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26.1.26

Méthode paranoïaque critique

 


« Paranos et poètes » titrait feu le célèbre éditeur Raphaël Sorin couronnant ainsi un article consacré à l’anthologie d’auteurs américains « Jungles d’Amérique » (éditions Arbre à Came, 1993) réalisée par votre humble serviteur à New York au cours du brûlant été 1992 — émeutes et incendies dans le quartier proche du Bronx de Washington Heights où je perchais. Les poètes sont-ils forcément paranos ? Faut-il être parano pour être visionnaire ? Salvador Dali semblait le croire avec sa « méthode paranoïaque critique »… Dans les vers ci-dessous, un Essenine encore adolescent et un Limonov déjà du 3e âge, semblent le confirmer. Le pressentiment de la mort, affiché chez le premier, allusif chez le second — le vieillissement est une ruse accumulée — dans sa version Sam Peckinpah : Rapportez-moi la tête de Lamartine !

 

(Vers traduits du Russe par Thierry Marignac)

 


 

Au-delà des brumeux lointains, on ne peut voir,

Ce qu’il en sera de moi plus tard,

Ce qu’il y a… le bonheur ou bien souffle la mélancolie,

Voire le repos pour ma poitrine démunie.

 

Ou bien ces brouillards grisonnants

À nouveau m’assombriront,

Portant au cœur de douloureuses lésions

Et se consumer encore sans feu brûlant.

 

Mais dans les brumeux lointains à travers le couchant

Flambe l’aurore, je le vois —

C’est la mort pour la terre s’attristant,

C’est la mort, mais le repos pour moi.

Essenine.

Avenue Lénine, Ekaterinburg, un soir d'hiver.


 

Не видать за туманною далью,
Что там будет со мной впереди,
Что там… счастье, иль веет печалью,
Или отдых для бедной груди.

Или эти седые туманы
Снова будут печалить меня,
Наносить сердцу скорбные раны
И опять снова жечь без огня.

Но сквозь сумрак в туманной дали́
Загорается, вижу, заря;
Это смерть для печальной земли,
Это смерть, но покой для меня.

 

Есенин

 

‹1911—1912›


 

Réveillé

Je me suis réveillé. Levé.

Mais il est cinq heures…

Impossible de dormir

Et rien à rêver…

 

Quand la vie, je pouvais entamer…

Depuis le tout début, est-ce que vous vous représentez ?

Ce lit, aurais-je désiré ?

Et cette couverture coagulée ?

 

Et Vous l’aurore, vous aurai-je souhaitée ?

Et Vous, crêtes et éperons des cieux ?…

Je me dresse seul à soixante-six années…

Qu’est-ce que je vaux, au seuil…

Édouard Limonov (Le Vieux Pirate, 2010)

 

Проснулся

    Проснулся. Встал,
    А время пять…
    И невозможно спать
    И не о чем мечтать…

Когда бы жизнь я смог начать…
Представьте, с самого начала,
Я б эту захотел кровать?
И этот сгусток одеяла?

    Я захотел бы Вас, рассвет?
    И Вас небес хребты, отроги..?
    Стою один в шейсят шесть лет…
    Стою чего-то на пороге…

 

Э. Лимонов ( Старый Пират, 2010)

 

 

 

28.12.25

Les mille vies d'Essenine

 

 

    Les mille vies traversées en trente ans par le poète Essenine, déchiré par une sensibilité souvent féminine, prisonnier de sa note de tristesse cristalline, ivre de cocaïne…

    Les vers ci-dessous semblent indiquer un décor urbain, un trottoir mouillé aux reflets métalliques. La rouille évoquée de la campagne native, éclat d’une flamme moins vive, avant qu’un terrible désabusement — plus essentiel, plus viril — ne la suive. Quelques formes dans la nuit, la certitude qu’une telle intelligence ne rend pas heureux.

    Il y a aujourd’hui un siècle qu’Essenine est mort. Suicidé, assassiné? Le dossier est toujours secret…

        (Vers traduits du russe par Thierry Marignac)

 

Est-tu mon coin, mon coin !

Pluvieux et automnal étain.

Dans la flaque noire le tremblant réverbère

Reflète une tête sans lèvres, de verre.

 

Non, il vaut mieux ne pas regarder,

Pour ne pas soudain découvrir le pire.

Sur toute cette vapeur rouillée

Mes yeux vont se froncer et s’étrécir.

 

Un peu plus chaleureux et sans douleur

Regarde: entre les squelettes des maisons

Semblable au meunier, le clocher est porteur

Des sacs de cuivre des cloches et carillons.

 

Si tu as faim — tu seras repu.

Si malheureux — gai et content.

Juste ne regarde pas ouvertement,

Mon frère terrestre inconnu.

 

Ce que j’ai pensé — je l’ai fait,

Mais hélas ! tout est pareil à jamais !

Visiblement, le corps s’habituait trop

A ressentir frisson et froid jusqu’aux os.

 

Bon, et puis quoi ? Car les autres sont nombreux,

Je ne suis pas seul au monde à être en vie !

Le réverbère tantôt clignote et tantôt rit,

De sa tête sans lèvres, gazeux.

 

Seulement mon cœur sous de vieux vêtements

Me murmure, moi visitant le firmament :

« Mon ami, mon ami, ces clairvoyantes paupières

Ne refermeront que la mort dernière ».

Sergueï Essenine, 1921

 

* * *

 

Сторона ль ты моя, сторона!
Дождевое, осеннее олово.
В черной луже продрогший фонарь
Отражает безгубую голову.

Нет, уж лучше мне не смотреть,
Чтобы вдруг не увидеть хужего.
Я на всю эту ржавую мреть
Буду щурить глаза и суживать.

Так немного теплей и безбольней.
Посмотри: меж скелетов домов,
Словно мельник, несет колокольня
Медные мешки колоколов.

Если голоден ты — будешь сытым,
Коль несчастен — то весел и рад.
Только лишь не гляди открыто,
Мой земной неизвестный брат.

Как подумал я — так и сделал,
Но увы! Все одно и то ж!
Видно, слишком привыкло тело
Ощущать эту стужу и дрожь.

Ну, да что же! Ведь много прочих,
Не один я в миру живой!
А фонарь то мигнет, то захохочет
Безгубой своей головой.

Только сердце под ветхой одеждой
Шепчет мне, посетившему твердь:
«Друг мой, друг мой, прозревшие вежды
Закрывает одна лишь смерть».

 

1921 С.А. Есенин.


 

 

 

20.12.25

Essenine est mort, il y a déjà un siècle

 


…HONTE EN DIEU D’AVOIR CRU.

 

Ah ! Quel deuil ridicule !

 Les pertes risibles abondent en cette vie.

Que j’ai honte en Dieu d’avoir cru,

Qu’il m’est amer de n’y croire plus.

ESSENINE

            Le 28 décembre 1925, il y aura un siècle la semaine prochaine, le poète russe Sergueï Essenine mit fin à ses jours par pendaison, dans un hôtel de Pétersbourg, « L’International », anciennement appelé « L’hôtel d’Angleterre ».

            (Vers traduits du russe par Thierry Marignac)

 

YEUX INJECTÉS

            L’encre qui coule à flots sur le sang du poète Essenine lui fit défaut un soir fatal de Décembre 1925, et c’est ainsi qu’il se coupa les veines, dit la légende, pour écrire son dernier poème « Adieu, mon ami, adieu… dans cette vie la mort n’est pas nouvelle… ». Des fées policières veillaient pourtant sur le berceau de l’ange rural et viveur, monstre de  pureté amorale, naïf impénitent qui se fichait des compromissions. Essenine était protégé par Djerzinski, le sinistre créateur de la Tchéka, et par Trotski, figure non moins sinistre à l’époque, quoique assez malchanceux par la suite. Mais Essenine cueillait ses privilèges comme un dû, négligeant souvent de renvoyer l’ascenseur, toujours plus électrisé par un haut-voltage passionnel.  Cycles quotidiens de débauche et de rédemption , vertige où seul le paradis perdu d’une Russie rase campagne de bouleaux craignant Dieu scintillait encore comme une icône aux yeux injectés du poète . À ceux des tchékistes aux pupilles dilatées par la cocaïne, pire que ces déviations réactionnaires, l’absorption imperturbable en soi-même à travers troubles révolutionnaires, liaisons orageuses, ivrognerie tapageuse et passe-droits communistes, révélait l’hystérique.

 Le regard glaçant que conférait la drogue aux loups de la Guerre Civile promus théoriciens de la police d’état rendait les sentences expéditives. Ils étaient, pour paraphraser Boris Pilniak, « ivres d’une ivresse de précision incompréhensible » qui façonna l’univers KGB. Le rôle de la poudre blanche dans la conception d’une structure à la paranoïa aussi impeccable ne sera peut-être jamais entièrement mesuré.

Pour le poète Essenine, les prises étaient des coups de fouet sur un système nerveux au bord de l’épuisement.

           


 

VIVEUR

Le génie rural sorti du rang,  lumpen à la voix rauque passé pop-star et goûtant sans scrupules les plaisirs du showbiz, se faisait payer 3 roubles le vers de poésie pure, traînait les cabarets jusqu’à plus d’heure, reniflait la cocaïne importée de Java avec les dignitaires du régime, et carambolait la reine des danseuses : Isadora Duncan.

Danseuses, Degas.


 Jamais pourtant la vision du ciel  pesant comme une chape de glace ne le quitta, ni le besoin thermique de s’imbiber pour oublier les malheurs du peuple, le désespoir de sa mère, les amitiés interlopes et les liaisons faciles, la traîtrise des ruelles. Et qu’importaient alors les lendemains radieux, prometteurs de gueules de bois.

Mais la police avait pour instructions spéciales en ce qui le concernait  de : « L’interpeller pour l’emmener en cellule de dégrisement et de le relâcher sans donner de suites judiciaires ».



VÉRITÉ FUGITIVE

On retrouva cependant le poète pendu dans un hôtel de Petrograd bourré de tchékistes, le corps bleui d’hématomes, roué de coups, semblait-il. Essenine suscitait la méfiance, trop ambigu. Sa mort prit des allures d’exécution dans la terreur naissante.  À mots couverts, les langues allaient bon train. La vérité fugitive des décisions ultimes de l’artiste se perdait dans les errements des Bolcheviques.

            Les fées policières se penchèrent sur le cercueil d’Essenine, comme elles avaient veillé sur son bercail : « À qui, se demandait Trotski, était adressé le poème ‘Adieu, mon ami, adieu…’ ?». Et le chef de l’Armée Rouge de conclure, dans un élan lyrique (ces accès de sentimentalité devaient un peu plus tard lui coûter sa place) que cet ami était certainement une métaphore, animal étrange dans le vocabulaire léniniste. Et l’enquête était close, on avait trouvé un coupable.

            Quelque temps plus tôt, Essenine avait refusé l’argent proposé par Trotski pour une revue « littéraire ».

 

Lénine et moi!

PORTE-PLUME EN ACIER, N°23

Les fées policières rouvrirent le dossier bien plus tard dans les années 1990, après la chute finale des Bolcheviques. Expertises et contre-expertises se multiplièrent : si le MVD (ministère de l’Intérieur) russe concluait que le fameux poème avait été écrit avec du sang , le professeur Morokhov avançait qu’il s’agissait d’encre violette, doutant qu’on puisse obtenir assez de sang pour ce poème à partir de trois « écorchures ». De son côté, le colonel de la police de Fédération Russe, Khlystalov, assurait :

—Franchement, je ne vois pas comment on peut écrire un poème, les veines ouvertes… tandis qu’on écrit un vers, l’hémorragie continue.

Après post-expertise, les spécialistes des laboratoires médico-légaux établirent une version « définitive »  :

« Ces vers ont été écrits avec du sang non coagulé, en utilisant le porte-plume en acier n°23. Pour  produire de quoi faire ce poème, il suffisait de — deux gouttes ».

 

Le sang du poète

LES SIÈCLES DES SIÈCLES

La cruauté masochiste du geste —la lame qui entaille la peau — aurait dû garantir à jamais le cœur infracassable du poète. Mais, comme Drieu et Mishima suicidés, Fatty Arbuckle et Vladimir Vissotski  défoncés, Tupac Shakur assassiné, ce défi sans limites était voilé par l’ombre d’un doute. Le soupçon qui  pèse sur ces moments d’égarement insensé, tel est le legs empoisonné d’un siècle de mafias et de polices. Essenine était si empêtré avec les Bolcheviques qu’il versa son propre sang  pour rien, à l’instant même de l’urgence implacable de cracher ce qu’il avait à dire. Les communistes soutenaient l’art, comme la corde, selon les mots de Lénine à propos des socialistes, soutient le pendu.



        Tous les politiciens, de tous les pays du monde, sont les élèves du Guide du Prolétariat Mondial. 

    Les leçons du bolchevisme, et  pour toujours, figureront au programme des démocraties cybernétiques : compromettre et corrompre, avant d’oblitérer. 

    
Lorsque la censure lâchait les ciseaux pour le Colt ou la chiourme, elle s’était déjà prémunie contre le pouvoir radioactif des martyrs qu’elle expédiait dans l’au-delà : elle en avait fait des suspects pour l’éternité.

Lénine tout seul


La sève du bouleau transformée en jus de chique. L’oreille de Van Gogh jetée aux chiens. La mort de Céline racontée par Sarkozy.

Plus un seul  poète ne s’arrachera du ventre le nécessaire de la souffrance. Plus un seul poète pour les siècles des siècles : « Qu’il m’est amer de n’y croire plus… ».

Thierry Marignac, 2012.



         

     LES GOUTTES

         Gouttes nacrées, gouttes exquises,

         Si bienveillantes dans les rayons dorés,

         Si mélancoliques, gouttes d’un ciel chargé,

         Et l’automne est noir aux fenêtres grises.

 

         Humains si gais dans la vie de l’oubli,

         Comme dans les yeux des autres vous êtes grands,

         Par l’ombre de la chute piteusement obscurcis,

         Nul réconfort pour vous dans le monde des vivants.

 

         Gouttes automnales à quel point vous suscitez,

         De tristesse dans l’âme, de lourds sentiments,

         Et errez sur le verre, en glissant doucement,

         Comme si vous cherchiez une touche de gaieté.

 

         Humains malheureux, abattus par la vie,

         L’âme douloureuse, tout le siècle vous vivrez.

         Sans jamais oublier votre passé chéri,

         Que souvent à rebours vous convoquerez.

         Serguei Essenine, 1912.

 

         Капли жемчужные, капли прекрасные,
         Как хороши вы в лучах золотых,
         И как печальны вы, капли ненастные,
         Осенью черной на окнах сырых.

         Люди, веселые в жизни забвения,
         Как велики вы в глазах у других
         И как вы жалки во мраке падения,
         Нет утешенья вам в мире живых.

         Капли осенние, сколько наводите
         На душу грусти вы чувства тяжелого.
         Тихо скользите по стеклам и бродите,
         Точно как ищете что-то веселого.

         Люди несчастные, жизнью убитые,
         С болью в душе вы свой век доживаете.
         Милое прошлое, вам не забытое,
         Часто назад вы его призываете.

         Сергей Есенин, 1912.

 

26.9.25

La tristesse D'Essenine

 

 

(vers traduits par Thierry Marignac)

         En neige déverse le merisier,

         Sa verdure sur les fleurs et la rosée.

         Prêts aux envols, penchés,

         Les freux en bande vont marcher.

 

         Les herbes soyeuses la tête inclinant,

         La résine des pins, on sent.

         Oh vous, chênaies et champs,

         Je suis grisé de printemps.

        

         Réjouissent de secrètes nouvelles,

         Dans mon âme elles étincellent.

         Je pense à ma fiancée,

         Pour elle seulement, je veux chanter.

 

         En neige, déverse-toi merisier

         Chantez, oiseaux forestiers.

         Dans le champ, d’un vacillement précipité,

         En écume, des fleurs je vais arracher.

 Сыплет черемуха снегом,

Зелень в цвету и росе.

В поле, склоняясь к побегам,
Ходят грачи в
 полосе.

 

Никнут шелковые травы,
Пахнет смолистой сосной.
Ой
 вы, луга и дубравы, —
Я
 одурманен весной.

 

Радуют тайные вести,
Светятся в
 душу мою.
Думаю я
 о невесте,
Только о
 ней лишь пою.

 

Сыпь ты, черемуха, снегом,
Пойте вы, птахи, в
 лесу.
По
 полю зыбистым бегом
Пеной я
 цвет разнесу.

 


         Dans un trimestre… il se sera écoulé un siècle jour pour jour depuis la mort du poète Essenine, dans des conditions étranges. Suicide ou exécution, c’est toujours un mystère. Bien sûr les hypothèses foisonnent, les théories fourmillent, les idées abondent, presque autant que sur l’assassinat de Kennedy. Dans un cas comme dans l’autre, la curiosité est passée de mode, en partie tuée par la multiplicité des supputations — lassitude du consommateur.

         Ce qui devrait susciter non moins de conjectures, c’est le pressentiment constant dans toute l’œuvre du poète d’une fin prochaine, une énigme métaphysique difficile à résoudre par des moyens d’investigation anthropométriques. Et l’accablement prématuré d’un homme mort à trente ans devant les ravages du vieillissement « lorsque se flétrit, grisonne, l’or qui couronnait ma tête ». Ou bien l’ayant grillée par les deux bouts, sentait-il les limites d’un corps endommagé par de nombreux abus, d’un génie dépassé par sa démesure ? De nombreuses anecdotes illustrent sa fébrilité, ses départs précipités de ville en ville, sa crainte des menaces — certaines étaient réelles dans les balbutiements du bolchévisme policier. Essenine aimait aussi attirer les dangers sur sa tête blonde, improvisant dans des cabarets mal famés des vers caricaturant les louches consommateurs des bouges de la Guerre Civile, trafiquants, Nepmen, bandits… jusqu’à l’inévitable rixe. Le lyrisme d’ivrogne s’affutant sur le vertigineux tranchant de la cocaïne…

    


     

    Mais dès avant les excès et leur sillage de mélancolie, la note cristalline de tristesse à laquelle je ne cesse de revenir — elle est d’une pureté rarement égalée — est constante chez Essenine, jusque dans ce poème juvénile de printemps où le ravissement adolescent est teinté de la gravité secrète de l’ivresse, corbeaux prêts à l’envol et herbes courbées, verdure qui pleut comme les neiges d’hiver. La griserie est si brutale qu’elle est à peine tolérable, présage de ces extrêmes d’abattement qui deviendront sa marque de fabrique, lorsque le temps l’aura buriné. Le poète vacille dans l’odeur de résine en plein jour comme il vacillera plus tard au fond des ruelles de Moscou dans la nuit interlope… Certes, c’est le cliché en vigueur chez les poètes maudits, le sentiment d’une mort imminente les accable tant qu’ils n’ont de cesse de la hâter. Ou bien une vie démente les grille en trente ans comme une ampoule. Ces explications de manuel scolaire ne me satisfont pas toujours. Le thème du poète comme héros de lui-même, construisant à mesure le charme maladif qui lui soumettra les foules, est courant. On le retrouve chez Limonov, Ryjii, Tchoudakov, avec une spécificité russe plus acide, plus tragique. Or ce thème complique tout, rajoutant un fardeau supplémentaire, dans cette construction entre une part non négligeable de destruction, le travail du style qui broie avant de modeler. En relisant les premiers poèmes d’Essenine, je retrace le chemin d’une mélancolie originelle jusque dans les manifestations de joie.  La tristesse d’Essenine est-elle feinte, ou surjouée, certes, elle a parfois des airs de fonds de commerce si on veut l’envisager comme ça, brise-nous le cœur Sergueï, tu es le maître… Et Essenine était un professionnel dans tous les sens du terme, possédant à fond les accords déchirants qui lui vaudraient la dévotion du public jusque dans les camps pénitentiaires. Distinguer la douleur du cabotinage… Je pense qu’il ne le savait pas lui-même, exécutant d’instinct cette mélopée familière, pour laquelle il avait tant de talent. Sa mort pose un point final à la question : même si le bateleur avait ajouté quelques cabrioles grinçantes à son numéro dépressif, il était né pour perdre et la note cristalline de pure tristesse inaltérable résonne encore à nos oreilles. Essenine avait trouvé des sanglots pour un siècle.

         Cette tristesse impossible à dissiper

         Dans le rire sonore de la jeunesse

         Mon blanc tilleul s’est finalement fané

         De l’aube du rossignol, les échos disparaissent…

        

Этой грусти теперь не рассыпать

         Звонким смехом ранних лет

         Отцвела моя белая липа

         Отзвенел соловьиный рассвет

         T.M. 26/09/2025.