Affichage des articles dont le libellé est le Villon russe. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est le Villon russe. Afficher tous les articles

11.6.20

Confinement sans applaudissements

Rauque respiration du taulard dans son sommeil pesant
Rampent les punaises les couchettes ébranlant
Quand on a fait de la prison d’écrire des vers on s’abstient
De prose ou de mémoires on se fait l’écrivain

C’est une fête  ici l’hôpital, la pharmacie
Ici de l'homme le chien n’est pas le meilleur ami
Le banquet des Dieux, c’est presque la diète ici
Comme une neige de début d’été, les cheveux gris
Sergueï Tchoudakov, 19…

В тяжелом сне так хрипло узник дышит
Ползут клопы раскачивая нары
Кто был в тюрьме о ней стихов не пишет
А пишет прозу или мемуары


Как праздник здесь больница и аптека
Собака здесь не друг для человека
Здесь пиршество богов почти диета
И седина как снег в начале лета

Сергей Чудаков


9.6.20

Les incantations des Sphynx

Hugo Ball, La Chute dans le temps.
( Conception et dessin de Philippe Gerbaud)


(Vers traduits du russe par Thierry Marignac)
L’amour, l’ivrognerie, la recherche du succès
Tout cela tient dans une coquille de noix
Tout est si simple, si facile et si près
La vie est comme une fleur et la mort une bague à poison au doigt.
Sergueï Tchoudakov


Любовь и пьянство, поиски успеха
Все это сжато в скорлупу ореха
И все так просто, так легко и рядом
Жизнь как цветок и смерть как перстень с ядом
Сергей Чудаков




31.10.18

Pénitentiaire tête-à-tête avec soi-même

La transmission, mission s'il en fût, est semée d'embûches — a priori, personne n'en a rien à secouer. Contre toute attente, votre serviteur y connut quelques succès. Le poète homosexuel de Times Square Bruce Benderson, l'ex guitariste punk britannique Charles Higson, le plus punk des auteurs russes Vladimir Kozlov, les génies littéraires déjantés: Carl Watson, misanthrope de Chicago, et, plus récemment, Andreï Doronine, ex-camé de Norislk, la ville du nickel construite par les prisonniers du Goulag. Les délires nymphomanes de Kathy Acker  dans Algeria, le beau poème d'amour en prose de la lesbienne Sarah Schulman avec After Delores. La violence de Phillip Baker, gangster jamaïcain croisé à Brooklyn, dans Rasta Gang.  Par quel miracle suis-je parvenu à les traduire et faire publier à Paris — sujet sur lequel je me perds en conjectures. L'acharnement, sans doute. Avec le mallarméen Sergueï Tchoudakov, le Villon russe, l'histoire est un peu différente, c'est notre co-blogueuse Kira Sapguir qui me mit au parfum sur le poète maquereau de l'ère Kroutschev. mais j'apportai ma pierre à l'édifice en y faisant allusion devant mon vieil ami Danila Doubschine, féroce collectionneur, et érudit, qui n'en avait jamais entendu parler, assez vexé, du reste — Parisien, j'en savais plus que lui sur un poète de Moscou et non des moindres. Une semaine plus tard, Danila savait tout et m'emmenait dîner chez l'éditeur de Tchoudakov. Ensuite, il tourna un documentaire sur Tchoudakov, et tout ce qui restait dans l'ombre sur la biographie du poète maudit sur lequel on ne possédait qu'une photo vit le jour petit à petit, y compris sa mort mystérieuse. Je ne m'étais pas trop trompé, en le comparant à Lautréamont, sur lequel on possède à présent des informations sérieuses. Tchoudakov, chassé de chez lui par des bandits caucasiens dans les féroces années 1990, était mort de froid (fiche de police) dans une entrée d'immeuble. Récemment, de nouvelles photos du poète,visiblement prises par la police (ci-dessous), sont apparues. C'est notre co-blogueur Vincent Deyveaux qui nous les envoie. Le poème qui les accompagne est un témoignage de solitaire.
 (Traduit du russe par TM)        


J'oppose à l'univers
         Pas terminé, mon verre
         Sur le parquet de sapin
         Les rongeurs font leur chemin

         Je suis dans un château étranger
         Comme une sorte de Jeanne d'Arc
         Le système des rats dérangés
         À domicile un zooparc

         Il est convenable légalement
         Dans la vie quotidienne soviétique
         Les oreilles à l'appareil téléphonique
         Les coller, les clouer instamment

         J'y décèle un obstacle dans ma strophe
         Attendre les coups de fil, inutile
         Personne au bout du fil
         Ne demandera "Tchoudakov?"

         Et encore, à demi-couplet
         Démarche littéraire
         Sur l'épineux parquet
         Du Nouvel An, je suis destinataire

         À l'honneur de Boutyrka[1], je bois en rafales
         Sur la nappe, une tache s'étale
         Les frais du lavage s'ajoutant
         Aux dépenses pour le vin du Nouvel An

         De cette situation solitaire
         J'ai conçu une évasion
         En tout quatre vers
         De la neige du Nouvel An, la vision

         Une lime je ne prendrai pas
         Héros romanesque je ne suis pas
         Mon sobre compagnon d'ivresse, ce soir
         N'est que mon double dans le miroir

         Les lois du genre, hélas
         De banalités sont remplies
         Dors bien, Janna,
         Nous attendent les rêves de la nuit
         31 décembre 1972
         Sergueï Tchoudakov

Поставлю против света
недопитый стакан
на ёлочках паркета
гуляет таракан.
Я в замке иностранном
как будто Жанна д'Арк.
Система с тараканом
домашний зоопарк.
Положен по закону
простой советский быт
ушами к телефону
приклеен и прибит.
Я вижу в нём препону
не стану ждать звонков
никто по телефону
не скажет Чудаков.
Ещё на полкуплета
литературный ход
на ёлочках паркета
встречаю новый год.
Пью залпом за Бутырку
на скатерти пятно
прибавь расход на стирку
к расходам на вино.
Из этой одиночки
задумал я побег.
Всего четыре строчки
и новогодний снег.
Я не возьму напильник
я не герой из книг
мой трезвый собутыльник
лишь в зеркале двойник.
Увы законы жанра
банальности полны.
Спокойной ночи Жанна
нас ожидают сны.
Сергей Чудаков 
31 декабря 1972



[1] Prison de Moscou

19.7.18

Ombres d'outre-tombe (Tchoudakov prophétique)


(Traduit par TM)



Des ombres d’outre-tombe dans le feu gris de la T.V. tordait
Le héros du travail, les feux internes comme des larmes dans le cuivre il déversait
Et à nouveau les sifflements déments, d’eau bénite il arrosait
Mais vu la frigidité des sorcières, le Sabbat on annulait

L’orchestre des handicapés aveugles musiquait au crématoire
La télévision soviétique diffusait ses émissions
Oh, nous consumons si mal les briquets d’amadou de l’Histoire
Plus l’époque est minable, plus cher toujours nous la payons.
Sergueï Tchoudakov


А в сером огне TV загробные тени кривил
Ударник вставные огни как слезы ронял в медь
И вновь сумасшедшие свисти святую водою кропил
Но шабаш отменён по причине фригидности ведьм

Оркестр слепых калек музицирует в крематории
Советский TV ведёт свои передачи
О как мы скверно горим торфяные брикеты истории
Чем дешевле эпоха тем дороже всегда переплатишь


Сергей Чудаков

2.7.18

Paranos et poètes

Sergueï Tchoudakov, avant son exclusion de l'université, vers 1956.

En 1973, le poète-voyou Sergueï Tchoudakov organisa l’une de ses disparitions, ou fut-il bouclé pour un de ses séjours intermittents à l’asile de dingues ?
Il était très fier d’avoir réussi à persuader tout le monde qu’il était mort, et inspiré Brodski qui vivait déjà aux USA pour la nécrologie qui suit, d’un genre baroque, pour ne pas dire rococo.

(Notice de Brodski et poèmes de Tchoudakov, traduits par TM)
SUR LA MORT D’UN AMI
Je te laisserai dans l’anonymat — un nom, ça ne marcherait pas pour t’atteindre sous la pierre tombale — comme toujours dans ces cas-là : parce qu’il s’efface de la tombe, et parce que je suis au-dessus, et que cette pierre est hors de portée, extraordinairement trop loin pour que tu puisses distinguer ma voix — dans l’argot de la couche d’ozone au pays des têtes blanches où, au toucher et à l’oreille, tu t’es griffé ton pôle dans le cosmos détrempé des roitelets venimeux et des grues stridentes ; l’anonymat pour toi, fils de la veuve conductrice ou bien du Saint Esprit, ou bien des nuages de poussière des arrière-cours, pour toi l’auteur de la meilleure des odes à Pouchkine dans la dentelle aux jambes de Gontchareva, pour toi porteur de mots, menteur, avaleur de petites larmes, adorateur d’Ingres, des crépitements de tramway, asphodèle, serpent aux dents blanches dans des colonnades de feutre des bottes de gendarmes, cœur solitaire et corps d’innombrables lits — puisses-tu reposer dans un linceul d’Orenburg, dans notre terre de tempêtes, toi le passeur de fumée des cheminées du cru, toi connaisseur de la vie comme l’abeille dans une fleur chaude, et gelé à mort dans une porte cochère de la Troisième Rome. Peut-être s’agit-il du meilleur portail vers le Néant. Homme de pierre, tu dirais qu’on n’a besoin de rien de mieux, vers le fond de la rivière sombre dans ton manteau déteint, dont seuls les boutons te sauvaient de l’effondrement. Méticuleux, Charon cherche le drachme dans ta bouche, méticuleux quelqu’un souffle dans son fifre interminablement à la surface. Je t’envoie une courbette d’adieu anonyme de rives inconnues. Ce qui, pour toi, n’a aucune importance.
Iossif Brodski, Prix Nobel de poésie 1987.
(Ci-dessous, le procès de Brodski en 1964)



Dans son lourd sommeil, souffle rauque du taulard
Ébranlant le baraquement, grouillent les cafards
Qui est passé en taule, s’abstiendra d’écrire des vers
Il écrira de la prose ou ses mémoires sur l’ornière

Pharmacie, hôpital, ici c’est la fête
De l’homme, le chien n’est pas le meilleur ami
Ici le banquet des Dieux, c’est quasiment la diète
Et comme neige en début d’été, les cheveux gris.
Sergueï Tchoudakov

В тяжелом сне так хрипло узник дышит
Ползут клопы раскачивая нары
Кто был в тюрьме о ней стихов не пишет
А пишет прозу или мемуары

Как праздник здесь больница и аптека
Собака здесь не друг для человека
Здесь пиршество богов почти диета
И седина как снег в начале лета

Сергей Чудаков


Жизнь щекочущая скука 
В Камасутре я прочел 
расщепление бамбука 
насаждение на кол 

La vie est une ennuyeuse démangeaison
J’ai lu dans le Kamasoutra
Du bambou la fission
Qu’en épieu on planta

и других событий гамму 
я представил как умел 
поклонение лингаму 
море страсти кучи тел 

Et d’autres évènements, la gamme
Comme je pouvais, je me suis représenté
L’adoration du lingame[1]
La marée passionnelle des corps entassés

Но для нас такой излишек 
чересчур, наверняка 
двух стареющих мартышек 
в клетке для молодняка 

Mais pour nous, un tel excès
Est certainement trop important
Deux singes vieillissants
Dans la cage des cadets

Вот зачем в часы заката 
уходя в ночную тьму 
слово аупаришата 
не шепчу я никому

Voilà pourquoi au jour tombé
Dans la nocturne obscurité
Le mot Ouparishada
Je ne chuchote à qui que ce soit
Sergueï Tchoudakov.



[1] Symbole phallique divin des religions hindouistes.