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6.10.19

KIRA SAPGUIR CONTRE SERGE GAINSBOURG

© Michel Quarez
         KIRA SAPGUIR ET LE SHOW-BUSINESS
(TRADUIT DU RUSSE PAR TM)
         —Pardon, Mademoiselle, vous ne voudriez pas faire du cinéma ?
         Ainsi s’adressa à moi une jeune fille efflanquée aux cheveux jaunes portant une casquette de base-ball et une caméra vidéo, au moment même où dans le wagon, je corrigeais un maquillage que la chaleur faisait dégouliner.
         Ça se passait en plein mois de juillet caniculaire, dans un Paris suffocant. Je traversais Paris, dans un wagon de métro plein de crachats, pour aller au musée Carnavalet. Dans mon dernier souffle, anticipant la fraîcheur du marbre des arcades, les murailles, les escaliers du manoir, le cocktail et le concert de l’orchestre tsigane « Balalaîka ».
         —Je suis assistante du film de Serge Gainsbourg, poursuivit la jeune fille. Vous ne voulez pas tourner dans son film « Charlotte pour toujours » ?
         Bon sang ! Un peu que je veux ! Bien sûr que oui !
         —Attendez, attendez, il y a une petite nuance, vous devez… comment vous expliquer ? Selon le scénario vous devez, excusez-moi… Vous allonger au lit avec lui ! Et sa fille Charlotte fait une scène de jalousie. Vous n’avez rien contre ?
         Moi ? Mais je ne refuse rien sous le soleil ! Bien sûr que je suis d’accord ! Tu parles ! Toutes mes copines vont en crever de jalousie ! Ont-elles seulement rêvé d’être à ma place ?… Dans le même lit que l’idole des années soixante qui choquait le bourgeois.
         Voici qu’aujourd’hui, deux décennies après sa mort Gainsbourg provoque le public avec des affiches de cinéma de Georges Sfar, placardées dans tout Paris. Un profil d’hippocampe, le sourcil froncé avec arrogance, les paupières baissées, méprisantes ; des volutes de fumée tout autour — de quoi enrager les croisés anti-tabac.
         Sur l’affiche, une inscription : « Serge Gainsbourg : une vie héroïque ». En aucune façon, il ne s’agit d’un « Biopic » (film sur des gens remarquables, dans le style américain). En réalité, ce genre de film semble bien moins fidèle qu’un conte de fées. Le héros de ces films y ressemble à un héros de bandes dessinées, super-héros, monstre sacré,  conquérant tous et tout grâce à son talent, son esprit et son charme monstrueux. Chez Sfar, il semble imaginaire, comme esquissé par un trait de crayon, louche, mal rasé, un mégot collé à la lèvre inférieure — comme je l’avais vu à… Mais n’allons pas plus vite que la musique.
         Le lendemain matin, mon téléphone était en surchauffe ! Je racontais à absolument toutes mes copines, que je ! Oui, moi ! On m’avait convié à un film et pour qui ? Mes copines n’en pouvaient plus, je m’enviais moi-même !
         Avant d’aller au casting, j’ai foncé aux puces pour acquérir tous les accessoires. Mes prises de guerre étaient un peignoir noir transparent, brodé de feuilles d’or, des mules de harem avec des pompons en plumes bouffantes de cygnes épinglées que je fourrai dans des sacs avant de m’en aller vers les studios « Pathé » dans un émoi indescriptible.
         « Allez au couloir N° 1 » m’a –t-on averti à l’entrée. Lorsque je suis entrée, je me suis figée : la salle était pleine de jeunes filles encore en âge d’aller à l’école. L’embouteillage d’adolescentes m’a rappelé un cauchemar récurrent dans ma vie entière : comme dans ce mauvais rêve me revoilà à un pupitre scolaire, et j’essaie de toutes mes forces de cacher que je suis adulte !
         Ça a duré une éternité. Une Lolita après l’autre (il s’avérait qu’elles étaient toutes candidates au rôle de copine de Charlotte) disparaissait aux confins du studio. Enfin mon tour. Dans une tenue excentrique, dansant sur mes mules devant la caméra, d’une façon inattendue pour moi-même (clairement par nervosité) je me mets à chanter : « Inceste de citron », version russe.
         Dans le demi-jour du studio s’est soudain matérialisé  une silhouette : blue-jeans, gestes décontractés, célèbre cigarette pleine de salive collée aux lèvres… Il s’agissait donc de …
         —Voilà… Chantez quelque chose en russe, grasseye l’idole.
         À nouveau, une inspiration folle m’envahit et j’improvise (cette fois en français) une chanson de cabaret d’émigrés « Je suis une mite noire, une chauve-souris… ».
         Hélas ! Pas du tout la chose à faire ! J’avais « perdu la tête » ! 
         —Vous avez un accent slave, une individualité spécifique, a énoncé l’idole. Il faudrait que je modifie le scénario à cause de vous et j’ai la flemme.
         Son individualité, il se la réservait entièrement à lui-même.
         Kira Sapguir.

En exclusivité Mondiale pour ANTIFIXION, la traduction en russe du « Poinçonneur des Lilas » par Kira Sapguir :


С добрым утром, парижане,
Я билетный контролер
Дырокол в моем кармане
И «Нувель Обсерватёр»

В зимний холод, в летний зной
Нету солнца под землей
И луны там нету
Я и летом, и зимой,
Пробиваю день-деньской
Дырочки в билетах
           
С осени до лета
С осени до лета
Пробиваю дырочки
                дырочки в билетах
            дырочки, дырочки, дырочки в билетах

Утром и на склоне дня
В куртке завтрак  у меня,
Свежая газета;
У Сиреневых ворот
Пробиваю что ни год
Дырочки в билетах

До ночи с рассвета
До ночи с рассвета
Пробиваю дырочки
                дырочки в билетах
            дырочки, дырочки, дырочки в билетах

           
И когда придет мой срок -
Продырявлю я висок
Пулей пистолета;
В небо дармовой проезд,
Все ж нельзя там ездить без
Дырочек в билетах
            дырочки, дырочки, дырочки, дырочки......................

Автор:
Серж Гинзбург

Перевочица:

КИРА САПГИР



11.6.19

Andreï Molodkine et Rasta Gang à Londres, 7 juin, Saatchi Gallery



 IN A FIRST OF ITS KIND COLLABORATION, RUSSIAN ARTIST ANDREI MOLODKIN TEAMS UP WITH UK DRILL MUSICIANS SKENGDO X AM AND DRILLMINISTER ON ‘THE MEDIA’ - A PROJECT TO INSPIRE YOUNG PEOPLE TO GIVE THEIR BLOOD TO ARTISTIC FREEDOM RATHER THAN SPILLING IT ON THE STREETS.


Nous ne tolérerons aucune incivilité.
         Les transgressions d’hier sont les conventions d’aujourd’hui. L’abolition de certaines discriminations en provoque de nouvelles. Le principe de la contrainte se contente de muer, la fin des turpitudes du pouvoir (certaines) ne signifie pas la fin du pouvoir de la turpitude. Dans le train vers Londres — dont la publicité sur écran semble tout droit sortie d’un manuel de vulgarisation anglo-saxonne des livres de Michel Foucault[1] — tout écart du langage marketing contemporain passant pour de l’amabilité alors qu’il n’exprime que du mépris peut entraîner des poursuites judiciaires. Le couperet est prêt à s’abattre, comme le souligne la voix suave d’une gérante de train multiculturelle, fière de son accent irréprochable dans la langue de Shakespeare, c’est notable à son intonation satisfaite. Comme dans l’Angleterre victorienne, mais à rebours, tout tempérament est relégué dans les abysses du refoulement mercantile — la magie psychotique du protestantisme qui nous donna Jack l’Éventreur[2]. Selon la formule moderne de l’Empire du Management : le pouvoir vous aime qui que vous soyez alors il vous a tous à l’œil. Tenez-vous le pour dit.
         Ce paradoxe a depuis longtemps perdu sa nouveauté ébouriffante, il est lassant de l’évoquer une fois encore — sauf qu’il est répété à chaque carrefour en catéchisme libérateur, retournant le couteau dans la plaie. Ce sont les ritournelles des rebelles établis à tous les échelons de la gouvernance, dont on calcule en douce les émoluments au fond d’un crâne venimeux — mais… Pas un mot ! … comme le répétait Clappique, le sympathique mythomane de La Condition Humaine[3]. La cuistrerie victimaire renforce l’absolutisme du marché. Autres temps, autres mœurs, mais restons anglomane, c’est si français !…

         Les défis lancés à l’absolutisme sous ses formes précédentes consistaient toujours à l’entraîner vers sa limite, son point de rupture, de Georges Bataille ou William Blake aux Sex Pistols, pour en citer quelques-uns, porter ses contradictions au rouge, mettre le système en surchauffe. Et il faut rendre justice à Malcolm McLaren, il nous avait bien fait rigoler en trouvant des moyens novateurs de vendre de la provocation, très loin des transgressions recommandées. Dans l’outrance manipulatrice, il n’était pas anglais par hasard. Rendons-lui justice une seconde fois, la tâche n’était pas facile même à son époque, l’art contemporain ayant fait de la provocation une lucrative industrie officielle depuis bientôt un siècle.
         Sur ces entrefaites — un mépris enraciné pour les immondices hors de prix défigurant le paysage définitivement sous prétexte de le déconstruire alors que c’est déjà un champ de ruines — j’ai rencontré Andreï Molodkine, artiste conceptuel russe jouissant d’une certaine cote. Il parlait au téléphone. On était dans le train pour la Belgique.
         —Si vous avez des secrets, allez sur la plate-forme, lui ai-je dit en m’asseyant. Je comprends votre langue.
         Il a éclaté d’un rire qu’on n’entend jamais à Beaubourg. J’allais encore devoir me livrer à des révisions déchirantes.
         Le premier projet qu’il m’a montré m’a fait grosse impression, essentiellement par ses dimensions colossales : Goverment down en lettres de trois tonnes de métal effondrées en fin de mot qu’on a pu voir récemment dans ces pages. Et, au contraire des concepteurs grassement payés qui font bosser des sans-papiers pour monter leurs élucubrations, ces vingt tonnes de fonte avaient été forgées par lui et son équipe, dans la fonderie qu’il possède avec d’autres au fond des Pyrénées. De l’art en bleu de chauffe. Jackson Pollock ou les constructivistes ? Les dimensions de son ironie politique la rendaient peu susceptible d’orner les collections de Bernard Arnault sauf s’il arrive enfin à acheter le Palais de Versailles en dépit de l’animateur télé, vous voyez qui je veux dire, celui qui organise des loteries culturelles et se fait faucher le fade au moment du partage. Ensuite, la photo des trois carabinieri (dont un officier) perplexes devant les vingt tonnes de métal exposées à Bari au musée d’art contemporain ajoutait un poids supplémentaire à cette ironie. Enfin, il ne s’étonnait pas de la précision de mes questions envieuses : qui avait raqué pour transporter toute cette ferraille au fond de l’Italie en convoi spécial ? Le musée bien sûr, m’a-t-il répondu en riant. Et là, respect, j’ai travaillé des décennies dans l’édition où pour se faire rembourser un taxi il faut expliquer pourquoi on n’a pas pris l’autobus. Il faisait peut-être partie des subventionnés de la provo, mais il avait du chou et de l’envergure. Je préfère que l’oseille parte là-dedans que dans les expéditions néocoloniales de l’OTAN.
         De son côté, l’artiste était aux aguets, il avait entendu parler de mes campagnes de Russie, de mon amitié avec Limonov et surtout, ce qui définissait son intérêt, de mon premier roman Fasciste[4] dont la conception dadaïste lui rappelait sa propre démarche.



         Ni une ni deux, il m’a invité au vernissage de son dernier projet Black Horizon, dans une des galeries d’art moderne les plus sélects de Londres. Lorsque j’en ai pris connaissance, heureusement que j’étais assis. Il collaborait avec des rappers du Sud de Londres,(Skengdo X AM & Drillminister) à Croydon, les cités d’urgence. Un certain nombre d’entre eux avait été condamnés à des peines de prison pour la violence des paroles de leurs morceaux. Alors, ils les interprétaient masqués. Le projet d’Andreï Molodkine était axé sur la liberté de parole, un sujet sensible chez les Russes de sa génération qui ont connu les soviets. Andreï, avec son équipe de la fonderie, composée de jeunes artistes français et russes, avait fabriqué des panneaux de verre — ou de plexiglass, comment le saurais-je — creusés des paroles les plus outrageuses des sauvageons des confins de la ville. Ce n’était pas tout : dans ces slogans sulfureux circulait du sang. Chaque participant à l’expo pouvait donner le sien à l’infirmière de l’équipe le recueillant dans les règles de l’art, pour le voir gicler dans l’installation.

La question sociale dans l'Angleterre à jamais post-thatchérienne:
         Il faut, ici, reprendre le contexte : les émeutes oubliées de l’été 2011 ont ravagé tout le Sud de Londres, le quartier de Lambeth en particulier, faisant rage pendant plusieurs jours et se propageant jusqu’à Manchester — la police restant impuissante. Les gangs d’adolescents déchaînés, présence dominante dans ces évènements, avaient agi comme un révélateur de la question sociale dans l’Angleterre à jamais post-thatchérienne. Le feu couve sous la cendre et devrait servir de signal d’alarme à toute l’Europe livrée aux privatiseurs. Depuis, le phénomène s’est aggravé. On a recensé à Londres 135 meurtres à l’arme blanche en 2018, parfois des règlements de comptes, mais parfois au hasard, gang initiation, comme on dit à New York. 2019 ne s’annonce pas sous de meilleurs auspices. Jusqu’où allait Andreï Molodkine, dans sa volonté de chauffer à blanc les contradictions du système ?… En termes français : quand est-ce que Beaubourg interdirait ses expos ?…
         Il commençait à m’amuser vraiment, alors j’ai mis le cap sur Londres.
         Le vernissage proprement dit ressemblait à une page de Renegade Boxing Club[5]. Les rappers étaient venus en force avec producteurs, cameramen, potes et petites amies. Jamaïcains, comme le trahissait leur accent chantant, leur vocabulaire de l’Empire Britannique, ayant traîné à Brixton autrefois, je m’en doutais, traducteur de Rasta Gang. De l’autre côté de cette foule mélangée, le Gotha du Londres russe, journalistes, éditeurs, demi-mondaines, bavards, bourrés de fric, ravis. Pour la première fois dans l’histoire de cette galerie chic du centre de Londres, on avait dressé une scène et monté une sono — nos rappers  psalmodiaient et dansaient sur scène. Joli, ai-je dit à Andreï. Pas donné à tout le monde. Il m’a raconté les sessions avec les Jamaïcains qui se pointaient avec leur rallonge pour déterminer qui au juste avait écrit les meilleures paroles, les plus dures. Se munissant d’une des seringues qui traînaient et qui effrayaient tout le monde, Andreï n’avait pas été pris à partie. Andreï, à l’époque de son service militaire, conduisait les camions de l’Armée Rouge pour transporter les missiles en Sibérie. De taille moyenne, mais costaud comme un Russe, il était toujours souriant. Il en avait vu d’autres.
         Décidément, quels que soient mes préjugés anti art moderne, je n’avais vraiment pas affaire à Jeff Koontz.
         Thierry Marignac, 2019.

        
        
        




[1] Penseur français post-structuraliste.
[2] Assassin britannique.
[3] Roman d’André Malraux.
[4] Mnémos, 2016, 3e édition.
[5] Roman de Thierry Marignac, Gallimard, 2009, l’action s’y déroule entre le ghetto noir de Jersey City et la diaspora russe de Manhattan.

21.4.19

Caroline, planque la coke, vlà les cyberpandores !…

©Van Gogh, tous droits réservés
                  
Acte II
                          Une voix en coulisse :
         …Karim assieds-toi sur les tapis persans, personne ne demandera d’où ils viennent… Boris je t’ai déjà dit de planquer la kalach dans la gouttière !… J’en ai marre, faut que je pense à tout dans cette baraque !…
         (Entrée des cyber-pandores) :
                  Notre Héros :
         —Bonjour Commissaire, depuis le temps qu’on ne vous avait vu !… Trois mois environ… Vous nous manquiez… Vous avez une mine splendide !… Une tasse de thé, peut-être, non ?… Malheureusement, je n’ai rien de plus fort, depuis mon début de cirrhose, vous comprenez… Ah, c’est votre nouveau robot ?… Il cherche une conspiration ?… Nous n’en avons plus, on a été littéralement dévalisé à Noël… Non, mon ami Boris n’a pas empoisonné Skripal, du reste, ce jour-là il jouait au poker avec des amis… Il a beau être russe, il est de gauche, Monsieur le Commissaire, il allait voter Hillary Clinton quand son officier traitant l’a rappelé en Europe… C’est vous dire… Si j’ai un Gilet Jaune ?… Oh non, Monsieur le Commissaire, sachez que cet pièce de vêtement ne s’accorde en aucune manière avec ma conception de l’élégance masculine… Ça n’irait pas du tout avec mes cravates…
                  (Perquisition fiévreuse des cyber-pandores, soudain s’élève la voix électronique du nouveau robot) :
         —Chef !… J’ai trouvé un antisémite dans la bibliothèque !…
         (Le nouveau robot brandit l’édition Folio de Rêveuse Bourgeoisie)
                  Le Commissaire :
         Ton compte est bon, mon gaillard !… Et embarquez-moi tout ça, y compris la blonde qui renifle, là, dans la salle de bains !…
         (Notre héros et ses complices sortent avec les bracelets. Le nouveau robot a tous ses voyants au rouge. Rideau).
                          Acte III
         (Un bureau anonyme de la banlieue parisienne. Le nouveau robot imprime son rapport, qui sort au niveau de l’oreille) :


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Draveil, Ile-de-France, France


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