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23.11.15

Fuyards

Nous exigeons la paix, mais si vous nous touchez… V. Maïakovski

         C’était il y a longtemps, et c’est pas vrai… dit une phrase cliché russe ironique, lorsqu’une vieille connaissance déterre en public une histoire de jeunesse qu’on préfèrerait six pieds sous terre, voire au crématorium, les cendres dispersées. De même, la mémoire collective voudrait effacer certains souvenirs. Les tueries quotidiennes, les effusions de sang dans la pègre et les victimes innocentes qu’ont signifié en Russie la défaite de l’URSS dans la Guerre Froide en font partie, refoulées par l’histoire officielle en Occident, et là-bas rappel détesté des effroyables « Années 1990 » — dont on ne parle que sur un ton où le funèbre le dispute à la fascination qui s’attache aux époques de guerre. Votre serviteur s’était permis d’évoquer ce chaos, dans son roman Fuyards (Rivages/Noir, 2003). Certains évènements très récents ont remis ce genre de perception à l’ordre du jour dans une Europe qui se croyait hors d’atteinte.
Plus tard, à New York dans une soirée littéraire, on lisait une traduction en anglais de l’extrait qui suit de Fuyards, et un ancien combattant de l’Iraq était venu nous voir, une fois sorti de scène. Très convaincant, ça se passe comme ça, on ne sait pas d’où ça vient, ni où ça va tomber, on sait seulement que le monde s’écroule et qu’on ne veut pas mourir.
C’est mon frère ennemi Jérôme Leroy qui m’a dit, un jour d’inspiration : Tu écris tes romans trop tôt…


Moscou, septembre 1998
« Mon esprit vagabondait tant et si bien que je dus me rappeler à l’ordre : la table du salon n’avait pas été débarrassée des reliefs du dernier repas improvisé avec les voisins. Ce qui m’avait entraîné dans cette cuisine où régnait l’eau froide, et le fou rire était monté tout seul. Pour aérer un peu et y voir plus clair, j’avais entrouvert la lucarne derrière l’évier.
Jamais, devais-je me dire par la suite, je n’oublierais ce qui s’était passé juste après.
Des déflagrations successives, comme un chapelet de grenades, avaient déchiré la somnolence d’un dimanche poisseux et lourd. Le carreau entrebâillé avait volé en éclats et des débris de verre jonchaient la pièce. Rideau rouge. Mon front était liquide. En posant la main au-dessus des sourcils, je compris qu’une estafilade le barrait d’une tempe à l’autre. J’avais plongé au sol sans m’en rendre compte. Les déflagrations avaient alors repris mais s’étaient éloignées. Pas suffisamment toutefois pour que je relève la tête. Pourtant, j’en situais l’origine en bas, au rez-de-chaussée. Mon troisième était encore trop près. Les cloisons étaient si minces, les murs si peu dignes de confiance, qu’il semblait à chaque rafale que le bâtiment allait s’écrouler. Je reconnus le staccato des armes automatiques.
La gaieté de cette matinée casanière ne s’était pas tout à fait estompée, et en dépit d’une frousse intense et totalement physique — après tout si le courage l’était, la peur aussi — je rampais dans le verre brisé, sans pouvoir me décider à me terrer dans la salle de bains — une pièce insulaire, séparée des autres et fermée de tous côtés — où à risquer mon nez sur le balcon pour voir ce qui se passait. Je résolus de mettre le cap sur l’armoire à pharmacie pour soigner l’estafilade qui commençait à sérieusement piquer, et j’imaginais la poussière s’incrustant dans la plaie, creusant une cicatrice future, préparant l’infection. Le seul remède radical pour une gangrène située si près du cerveau, c’était la guillotine. Malgré les rafales qui ne cessaient de me terrifier en claquant sèchement — maintenant au carrefour, mais il n’était distant que d’une dizaine de mètres — cela me fit sourire. (…)
Je marchai en canard jusqu’à la salle de bains. L’hésitation qui me figea alors — la fusillade continuait — s’expliquait simplement : je n’osais même pas me lever pour nettoyer la blessure au lavabo, de crainte qu’une balle perdue ne vienne se loger dans le bulbe rachidien dont j’avais encore l’usage. Accroupi, je levai le bras pour ouvrir un robinet et me passer de l’eau sur le front. J’avançai à genoux jusqu’à une étagère assez basse pour prendre l’eau de Cologne et le coton. J’avais aussi des pansements, mais dans l’armoire à pharmacie et ça tiraillait toujours, dehors. (…). J’inspirai profondément et raflai les pansements. Puis je sortis dans le salon et me tassai derrière le canapé. Je restai immobile. L’idée était d’aller jeter un œil sur le balcon mais mes nerfs me trahissaient à chaque compte à rebours. Longtemps après, les armes se turent, mais je ne bougeais toujours pas. »
Thierry Marignac, Fuyards, Rivages/Noir, 2003.

5.3.15

La mort de Boris Nemtsov par Mark Ames, rédac-chef d'eXile


          Notre vieil ami Mark Ames, au fait comme personne des convulsions de la Russie contemporaine, donne son point de vue sur un évènement tout récent, Comme toujours, c'est éclairant, un son cristallin dans la cacophonie des propagandes.
Les lecteurs anglophones, retrouveront l'original de l'article au lien suivant:

LA MORT DE BORIS NEMTSOV, LIBÉRAL RUSSE
         Par Mark Ames.
 (Traduit de l'américain par TM)
J ‘ai acheté deux bouteilles de bière Yarpivo dans un magasin bon marché tenu par un Chinois au coin de ma rue, à Brooklyn, et m’en suis versé une pour Nemtsov, qui a fini sa vie, conseiller municipal de Yaroslav. Je n’ai jamais beaucoup aimé ce type-là, mais son assassinat a été brutal et effrayant — et les sombres craintes qu’il a jeté sur Moscou sont très réelles.
Nemtsov était une sorte de libéral ou ultra-libéral très différent de ce que nous pensons libéral (en Amérique : « de gauche », NDT). Au mieux, ça signifiait qu’il n’était pas un lâche aux paroles pleines de vent. Mais, en tant que dirigeant parmi d’autres  de la catastrophe privatisatrice des années 1990, Nemtsov représentait plus le problème que la solution. Et lorsqu’il était au pouvoir, à la fin de l’ère Yeltsine, Premier Ministre adjoint de l’ivrogne à moitié mort, et apparemment son héritier, Nemtsov représentait ce qu’il y avait de pire et de plus creux dans la politique libérale russe « virtuelle », un précurseur à sa façon des « relations publiques comme politique » marque de fabrique du président choisi par Nemtsov en 2000 : Vladimir Poutine.
Boris Nemtsov est passé dans mon périscope pour la première fois en 1997, quelques mois après que j’ai fondé le magazine The eXile à Moscou. Son arrivée au pouvoir avait été saluée comme celle du Messie Libéral par la crème des correspondants étrangers à l’époque, lorsque les médias américains avaient encore assez de fric pour avoir un bureau au grand complet dans des endroits comme Moscou. Non que tout ce personnel rende leurs reportages meilleurs — la plupart des articles étaient une régurgitation de pamphlets néo-libéraux et de chauvinisme Clinton : un véritable cas d’école de journalisme frauduleux de masse. Chacun des journalistes occidentaux en poste fut complètement aveuglé et pris par surprise par l’effondrement financier de 1998, à l’époque le plus catastrophique des temps modernes — tous, sauf notre agaçante feuille satirique.

PREMIER ADJOINT DU PREMIER MINISTRE
Ce qui me ramène à Nemtsov, que Yeltsine avait nommé premier adjoint du Premier Ministre en mars 1997, deux mois après la naissance de eXile.  Tout l’Occident était complètement gaga devant Nemtsov, le jeune et beau défenseur du marché libre, gouverneur de Nijni-Novgorod.  Larry Summers, qui dirigeait la politique russe de Clinton depuis son poste de vice-ministre des finances, salua la nomination de Nemtsov partageant son poste d’adjoint avec Anatoli Tchoubaïs, dit « broyeur d’os » comme la Dream Team économique. Lors de son voyage au Japon, Nemtsov fascina les médias du monde entier en disant à un groupe d’homme d’affaires japonais qu’il leur donnerait son numéro de portable pour qu’ils l’appellent s’ils rencontraient le moindre problème dans leurs affaires en Russie.
Représentatif de la Nemtsovphilie des Anglo-Américains auxquels nous faisions face, Carol Williams, la correspondante du LA Times, fit son éloge dans termes qui évoquent une parodie bon marché de la propagande soviet :
Au cours des quatre mois écoulés depuis qu’il a quitté la direction de son fief réformé et prospère sur la Volga, le croisé charismatique a ciblé les corrompus et les cupides qui ont fait de la Russie post-soviet un vaste pays hors-la-loi…
L’ancien physicien de 37 ans est l’origine des premiers signes de renaissance économiques depuis que la Russie s’est débarrassé du communisme et sous les acclamations des masses laborieuses (Oui ! Vous avez bien lu : « Les acclamations des masses laborieuses »  ! M.A.) a déclaré la guerre aux bureaucrates engraissés du gouvernement dans leurs voitures de luxe d’importation et leurs avions privés…
C’était la version girl-scout enthousiaste — et elle était soutenue par tout ce que le monde comptait de riche et de puissant. Sauf en Russie.
En réalité, le « miracle » nemtsovien de Nijni-Novgorod, était comme tout ce qui venait de lui, une opération de relations publiques habiles masquant une réalité brutale. Sur les 89 régions misérables de Russie en 1996 — quand la Russie était dans l’étau du pire effondrement économique des nations industrielles du siècle — Nijni-Novgorod trônait juste au milieu en termes de revenu moyen, bien que la région attire plus d’investissement étranger que la plupart des autres. Nemtsov attirait les investissements étrangers en récitant les platitudes néo-libérales alors en vogue, ce qui en faisait l’enfant chéri de la Banque Mondiale.


LES BÉNÉFICES DE L’ANTICORRUPTION
Nemtsov rejoignit l’équipe du Kremlin comme un « jeune réformateur » anti-corruption qui promettait à la Russie un capitalisme « à l’occidentale » juste et propre. Sa première action fut de promouvoir une loi qui forçait les bureaucrates du gouvernement à se débarrasser de leurs voitures étrangères pour des Volgas produites dans sa région de Nijni-Novgorod. Puis il fit passer des décrets anti-corruption, qui, si on les lisait de plus près comportaient des « trous permettant à une flotte entière de Volgas de passer au travers ». Ces décrets étaient censés en terminer avec l’un des pires exemples de la corruption de l’ère Yeltsine : les appels d’offres bidons pour les contrats publics. La réforme de Nemtsov décrétait qu’à l’avenir, les appels d’offre de l’État devaient être transparents, ouverts à tous et concurrentiels — sauf dans les cas où un appel d’offres sans concurrence était la meilleure méthode. En d’autres termes, rien n’avait changé, mais les appels d’offres fixés d’avance avaient un vernis légal grâce à Nemtsov.
Quelques mois plus tard, Nemtsov préparait une loi obligeant les bureaucrates à déclarer leurs revenus (mais pas leurs biens, ni ceux de leurs familles) — mais fut filmé en train de négocier un pot-de-vin sous la forme d’une avance pour un livre littéralement obscène, 90 000 $, avec un margoulin entrepreneur du cercle Yeltsine nommé Sergueï Lisovsky. Un an plus tôt, tandis qu’il travaillait pour la campagne de réélection de Yeltsine en 1996, Lisovsky avait été surpris en plein Moscou avec une ramette de papier pleine de billets de banque, pour un montant de 500 000 $. Cette discussion « fuitée » de Nemtsov avec Lisovsky sur les 90 000 $ « avance pour un livre » survint juste au moment où il bénéficiait du crédit d’avoir supervisé l’une des privatisations les plus controversées d’un avoir de l’État — la compagnie de télécommunications Svyazinvest, qui revint à un consortium comprenant George Soros et Oneximbank, dont le président de l’époque n’était autre que le propriétaire de l’équipe de Basket-Ball Brooklyn Nets, Mikhail Prokhorov. Au départ, la mise aux enchères de Svyazinvest avait été vendue au public comme l’une des plus propres de l’ère Yeltsine ; jusqu’à ce qu’on découvre que la firme ayant remporté les enchères, Oneximbank avait offert d’énormes avances sur des livres à ces mêmes « jeunes réformateurs » soutenus par les Etats-Unis dans le gouvernement Yeltsine, y compris, Tchoubaïs « broyeur d’os », qui supervisait la vente de Svyazinvest (grosse compagnie de télécommunications, objet des convoitises jusqu'à aujourd'hui, NDT) à Oneximbank.
Cette mise aux enchères bidon — le cas d’école de la gouvernance « anti-corruption » de Nemtsov — mena à la guerre des banquiers entre clans oligarchiques rivaux, et le limogeage de nombreux « jeunes réformateurs » de l’équipe Nemtsov, et à une guerre des déclarations entre Nemtsov et feu l’oligarque Boris Berezovski, dont le consortium avait perdu la main dans ces enchères. Les télévisions de Berezovski prirent l’habitude de s’en prendre sauvagement à Nemtsov et aux jeunes réformateurs ; Nemtsov riposta en exigeant de Yeltsine qu’il limoge Berezovski de son poste au conseil de sécurité.
(…)


BIEN D’AUTRES HISTOIRES SORDIDES
Il y eut bien d’autres histoires sordides. Nemtsov fut chargé de mettre fin aux monopoles sur les ressources naturelles de la Russie et d’introduire une concurrence loyale de marché libre. Il s’empara donc du monopole des services publics RAO-UES, et y plaça son jeune banquier préféré, originaire de Nijni-Novgorod, Boris Breznov. Breznov s’était marié à une Américaine, responsable des investissements de la Banque Mondiale à Nijni-Novgorod, à l’époque où Nemtsov était gouverneur. Moins d’un an après la nomination de Breznov à la tête des services publics, le conseil d’administration entamait une procédure contre celui-ci pour corruption et abus de biens publics, y compris l’usage des jets de la compagnie pour aller chercher sa femme, sa belle-mère et son chien au Kentucky pour les ramener à Moscou. Après son limogeage de RAO-UES, Breznov s’installa aux Etats-Unis et se mit à travailler pour Enron.
En août 1998, une des plus graves crises financières des temps modernes précipita la chute du gouvernement Nemtsov.
Ce n’était pas tant son adhésion au néolibéralisme le plus radical qui posait problème chez Nemtsov, mais sa superficialité, son élitisme grotesque, et son autoritarisme. Nemtsov faisait partie des libéraux russes les plus en cour, façonnés de la même argile que Tchoubaïs, quoique loin d’être aussi rusé que « Broyeur d’os » (ainsi surnommé parce qu’en 1996, lorsque Tchoubaïs convoqua les rédacs-chefs des plus grands journaux russes au Kremlin, il dit à celui des Izvestya alors indépendant : « Tu écriras ce qu’on te dira d’écrire, ou alors, on te broiera les os » ; quelques mois plus tard, lorsque les Izvestya révélèrent le prêt sans intérêts de 3 000 000 de dollars accordés à Tсhoubaïs par un banquier après un appel d’offres truqué, ce rédac-chef fut licencié, et les Izvestya sont aujourd’hui un organe de propagande du FSB).

LE SAUVEUR DE LA LIOUBIANKA
Après la crise financière, l’élite libérale pourrie jusqu’au trognon de l’ère Yeltsine semblait destinée à l’exil ou à la prison, jusqu’à ce que survienne de la Lioubianka (rue tristement célèbre pour avoir abrité le siège du KGB, et celui du FSB aujourd'hui encore, NDT) leur sauveur sur son cheval blanc — Vladimir Poutine — pour sauver les ultra-libéraux de Russie. Le Nemtsov de nos rêves les plus fous dirait que c’était pas son genre de soutenir une barbouze autoritaire comme Poutine en 2000, longtemps après que celui-ci ait entamé la seconde guerre de Tchétchénie.
En réalité, les ultralibéraux voyaient en Poutine un sauveur du type Pinochet, pensaient qu’ils le contrôleraient pour l’essentiel, que Poutine était l’un des leurs. Ce qu’il était et est encore sous des tas d’aspects — le même autoritarisme libéral.
Voici quelques citations de Nemtsov en 2000 après la nomination de Poutine comme successeur de Yeltsine :
Certains critiques ont mis en doute l’attachement de Monsieur Poutine à la démocratie. Ce n’est effectivement pas un démocrate libéral, ni sur le plan domestique, ni sur le plan international. Sous sa direction, la Russie ne deviendra pas la France. Son gouvernement, reflètera cependant le désir du peuple russe pour un État fort, une économie fonctionnelle, et la fin du règne des barons spoliateurs. (…). La Russie pourrait connaître un sort bien pire que d’avoir un dirigeant attaché inébranlablement à l’intérêt national… Il est difficile de faire mieux.
Le soutien affirmé de Monsieur Poutine pour une économie de marché libre a stimulé les perspectives des candidats réformateurs le mois dernier et fourni une base solide pour que des réformes économiques importantes soient adoptées cette année.
Les réformateurs sont de retour…
Au fond, l’autoritarisme de Poutine ne posait aucun problème à Nemtsov. Le problème survint lorsqu’il fut ignoré pendant trop longtemps.
(…)
Nemtsov fut recruté par Yeltsine, parce que, contrairement à Yavlinsky, il croyait dans le rôle salutaire d’institutions autoritaires pour la Russie, monarchiques ou présidentielles. Ce point de vue est manifeste dans le livre de Nemtsov où il dépeint Yeltsine comme un « véritable tsar russe ».
(Peter Reddaway, professeur à l’université George Washington, un des rares universitaires américains à avoir saisi l’ampleur de la catastrophe Yeltsine).
Après la victoire de Poutine grâce au soutien des ultralibéraux, Nemtsov resta satisfait quelques années en tant que personnalité dirigeante à la Douma. Même après l’écrasante défaite de son parti aux élections de 2003, Nemtsov resta dans une opposition fidèle au régime. Mais avec le temps, Poutine n’eut plus besoin d’un ultralibéral discrédité de l’ère Yeltsine, et en 2007, Nemtsov commença à s’aligner sur une opposition plus radicale, animée par le maître d’échecs Kasparov, et l’ex-éditorialiste d’eXile Edouard Limonov.
Pourtant, en 2008 — lors de mes derniers moments en Russie avant que le Kremlin ne ferme mon magazine et ne fasse prononcer des déclarations effrayantes à mon sujet à la radio par un de ses sbires — Nemtsov, comme la plupart des ultralibéraux des années 1990, restait dans une opposition modérée à Poutine. Il ne voulait pas brûler tous les ponts avec le Kremlin et s’affirmer comme un opposant radical, en tout cas pas comme Limonov.
Je posai la question à Limonov : pourquoi est-ce que Nemtsov, Khakamada et les autres refusaient de s’engager dans une opposition à tous crins à Poutine en 2007 — était-ce parce qu’ils étaient trop attachés à tout le confort bourgeois acquis depuis Yeltsine. La réponse de Limonov vaut le coup d’être citée :
C’est bien plus simple que ça. Le régime Poutine est ultralibéral, il est donc naturel que des Nemtsov ou des Khakamada ne s’y opposent pas sérieusement. Regarde le programme économique de Poutine : impôts très bas, concentration de la richesse dans les mains des oligarques, budgets stricts. L’idéologie du Kremlin est au fond la même que celle de Nemtsov et Khakamada, s’opposer à lui comme le fait mon organisation n’aurait à leurs yeux aucun sens. Ils ne peuvent discuter que les détails de son libéralisme: à qui devrait appartenir quoi, qu'est-ce qui devrait revenir à qui, et comment tout ça devrait être mis en œuvre.
Les vues politiques de Nemtsov dans l’opposition avaient peu changé depuis son passage au Kremlin sous Yeltsine : anti-corruption. Toujours la même chanson néolibérale, et ça tourne mal à chaque fois. L’anticorruption n’est pas une politique, c’est une aspiration qui devient rapidement néolibérale, oligarchique et autoritaire, tout au moins à notre époque.
ARRÊTE DE GÉMIR SI T'ES PAS EN TRAIN DE BAISER


LA COMPASSION SÉLECTIVE
Durant l’ère Yeltsine, il y eut tant d’assassinats contre des journalistes et des hommes politiques que personne ne s’en souvient plus : Vlasdislav Listyev, le présentateur TV dont le meurtre choqua plus les Russes qu’aucun autre de cette époque. On attribue ce meurtre à l’oligarque Boris Berezovski membre de la « Famille » de Yeltsine. Le journaliste d’investigation Dimitri Kholodov qui mourut dans l’explosion de son porte-documents en enquêtant sur le ministre de la Défense de Yeltsine. La boute-feu de gauche Galina Starovoitova, abattue dans son escalier en 1998.  Ces meurtres ne sont pas passés à la postérité comme des fautes de Yeltsine, ni les centaines de victimes lorsque Yeltsine envoya les tanks contre son propre parlement en 1993, ni les dizaines de milliers de morts de la guerre Yeltsine en Tchétchénie. Ces meurtres, et la mort de millions d’autres prématurément envoyés à la tombe par les réformes « thérapie de choc », sont imputées à des forces impersonnelles, et non l’ultralibéralisme et ses missionnaires occidentaux.
La compassion et l’outrage ne sont pas distribuées équitablement. L’assassinat de Nemtsov importe plus que ceux cités précédemment parce que nous ne savons plus où va la Russie, ou encore qui au juste représente Vladimir Poutine. Nous savons qu’il est plus populaire que jamais, que le néolibéralisme russe est marginalisé plus qu’il ne l’a jamais été depuis la fin de l’URSS, et là-dessous se cache l’angoisse durable que nous ayons peut-être contribué à tout ça, que nous fassions peut-être partie du problème. Tout comme Nemtsov.
Mais il est mort à présent, son torse boursouflé visible par tous sur Internet. Son assassinat est effrayant pour les Russes qui vivent là-bas, mais pour nous autres, ici,  ça représente plus que ça — une sorte de rédemption karmique, absolvant rétroactivement tous ceux qui ont joué un rôle dans l’histoire tragique de la Russie post-soviet, un récit qui n’avait aucun sens jusqu’à ce que Nemtsov soit abattu au pied du Kremlin de Poutine.
Mark Ames

28.11.14

Le modèle américain (les errements du Grand Frère et ses diktats) bis

Il semblerait que le Grand Frère, Phare de l'Humanité, Puissance Mondiale Bienveillante, Parangon de Démocratie, Allié Principal de l'UE, qu'il espionne et arnaque à tours de bras, n'ai pas fini de se confronter aux émeutes de Ferguson et à leurs conséquences aussi durables qu'équitables…
Nat King Cole, le président, ne serait-il pas l'ange, face au diable russe ?… Face aux Islamistes altérés de sang ?… Protecteur des Siens, de sa Nation, et de l'humanité qui doit vivre dans un centre commercial comme tout bon Américain?…
Chez Antifixe, ce n'est pas à nous de juger ces grandes questions politico-sociales… On laisse ça aux Grandes Consciences qui pensent pour nous… Nous on s'occupe, d'art, de poésie… Eh bien, justement un artiste de rap, semble-t-il inspiré par les émeutes de Ferguson, aurait quelque chose à dire sur ce sujet sur la vidéo suivante :


Je me souviens, tout à fait accidentellement, que mon ami "Big" Steve Felton, personnage du roman de Série Noire, Renegade Boxing Club (Gallimard, 2009) dans le quartier noir de Jersey City, m'avait dit un jour, furieux, au sujet d'un de ses enfants qui avait appelé la police lors d'une dispute conjugale :"He could get shot, if he calls the cops…"
 

3.6.14

Les descendants d'Al Capone, dans la banlieue de Moscou

À Antifixe, finalement, on est deux : votre serviteur TM, et Vincent Deyveaux, l’expat de « Lettres de Moscou ». Notre chère Kira ne fait que de rares apparitions. Combien de disparus… on dirait un bataillon de paras retour d’une guerre coloniale. Vincent n’en fout pas une rame ces temps-ci, mais je le comprends, ses vagabondages dans les coins perdus de l’Empire, dont il rapporte des images stupéfiantes, sont tellement plus vitaux, que la tentative fragmentaire, foutraque, et fumeuse de communiquer (avec qui, N de D, avec qui ?) grâce à Antifixe. Ce matin, il a envoyé à votre serviteur un article sur un incident ordinaire du monde du crime, le meurtre d’un des derniers lieutenants de « Iapontchik » (lui-même liquidé quelques années après son retour en Russie quand il fut libéré des pénitenciers américains), dont les lecteurs russophones pourront lire l’original au lien suivant :
Je soupçonne très fort que Vincent se souvient que « Iapontchik » dont j’ai raconté les exploits américains dans « Renegade Boxing Club »  (Série Noire, Gallimard) était mon parrain préféré, le patron, le seul, de Moscou à Brighton Beach, ou « Little Odessa ».


LE TRUAND REPENTI FLINGUÉ APRÈS AVOIR COMMUNIÉ À L’ÉGLISE
(Traduit par TM)
TIMOKHA GOMELSKI ABATTU AUX ENVIRONS DE MOSCOU
02-06-2014
Samedi dernier, un des plus anciens leaders du monde criminel de Russie a été tué aux environs de Moscou : Alexandre Timochenko (Timokha Gomeslski). D’après la première version des faits, Timokha serait la dernière victime en date d’une guerre entre clans opposés qui se poursuit déjà depuis plusieurs années.

Âgé de soixante ans, le caïd de la pègre est tombé dans une embuscade le 31 mai, vers neuf heures du matin. Après les prières matinales, il est sorti de l’église de la Mère de Dieu du village de Zamienskoe et se dirigeait vers sa voiture.  C’est le moment qu’a choisi un assassin non identifié pour s’approcher et lui tirer dans le dos à sept reprises. Alexandre Timochenko est mort sur place de ses blessures. Le tueur a fui les lieux du crime sur la moto d’un complice. Tous deux portaient un casque de moto et leurs visages n’ont pu être identifiés. Au moment même de l’agression on installait une caméra de surveillance dans le magasin situé en face de l’église.
Comme le suggèrent les enquêteurs, le lieu d’embuscade d’Alexandre Timochenko n’a pas été choisi par hasard. Celui-ci menait une vie d’ermite depuis quelques années derrière une palissade de quatre mètres de haut dans son domicile bien protégé de Maslo, et ne faisait d’apparitions régulières qu’à l’église du village voisin. D’après le père Mikhaïl, Alexandre Timochenko venait le vendredi soir pour se confesser, et le samedi matin pour communier.
Les policiers ont ouvert une enquête pour infraction à l’article 105 (meurtre) et à l’article 222 (détention illégale d’armes à feu) du code pénal de la Fédération Russe. La police examine toutes les variantes possibles concernant ce crime, mais prioritairement la version selon laquelle l’une des figures les plus anciennes de la pègre russe aurait été une cible de la guerre entre clans opposés du milieu, qui se poursuit sans trêve depuis sept ans déjà. Parmi les victimes de cette guerre, on compte Viatcheslav Ivankov (Iapontchik), Aslan Ouçoian (Tonton Hassan) et d’autres figures connues du milieu.
La biographie d’Alexandre Timochenko est inhabituelle pour un « voleur selon la loi ». Il est né en Biélorussie, rejeton du secrétaire régional du parti communiste, mais a été condamné pour viol en réunion dans son adolescence. Son père n’a pu lui épargner une peine de prison, ce crime avait fait grand bruit à l’époque. Il fut condamné ensuite pour houliganisme, agression, et cambriolage. C’est dans les lieux de détention qu’il devait se lier à des figures du milieu et c’est à l’initiative de Viatcheslav Ivankov qu’il fut admis dans les rangs des « voleurs selon la loi », sous le surnom de Timokha Gomelski.
Au début des années 1990, Timokha s’installa en Europe, où, en tant que représentant de Iapontchik il prit contact avec l’élite de la mafia russe émigrée. Cependant, en 1998, il fut arrêté par la police allemande, sous l’accusation de racket, prise d’otage et meurtres — en particulier celui de Efim Laskine (Fima Jid), alors le leader de la diaspora du milieu russe en Allemagne. Timochenko fut condamné à 12 ans de réclusion criminelle mais bénéficia d’une libération anticipée pour bonne conduite en 2006, et retourna en Russie.
D’après les policiers spécialistes de la lutte contre le crime organisé, Timochenko s’est longtemps efforcé de rester à l’écart des règlements de comptes. Mais après la mort de Viatcheslav Ivankov, il devait, contre toute attente, prendre le parti du clan adverse, dont le chef était Tariel Onian.
En dehors de ça, Alexandre Timochenko commit encore une erreur, jugée très sévèrement dans les milieux criminels. Le 29 janvier de l’année en cours, il fut arrêté par la police à la sortie du restaurant « Solo » sur le boulevard Riazan. Les policiers menèrent ensuite une conversation « prophylactique » avec lui dans les locaux du
avant de se rendre à l'enterrement de Yaponshik.
service de la lutte contre le crime organisé, où, en échange de la promesse d’être libéré, il renonça à son titre de truand, déclarant devant les caméras vidéo, qu’il n’était pas un « voleur selon la loi » et ne l’avait jamais été.
Alexandre Jeglov.