complotiste si ça vous chante, mais je dirais que cette « menace » a une énorme composante de politique intérieure américaine.  Elle a été avancée avec tant d’ardeur par nos médias parce qu’elle fournit une distraction bienvenue de l’effondrement total de l’ordre du jour intérieur de Biden. La presse de gauche, qui a soutenu Biden pendant tout ce temps, est heureuse d’avoir une affaire « L’Amérique devant un diable étranger » sur laquelle se focaliser. Par conséquent, selon moi, 50% pour le moins des gros titres effrayants sur l’invasion russe, sont destinés aux gogos du Parti Démocrate aux Etats-Unis. Cette crise montée en épingle ukraino-russe est une diversion faite sur mesure pour eux, comme le « Russiagate ».

Yasha Levine.


Le reportage


28.8.20

La véritable désinformation occidentale et ses mensonges martelés




         La France ayant la regrettable habitude de singer les USA avec quelques décennies de retard tandis qu’elle est méprisée à Washington, nous avons nous aussi notre version du « complot russe ». On a vu tout récemment un ministre français se ridiculiser en énumérant des assassinats qui n’ont rien à voir les uns avec les autres et dont certains ne sont pas élucidés, pour les attribuer, c’est commode, au locataire — enraciné, certes — du Kremlin. Quel rapport entre Politovskaïa, journaliste politique honnête, et un Litvinenko, transfuge d’un service secret ?… Que Moscou avait à peine nié, puisque tous les services secrets du monde liquident les traîtres quand ils en ont l’occasion, DGSE, CIA, ou MI5 ne faisant pas exception. Ou encore un Berezovski, connu pour ses liens avec la pègre tchétchène, et ses hautes trahisons – il était alors proche du pouvoir — en faveur de celle-ci pendant les deux guerres, les trafics d’émeraudes et de pétrole dans lesquels il trempait étant un secret de polichinelle. Mais ici comme ailleurs on table sur l’ignorance et les préjugés entretenus du grand public. Les journalistes Yasha Levine et Mark Ames ont tenté chez eux de lever le voile sur l’histoire très sombre de l’ingérence américaine dans les affaires russes au cours des années 1990. Levine raconte ci-dessous ce qu’il en est résulté. Que les Français s’abstiennent de tout satisfecit. Le conformisme de l’édition en France n’a rien à envier au Grand Frère.
         (Traduit de l’américain par Thierry Marignac)



         ÉTATS-UNIS ET RUSSIE DANS LES ANNÉES 1990 : VOILÀ À QUOI RESSEMBLE VRAIMENT L’INGÉRENCE :
         Il est difficile d’imaginer un contrôle plus direct  sur le système politique d’un pays étranger — sauf si on l’occupe militairement.
         Yasha Levine, 27 août 2020.

         « Nous avons créé un atelier virtuel ouvert pour le pillage à un niveau national et pour la fuite des capitaux par centaines de milliards de dollars, et le viol des ressources naturelles et des industries sur une telle échelle, que je doute que ce soit survenu auparavant dans l’histoire de l’humanité »
         E.Wayne Merry, officiel de l’ambassade des Etats-Unis à Moscou dans les années 1990.

         Il y a environ un an et demi Mark Ames et moi avons rédigé une modeste proposition de livre sur une histoire de l’ingérence des États-Unis dans la vie politique russe.
         L’histoire que nous voulions raconter commençait au début de la Révolution Bolchevique, lorsque l’Amérique et ses Alliés occidentaux intervinrent dans la Guerre Civile russe aux côtés des Russes Blancs — envoyant environ 15 000 soldats sur le terrain, tuant et emprisonnant les soldats de l’Armée Rouge.
         Mais le cœur de notre récit se focalisait sur les années 1990, lorsque les États-Unis — et en particulier l’administration Clinton — intervenaient dans les affaires intérieures de la Russie à un degré de profondeur tel que le mot « ingérence » est insuffisant pour décrire le phénomène, au sens où l’on entend d’habitude le mot « ingérence ». Il s’agissait plutôt d’une relation coloniale entre une superpuissance conquérante et un État vassalisé par la défaite. Et c’était exactement ce qu’était la Russie à ce moment-là : un État colonisé.
         Jusqu’où allait la soumission de la Russie à l’Amérique ? Eh bien, que l’on considère ceci : grâce des transcriptions récemment « déclassifiées », nous savons qu’en 1999, Boris Eltsine appela Bill Clinton  pour lui dire que Vladimir Poutine serait l’homme de son choix pour lui succéder, des mois avant que quiconque en Russie n'en soit averti, et demanda son approbation.
         Le plus choquant dans ce dialogue, c’est que Clinton donne à Eltsine son accord tacite pour truquer l’élection et installer Vladimir Poutine au pouvoir. La Russie n’était-elle pas censée avoir fait sa transition démocratique, et celle-ci n’était-elle pas censée représenter le plus grand succès de Clinton en politique étrangère ? Comment Eltsine pouvait-il simplement adouber l’homme de son choix et le désigner comme « le prochain président russe en 2000 » ? Étant donné que Clinton avait permis à Eltsine de voler l’élection en 1996, il sait très bien comment et ça ne le gêne absolument pas.
         Le plus triste, c’est que l’aplatissement d’Eltsine devant Clinton pour lui dire qui il allait installer comme président, n’est même pas si choquant que ça, comparé à tout ce qui se passait à l’époque.
         Les gens ne se souviennent plus aujourd’hui que pendant toutes les années 1990, l’Amérique s’est ingérée dans la politique intérieure de la Russie de toutes les manières possibles : elle a participé au truquage des élections, déversé des fonds impossibles à tracer, a facilité l’aide internationale pour permettre à « nos hommes » de rester au pouvoir, financé les militants de l’opposition, blanchi d’horribles violations des Droits de l’Homme… L’Amérique a tout fait. Elle aussi participé à la structuration de l’appareil d’État et des marchés de capitaux.
         Il est difficile de concevoir un contrôle plus direct du système politique d’un pays étranger – à l’exception d’une occupation militaire.
         Comme Mark et moi l’écrivions :
         « Ce que les experts en politique étrangère semblent avoir oublié, c’est qu’à la suite de l’effondrement de l’URSS, l’État américain jouissait d’un pouvoir inégalé en Russie. Cet État nouvellement indépendant croulait sous la dette, mendiant des aides et des prêts pour pouvoir ne serait-ce que nourrir sa population, prêt à tout pour s’allier à l’Occident. Le pays n’avait pas été aussi vulnérable depuis la Révolution Bolchevique — tandis que les États-Unis, vainqueurs de la Guerre Froide, étaient à leur zénith. Ce fut pendant ce bref et monstrueux intervalle de l’Histoire — lorsque le rapport de forces entre Washington et Moscou était aussi extrême qu’entre un colonisateur et un colonisé — que l’Amérique fit pression avec tout son arsenal financier, politique et culturel pour contraindre la Russie à se « transformer » selon les diktats et les intérêts de Washington."

         Les vastes richesses du pays furent privatisées et concentrées dans les mains d’une poignée d’initiés bien placés. Des millions de gens furent précipités dans la misère et la prostitution. Des millions moururent prématurément. The Lancet estime que 4 millions de gens périrent dans la première moitié des années 1990 à la suite des réformes néo-libérales et hyper-capitalistes imposées  par Washington. Paul Klebnikov, le journaliste à scandales  du magazine Forbes assassiné à Moscou en 2005, compara le nombre des victimes à celui des famines organisées par Pol Pot et Staline. Et pourtant la complicité de l’Amérique dans ce crime a été effacée de l’Histoire.
         Il existe une autre conséquence de cette ingérence  que nos médias et notre personnel de politique étrangère préfèrent oublier : l’intervention américaine dans la démocratie russe naissante a permis de transformer une jeune république parlementaire avec une présidence faible pour en faire le système autoritaire de gouvernement centralisé qui existe aujourd’hui — un système que Vladimir Poutine a utilisé pour conserver le pouvoir depuis vingt ans. Nous y sommes : les Américains ne réalisent pas que Poutine est un « monstre » qu’ils ont eux-mêmes fabriqué.
         Nous nous en tiendrons là pour le moment. Mais la raison pour laquelle ce livre n’est pas en rayon, c’est que personne dans l’édition ne voulait toucher à un sujet aussi brûlant.
          Avant que nous ne nous mettions  à essayer de vendre le livre, notre agent était certain que ce serait un succès auprès des éditeurs et qu’on nous offrirait des monceaux de fric pour l’écrire. D’après lui, notre livre offrait une importante contribution historique, remède à l’hystérie américaine sur « l’ingérence russe » infectant notre vie politique depuis que Trump a gagné les élections. Il était certain que les éditeurs étaient prêts à envisager quelque chose de ce genre — notamment parce que la thèse du complot, de la collusion Trump-Russie que Robert Mueller était censé dévoiler commençait à s’effondrer.
         Mark et moi n’étions pas si sûrs que notre livre serait si bien reçu.
         Depuis la victoire de Trump notre culture a été submergée par la panique de l’élite à l’égard de la « Russie » et des « Russes ». Qui a maintenant pris des proportions de déchaînement xénophobe, et il est à présent tout à fait normal — et même respectable — de bombarder les lecteurs et spectateurs de toutes sortes de complots fantastiques et racistes qui profilent de ténébreux Russes infectant « notre »  société, rôdant derrière tout ce qui va mal en Amérique et dans le monde.
         Qui donc aurait pu souhaiter qu’on lui rappelle ce chapitre meurtrier et cynique de la politique étrangère américaine ? Se souvenir que leur gouvernement de centre-gauche — les Démocrates version Clinton, pas moins — avait aidé à plonger la Russie dans la ruine, l’assassinat et l’appauvrissement de millions, contrôlé la création d’une vaste oligarchie et d’un puissant État autoritaire ?
         Ce n’était pas un sujet populaire — au contraire, particulièrement impopulaire aujourd’hui où la Gauche Américaine Morale est censée lutter pour sa survie contre la Horde Mondialisée Russo-Mongole. Bon Dieu, les mêmes Démocrates à la Clinton qui ont détruit et pillé la Russie sont maintenant présentés comme le seul salut de l’Amérique — ressemblant de plus en plus à la Russie oligarchique néo-libérale et privatisée… leur créature.
         Mark et moi et moi avions raison. Aucun éditeur ne voulait y toucher.
         Le livre fut refusé par la plupart aussitôt. Un éditeur simula l’intérêt, manifestement pour nous avoir au téléphone et discuter de la collusion Trump-Russie. Nous l’entendîmes prendre une grande inspiration choquée lorsque nous lui répondîmes qu’il n’y avait certainement pas grand-chose derrière cette histoire. Je suis sûr qu’il est allé voir ses collègues et s’est moqué de nous d’être aussi crédules et de tomber dans le panneau de la propagande russe. « On ne publierait jamais un truc pareil ! Je suis sûr que ce voyou du KGB les paie pour dire ça ».
         Une entrevue avec un petit directeur de collection d’un grand éditeur de Manhattan qui nous abreuva de paroles  en nous confiant son admiration pour le livre et à quel point il était content d’avoir en main quelque chose d’aussi agressif et anti-establishment — fut ce que nous obtînmes de plus proche d’une offre. Il disparut dès que nous lui demandâmes quelque chose de concret.
         C’était une expérience instructive sur le conformisme absolu de l’industrie éditoriale américaine. Voilà le fameux marché ouvert des idées.
         Quoi qu’il en soit, Mark et moi n’avons probablement aucune chance à présent d’écrire ce livre. Mais nous y avions beaucoup travaillé et son enterrement m’a déprimé.
Un roman sur le même sujet

         Mark vivait en Russie pendant une bonne partie de cette période. Il a traversé personnellement de grands morceaux de cette histoire, et a des aperçus extraordinaires sur cette époque. Peu de gens peuvent en dire autant. En ce qui me concerne, j’étais à San Francisco avec ma famille faisant de mon mieux pour m’intégrer comme un « véritable Américain » à l’école, totalement oublieux de ce qui se passait dans la Mère Patrie. Ma famille avait quitté Leningrad en 1989, arrivant l’année suivante en Amérique. Fouiller dans cette histoire oubliée m’aide à remplir les blancs sur le monde post-soviet que nous avions laissé derrière nous.
         La réalité est que personne ne connaît cette histoire. Et elle n’est pas jolie. Elle montre l’Amérique telle qu’elle est, pas comme elle se voit :
         L’Amérique — à un moment où elle aurait pu faire à peu près ce qu’elle voulait en Russie — a choisi l’option la plus vile et la plus barbare. Elle a supervisé le meurtre de masse, le vol et le pillage à une échelle comparable aux temps de guerre. Et a refusé d’en prendre la responsabilité, personne dans les sphères du pouvoir n’a même reconnu que ça s’était passé comme ça. En réalité tout ce qu’a fait l’Amérique a été de blâmer la victime : ces Russes sont trop primitifs et trop asiatiques. Ils sont trop esclaves pour la démocratie. C’est dans leur ADN. Si tout est allé de travers, c’est de leur faute.
         Bref, jusqu’à ce que nous sachions quoi faire de toute cette matière, j’en publierai des extraits. Je commencerai sans doute par un extrait du premier chapitre du livre. Il s’agit de la façon dont l’Amérique s’est ingérée dans les premières élections démocratiques en Russie (1996), et a permis à Boris Eltsine de l’emporter.

         Yasha Levine (à suivre).

26.12.19

Ressort d'une destitution médiatisée

UKRAINE, TRUMP ET LE VÉRITABLE SCANDALE
LE JOURNALISTE AMÉRICAIN YASHA LEVINE DONNE CI-DESSOUS SON OPINION SUR LA DESTITUTION DU PRÉSIDENT AMÉRICAIN :
(Traduit de l’américain par TM)

         J’ai tenté de rester aussi loin que possible de ce spectacle de destitution alimenté par les barbouzes, mais il s’est révélé utile. Il a aidé à mettre en lumière quelque chose qui est pris pour parole d’Évangile par une grosse partie des cercles dominants politiques, militaires et relevant des Affaires Étrangères en Amérique, mais cela n’a jamais été exprimé aussi clairement, aussi publiquement et de façon si cohérente auparavant. Permettez-moi de prendre une posture officielle, très Washington et d’appeler ça « la Doctrine Ukrainienne ».
         Il s’agit de l’idée que l’Ukraine est une base avancée de la guerre menée par l’Amérique contre la Russie — une barrière stratégique militaire qui maintient la horde sauvage des Russes cloués sur place et les empêche de submerger le monde occidental. C’est pour ça qu’on entend si souvent l’antienne sur l’Ukraine comme partenaire « vital » et « stratégique » et pourquoi cela exige des envois d’armes constants. Si l’Amérique ne combat pas la Russie et ne tue pas de Russes en Ukraine, les tanks russes vont déferler sur le Donbass, dépasser Kiev vers la Pologne, puis l’Allemagne et la France… avant de s’embarquer et de naviguer jusqu’en Amérique. Avant que vous ne puissiez vous en rendre compte, Poutine sera au seuil de chez vous, à vous terroriser et vous piquer vos colis Amazon.
         C’est une idée ridicule fondée sur un mode de pensée parano Guerre Froide réchauffé. Nom d’un chien, la Russie n’a même pas pu empêcher l’Ukraine de se tourner vers l’UE en 2014, parlez d’un pouvoir expansionniste. Cet expansionnisme est mou du biceps pour le moins —et c’est dans un pays voisin qui s’est trouvé dans l’orbite de la Russie culturellement, linguistiquement et politiquement depuis des siècles.
         Mais cette « Doctrine Ukrainienne" est plus qu’une routinière inflation de la menace impérialiste. C’est fondamentalement l’admission par notre classe politique dominante que nous sommes en guerre avec la Russie. Non pas une guerre de « valeurs idéologiques » ou une guerre de propagande d’influence douce, ou une guerre de sanctions mais ce que les experts des laboratoires d’idées aiment appeler une guerre « chaude » : une guerre dans laquelle l’Amérique combat la Russie sur le sol ukrainien avec des corps d’Ukrainiens et des armes, un entraînement, un soutien américain.
         « Rappel : si nous n’avons pas d’Ukrainiens qui tuent des Ukrainiens en Ukraine de l’Est avec des armes américaines, les Russes envahiront d’abord l’Europe, puis l’Amérique, puis le monde. (21 décembre 2019) »


         L’argument selon lequel « nous devons combattre les Russes là-bas pour ne pas avoir à les combattre ici » a été répété sous diverses formes pendant toutes les audiences de la procédure de destitution et la couverture média non-stop qui les entoure. Les diplomates et les experts en politique étrangère appelés à témoigner l’ont déclaré comme un état de fait. Les Membres du Congrès en ont parlé comme si c’était une politique en œuvre. Il n’y a eu aucun débat, aucune remise en question par le Parti Démocrate, et les Républicains ne l’ont pas attaquée non plus. Pour autant que je sache  personne n’était en désaccord avec le point de départ selon lequel l’Amérique est en guerre avec la Russie. — et que l’Ukraine en est le champ de bataille, bien que cette guerre n’ait pas été déclarée par le Congrès ni qu’aucun président ne l’ai signée. Mais on ne déclare plus les guerres de nos jours, n’est-ce pas ?
         Si on lit les documents de la destitution, y compris les articles de la destitution elle-même, on constatera que l’idée selon laquelle nous sommes en guerre avec la Russie sous-tend une grosse partie de l’affaire contre Trump. En dehors des accusations de népotisme, de corruption et de tentatives d’influencer une élection, l’autre crime majeur de Trump est d’avoir « compromis la sécurité nationale américaine » en retardant un peu les presque 400 millions de dollars d’aide militaire à l’Ukraine, approuvés par le Congrès. L’argument est qu’il « restera une menace pour la sécurité nationale » s’il demeure président et doit être destitué. Cette ligne est exprimée plus clairement encore dans le rapport du Comité de la Chambre sur la destitution.


         Cette focalisation obsessionnelle sur la Russie, l’Ukraine et la « sécurité nationale » quoi que ce terme puisse signifier — a été utile en ce sens qu’elle a confirmé que d’autres journalistes, historiens et moi, qui ont étudié et fait des reportages sur l’Ukraine savions depuis longtemps.  Le soutien de l’Amérique à l’Ukraine  a peu de choses à voir avec la « démocratie » ou « l’état de droit » ou « la lutte contre la corruption » ou n’importe lequel des slogans usés jusqu’à la corde constamment brandis pour justifier des interventions impérialistes. Aujourd’hui, l’Amérique voit l’Ukraine comme un allié stratégique parce qu’elle s’en sert comme d’un bélier contre la Russie. Il s’agit de déstabilisation. (Bon, déstabilisation et crapuleuse façon de gagner de l’argent, mais cela va sans dire).
         L’Ukraine ne peut vaincre la Russie quel que soit le nombre de conseillers militaires américains entraînant les troupes ukrainiennes ou le nombre de millions gagnés par les bonnes gens de Raytheon Inc. à vendre leurs missiles Javelin. L’idée n’est pas que l’Ukraine gagne la guerre. L’idée est de faire saigner la Russie — économiquement et militairement. Et peu importe combien de gens meurent ou souffrent ou quelle proportion de l’Ukraine et de son économie est dévastée au cours du processus.
         Comme je l’ai déjà écrit auparavant, les dirigeants de la politique étrangère américaine — ses diplomates, espions et politiciens — ont vu l’Ukraine comme le champ de bataille clé dans leur combat contre l’Union Soviétique depuis la fin des années 1940. Pendant des décennies, l’Ukraine et sa diaspora ont été considérées comme des armes essentielles pour déstabiliser l’Union Soviétique. C’est la raison pour laquelle l’Amérique, le Canada, le Royaume-Uni et d’autres pays occidentaux ont ouvert leurs portes aux fascistes et collaborateurs ukrainiens après la Seconde Guerre mondiale. Leur idéologie féroce et leur volonté de mourir pour leur cause nationaliste perdue étaient vues comme des qualités importantes dans la lutte contre le communisme. Quelques-unes des premières opérations armées secrètes de la CIA contre l’Union Soviétique consistaient à parachuter des guérilleros collabos ukrainiens nazis derrière les lignes soviets pour des actions de sabotage et pour déchaîner la révolte des paysans ukrainiens.
         Et ça n’a pas beaucoup changé aujourd’hui.
         Ça fait tourner la tête. Le bataillon extrémiste Azov a récemment accueilli un important contingent occidental. C’est dingue. De quoi ça a l’air de voir un officier américain rire avec un type qui porte un insigne SS Wolsangel ? Nouvelle règle : Évitez les mecs à insignes SS !


         L’Amérique voit toujours l’Ukraine comme une arme contre la Russie. Et elle a toujours besoin des fascistes et ultranationalistes ukrainiens pour combattre et tuer. Où pourrait-on trouver de jeunes hommes prêts à se faire mutiler pour aller en découdre avec les Russes  (ce qui consiste principalement à braquer des mortiers contre d’autres Ukrainiens).
         Les intérêts des fascistes ukrainiens et de l’appareil de la politique étrangère américaine peuvent paraître alignés, mais cet alignement est contraire à la volonté du peuple.
         Il est important de se souvenir que la majorité des Ukrainiens souhaitent la paix. Le président actuel du pays — Voldymir Zelenski — a été élu cette année avec la plus grosse majorité de l’histoire ukrainienne : 73% des votes. Il a fait campagne sur une plate-forme de paix annonçant qu’il mettrait fin à la guerre en Ukraine de l’Est — une guerre qui a fait des milliers de victimes et de mutilés, déplacé plus d’un million de gens. J’ai vu des signes de cette destruction moi-même durant mon reportage sur ce conflit en 2014.
Un gamin de Lougansk me montra ces éclats "anti-personnel" des obus de mortier

         Les gens ont voté pour Zelenski en grand nombre principalement parce qu’ils souhaitaient voir une solution pacifique à la guerre civile qui a déchiré leur pays.  On s’en doute la plus grosse force du pays faisant barrage à la paix sont les mouvements fascistes et ultra-nationalistes.
         Mais on n’entendra rien de tout cela dans la frénésie politicienne qui entoure les audiences de destitution. Il n’y est question que de l’Amérique. En ce qui concerne les dirigeants de notre politique, l’Ukraine n’est qu’un avant-poste plein d’Ukrainiens prêts à mourir pour nous sauver des Russes. Voilà à quoi servent les amis et partenaires stratégiques !

         Yasha Levine