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21.4.19

Caroline, planque la coke, vlà les cyberpandores !…

©Van Gogh, tous droits réservés
                  
Acte II
                          Une voix en coulisse :
         …Karim assieds-toi sur les tapis persans, personne ne demandera d’où ils viennent… Boris je t’ai déjà dit de planquer la kalach dans la gouttière !… J’en ai marre, faut que je pense à tout dans cette baraque !…
         (Entrée des cyber-pandores) :
                  Notre Héros :
         —Bonjour Commissaire, depuis le temps qu’on ne vous avait vu !… Trois mois environ… Vous nous manquiez… Vous avez une mine splendide !… Une tasse de thé, peut-être, non ?… Malheureusement, je n’ai rien de plus fort, depuis mon début de cirrhose, vous comprenez… Ah, c’est votre nouveau robot ?… Il cherche une conspiration ?… Nous n’en avons plus, on a été littéralement dévalisé à Noël… Non, mon ami Boris n’a pas empoisonné Skripal, du reste, ce jour-là il jouait au poker avec des amis… Il a beau être russe, il est de gauche, Monsieur le Commissaire, il allait voter Hillary Clinton quand son officier traitant l’a rappelé en Europe… C’est vous dire… Si j’ai un Gilet Jaune ?… Oh non, Monsieur le Commissaire, sachez que cet pièce de vêtement ne s’accorde en aucune manière avec ma conception de l’élégance masculine… Ça n’irait pas du tout avec mes cravates…
                  (Perquisition fiévreuse des cyber-pandores, soudain s’élève la voix électronique du nouveau robot) :
         —Chef !… J’ai trouvé un antisémite dans la bibliothèque !…
         (Le nouveau robot brandit l’édition Folio de Rêveuse Bourgeoisie)
                  Le Commissaire :
         Ton compte est bon, mon gaillard !… Et embarquez-moi tout ça, y compris la blonde qui renifle, là, dans la salle de bains !…
         (Notre héros et ses complices sortent avec les bracelets. Le nouveau robot a tous ses voyants au rouge. Rideau).
                          Acte III
         (Un bureau anonyme de la banlieue parisienne. Le nouveau robot imprime son rapport, qui sort au niveau de l’oreille) :


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1.9.18

Le Prince d'Aquitaine de Christopher Gérard

         UN REPAS CHAUD À L’ŒIL
         Et voilà, ça recommence !… Il pleut des coups durs, comme disait un ami mort depuis des lustres, empruntant le titre français d’un roman génial de Chester Himes au titre en V.O. bien meilleur par sa musicalité : The Real Cool Killers. Écoutez-moi ça nom d’un chien, si c’est pas un Nom de Dieu de titre !…
         Bref, en l’occurrence, le coup dur, c’est que mes amis romanciers — heureusement, j’en ai peu — se sont mis à écrire à tort et à travers, je suis en retard d’au moins deux chroniques, notamment le très beau Après Gerda, de mon plus vieux pote Pierre-François Moreau, qui a trouvé le moyen de renouveler la littérature sur le photographe Robert Cappa et ses amours tragiques. J’en reparlerai.  Je n’arrive plus à suivre, je ne sais pas ce qui leur arrive, ils se déchaînent. J’ai une bonne excuse : je faisais la promo de la traduction russe de mon roman Morphine Monojet, ces temps-ci, en Russie et au Kazakhstan.
         Mais enfin, l’actualité dicte mes petites chroniques, mes amis romanciers trépignent, après Le grand Écrivain  de J-F Merle, dont je vous entretenais il y a peu, me voilà donc bien obligé, après une odyssée russo-kazakhe, en dépit de la fatigue inhérente à mon grand âge, de vous parler du Prince d’Aquitaine, roman du très cher Christopher Gérard, paru avant-hier aux éditions Pierre-Guillaume de Roux. Si je coince la bulle, revenu d’Astana plus mort que vif, il ne m’invitera plus à dîner, et que ne ferais-je pour un repas chaud à l’œil !… Inutile de me faire la morale, je vous ai déjà dit que j’étais vendu — pas très cher, hélas. J’attends vos propositions. Devenu depuis peu l’écrivain français le plus célèbre du monde… au Kazakhstan, j’espère une augmentation substantielle de ma corruption.
TM au Kazakhstan


         LE PRINCE DANS LA GUEUSERIE DES TEMPS
         Contrairement aux chroniques fleurissant ici et là sur le roman de Christopher, du reste bien écrites, je ne vois dans celui-ci nulle vision européo-mytho du déclin de civilisation — la nôtre, deux fois millénaire — mais au contraire une entreprise diablement littéraire au sens strict, et pour être plus précis : fitzgeraldienne !
Danil Doubschine et TM à Moscou, août 2018, signature en librairie de la traduction russe de Morphine Monojet .

         C’est bien là l’ennui des propagandes : dans l’œuvre d’art  — car Christopher Gérard est avant tout un artiste — elles ne repèrent que leur objectif utilitariste. En ce sens, la droite, avec son culte du déclin, ne vaut pas mieux que la gauche, avec sa dérisoire critique sociale, dont tout le monde se tape. Partout des larves qui prêchent, disait Cioran. Mais l’art, et c’est  là sa grandeur et son sens profond, ne sert à rien, sinon qu’à évoquer et apaiser la mélancolie de l’homme au crépuscule, inexplicable. Lui assigner un but, c’est le dénaturer. Mœurs d’esclave, disait Vaneigem, or Christopher Gérard a le goût de l’indépendance au plus haut degré. Si un romancier réaliste a quelque qualité, on trouvera forcément dans ses livres une certaine dose de critique sociale et une vision du déclin. Depuis quand on vivrait dans un monde parfait ? Vous croyez la vie, c'est un conte de fées ?… Non mais sans blague… Ces tarés d'idéologues prennent leurs complexes pour la réalité.
         Dans ce qui restera, comme une œuvre marquante, sa version de La Fêlure[1], Christopher Gérard — par son évocation d’un  père essentiellement absent, occupé à la dilapidation des ressources et au saccage de la filiation — nous parle de tout autre chose : l’hébétude des fils que nous étions, devant la génération la plus narcissique du monde connu, sans vergogne et sans amour. Des brumes d’Ostende, où une grand-mère lui transmet, gamin naïf et affectueux, au soleil de Capri, dans des réceptions capiteuses dont le gamin narrateur s'émerveille en dépit des querelles qui éclatent au petit bonheur des égarements du père à la dérive, Dolce Vita — actrices, ambassadeurs, vieux dignitaires mussoliniens — jusqu’aux aux aubes glaciales de Bruxelles hivernale, où le père flambeur, débauché et sans scrupules, compromet sa famille, entouré des truands, mercenaires et demi-mondaines du Bruxelles de la grande époque, Christopher Gérard dessine en effet un destin et une révolte — celle des post 1968, effarés par l’égoïsme des pères et plus encore des frères aînés, ces vermines du gauchisme atlantiste devenu doxa universelle du post-capitalisme, sans précédent dans l’histoire de l’humanité, sinon en Union Soviétique, dont ils étaient les pourfendeurs — nous étions réfugiés politiques au pays du dandysme et de la politesse du désespoir. Cracher, seulement cracher, mais mettre tout le Niagara dans cette salivation,  disait notre cher Drieu[2] à propos de Céline. C’était notre mission, Christopher Gérard la remplit ici avec éclat et mélancolie. Son règlement de comptes avec le père n’en est pas un, juste un compte-rendu d’amour absent. Beaucoup plus difficile, et en ce sens, Le Prince d’Aquitaine, n’est pas une autobiographie comme nous y ont habitué les imbéciles couronnés, professionnels de l'exhibitionnisme, membres des jury Goncourt et assimilés, garants de la politcorrectitude, néo-doctrine de la classe dominante — en attendant les robots qui nous remplacent tous les jours, et n’ont pas de préjugés, n’ayant pas de chair. Non, Christopher Gérard  a écrit un roman, un drame de mots construit sur la tension entre ses personnages, illuminé par les fulgurances d’un style limpide — la pureté de la langue de Christopher !… —  dans lequel, quoiqu’ayant horreur des récits d’enfance, je me reconnais.
         Par une étrange et toutefois logique coïncidence, Christopher Gérard, a écrit son règlement de comptes avec le passé, peu de temps après le mien, Morphine Monojet, il nous fallait du temps. Celui d’admettre que nous avions été floués depuis l’origine.
         À lire sans délai.
         TM, septembre 2018




[1] Roman de Scott-Fitzgerald.
[2] Préface à Gilles.

5.8.18

Doronine: Le Retour du train fantôme

Avec Andreï Doronine, la surprise, élément capital d'une vie de chien, le suspense, ce jeu de

bascule entre inéluctable et inattendu, l'ellipse aux éclats répercutés de lumière noire, sont

présents constamment non seulement au cœur d'intrigues dont Alfred Jarry n'aurait pas renié

l'humour objectif, ni Ubu les coups de théâtre — ces éléments sont au cœur du style même.

Le ressort de la came a propulsé le Pétersbourgeois jusqu'à un des burlesques les plus tragiques de la

Littérature Déjantée. Combien de laborieux post-modernes et d'Absurdistes à complexes, pourraient

lui envier ce talent spontané !…

Ce petit chef-d'œuvre Zapoï est aujourd'hui couronné par une réédition 10/18.

11,70€, sur les librairies en ligne. Une super-came.


11.7.18

Le traducteur traduit

Avec un seul roman traduit en russe (Morphine Monojet), aux Éditions Chat de l'excellent Doronine, et une bonne vingtaine d'interviews et critiques (avec le temps) en Russie, on se fait un peu l'effet d'une vedette de télé-réalité: prestation symbolique, couverture de presse maximum. La dernière en date — pour les russophones — au lien suivant:/http://www.lgz.ru/article/-28-6651-11-07-2018/nebesnyy-razmer/
Une romancière de Pétersbourg, Maria Anoufrieva — récente lauréate du prix Nicolas Gogol pour son livre LE DOCTEUR X ET SES ENFANTS— croisée à Nijni-Novgorod, au printemps dernier pour le festival Gorki nous a fait l'honneur d'une interview pour le magazine Litératournaya Gazeta retraduite ci-dessous pour les lecteurs francophones:
Gorki avec et sans moustache
         

LE TRADUCTEUR TRADUIT
         PAR MARIA ANOUFRIEVA,
Thierry Marignac a réveillé ses fantômes…

         Le premier roman traduit en russe de l’auteur, journaliste et traducteur français Thierry Marignac a vu le jour à St-Pétersbourg aux éditions Le Chat, spécialisées dans la littérature non-conformiste. L’œuvre de Marignac est classée « choquante », mais lui-même ne le voit pas comme ça, il traduit souvent des classiques russes et des poètes du « siècle d’argent », et fait découvrir aux lecteurs français des auteurs russes contemporains. Dans le passé, on l’aurait qualifié « d’ami de l’Union Soviétique », mais il s’agit plutôt d’un ami de la littérature russe.

         —Thierry, vous êtes né à Paris, et avez vécu dans divers pays. Comment doit-on s’adresser à vous M’sieur, ou Monsieur ?
         Au fond, ça n’a pas d’importance, bien que… M’sieur en russe, offre une certaine dose d’ironie et simultanément de familiarité qui me plait bien.
         —Dans la version russe de votre biographie on vous qualifie de « dernier Parisien » de la littérature française, et vétéran de la prose non-conformiste en France, vous êtes d’accord avec ces définitions ?
         En réalité, je suis fier d’être le dernier des Mohicans, né dans une ville qui a disparu. Le Paris d’aujourd’hui est une mégapole monstrueuse et anonyme, comme toutes les capitales du monde, plus du tout la merveille connue dans mon enfance et ma jeunesse. Les « Parisiens » d’aujourd’hui sont rarement nés à Paris. En ce qui concerne le non-conformisme… Il est drôle de constater, que dès qu’on est ainsi défini, il soit très vraisemblable qu’on tombe dans le conformisme, en effet, le non-conformisme, c’est l’indéfinition !
         Comment a commencé votre attirance pour la culture russe, et comment avez-vous appris la langue ?
         —Une amie de Natalia Medvedeva qui m’obligeait à parler russe quoiqu’elle possède le français. En gros, tout de même par mon amitié avec Édouard Limonov et son cercle dans les années 1980 à Paris.

         Cela ne vous agace pas qu’en Russie à chaque mention de votre nom on ajoute : vieil ami d’Édouard Limonov, mariage blanc avec Natalia Medvedeva ?
         Il arrive que j’en ai marre de raconter à répétition cette histoire de mariage blanc pour que Natalia puisse rester en France, mais non, ça ne m’agace pas. Ces gens m’ont permis de découvrir la Russie.
         Vous êtes l’auteur de huit romans. Ils ont des thèmes variés, mais peut-être sont-ils tous issus d’une même conception ?
         L’un de mes éditeurs — le légendaire François Guérif — a dit un jour avec  un certain humour : Thierry a besoin du théâtre du monde. Il est vrai que l’intrigue de mes romans a souvent un caractère géopolitique. En dehors du dernier paru, traduit en russe dans une petite maison d’édition de St-Pétersbourg. Ce qui est le trait d’union de mes romans, c’est le style. Les lecteurs le reconnaissent quel que soit le thème. Ils m’en parlent souvent.
         —Votre premier roman Fasciste, sorti en 1988 et écrit à la première personne, vous a compliqué la vie en France. À quoi c’est du ?
         —Au fait que la politcorrectitude gouverne les milieux littéraires depuis déjà 40 ans chez nous : censure et absence d’humour. Ce qui aggravait mon cas : j’ai refusé de me justifier. Pour nous, génération punk, se justifier était honteux. Beaucoup ont reçu mon roman » — journal d'un activiste écrit à la première personne — comme une sorte de manifeste. La suite de l’Histoire a confirmé mes intuitions. Les idées d’extrême-droite ont continué à se développer. Mais je n’appartiens toujours à aucun parti.


         Vous traduisez en français des prosateurs et des poètes russes, quels livres sont déjà parus et qui vous semble « remarquable » ?
         —Remarquables ?… Les traductions des poètes Essenine, Sergueï Tchoudakov (voilà le sombre génie poétique russe de la deuxième moitié du XXe siècle) et Medvedeva dont je n’ai découvert la poésie, son véritable talent, il n'y a que quinze ans seulement, après sa mort. Mon recueil de leurs poésies est sorti sous le titre Des Chansons pour les sirènes, livre bilingue. Et les vers de Bakhytjan Kanapianov poète kazakh. J’ai été frappé par l’aspect oriental de sa poésie, pour moi tout à fait nouveau. La poésie me permet de vivre dans une autre dimension : céleste. Je suis attiré par la traduction de poésie parce que, quoique n’écrivant pas de vers, j'essaie d'avoir une prose poétique. C’est peut-être le plus important. J’observe le monde de divers points de vue et lieux géographiques et compose mon drame comme un peintre dessine un paysage, inspiré par ce qu’il a vu.

         —Choisir les traductions, c’est un choix du cœur, intuitif, ou bien la conjoncture joue un rôle, il faut vendre sa traduction à un éditeur ?
         —L’un et l’autre. Il faut que le romancier bohème affamé trouve à se nourrir ! Bien que j’aie eu de la chance, et que j’aie assez souvent traduit « mes » auteurs — ceux que j’avais déniché, réussissant à convaincre un éditeur de les publier.
         La traduction de prose et de poésie apporte quelque chose à votre bagage d’auteur ?
         —Impossible d’avoir une réponse univoque à cette question. Bien sûr, la traduction élargit la vision du monde, qui est en elle-même, de mon point de vue, extrêmement importante pour un romancier. De même, la traduction élargit la sensation qu’on a de son propre langage. Enfin, la nécessité de s’adapter à un style étranger élargit les capacités créatives d’un auteur. D’autre part, je suis un Parisien à l’ancienne mode avec ses représentations de la vie et de la création, et c’est définitif. Le léopard meurt avec ses taches. Mes livres n’ont jamais imité mes traductions. Malheureusement, du reste, l’imitation des Américains c’est, hélas, la recette du succès chez nous. Mais ça me dégoute, quoique j’ai beaucoup traduit de l’anglais.
         De qui êtes vous proche par le style chez les auteurs français ?
         Franchement ? De mes amis, mais on ne les connaît pas en Russie, ils ne sont pas traduits, des auteurs « cultes » comme moi. Prestigieux, mais qui vendent relativement peu : Pierric Guittaut, auteur de polars littéraires publié chez Gallimard, Christopher Gérard, éblouissant styliste belge au français d’une étonnante pureté dont sont incapables les auteurs français bon marché à la mode, Gérard Guégan, vieille légende de l’édition et des cercles de l’ultra-gauche historique. On n’est pas amis par hasard. Parmi les auteurs célèbres, le plus remarquable est, à mes yeux, Patrick Modiano. Voilà un romancier véritable — et non pas un narcisse post-moderne.
         Et qui distingueriez-vous parmi les auteurs russes ?
         —Mes amis, encore une fois : Édouard Limonov, Andreï Doronine, Vladimir Kozlov. Je n’aime pas les post-modernes, en ce sens, je suis un vieux réac. Et, encore une fois, nous ne sommes pas amis par hasard.

         Selon vous, est-il vrai que pour le public euro-américain la littérature russe a pris fin avec Dostoïevski et Tolstoï, il ne connaît pas les auteurs russes contemporains, et refuse de les connaître ?
         —S’il ne souhaite pas les connaître, il faut le forcer.
         Dans une interview vous avez comparé la traduction littéraire à un stupéfiant. Votre drogue en traduction de prose est-elle toujours non-conformiste ?
         —Non, elle est parfois classique, j’ai traduit (pour les éditions Omnibus) La Confession de Stavroguine de Dostoïevski.

         Qui a traduit votre roman Morphine Monojet en russe ?
         —C’est la grande Kira Sapguir, la veuve du célèbre poète Henri Sapguir qui l’a traduit. Il entre dans ce livre une proportion certaine d’un argot parisien vieux de quarante ans, qui appartient au récit, mais qui complique la traduction. Les traducteurs habituels ne pouvaient traduire ce texte, cette langue leur était étrangère. Kira, qui connaît bien le français est une vieille amie et connaît très bien mes romans, mon style. Elle a réussi sa traduction, ce dont je lui suis très reconnaissant. C’est Stepan Gavrilov, un jeune auteur russe plein de promesses, qui s’est chargé de la correction.

         L’action de Morphine Monojet  (Éditions du Rocher, 2016) se déroule à Paris à la fin des années 1970. Trois amis — vous les appelez des Mousquetaires — traînent dans les repaires de la drogue à la recherche de la dose suivante, se retrouvent en galère et finissent même par rendre à une fille rencontrée par hasard des objets précieux qu’ils lui ont dérobé. Vous représentez l’envers de la vie d’une façon si pittoresque, qu’on n’a plus envie de s’arrêter de lire. Votre personnage principal Fernand est une sorte de d’Artagnan contemporain. Quasiment un sujet classique à partir d’un sujet marginal. Pourquoi est-ce celui-là qu’on a choisi pour la traduction russe ?
         —C’est un livre assez concis — pour l’instant mon dernier et qui a pour moi une grande importance. Tout d’abord, c’est ce roman-là qu’on attendait de moi il y a 30 ans. Tout le monde, Limonov y compris. Évidemment, on attend d’un artiste débutant quelque chose qui sorte de son expérience directe. Mais j’en avais décidé autrement pour toute une série de raisons : écrire des semi-confessions Je reviens de l’enfer était extrêmement à la mode à cette époque-là. Et ce passé était trop proche de moi, les blessures étaient encore douloureuses, on était proche des larmes. Je n’aurais pu parler de tout ça sans pathos, composer une véritable fiction. La vie ne m’avait pas encore appris le secret : comment transmettre les bas-fonds par l’ironie, l’humour, le théâtre de l’absurde. Peut-être que j’étais mû par un désir secret de décevoir le lecteur potentiel. J’étais encore journaliste et désirais écrire des romans. Puisque comme disait William Burroughs "Le drogué a vu les os dénudés de la vie", d’une certaine manière comme un soldat, j’ai décidé de m’emparer d’un thème plus ou moins guerrier : Fasciste qui fut une surprise pour tout le monde.
         25 ans après, en 2013, lorsque l’une de mes plus anciennes amies est morte des suites de l’usage des drogues, j’ai plongé dans un enfer personnel, je suis tombé malade, j'ai été mêlé à des rixes, et ensuite je me suis mis à écrire Morphine Monojet pour évoquer l’image du Paris de ma jeunesse, réveiller les fantômes, me réconcilier avec le passé. C’est ainsi qu’est né ce roman-poursuite quarante ans plus tard. L’action s’y déroule dans un monde complètement différent, dans une ville qui n’existe plus,  dans une autre époque historique — la dernière décennie de la Guerre Froide et son fardeau subconscient. Le roman qu’on n’attendait plus de moi depuis longtemps.

         Maria Anoufrieva