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29.1.21

Fraenkel, Un éclair dans la nuit de Gérard Guégan

 

Tout ce que vous n'auriez jamais pu lire sur Dada!!!










    IL N'EN LOUPE PAS UNE, C'EST GÉRARD GUÉGAN 

    En lisant Nikolaï, le Bolchévique amoureux, par un bel après-midi du printemps 2018, à l’époque où on ne les passait pas encore sous clé — paradis perdu — après le si délicat et si réussi, Tout a une fin Drieu…, le si surprenant et efficace Hammett, Hemingway, dernière…, je me demandai brusquement pour quelle raison au juste gâcher une occasion si favorable d’entrer dans les bonnes grâces des belles passantes que le soleil rend parfois bienveillantes ne me laissait aucun regret… lorsque soudain — révélation !… Je retrouvais chez le vieux lion ce ton bourru qui m’avait plu dans ses romans de jeunesse, lus dans l’adolescence, où l’utopie déversée à pleins seaux dans ces années-là était tempérée chez lui par un sens du réel tout à fait salutaire, sans toutefois perdre sa ligne de vaisseau de course à l’horizon… Ce paradoxe établissait la singularité de l’auteur… que j’imagine composite de son amour de la littérature, fugitive caravelle, et de ses origines populaires marseillaises, où, pour paraphraser Cravan, on est moins loin des accidents de chemin de fer !
     Comme le vieux lion ne cesse d’écrire, je trouvais dans ce ton si rare à notre époque… un nouveau point de comparaison avec une de mes idoles : Norman Mailer, dont Richard Stratton , un intime du grand écrivain américain, me dit un jour : He’s writing himself to death !… 
    Dieu — s’Il existe… sur ce point, les opinions divergent — sait que j’ai des reproches à lui faire, à Gérard !… Il est l’artisan du mythe tarte à la crème de l’infâme Bukowski —cette exécrable traduction de Céline exécrablement retraduite qui fascine le vulgaire — et il a publié les mémoires soixante-huitardes de J-F Bizot, le patron de presse hippie dans ses turpitudes, je vous demande un peu !… 
    À sa décharge, concernant cette époque (l975-80), on ne trouve guère qu'un numéro de la revue Subjectif que Gérard animait avec ses complices, consacré à la bière (L'indulgence du jury lui est donc quasiment acquise…), et son roman, Technicolor… Sa première édition des poudreuses mondanités de Pacadis, émouvant personnage, admettons. De surcroît, puisqu'il est question de circonstances atténuantes, la Défense souligne ici que personne ne parle plus de cette première édition du journal de l'épave chic, exempte de toute préface de snobinards du show-biz, contrairement aux suivantes.
    Mais ce Bukowski est la Bible de plusieurs générations d'imbéciles ! Au coude à coude (je ne le cite que pour la jurisprudence, Votre Honneur, Gérard n'y est pour rien) avec les roulements de tambour psycho-dramatiques du pachyderme Ellroy!
    Messieurs les jurés…
    Jusqu’à présent, Guégan ne s’offusque pas de mes réquisitoires contre son lourd casier judiciaire, toujours accueillis avec un humour désarmant. 
    
    « Mais laissons-là Mr Nietzsche », comme disait celui-ci. 
    Passons à l’essentiel, le dernier livre de Gérard, à paraître aux éditions de l'Olivier demain 4 février, grand souffle d'air libre à une période d'étouffement programmé. 

 L’ÂGE DU JAZZ ET DU GIN 
    Depuis si longtemps que Gérard est fasciné par cette ère — « Soirs de Paris, ivres du gin… » écrivait Apollinaire — son Fraenkel tombait sous le sens !… était-ce dans La Rage au cœur, ou Un Silence de mort — je prends un risque terrible… — qu’il évoquait pêle-mêle Zelda Fitzgerald et Malraux, Anaïs Nin, Duke Ellington et Crevel, Paris-la-fête et le champagne en Bugatti sur les routes d’Espagne, dans un bref élan lyrique tout à fait percutant… 
    Diable d’auteur, il s’est attaché à mettre en pièces la théorie élaborée au prix d’une réflexion musclée me causant des courbatures aux neurones. En effet, de Fontenoy le toxico de la LVF — il faudra tout de même que Guégan m’explique comment on attaque Moscou envapé dans les touffeurs d'opium, plus propice aux insolites sommeils qu’à la guerre totale, parole de camé… à moins que le collabo ne se soit converti à la Pervitine nazie ! — à Boukharine, le pusillanime traître à Trotski jouet des femmes qui l’entourent, en passant par Drieu dans sa débâcle finale, Hammett-Hemingway au stade de l'épuisement, je le voyais dans une tentative sans merci d’odyssée de la faiblesse. Éminemment littéraire! 


    Las ! Gérard Guégan ruine ma fabuleuse trouvaille mentale avec Théodore Fraenkel, un homme dont la force, non pas tranquille mais cachée pour l’essentiel, se nourrit de silence et d’ironie. Foin des bravaches, Fraenkel traversera quatre guerres où il prendra une part active, l’aventure d’agit-prop’ intellectuelle et esthétique Dada fondatrice de l’art moderne, sans jamais chercher, contrairement à tant d’autres, les rentes de la gloire. À en croire Gérard — que j’ai tout de même connu plus sérieux — c’est parce que ce Fraenkel qui n’a pas froid aux yeux est un farceur ! 
    L’extrême jeunesse des protagonistes (Breton, Aragon, Soupault, Fraenkel…) à l’époque explique sans doute pourquoi à l’exception de l’un d’entre eux, autre condisciple du lycée Chaptal converti au pacifisme social-dème, ils acceptent d’être expédiés à la boucherie de 1914 sans trop regimber… Bientôt, comme un couperet, tombe le splendide et tranchant : J’objecte à être tué en temps de guerre de Jacques Vaché, que l’on découvre cependant redoutable combattant dans le livre très fouillé de Gérard Guégan, blessé en Champagne par les éclats de sa propre grenade, mais fier d’avoir tué son boche !… Et qui a présenté ce féroce dandy à Breton qui l’immortalisera dans une prose moins ampoulée que d’habitude ?… Fraenkel !… Sans lui, ce passage rapide sous le ciel de la guerre du prince des mythomanes — selon le beau titre dont s’affuble avec désinvolture Vaché sur son lit d’hôpital — serait resté anonyme… Il nous aurait manqué l’Umour ! 



    Pour cette seule raison, maintenant que Gérard a dévoilé le pot aux roses et que la vérité éclate sur la place publique, ce Fraenkel si attaché à disparaître mériterait que par un canular posthume, on élève un monument à sa mémoire !… 
    Celui-ci, taillé dans un basalte opalescent importé d’une galaxie voisine, n’apparaitrait qu’à certaines aubes indécises, entouré tour à tour, selon un principe d’excentricité absolue, des silhouettes holographiques mais toutes en courbes, de Mirotshka en uniforme du NKVD, Annie la Rousse dans son halo de brouillard nantais, Bianca la comédienne en costume de scène… Je déclare la souscription et l’appel d’offres ouverts !… 
    Quel mécène saisira l’urgence de l’entreprise ?… Quel artiste digne de ce nom — s’il en existe encore, autre sujet à controverses — relèvera le défi ? 


    Les véritables critiques, plus besogneux que moi, vous dissèqueront le livre de Guégan — tâcherons !… Rarement a-t-on lu un portrait si complexe et si simple, un cavaleur pourtant si romantique, attaché et tendre avec ses femmes d’exception, un ami si fidèle et si persifleur, un blagueur si sérieux au cours des combats, de la Grande Guerre à la guerre d’Algérie, en passant par L'Espagne Républicaine, la France Libre et l’escadrille Normandie Niémen. Jamais du côté du manche, notre discret Fraenkel. 
     Je ne relèverai que quelques traits essentiels : médecin, Fraenkel soutiendra indéfectiblement et sans leur réclamer d’honoraires ses amis poètes et peintres d’avant-garde en un combat douteux contre les stupéfiants, notamment Jacques Rigaut, ArtaudÇa n’est pas souvent, dites ! 
    Grâce à une approche décontractée et documentaire, intime, des grandes ombres sacrées du dadaïsme et de ses suites, Guégan nous plonge dans leurs intrigues et si le pompeux Breton ne nous surprend guère, il parvient, d’une main légère, à nous rendre Aragon presque sympathique !… Prouesse !… 
     Guégan nous révèle que Vaché la comète avait écrit un conte à la gloire de Fraenkel… Bigre, on a l’eau à la bouche… Qui pourrait me prêter le numéro 2 de La Révolution Surréaliste
Philippe Soupault peint par Robert Delaunay


    J’ai d’autres objections, nonobstant! Contrairement à Gérard, je préfère Soupault que je considère sous-estimé, à Leiris, assommant avec ses postures de grande personne et son ethnopsychanalyse… 
    Soupault expédia (tandis que Drieu et autres en firent des tonnes sur ce sujet) sa rupture avec le surréalisme d’une phrase lapidaire : Fatigué des réunions chez Irma la voyante, je partis dans de longs voyages pour voir le monde
    Soupault, gentleman d’extrême-gauche, voulait casser la gueule à Georges Bernanos. Le rencontrant dans un cocktail littéraire, le surréaliste, désarmé par le charme, l'esprit et la gentillesse de son interlocuteur, finit par se lier avec lui d’une amitié de plusieurs décennies. Celle-ci ne prit fin qu’avec la mort du grand écrivain catholique. (C’était la leçon du jour aux vulgaires excommunicateurs de tous bords, se multipliant comme de proverbiaux rongeurs, sans qu’on ne dispose encore d’aucune myxomatose prophylactique). Soupault !… 
Portrait Prémonitoire d'Apollinaire Georgio de Chirico


    Bref, C’est véniel, comme disait mon très cher ami le romancier Jean-François Merle au sujet d'une scorie ou d'une autre, quand nous étions tous deux les nègres d’une vedette de la chanson française, penchés sur un texte abyssal… 
    Véniel, notamment parce qu’outre cette proximité avec la plus séduisante épopée de l’art moderne au XXe Siècle, j’y retrouve au passage la plus belle ville du monde, si troublante que j’en devins amoureux au premier pas hors de la gare : Odessa, dont Fraenkel était originaire, et qu’il retrouva aux jours déchirés de la Guerre Civile russe… Telle que la cité enchanteresse est dépeinte par le prix Nobel de littérature 1933 Ivan Bounine dans Jours maudits (Окаянные дни réédité aux éditions Bartillat en 2018 ), ouvrage rédigé fiévreusement aux heures d'angoisse en 1918-19 tandis que planait la menace bolchevique… par l'auteur russe rongé d’impatience dans l’attente d’un bateau pour Istanbul, sous l’incertaine protection des troupes anglaises et françaises, parmi lesquelles… Fraenkel
    Véniel enfin, parce qu’avec ce grand souffle d’aventure refusant de se prendre au sérieux, en véritable romancier-journaliste — espèce menacée d’extinction au profit des fantoches contemporains de la littérature des complexes — Gérard Guégan nous restitue l’Umour, ce Sens de l’inutilité théâtrale et sans joie de tout dans son dépaysant Fraenkel, où abondent les éclats de rire, les élégantes, le gin et les péripéties. 
Thierry Marignac, janvier 2021. 
Photo © Doubshine, Moscou 2015

    L’amour, l’ivrognerie, la recherche du succès 
    Tout cela tient dans une coquille de noix
     Tout est si simple, si facile et si près 
    La vie est comme une fleur, la mort une bague à poison au doigt. 
Sergueï Tchoudakov 
(Traduction © TM)

1.9.18

Le Prince d'Aquitaine de Christopher Gérard

         UN REPAS CHAUD À L’ŒIL
         Et voilà, ça recommence !… Il pleut des coups durs, comme disait un ami mort depuis des lustres, empruntant le titre français d’un roman génial de Chester Himes au titre en V.O. bien meilleur par sa musicalité : The Real Cool Killers. Écoutez-moi ça nom d’un chien, si c’est pas un Nom de Dieu de titre !…
         Bref, en l’occurrence, le coup dur, c’est que mes amis romanciers — heureusement, j’en ai peu — se sont mis à écrire à tort et à travers, je suis en retard d’au moins deux chroniques, notamment le très beau Après Gerda, de mon plus vieux pote Pierre-François Moreau, qui a trouvé le moyen de renouveler la littérature sur le photographe Robert Cappa et ses amours tragiques. J’en reparlerai.  Je n’arrive plus à suivre, je ne sais pas ce qui leur arrive, ils se déchaînent. J’ai une bonne excuse : je faisais la promo de la traduction russe de mon roman Morphine Monojet, ces temps-ci, en Russie et au Kazakhstan.
         Mais enfin, l’actualité dicte mes petites chroniques, mes amis romanciers trépignent, après Le grand Écrivain  de J-F Merle, dont je vous entretenais il y a peu, me voilà donc bien obligé, après une odyssée russo-kazakhe, en dépit de la fatigue inhérente à mon grand âge, de vous parler du Prince d’Aquitaine, roman du très cher Christopher Gérard, paru avant-hier aux éditions Pierre-Guillaume de Roux. Si je coince la bulle, revenu d’Astana plus mort que vif, il ne m’invitera plus à dîner, et que ne ferais-je pour un repas chaud à l’œil !… Inutile de me faire la morale, je vous ai déjà dit que j’étais vendu — pas très cher, hélas. J’attends vos propositions. Devenu depuis peu l’écrivain français le plus célèbre du monde… au Kazakhstan, j’espère une augmentation substantielle de ma corruption.
TM au Kazakhstan


         LE PRINCE DANS LA GUEUSERIE DES TEMPS
         Contrairement aux chroniques fleurissant ici et là sur le roman de Christopher, du reste bien écrites, je ne vois dans celui-ci nulle vision européo-mytho du déclin de civilisation — la nôtre, deux fois millénaire — mais au contraire une entreprise diablement littéraire au sens strict, et pour être plus précis : fitzgeraldienne !
Danil Doubschine et TM à Moscou, août 2018, signature en librairie de la traduction russe de Morphine Monojet .

         C’est bien là l’ennui des propagandes : dans l’œuvre d’art  — car Christopher Gérard est avant tout un artiste — elles ne repèrent que leur objectif utilitariste. En ce sens, la droite, avec son culte du déclin, ne vaut pas mieux que la gauche, avec sa dérisoire critique sociale, dont tout le monde se tape. Partout des larves qui prêchent, disait Cioran. Mais l’art, et c’est  là sa grandeur et son sens profond, ne sert à rien, sinon qu’à évoquer et apaiser la mélancolie de l’homme au crépuscule, inexplicable. Lui assigner un but, c’est le dénaturer. Mœurs d’esclave, disait Vaneigem, or Christopher Gérard a le goût de l’indépendance au plus haut degré. Si un romancier réaliste a quelque qualité, on trouvera forcément dans ses livres une certaine dose de critique sociale et une vision du déclin. Depuis quand on vivrait dans un monde parfait ? Vous croyez la vie, c'est un conte de fées ?… Non mais sans blague… Ces tarés d'idéologues prennent leurs complexes pour la réalité.
         Dans ce qui restera, comme une œuvre marquante, sa version de La Fêlure[1], Christopher Gérard — par son évocation d’un  père essentiellement absent, occupé à la dilapidation des ressources et au saccage de la filiation — nous parle de tout autre chose : l’hébétude des fils que nous étions, devant la génération la plus narcissique du monde connu, sans vergogne et sans amour. Des brumes d’Ostende, où une grand-mère lui transmet, gamin naïf et affectueux, au soleil de Capri, dans des réceptions capiteuses dont le gamin narrateur s'émerveille en dépit des querelles qui éclatent au petit bonheur des égarements du père à la dérive, Dolce Vita — actrices, ambassadeurs, vieux dignitaires mussoliniens — jusqu’aux aux aubes glaciales de Bruxelles hivernale, où le père flambeur, débauché et sans scrupules, compromet sa famille, entouré des truands, mercenaires et demi-mondaines du Bruxelles de la grande époque, Christopher Gérard dessine en effet un destin et une révolte — celle des post 1968, effarés par l’égoïsme des pères et plus encore des frères aînés, ces vermines du gauchisme atlantiste devenu doxa universelle du post-capitalisme, sans précédent dans l’histoire de l’humanité, sinon en Union Soviétique, dont ils étaient les pourfendeurs — nous étions réfugiés politiques au pays du dandysme et de la politesse du désespoir. Cracher, seulement cracher, mais mettre tout le Niagara dans cette salivation,  disait notre cher Drieu[2] à propos de Céline. C’était notre mission, Christopher Gérard la remplit ici avec éclat et mélancolie. Son règlement de comptes avec le père n’en est pas un, juste un compte-rendu d’amour absent. Beaucoup plus difficile, et en ce sens, Le Prince d’Aquitaine, n’est pas une autobiographie comme nous y ont habitué les imbéciles couronnés, professionnels de l'exhibitionnisme, membres des jury Goncourt et assimilés, garants de la politcorrectitude, néo-doctrine de la classe dominante — en attendant les robots qui nous remplacent tous les jours, et n’ont pas de préjugés, n’ayant pas de chair. Non, Christopher Gérard  a écrit un roman, un drame de mots construit sur la tension entre ses personnages, illuminé par les fulgurances d’un style limpide — la pureté de la langue de Christopher !… —  dans lequel, quoiqu’ayant horreur des récits d’enfance, je me reconnais.
         Par une étrange et toutefois logique coïncidence, Christopher Gérard, a écrit son règlement de comptes avec le passé, peu de temps après le mien, Morphine Monojet, il nous fallait du temps. Celui d’admettre que nous avions été floués depuis l’origine.
         À lire sans délai.
         TM, septembre 2018




[1] Roman de Scott-Fitzgerald.
[2] Préface à Gilles.

18.10.17

La mort d'Hervé Prudon


…Verser de l'encre sur les tombes… disait Drieu à propos du deuil de son ami Jacques Rigaut qu'il avait tant maltraité dans La Valise vide, avant de se repentir, alors qu'il était déjà trop tard. Un de nos amis communs vient de m'avertir de la mort de Prudon. Je l'attendais, il y a beau temps déjà que, bien que nous ne soyons pas vus depuis une quinzaine (une vingtaine?) d'années, les nouvelles que j'avais de lui étaient toutes mauvaises — il était malade. Il était malade depuis longtemps. Je l'avais vu, il y a déjà une éternité, à l'hôpital Cochin —cancer du tube digestif. Je l'avais aimé comme un oncle —un des rares écrivains professionnels m'admettant dans son cercle quand j'avais 20 ans et rêvais de publier des romans, avec Limonov, qu'on me reproche tant — un ami de bientôt 40 ans, comme Hervé. À sa manière, Prudon fut un de mes mentors, et comme Limonov, ne cherchait pas à m'apprendre le style, que j'avais sans rien demander à personne, mais le mode de vie — ô combien plus utile !…Je ne lui en serai jamais assez gré. C'est grâce à Prudon que j'eus la chance de travailler à Cosmopolitan, et nourrir ma vie de poète dans ces années de chambres de bonne, et de repas à éclipses, à l'époque où j'avais une faim de loup !… C'est lui qui avait cette combine !… La rédac-chef de l'époque était folle de lui !…
Il fallait bien qu'il se rattrape en journalisme, il s'était fait bannir de l'infâme Libération,  dont les nécrologies d'aujourd'hui prêtent à rire, pour les avoir traité d' aventure fonctionnaire, de bonne conscience baba… de Poulidor du prix Albert Londres !… C'est surtout ce dernier vanne qui n'avait pas plu au Journal Officiel du miterrandisme. Les subventionnés du PS, n'avaient pas trouvé ça drôle.
D'un autre côté, il me confia un jour qu'avec sa première Série Noire en 1978, Mardi-Gris, il avait écrit un roman Libé, ciblant un lectorat répertorié.
Il écrivait de bons romans, et certains très mauvais — quand il avait la flemme et bâclait, travaillant pour l'avance d'un éditeur quelconque — ramier !… Mais même dans ses pires productions, il y avait toujours quelque chose à ramasser. Dans un de ses pires, la première phrase était extraordinaire:  J'étais dans un compartiment fumeurs avec la plus belle fille du monde… Incompréhensible dans le puritanisme protestant(!) à présent de rigueur en Phrance, et la chasse au tabac…
Quand on allait chez lui, blanc-becs, à l'époque de sa première femme, il était d'une générosité frôlant la folle prodigalité. Ceux qui ont vu ça sont ça sont presque tous morts, à l'heure actuelle — cette déchéance.  On aidait Hervé Prudon par tous les moyens, on l'avait publié dans Acte Gratuit, notre journal gratuit des Halles, quand il sortait un nouveau roman. Il était parfois complaisant, pourtant capable d'une fierté superbe, celle de n'avoir pas perdu l'amertume, comme dans La Femme du chercheur d'or (Flammarion), ou La Langue chienne (Série Noire, Gallimard), roman sans concession à l'identification obligatoire, roman prolétaire, ce qui était peut-être sa définition. Contrairement aux pourris du polar gauchiste et post-gauchiste, défenseurs d'opprimés qui n'ont jamais sauté un repas de leur vie. Dans des romans comme Banquise (Fayard Noir) ou Tarzan malade (Éditions des autres), Hervé Prudon démontrait qu'il n'y a rien de noble dans la pauvreté, rien d'agréable, et que la souffrance ne rend pas bon. Un  certain Boukovski ( pas l'Américain, mauvaise copie de Céline,— je parle du Russe dissident, rien à voir) posait la même question sur le peuple, qu'est-ce que je vois, à part la castagne et l'ivrognerie ?… Chez Prudon, ce scepticisme était naturel.
Puis ce fut un frère, quand il accumula les mariages désastreux, et les échecs commerciaux qui sont parfois, chez les auteurs-nés comme Hervé Prudon, synonymes de réussite littéraire. Et c'était sa noblesse de fils du peuple, qui n'avait jamais pu oublier ce détail essentiel, semblable en cela à un autre frère récupéré par les parasites à bonne conscience mièvre (et dents de rongeurs qui raient le parquet) — Hafed Benotman.
Comme je regrette à présent de ne l'avoir pas vu plus souvent, j'ai eu peu d'amis en littérature, Hervé en était un, qui écrivit en 1989, la plus belle critique de mon premier roman Fasciste, percutant du premier coup ce que j'avais fait. Ces lignes sont disponibles dans ces pages aux archives Antifixion.

10.3.17

Le temps des hommes brisés


         À une époque encore de jachère urbaine, dans le quartier parisien où s’est déroulée mon enfance, il y avait sur le chemin de l’école, un terrain vague plus ou moins utilisé par les éboueurs comme entrepôt de balais, bordé par une palissade de béton gris sale. Elle servait aux colleurs d’affiches, surtout de cinéma, pour les salles du quartier diffusant des films en 2e exclusivité. Ces affiches étaient rarement illustrées, mais elles étaient de couleurs vives et sautaient aux yeux, titres blancs sur fond rouge, dans mon souvenir. Les titres des séries B étaient pour moi un sujet d’émerveillement renouvelé toutes les semaines et quand une affiche traînait trop longtemps, qu’elle avait perdu toute saveur, ma journée était plus maussade : Creuse ta tombe, Django, et fais ta prière, Maciste contre la Reine de Sabba, La Sarabande des hyènes, L’Espion du St-Père, Mes Funérailles à Berlin, Croix de Fer — à cette lointaine époque, on n’avait pas besoin de Tarantino, qu’on aurait sorti sur un rail, enduit de goudron et de plumes.
         Un matin, c’était une affiche de concert qui ornait le béton, deux musiciens à l’air sarcastique —sans doute quelque chose d’expérimental à la Soft Machine. L’inscription s’étalant sur l’annonce hanta toute ma morne journée d’école gaulliste, et je ne l’ai jamais oubliée : Comme un rêve sans conséquences spéciales.
         À la lecture du mélodrame de Gérard Guégan, Hemingway, Hammett dernière[1], je l’ai retrouvée presque mot pour mot, placée dans la bouche d’Hemingway résumant sa vie en fin de parcours, entre l’attendrissement, l’ironie amère et une forme de sagesse zen — ce qui revient au même.
Dans les hagiographies qui ne manqueront pas de fleurir, à l’université ultra-élitiste des classes dominantes à venir, il conviendra de relever chez Guégan cette propension inédite à jumeler : Debord et Guevara, deux types de révolution perdue, Rimbaud et St-Just, surprenant de justesse poétique, et, cette fois, les duettistes du comportementalisme sanctifié, Hemingway et Hammett.
À l’heure des hommes brisés, entre chien et loup, ce qui vaut pour l’un et pour l’autre, nos saints patrons de la sécheresse et de la bravoure accusent des problèmes de héros. Ici, nous demanderons à nos lecteurs un petit effort linguistique :
« According to my definition of tragedy, the tragic pathos, is born when a perfectly average sensibility momentarily takes unto itself a privileged nobility  that keeps others at a distance, and not when a special type of sensibility vaunts its own special claims. It follows that he who dabbles in words can create tragedy but cannot participate in it. It is necessary, moreover, that the « privileged nobility » finds its basis strictly in a kind of physical courage. »
… écrivait Mishima dans Sun and Steel.
Ici, pour la distraction du lecteur, las des envolées historico-intellectuelles, nous ajoutons une image contemporaine!…

En d’autres termes, l’équilibrisme tenté par tant d’autres de leur temps (et Malraux, et Vaillant, et toute la kyrielle d’auteurs communistes) entre la pensée et l’action se ramène à ce que décrivait Drieu dans sa Deuxième Lettre aux surréalistes (1927) :
« Parce que vous rêvez de l’action, vous vous portez parmi ceux qui en vivent et qui la font vivre. Mais, à peine êtes-vous admis dans ce domaine que vous avez cru préférer au vôtre, que toute votre activité se présente comme la revendication de votre ancienne condition que vous essayez de rétablir au milieu de la nouvelle. Hommes d’action intellectuelle indirecte, vous n’avez eu de cesse de vous ranger parmi les hommes d’action sociale directe, mais une fois parmi eux, vous remontrez que le meilleur emploi que vous puissiez tenir, c’est d’y faire de l’action intellectuelle. »
Ici, on m’objectera — un peu trop facilement — qu’Hemingway ou Hammett, au contraire des intellectuels parisiens du surréalisme, ont commencé par l’action, qu’ils ont d’abord été cette « sensibilité parfaitement moyenne, prenant une noblesse qui tient les autres à distance, fondée sur le courage physique… ». Certes… Mais ensuite ?… Quand ils sont devenus ce type spécial de sensibilité qui vante ses revendications particulières ?… Celui qui « se livrant aux mots peut créer de la tragédie mais ne peut y participer ?… ». Et que, pour reprendre les termes de Drieu, au lieu de s’engager comme deuxième classe, comme n’importe qui, ils ont cherché à passer avec armes et bagages dans le domaine de l’action ?… Quel que soit le courage montré par Hemingway, « who took Paris with a few hundred men » selon les mots de Norman Mailer, ou de Hammett qui supporta la taule parce qu’il refusait de balancer ? Plus que les cadavres du placard qui forment l’intrigue de Guégan, chacun de ces deux auteurs ayant un lourd remords sur la conscience, Hemingway en Espagne Républicaine, Hammett dans ses années à la Pinkerton, flic antigrève des années 1920, c’est la déchéance du héros — s’abaissant à la parole publique sans renoncer à ses prérogatives — la véritable trame de Hemingway, Hammett, dernière. Dans quel sens a eu lieu cet aller-retour entre parole et action, quelle importance, à l’heure du bilan ?… Que le remords soit fondé concrètement, dans toutes les afféteries que leur confère à l’un et à l’autre le statut d’écrivain, luxe, ivrognerie chronique et conquêtes féminines, on n’en attendait pas moins. On remarquera, dans ce mélodrame d’hommes vieillissants, le personnage de Geena, jeune Noire proche de Malcolm X, qui sait parler aux Toubabs pour mener sa vengeance contre l’un des protagonistes. On remarquera que le mélodrame s'ouvre sur les états d'âme d'Hammett qui prétendait les avoir en horreur, et les fuyait comme la peste dans ses romans — Guégan est décidément un sacré farceur, en littérature.  On notera l'aridité d'Hammett, à laquelle fit écho celle de son thuriféraire Manchette, ultra-gauche de seconde zone qui ne retint du comportementalisme qu'une forme de préciosité démodée — par rapport à l'écrivain et l'acteur majeur du XXe siècle que fut Hemingway. On remarquera les remords des staliniens et de leurs compagnons de route, après le XXe Congrès. On remarquera —mention spéciale du jury — qu'Hemingway aimait bien Drieu, pour son absence de dogmatisme. On remarquera toute une époque en gestation — dont nous sommes à peine sortis — dans ce temps des hommes brisés, au crépuscule de ceux qui avaient été l’âme de L’ÈRE DU JAZZ ET DU GIN.
Un rêve sans conséquences spéciales, c’est ce que je vous souhaite à la lecture de Hemingway, Hammett, dernière.
TM, mars 2017.




[1] Gallimard, 230 pages, 18€, en librairie le 9 mars.

11.8.16

C'était, et je ne voudrais pas m'en souvenir, c'était au déclin de la beauté

La poésie a une puissance d’élaboration, de fusion, de synthèse que ne peut atteindre aucun ouvrage en prose. (…) De là son pouvoir irremplaçable.
         La poésie plus complexe que la prose sauve mieux l’humain (…).
         Drieu La Rochelle, La Poésie au-dessus de tout, in, Sur les Écrivains, (Gallimard).


Предъявили мне бумажку
Разрешили мне сказать
Дайте чистую рубашку
Перед тем как расстрелять
И почти убитый даже
Я сквозь холод ледяной
Вспомню как лежал в пляже
Рядом с девушкой одной
Ранним утром просыпаюсь
В розовеющем саду
Пахнет порох, накаляясь
Залп. Сейчас я упаду
СЕРГЕЙ ЧУДАКОВ

(Vers traduits par TM)
Un bout de papier ils m’ont collé sous le nez
De dire, ils m’ont autorisé
Une chemise propre je vous prie de me donner
Avant de me fusiller
Et même presque tué
À travers un froid glacé
Je me souviens comme j’étais sur la plage allongé
Avec une unique fille à mes côtés
Je me réveille tôt le matin
Dans un rosissant jardin
Ça sent la poudre, surchauffée
Une salve. Maintenant je vais tomber.

Sergueï Tchoudakov