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20.1.16

Le marin rejeté par la mer

E. Pinaïev

Evgueny Pinaïev nous fit le grand honneur de nous recevoir, il y a quelques mois dans son isba au fond de l'Oural. Voici un poème de Valeri Sosnovski qui lui est consacré, résumant le sort du marin rejeté par la mer.
De droite à gauche, E.Pinaïev, Valeri Sosnovski, TM


EVGUÉNI PINAÏEV
Dans un bled de l’Oural, a jeté l’ancre le vieux matelot
 Il fume, et dans un nuage tabagique  peint ses tableaux
À nouveau sur le « Krouzenstern » on lève les voiles ataviques.
Fragile, la lueur du phare perce les ténèbres baltiques.

Mais la nuit, le grincement de la glace, gelant les épineux.
Les feux froids de la lune envahissent les cieux.
Le vent des gorges de la taïga intolérable, épuisant.
Bourdonnent les linceuls, le voilier ébranlé, assourdissant.
E.Pinaïev


Il monte à bord en pleine parade,
En tenue de quartier-maître, il reste d’aplomb sur le pont.
À tribord luisent les feux de Takorade
Un soleil enfumé baisse à l’horizon.

Ô ivresse étoilée des nuits tropicales,
Cabaret crasseux du port et visqueux alizé !
Le matin dessine aux fenêtres des motifs givrés.
Les vieux sapins titubent, geignent et grincent, fatals.
Valeri Sosnovski
E.Pinaïev



 ЕВГЕНИЙ ПИНАЕВ


Старый моряк бросил якорь в уральской деревне.
Курит и пишет картины в табачном дыму.
Вновь паруса поднимаются на «Крузенштерне».
Утлый маяк прорезает балтийскую тьму.

А по ночам слышен скрип замерзающих сосен.
Лунным холодным огнем захлестнет небеса.
Ветер в таежных распадках томлив и несносен.
Ванты гудят, громко хлопают все паруса.

Он поднимается на борт при полном параде,
В боцманской куртке, он держит осанку и понт.
Справа по борту мерцают огни Такоради,
Дымное солнце спускается за горизонт.

О, упоенье тропической полночи звездной,
Грязный портовый кабак да тягучий пассат!
Утро рисует на окнах узорец морозный.

Старые сосны качаются, стонут, скрипят.
Валерии Сосновски

26.12.15

Les vins violents de Pétersbourg

Valerii Sosnovski envoya ce compte-rendu d'une dérive pétersbourgeoise alcoolisée, dédiée à Alexandre Léontiev, un ami de Boris Ryjii, il y a quelque temps. L'Arcade de La Mothe, construite par un architecte français du XVIIIe siècle, est un monument de la "Venise du Nord" aux innombrables canaux, qui lui avait fourni les forts courants métaphoriques de cet adroit exercice de style poétique.


L’ARCADE DE LA MOTHE
(Vers traduits par TM)
De Valéri Sosnovski
À Alexandre Leontiev
Il n'y avait que la Parole sinon rien.
Par cette parole saouls de saoulerie,
Chez Nicolas Morski
Nous achevâmes une bouteille de vin.
Et la maison nous fîmes tanguer
Larguant les amarres et la flotte nombreuse,
Des rues environnantes à nos pieds,
S’efforça à une démarche miraculeuse.

Il était plus simple, dans le demi-sommeil,
D’observer leur dérivante chorale :
La Place du théâtre sans soleil
Marinka et de Kroukov le canal.
Brick, frégate, ou bien canot ?
Bâbord le long de la rivière Moïka, ses flots,
En colonnes filaient en sillage
Les demeures et maisons à étages.

Ainsi, au flambeau de parade
Au tréfonds d’un feu sans partage
De De La Mothe, l’arcade
Devant nous s’ouvrit le passage.
À l’intérieur quelque chose d’éclairé,
Une tendre lueur — notre mélancolie ?
L’hymne des Chérubins entonné,
La voix des âmes non repenties ?

Et qu’est-ce qui nous empêchait pourtant
De cette cachette franchir le portail ?
Quelque chose d’invisible, évident
Bridait l’indocile gouvernail.
Des cordes d’instrument quelque part résonnaient
Les canots faisaient grand vacarme.
Comme un trousseau de clés la brume tintait
Sur la chaînette de St-Pierre, alarme.

Trop de tristesse et de peine, dans,
Cette atmosphère, dans ces vents.
Heureux celui qui, s’arrachant du quai d’embarquement,
Sur des rives d’autre monde se retrouve souriant.
Là-bas les lointains confins d’éternité
Là-bas les fumées brillantes d’immortalité.
Depuis longtemps nous avons tant tardé :
Il vaut mieux mourir jeune que ridé.

Et ensuite tout s’évanouit.
D’un brouillard laiteux tout s’emplit.
Sobre, dégrisé, efficace
Le chauffeur de taxi ramena chacun.
Sévèrement silencieux, et chacun à sa place
Les mégots s’éteignirent un à un.
Il n’y avait que la Parole, sinon rien,
Et personne à haute voix ne la disait, rien.

 
Evgueni Pinaïev, peintre de marines d'Ekaterinburg


АРКА ДЕЛАМОТА
                 Александру Леонтьеву

Было только лишь Слово.
Этим словом пьяны допьяна,
У Николы Морского
Мы распили бутылку вина.
И дома покачнулись.
Отдавая швартовы, и флот
Прилегающих улиц
Устремился в чудесный поход.

В полусне было проще б
Наблюдать их плывущий хорал:
Театральная площадь,
Мариинка и Крюков канал.
Бриг, фрегат или катер?
Левым галсом вдоль Мойки-реки
Шли колонной в кильватер
Все чертоги и особняки.

Вот, подсвечена ярко
В глубине небывалым огнем,
Деламотова арка
Перед нами взметнула проем.
Было в этом свеченьи
Что-то нежное – наша ль печаль?
Херувимов ли пенье?
Неприкаянных душ голоса ль?

Отчего не смогли мы
В сей сокрытый проникнуть портал?
Видно, кто-то незримый
Удержал непослушный штурвал.
Где-то струны звучали
И шумели вдали катера.
Мгла звенела ключами
На цепочке святого Петра.

Слишком много печали в
Этом воздухе, в этих ветрах.
Счастлив тот, кто, отчалив,
Усмехнется – на тех берегах.
Там предвечные дали,
Там бессмертья блистающий дым.
Мы давно опоздали:
Хорошо умереть молодым.

А потом все исчезло.
Все заполнил молочный туман.
Деловито и трезво
Нас таксист развозил по домам.
Помолчали сурово.
Огонек сигареты потух.
Было только лишь Слово,
И никто не сказал его вслух.
ВАЛЕРИЙ СОСНОВСКИ


26.2.15

Les poteaux de torture

 
Valéri Sosnovski , dont nous avions parlé récemment, beau-frère de feu le poète Boris Ryjii, me confia il y a peu qu’il avait vécu dans le Onzième Secteur, un quartier non répertorié d’Ekateringbourg, construit spécialement pour la police stalinienne, dans les années 1930. Et qu’il y traînait encore le fantôme de la Tchéka, perceptible dans l’atmosphère, quand il s’y saoulait avec ses amis.
Nous dédions ce poème à feu Hafed Benotman, qui y aurait sans doute retrouvé des spectres familiers de contrôle et d’interrogatoire.


LE ONZIÈME SECTEUR
De Valéri Sosnovski,
(Traduit par TM),
Loué soit le constructivisme ! Toute la puissance de ses fondements
A présenté sous nos yeux Cokolov l’architecte.
Dans cette bourgade de Tchékistes, on boit de la bière jusqu’au couchant,
Mais la pleine lune s’élève sur la zone circonspecte,
Et transparaît vacillante dans une lueur ineffable
Le Onzième Secteur tchékiste qui sur la carte n’existe pas.
Le Onzième secteur tchékiste où en cuir imperméable
Vivent de sombres errants — feu étouffé dans des yeux de soldats.
Ils lisent et décèlent le front plissé,
Dans les tragédies d’Eschyle, de la lutte de classe l’idée,
Se parlent au fond des bureaux, gribouillent des rapports,
Et l’air est fait pour eux d’humaine terreur.
Fais attention, Dieu te préserve, dehors,
De, par une nuit pareille, t’aventurer dans le Onzième Secteur.
Tu arpentes les couloirs où parle le mensonge,
Siècle sévère, imprimant des pas pesants
Ensuite on te mène au bureau, l’air poli comme en songe,
Au-dessus d’une table vide trône le portrait de Djerzinski
Et Djerzinski contemple le siècle futur, l’œil perçant
Je vous en prie, asseyez-vous, camarade anonyme,
Avec qui parliez-vous hier d’Amsterdam l’air réjoui
La lampe de cent watts blesse tes yeux pusillanimes.
Imbécile, croyais-tu facile de supporter la torture ?
Les phalanges brisées, la douleur se concentre au creux des mains
Balance tes proches, toi-même et tes copains
D’horreur tu t’écartes de toi-même, ordure !
Que se repente l’ennemi du peuple ! Eh, qui est là, gardien !
Et dans un sous-sol assourdi long d’un millénaire,
Le métal froid d’un flingue regarde ta nuque éphémère
Le gardien essuie la sueur de son front d’un revers de main :
Dur boulot. Fusillade de minuit.
Mais un bruit de tension, dans le froid qui précède l’agonie,
On dirait, n’est-ce-pas qu’une colombe crie ?
De la cour s’enfuient les ombres effrayées,
Le Onzième Secteur se dissipe, comme de la fumée
Et tu sors dans la cour, grisonnant et brisé
Tu prends une cigarette de la main encore valide
Tu aspires, tu t’assieds, et lentement tu t’apaises tout-a fait
À mi-voix, tu déblatères sur la prison-mère morbide.
Et que tu as pigé la Tchéka, tu n’en parleras jamais.
VALERI SOSNOVSKI



ОДИННАДЦАТЫЙ КОРПУС
Хвала конструктивизму! Всю мощь его основ
Воочию представил нам зодчий Соколов.
Мы в Городке чекистов пьем пиво дотемна,
Но полная восходит над Городком луна,
И проступает зыбко сквозь несказанный свет
Одиннадцатый корпус Ч его на карте нет.
Одиннадцатый корпус Ч там в кожаных плащах
Угрюмые скитальцы с глухим огнем в очах.
Они читают книги, вскрывают, хмуря лбы,
В трагедиях Эсхила смысл классовой борьбы,
Толкутся в кабинетах, черкаются в делах,
И воздух заменяет им человечий страх.
Но только опасайся, господь тебя прости,
В одиннадцатый корпус в такую ночь войти.
Пройдешь по коридорам, где говорит ЂСолги!ї
Суровый век, чеканя тяжелые шаги,
Потом тебя учтиво проводят в кабинет,
Где над столом пустынным Дзержинского портрет.
Глядит Дзержинский зорко, глядит в грядущий век,
Прошу, прошу, присядьте, товарищ имярек.
Вы с кем вчера беседу вели про Амстердам?
И свет стоваттной лампы ударит по глазам.
Глупец, ты думал, пытки легко перенести?
Раздроблены фаланги, теснится боль в горсти.
Продашь друзей, и близких, и самого себя
И в ужасе отпрянешь от самого себя!
Ты думал схорониться в свой виртуальный мир?
Каюк врагам народа! Эй, кто там, конвоир!
И вот в глухом подвале длиною в тыщу лет
Тебе глядит в затылок холодный пистолет,
И конвоир устало стирает пот со лба:
ЂТяжелая работа. Полночная пальбаї.
Но в холоде предсмертном ты напрягаешь слух:
Не закричит ли где-то поблизости петух?
Заголосил, родимый! Пришла его пора!
Испуганные тени метнутся со двора,
Одиннадцатый корпус растает, словно дым,
И ты во двор выходишь разбитым и седым,
Достанешь сигарету здоровою рукой,
Затянешься, присядешь и обретешь покой,
Вполголоса затянешь про матушку-тюрьму,
А что ты в жизни понял Ч не скажешь никому.
                                   ВАЛЕРИИ СОСНОВСКИЙ


4.2.15

Quartiers perdus


« Je veux une vie remplie d’incidents » disait Céline, très mauvaise référence, évidemment, dans la politicorrectitude moderne, forme contemporaine de l‘éternelle imbécilité conformiste, héritière du puritanisme protestant d’origine américaine partout triomphante en Phrance post-moderne, celle qui se sert des transgressions d’hier pour justifier les conventions d’aujourd’hui. Néanmoins, et nonobstant les errements haute trahison pro-boches (impardonnables certes, et alors, depuis quand les génies doivent être sans taches ?…Depuis quand la réalité doit être sans paradoxes, depuis quand les néo-cons et les gauchistes — frères en sectarisme et bêtise — ont le monopole de l’Histoire ?…)   dont l’auteur précité  se rendit coupable, ce fut tout de même le génie littéraire de langue française au XXe siècle. Il avait quelques lumières sur la façon dont on fabrique une œuvre significative.
Au nombre des « incidents », dont Antifixe peut se glorifier, on compte, tout récemment,  l’apparition de Valéri Sosnovski, compagnon de la sœur d’un poète dont le nom est devenu au fil du temps sur ces pages familier au lecteur : Boris Ryjii. Et c’est notre seul titre de gloire : être un aimant de subjectivités radicales, comme disait Vaneigem,  « Cracher, seulement cracher, mais mettre au moins tout le Niagara dans cette salivation », comme disait Drieu La Rochelle, justement à propos de Céline, dans sa préface à Gilles.
P.S. Tout à nos règlements de compte, on oubliait de préciser que ce poème est dédié à la sœur de Ryjii, par celui qui est son actuel mari, et qu'il évoque l'expédition du couple à Dvortchermet, où avait grandi Ryjii.
Ekaterinbourg, Sibérie, centre-ville, loin des cités d'urgence décrites ci-dessous



VTORTCHERMET
(TRADUIT PAR TM)
Les cours anciennes dans les quartiers mal famés de Tchermet
Les mêmes vieillardes et les mêmes balançoires.
VERS DE FEU BORIS RYJII

1
Tu viens de pleurer sur mon épaule
Sur tout, les débiles, les tueurs, les types sortis de taule
Sur le monde sans pitié, sur le fragile destin
Sur soi-même, notre jeunesse vendue,
Des enfants trompés, depuis les langes convaincus
De l’insouciance des temps contemporains
De la pureté des paroles aux lèvres paternelles
Et aux pages des livres, la vérité éternelle.

2
Aux confins du monde, sous un ciel gris,
Où le brouillard est une fumée épaisse
Siècle après siècle, des tuyaux d’usine jaillie
Soufflée tout droit dans l’âme, industrielle puante graisse,
Où s’abritent dans des immeubles de cinq étages
Tribus de demi-clodos, et de semi-truands
Dressée au bord du gouffre, toit arraché dans l’orage,
Dressée dans le vent noir, comme un ange d’argent.

3.
Et les époques s’engouffraient dans l’entonnoir,
Les vieilles cours, les tas de neige, étreintes en rêve,
Crépuscule de la nuit, sur fond de tuyaux fumants s’élève,
Trois bancs, les poteaux défoncés d’une balançoire
Et l’entrée délabrée, comme un mensonge ancien
Rebord de fenêtre plein de mégots, débauche des voisins,
Son des bouteilles brisées, fouille au corps dans un sourire,
Douceur putréfiée, funérailles d’inconnus qui viennent de mourir.

4.
À ta mélancolie, ta douleur, tu fis tes adieux,
Et te glaçait jusqu’aux os le gel de janvier,
Par le haut réverbère l’obscurité prolongée
Et ta voix tremblait, dans mes paumes, tout au creux,
Et les ombres stalactites sur la terre projetées
 Trouvèrent le pardon, dans une chaleur d’outre-tombe
Se consumèrent, étincelles, libres pour l’éternité,
Les larmes sur la neige réduite en cendres de catacombe.
Valéri Sosnovski.
Champagne soviétique, publicité.


ВТОРЧЕРМЕТ
Старенький двор в нехорошем районе Ч
Те же старухи и те же качели.
†Борис Рыжий

1
Только плакала ты у меня на плече
О дебилах, убийцах, зэка и вообще
О безжалостном мире, о хрупкой судьбе
Нашей проданной юности, и о себе,
Об обманутых детях, которых с пелен
Убеждали в беспечности наших времен,
И в безгрешности слов на отцовских устах,
И в бессмертии истин на книжных листах.

2
На окраине мира, под небом седым,
Где туманом является пасмурный дым
Из фабричной трубы, где столетья подряд
Прямо в душу смердит жировой комбинат,
Где ютится в домах ровно в пять этажей
Племя полубандитов и полубомжей,
Ты стояла у бездны, разъятой вверху,
Как серебряный ангел на черном ветру.

3
И, сорвавшись, летели в воронку времен
Старый двор и сугробы, объятые сном,
Сумрак ночи на фоне дымящей трубы,
Три скамейки, разбитых качелей столбы,
И подъезд, обветшавший, как древняя ложь,
Подоконник в окурках, соседский дебош,
Звон разбитых бутылок, с ухмылкою шмон
И тлетворная сладость чужих похорон.

4
Ты прощалась с печалью и болью своей,
И январский мороз пробирал до костей,
И высокий фонарь темноту удлинял,
И твой голос в ладонях дрожал у меня,
И застывшие льдинками тени в земле
Обретали прощенье в нездешнем тепле
И сгорали, как искры, свободны навек,
ВАЛЕРИИ СОСНОВСКИЙ.