Affichage des articles dont le libellé est Placid artiste-peintre. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Placid artiste-peintre. Afficher tous les articles

19.10.24

L'exposition "Observation" de Placid à Paris


 


Un artiste en état d’observation 

Daniel Mallerin 

    Ça commence par un exploit : dans l’espace minuscule et biscornu de la librairie galerie Actualités (15 rue Gay-Lussac), Placid a réussi à accrocher avec une rigueur martiale et une lisibilité percutante près d’une centaine de ses « paysages » (dessins et gouaches) minutieusement chiadés – comptes rendus des missions d’observation qu’il se confie à lui-même. 
    L’exposition dure jusqu’au 16 novembre. Dénommée Observation, elle est une déclinaison de l’aventure lancée il y a un an environ par Michel Lagarde avec la publication de l’album Ville, Mer, Campagne – 141 paysages de France à la gouache. L’aventure consiste à exploiter de librairie en librairie les pépites de conversation que féconde l’art d’observation de Placid – conversations délicieuses réarmant par leur simplicité la passion, jamais assez assouvie, d’observer l’espace commun. 
 
    Le calcul du peintre sur le motif 
    Il faut dire que l’artiste a inventé un truc tout simple, mais sensationnel, auquel on n’avait pas encore pensé depuis l’invention de l’imprimerie : réaliser des peintures sur le motif en prévision de leur reproduction imprimée, donc du regard d’un lecteur. 
     Un calcul original au résultat incroyable : absorbant le regard du peintre dès les premières images-paysages, le lecteur de Ville, Mer, Campagne (VMC pour le club des souteneurs) éprouve des sensations, délicieuses et furtives, de satiété visuelle qui lui sont intimement familières. Il reconnaît le paysage avant de le regarder, de l’observer et d’en dominer tous les signes. « C’est ça, exactement ça, dans les moindres détails » ! a-t-il envie de s’écrier tant la réalité se montre plus réelle que réelle. 
     Si l’hyperréalisme discret de l’artiste remue de l’enthousiasme c’est d’abord en raison de la familiarité visuelle que dégagent les 141 images-de-paysages découpées par Placid dans l’espace commun que le titre désigne. L’aubaine en librairie : on n’a encore jamais vu la France traitée de cette manière, ni dans un livre, ni dans une œuvre picturale. 
     Un des aspects de la rareté de l’ouvrage est certainement que Placid a pu poursuivre jusqu’au bout son calcul en réalisant lui-même sa mise en page – terme insuffisant à traduire la subtilité et la complexité du défi dans la sobriété de ses apparences. 
 
    VMC 
    Trois sections d’inégales longueurs chapeautées d’un bref bruitage lexical de Françoise Geslin (poète qui dit Oh maman quand on la touche), une conversation avec l’expert Alexandre Devaux en guise d’introduction et 141 légendes réduites au lieu et à la date de réalisation de chaque peinture. Tout est là, sans surplomb, le reste est télescopages et enchainements visuels, une forme de réalisation artistique non répertoriée. 
    L’objet même – son toucher chaud moelleux, son incroyable malléabilité et sa mélancolique allure d’almanach – renforce l’intime familiarité des paysages. Le charme précède l’ébouriffement cérébral : une forme de petit bonheur ramené de loin dans l’enfance. Les paroles nous échappent, l’air nous rattrape : nous avons toujours vu ces paysages de mer et de campagne comme nous connaissons par coeur la grammaire visuelle des villes. C’est un plaisir jalousement gardé, un petit bonheur français comme dans les chansons et les poèmes. 
    Sur cette pente douce, on entre dans le jeu de l’observation avec une attention croissante pour les enseignements visuels des peintures sur le motif en prenant conscience de l’infirmité commune du regard, comme de l’exquise possibilité d’y remédier. 


 
    Paysages urbains 
    Les paysages urbains sont à ce titre spectaculaires car saturés d’objets dont le pinceau fait saillir hypnotiquement tous les aspects – design, matériaux, couleurs, volume, etc. – en même temps que leurs combinaisons dans l’espace public. Jamais on n’aura perçu avec autant d’acuité les revêtements du sol, les grilles d’égout, l’arsenal du mobilier urbain, les variétés de matériaux, les gestes architecturaux, etc., toutes ces choses qu’on regarde sans vraiment les voir et que Placid représente avec une franchise libératrice. Un par un, ces arraisonnements hyperréalistes nourrissent une jubilation esthétique inconnue jusque-là dans l’histoire de l’art. L’enchantement engendre une activité mentale féconde : une compréhension nouvelle de l’ordonnancement urbain, une forme vive et élémentaire de réappropriation. 

    Mer et campagne 
    Les paysages de mer et de campagne offrent de semblables fascination et délectations tout en s’accordant à d’autres registres de sensibilité, d’autres traces mnésiques. La sensation des étendues comme de la gouvernance du ciel devient prégnante. Cependant la théâtralité de la scène d’observation, qui saute aux yeux dans les paysages urbains, demeure ostensible. Leur franche lisibilité, leur force tranquille, frappe le citadin à la vue fatiguée et saturée. Il réalise soudain la sidérante différence entre ces miniatures sur le motif pleines d’intentions et le subjectivisme démonstratif des représentations classiques du paysage dont il a été instruit par les boîtes de chocolat et les musées. 
     La préoccupation constante de Placid est de rapporter tout paysage champêtre – griffé par les lignes à haute tension et les poteaux électriques, parsemé de panneaux signalétiques et de meules emballées de plastique bleu – à son façonnement séculaire, son imperturbable horlogerie humaine. 
     La leçon d’observation se double d’un documentaire méticuleux sur ces aspects de la France qui sont parmi les plus ordinaires ou les plus discrets. 



 Précis de décalage 

    Le documentaire saisit d’abord la palpitation vitale de chaque « mission » d’observation, son accomplissement dans le temps. Le temps qu’il fait dans son ballet de lumières, le temps des saisons balayant les territoires de France, le temps que dégorge la nature jusqu’à ses pathétiques ersatz urbains, le temps de l’Histoire incrustée dans la moindre pièce du puzzle national et puis le temps de l’action elle-même – la traque du motif et l’exécution de la tâche – dont la date en légende scelle l’irréductibilité. 
     Chaque image matérialise une journée du peintre sur le motif entre 2009 et 2023, un hier-aujourd’hui renforçant singulièrement la familiarité de ces divers aspects de la France observés. 
    Placid choisit toujours des aspects ordinaires en jouant en permanence sur le décalage entre la réalité et les archétypes du « paysage national ». Sa façon de résister aux « images toutes faites », comme au formatage des esprits opéré par l’envahissement des images numériques. Un décalage entraîne l’autre, celui que produit pour le lecteur le déroulement non chronologique d’un ouvrage qui tient pourtant du journal/almanach de voyages. Tant et si bien que VMC parait définitivement inclassable sauf à le comparer à un recueil de « poèmes topographiques » de Jacques Réda. La comparaison vaut pour ceux qui apprécient l’un sans connaître l’autre et souligner la rigueur et la subtilité des compositions qu’un petit défaut de fabrication souligne. 
    La moire des détails – le sortilège hyperréaliste de la gouache – étant ternie, l’armature de l’image ressort en force rappelant le calcul initial de Placid, sa conception de la peinture sur le motif – exigeante comme la métrique d’un poème. 

     Précis de composition 
    C’est bien la composition qui dévoile la malice du pari : découper dans le paysage une image autonome capable de se faufiler partout dans la galaxie Gutenberg. Le magazine MLQ en a fait récemment la démonstration édifiante en publiant une série de paysages à la gouache imprimées en bichromie, transgression faisant ressortir leur ossature ou dramaturgie. 
    L’approche est nécessairement frontale : on ne regarde pas le doigt qui montre le motif, l’angle de vue n’est pas à voir, tout doit être exact, aucun enjolivement ne se peut, seuls comptent la minutie et la réplétion de l’image. C’est elle qui engage les défis infiniment renouvelés de la composition, rapportant la réalité observée à l’univers de la représentation – le miroir du monde. 
     
    Du baroque l’ordinaire 
    Au jeu de l’observation de l’observation, le lecteur se voit dénicher dans les formes, volumes et couleurs de chaque paysage la trace subliminale d’une autre peinture – abstraite, fauve, cubiste, etc. – ou quelque accointance avec le minimalisme millimétré d’un dessin de presse ou d’une case de bande dessinée. 
     Ces correspondances aléatoires sont parties prenantes du jeu, même s’il n’est pas indispensable pour ressentir les effets spéciaux de la composition, son harmonie anti-lyrique, baroque pour la multiplicité des formes qui la criblent – celles que le regard ordinaire enregistre sans voir, celles des objets qui n’épuisent pas leur sens dans leur matérialité et leur fonction pratique (Baudrillard) – et la simultanéité des interactions entre les éléments du paysage, entre le motif et le peintre et, enfin, entre le peintre et le lecteur (ou l’amateur d’art quand il s’agit d’observer la peinture en vrai). 
    La foultitude de perceptions engendrées par un seul et banal sujet d’observation est un paradoxe d’autant plus captivant que l’on y perçoit toute l’intention sociale du défi : une peinture n’exigeant aucun code d’entrée, une peinture démocratique, une peinture de maintenant la France, une peinture qui renseigne, une peinture renouvelant notre chère tradition des « paysages de maison », une peinture pour apprendre à mieux décrypter l’environnement ordinaire, une peinture utile aux enfants, une peinture résistant au rouleau compresseur des images numériques, une peinture anti google-maps, anti carte postale, anti touristique, une peinture délivrée du narcissisme artistique, une peinture convoquant la réflexion, une peinture faite pour la conversation, une peinture libre, modeste et généreuse, une peinture que la Compagnie Ouïe dire, basée dans la périphérie de Périgueux, emploie comme le vecteur d’expérimentations sociales inédites entre musées et cités HLM, une peinture qui a fait de l’auteur de VMC un troubadour des temps modernes. 

Observation - Exposition de Placid jusqu’au 16 novembre Librairie-Galerie Actualités 15, rue Gay Lussac, 75005 Du mardi au samedi, de 14h à 19h

28.12.18

La trêve des confiseurs s'étend au conflit virtuel

            En cette fin d’année agitée, après une série d’opérations de guérilla et contre-guérilla féroces, provocations, embuscades, manœuvres et contre-manœuvres dans la partie septentrionale Nord-Nord-Est —proche du cercle polaire — de l’extrême-continent virtuel, théâtre des opérations du conflit opposant les irrédentistes d’ANTIFIXION, au contingent répressif de la DINSIC (repérés, ils ont refilé le boulot à leurs collègues d'outre-quiévrain dont nous vous épargnerons la liste des visites, on peut la consulter sur Extreme-Tracking, on ne sait pas encore si EUROPOL est sur le coup), enfin — on respire !… — la trêve des confiseurs.
            Les forces de l’art, par la voix de leur avocat Daniel Mallerin, et du peintre Placid s’interposent en nous offrant des images pacificatrices d’un Paris post-moderne, qui personnellement nous donne de l’urticaire — la ville, pas les images, remarquables, comme toujours —, et devraient, outre épargner des victimes innocentes, nous permettre de nous murger tranquilles dans la bonne humeur, et le ravissement de l’esthète, la Kalachnikov sagement rangée dans l’étui à violon :
 
© Placid

50 VUES DE PARIS
Toute affaire cessante, se rendre au 3 de la Place des Grés à Charonne (XXe), loin des parcours obligés, loin de n’importe quelle station de métro conseillée. Une mignardise de place à la Raymond Peynet lovée sous un bouquet de magnolias. Aucune chance de louper le N°3 en descendant la Vitruve, le ruban y descend tout droit, c’est le local du Parti communiste de l’arrondissement, de plain pied sur la placette comme une extension de la terrasse du Bar-restaurant Les Magnolias qui lui fait face, et d’ailleurs les vieux militants y ramènent leur pinte, c’est encore plus tranquille, il y a des chaises, une cuisine, un décor de vieille école, une atmosphère sans âge débarrassée des gaz consuméristes, une lumière tamisée, les magnolias aux fenêtres et des proportion parfaites pour y réaliser une exposition - vocation que s’est découverte récemment la cellule dormante du XXe en donnant carte blanche au dessinateur Jacques Pyon, lequel ambitionnant de faire  planer le genre humain, avait transformé la faucille et le marteau en enseigne de cirque psychédélique, autant dire que le bocal communiste avait déjà fait peau neuve avant que Placid ne s’y installe.
Aussitôt la porte franchie, une espèce de chatouillement assaille les rétines : chatoiement, soulèvement, ordonnancement.
Ce sont les luminosités franches de la gouache ; ce sont les immeubles, les palais, les tours, les flèches et les dômes grattant sur leurs grands chevaux les ciels de Paris ; ce sont 50 ces hautes et étroites tranches de paysage disposés en deux rangs l’un au-dessus de l’autre - rail martial étirant la verticalité démultipliée sur tout l’espace.
50 nuances de ©Placid

Chaque tranche est l’original d’une chronique tenue par Placid de 2014 à 2017 dans le Mensuel CQFD  (un tiers de page) sous le titre « Vu de Paris, une sorte de rapport d’observation sur l’arrogance ordinaire de la capitale (point de vue d’autochtone) taillé sur mesure pour l’équipe de rédaction gaucho-marseillaise, gnark gnark.
Sur une table du local, un classeur regroupant les 50 coupures, permet de  constater que la singularité du mode  d’expression – une peinture en colonne rivée par un texte lapidaire – s’assimile sans mal aux grilles de lecture ordinaires de la presse écrite. D’apparence enlevée et collant autant que possible au train de l’actualité, la chronique procède d’un travail documentaire perché à caractère caustique mais aussi et bien-sûr artistique – Placid, c’est chic - malgré la qualité de reproduction prolétarienne. On lit ça en quelques minutes, enregistrant l’image sur le mode automatique. 
Une vitesse blasphématoire au regard des objets d’art accrochés aux cimaises…
© Placid, Mosquée

Passer de l’imprimé à l’original, l’expérience est riche de paradoxes. Le premier, c’est le très long temps que ça demande : 50 textes à lire et autant de tableaux à décrypter par le détail ! Mais c’est là précisément le motif du déplacement, la condition du plaisir à grappiller au bout de la rue Vitruve, sur la place aux magnolias.
Chatouillement d’aise : Placid a extrait les textes des images, en les déplaçant sur des cartels disposés sous les œuvres (le classicisme de l’ensemble parachève le charme obsolescent du lieu), ce qui a pour effet de donner toute son tranchant à leurs qualités littéraires : l’ironie, l’économie, la précision et juste ce qu’il faut de frime démagogique pour rester sur la ligne de front insoumise.
L’image déshabillée de son commentaire - une colonne de peinture flottant au centre d’une feuille blanche – c’est encore une autre sorte de chatouillement, une perplexité qui oblige à reconstituer mentalement le cadre de la colonne CQFD, l’outil utilisé par l’artiste pour découper un élément du paysage parisien comme s’il était vu au travers d’une meurtrière. Ceci explique cela, qui n’est pas une œuvre d’art, seulement.
Chatouillement à se défaire de ses habitudes – voir sans regarder –, se défaire de la manie de l’harmonie et de notre assujettissement à la composition – l’ordre visuel est imaginaire.
La rouerie de Placid désarçonne et amuse tant elle se montre scrupuleusement conforme à son engagement contractuel - tranche de paysage vaut planche anatomique –, une façon de passer au rayon X le mythe de la grandeur de Paris. La réalité du mensonge sous le pinceau, sous le scalpel : l’hôtel particulier de Bernard Tapie, l’immeuble de TF1, l’incinérateur d’Ivry, l’entrée du Palais de Justice ou de la FIAC, le Ministère de la Défense, etc. L’observation est drôle par sa rigueur implacable. Du sol aux faîtages, la juxtaposition des matériaux, les coutures, les ratures architecturales, l’envahissement du mobilier urbain, la collision du génie artisanal et de la vulgarité, l’étalage des signes d’ostentation, la saturation des signes d’injonction, tout ce bazar objectif, dans tous ses détails désopilants, ruine joliment l’effet de stupeur recherché par les bâtisseurs.
Par la précision et la franchise des couleurs, mais aussi par la sensation du risque répété, de son accomplissement minutieux, la gouache - dans tous ses détails – offre ses prodiges – plus réels, plus vivants et plus vrais que la vérité documentaire. Il faut voir passer la muleta de près ! Ces prouesses fascinent autant que les enluminures qui se détachent d’un manuscrit ésotérique, comme une libre et sévère exigence, une façon de poésie.  Le peintre montre du doigt du pinceau l’astre du Pouvoir, son arrogance, sa volonté d’intimidation, sa grotesque marque de fabrique. Et l’on regarde la chose, et l’on regarde le doigt.
©Placid, Les Cheminées sur Seine

La virtuosité tient sur un fil plein d’épreuves et de traitrises, c’est le stress de l’envoyé spécial, la galéjade du dessinateur. Il vous raconte 50 aventures cocasses. Car l’artiste, lui-même en personne, présente chaque jour son exposition – sans corps intermédiaire – comme une conversation sans fin.
Placid reporter raconte- en live - comment il remplit virilement sa mission sur le mode « bouclage » - CQFD n’est pas la NRF, mais un organe de presse vent debout dans le boucan national. En deux jours choisit sa cible, mène son enquête, collecte les informations, se rend sur place, tourne des heures durant autour – le froid, la pluie, le vent, la foule, la parano des uns, la curiosité des autres, etc. - choisit son angle de vue, sa meurtrière et attaque au pinceau, sans dessin préparatoire, la représentation scrupuleuse de l’emblème choisi –  l’exécution dure environ une journée –  et la nuit venue, la gouache séchant, complète son reportage par la rédaction du texte calibré de façon à  se loger à l’impression dans une partie de l’image, et expédie le scan à Marseille au dernier carat. Un vrai « pro » sachant gagner ses galons.
Le poète montre les traces de pluie sur le macadam, un soupçon de crachin dans un ciel de traîne.
Jusqu’au 5 janvier.
                  DANIEL MALLERIN, 2018.

25.5.17

La "mobilité fessière" dans l'œuvre expressionniste de Placid, peintre contemporain

Après Pierre-François Moreau, auteur de « La Soif », dont nous avons parlé récemment, il me reste à présenter Daniel Mallerin, un de mes rares amis survivants, avec Édouard Limonov, sans lesquels votre serviteur ne serait sans doute pas ce « personnage un peu sulfureux, liés à des milieux très noirs (John Farris, le meilleur poète du Lower East Side ?… Réminiscence freudiennne chez la donzelle de la gauche macronisée — mais John Farris était café au lait !…), en rupture avec la société » comme devait me définir, inénarrable (Dieu sait que mes copains et copines en ont fait des gorges chaudes !…), une journaliste de Libération, le week-end dernier. Nous sommes amis avec Daniel Mallerin depuis une éternité, quatre décennies, depuis qu’il me convainquit d’écrire, plutôt que de me défoncer… Et publia mes premières nouvelles au Dernier Terrain Vague, dont la légende, même en notre époque sans vergogne —, dans l’oubli instantané du prochain Tweet  des vedettes, ou de la vermine politicienne — devrait atteindre des dimensions proches de celles de  Éric Losfeld.  Au DTV, tout était possible : du roman punk Sang Futur (Kriss Vilà,  DTV, 1977,  Moisson Rouge, 2007),  à la BD anarchisante Benoît Broutchoux, jusqu’à, plus tard, la collection Compact-Livres, où votre serviteur publia’9’79, fiction sur Ben Johnson,  le sprinter stéroïdé des JO de Séoul 1988 , la Roche Tarpeïenne si près du Capitole, sujet romanesque par excellence,  Hervé Prudon,  Sainte-Extase, son oraison aux esprits du temps, quand il était nègre pour Patrick Sabatier, et Bruce Benderson à l’époque où il vantait son lit comme Le pire Endroit de New-York ( DTV, 1996).

Daniel Mallerin, un frère pour moi — comme Limonov  et Moreau— a toujours eu un œil graphique, un regard perçant sur les artistes arts plastiques de son temps, notamment Placid, vieille connaissance lui aussi, dont le regard acide sur la quotidienneté parisienne au troisième millénaire lui a inspiré les lignes qui suivent, qu’ Antifixion est fier de publier : 

 L’IMAGISTE DE LA VIE MODERNE 
SCENES PITTORESQUES – L’EXPOSITION DES NOUVELLES PEINTURE DE PLACID  

Sur les territoires de l’oeil, on s’attend à quelque coup de théâtre - effet dépeignant du mot « pittoresque » - ; quelque chose de cocasse et de trivial. Avant même de s’y rendre, on sourit, on gamberge. 
Hameçon mordu, promesse tenue, on en prend plein la vue. 
Le sourire court dans l’air. On l’attrape par l’ellipse pour le traduire - devant le tribunal de la culture - par un titre plus explicite : « Tableaux pittoresques de la vie parisienne en 2017» ‘. 
Les curieux sauront. 
Toutes ces « choses vues » dans la rue et bien connues, où le déjà vu prend un air de jamais vu. 
Une théorie de tableaux tout chauds, trempés dans l’huile et cadrés façon « cinéma direct » (à l’épaule). A chacun sa composition minutieuse, accordée à la chose observée ; à chacun sa trivialité, ses scintillements de couleurs. 
Tohubohu de sensations, bombardement d’idées, jeu à prises multiples. 

   Pour exemple ce tout petit tableau planqué dans une toute petite niche soustraite au chahut : deux grosses paires de fesses jumelles en marche, bleues comme des oranges, moulées dans un djinn, galbe galvanisé par la proéminence plate du portable fiché dans la poche de derrière, que l’artiste a croquées mentalement puis rehaussée sur la toile avec les dards verts d’un soleil de Tati, un blouson acrylique à bas prix électrisant la mobilité fessière. 
Une petite clef pour gamberger dare-dare l’histoire de l’art puisque le pari de Placid correspond à la définition du pittoresque donnée par l’Académie en 1732 : une « composition dont le coup d'oeil fait un grand effet » (ici, un plan très serré). On sourit : rien de tape à l’oeil, seulement le « coup d’oeil » lui-même, son instant, que Placid nomme un «croisement ». 
   Le « grand effet » du coup d’oeil détermine la recomposition de la « chose vue ». 
   Une petite clef pour remonter le diable à ressort, la mécanique excitante des détails qui bombent et reluisent sous le pinceau à l’huile : l’empreinte du portable sur des fesses, ou dans la gestuelle des soliloques téléphoniques, et tant d’autres stigmates visuels des étendards standardisés – colifichets, piercings, tatouages, parures, coiffures, etc. jusqu’au design exhibitionniste des chaussures. 
Pièges à rétine, bijoux picturaux, éclats du désir - trouble du voir - clignotant dans le flux et le reflux des passants dans les rues, le rut (commercial) de Paris. 
Sensations familières enfouies dans l’inconscient des foules, telle le croisement de ces deux go parigottes ignorant Picasso :
Pimpante étrangeté, exotisme de proximité. On garde le sourire…

   Et cet autre exemple : « Harmonie en gris et bleu » :
Pour la facétie de la composition, la malice de l’observation ; pour l’enlacement du dessin à la peinture et ses effets imprévisibles - cette trouée bleue à la Magritte sur grisaille Haussmannienne - ; pour la syntaxe des apparences, le poudroiement des détails pittoresques, leurs correspondances loufoques. Pour la répétition du hasard objectif (vrai-faux) dans maintes autres variantes de paysage parisien - les jardins publics, les commerces, les bibliothèques, les bars, le métro, etc. – où les saillies furtives de la trivialité quotidienne sont restituées avec une sophistication d’orfèvre. Toutes ces « choses vues » bien connues, où le déjà vu prend un air de jamais vu. 
   Tableaux édifiants comme les lithographies des albums de voyage d’autrefois, pointilleux comme des reportages - sans machine, ni littérature – mais qui, par les sortilèges de la peinture à l’huile, la « reine des techniques », produisent des transports inattendus, voire inconnus dans le répertoire des émotions esthétiques. Une scène pittoresque dans un bar, une boulangerie, devient une « peinture de genre ». On pense un peu à Manet, hein ! Et aussi, glissant du réalisme au grotesque, aux déchaînements caricaturaux des comix underground. Ce culot, cette adresse à saisir le jargon anatomique, l’hystérie physionomique, la gestualité urbaine et la mobilité des apparences, tient sûrement de cette dernière école. Placid n’est jamais aussi fort que lorsqu’il fixe la théâtralité des postures ordinaires.    
Un pan de l’exposition est occupé par quelques grands fusains plus anciens, qui donnent la pleine mesure de son ivrognerie de virtuose. On gamberge, on sourit en comprenant ce que « forcer le trait » veut dire. 
   Télescopage abrupt, contorsions du style: cadre implosif, composition explosive, construction tendue, entrechoc des formes (molles, dures, rondes, tranchantes), réalisme scrupuleux (didactique), ivresse de précision et approche caricaturale. Une sensation d’ambiguïté. Mais laquelle ? Est-ce à cause de cet instant torve où les êtres immatures et sensibles s’adressent à leur boucher, ou à leur pharmacien, en espérant se fondre dans l’ordinaire ? Ou serait-ce en raison de l’instabilité même l’acte de dessiner le réel à partir d’une sensation furtive ? La fornication des formes dépassant les intentions, l’intimidation générant équivoque et distanciation.
   En retrouvant dans les nouvelles peintures de Placid ces mêmes et forcenés enjeux de style et d’observation sous une forme plus subreptice, on garde le sourire en gambergeant sur les variations de perception. 
   L’accent Picasso de l’expressionnisme de Placid devient caoutchouteux, la grammaire caricaturale se gondole. Quelque chose du dessin animé passe. L’ironie de Placid est palpable, c’est le bling-bling du pauvre. Quelque chose du dandy pointe dans le mélange des pinceaux et des crayons. L’artiste « 24 / 24 », comme on dit en Afrique, que tout et rien inspire, au plaisir d’étonner et la satisfaction orgueilleuse de ne jamais être étonné
   Est-ce cela la peinture à l’huile ? Affirmatif … comme éloge de la technique, patience de l’artisan ; comme vertu historique, respect de la tradition jusqu’à la sacralisation (pour régler la facture EDF). Mais enfin… quelle différence avec l’illustration ? 
   La Joconde du Bar Tabac ne serait-elle pas parfaite pour illustrer l’enquête, que tout le monde attend –, sur le mystère des amazones chinoises qui, partout, ont mis la main sur le négoce mortel ? Un rien d’Andy Wharol (avec un peu plus de boulot).
   Et dire que Placid travaille incognito comme graphiste dans la presse illustrée, qu’aucun directeur artistique n’accepte de le publier, que l’illustration est son graal - et Georges Beuville son prophète -, que la circulation à grand tirage de ses images est son obsession, que ses inscriptions perturbent les tenants du style lisse & glisse (le dessin de presse est de plus en asservi aux idées formatées). Bien-sûr, c’est pareil dans le monde la peinture, voire pire hypocrisie et quoi d’autre no comment puisque l’art tagada (institution & marché) se cultive hors sol, ignore Peter Saul. A quoi bon en tirer des conclusions vindicatives et tralala ? 
« Placid, c’est tout rond, on s’y sent bien », déclarait un enfant lors du vernissage de l’exposition et, en effet, il faut avoir un regard d’enfant pour descendre des cimes de la culture, ignorer la dictature des philistins et jouer le jeu de la rondeur, effet de la crudité et de l’extrême lisibilité des images - au-delà, en deça, du foisonnement des idées, formes et interprétations. On gamberge de tant sourire. 
Toutes ces « choses vues » bien connues, où le déjà vu prend un air de jamais vu. 
   Les séquelles d’un rêve, la révélation d’une notation inconsciente et fugitive. Des étonnements éprouvés, prétextes à pouffer. Pas le genre d’exposition qui se voit en 5 minutes. Il faut savoir prendre tout son temps pour apprécier son motif. C’est ce que j’ai moi-même fait en compagnie de Nadine Ballot, égérie du « cinéma-vérité » qui, en 1960, lançait aux passants parisiens son fameux « êtes-vous heureux »… Mon amie Nadine, éternelle enfant, passant au peigne fin les moindres détails et babillant des commentaires acides sur les figures actuelles de la « tribu parisienne », 
comme si nous étions dans une situation d’immersion semblable à celle d’une expérience « d’anthropologie partagée ». Une heure durant. Merveilleux hasard objectif, grand voile à soulever
   Ce n’est pas tout : un grand classeur contenant quelques oeuvres exécutées avec de toutes autres techniques et les derniers livres de Placid – J’y étais, Le jour et La nuit4 – ouvrent la boîte de Pandore. On sourit et gamberge en prenant conscience que cette exposition n’est qu’un tout petit maillon, une simple variante, d’un travail gigantesque d’observation entrepris depuis plus de dix ans, à raison d’une image par jour. Des milliers de cartes postales de Paris, et d'ailleurs, réalisées avec la même exigence formelle ou informative, avec ses défis de style sans cesse renouvelés, ses maladresses parfois (… il y a dans la vie triviale, dans la métamorphose journalière des choses extérieures, un mouvement rapide qui commande à l’artiste une égale vélocité d’exécution), et ses prouesses jubilatoires. Des milliers de « paysages pittoresques » représentant certains « aspects de la France », parfois ce que les sociologues appellent des « non-paysages, des lieux ordinaires comme la gendarmerie de Quarré-les-Tombes (Yonne), une gouache de 2011. 
   Un véritable roman d’aventures, une saga, dont l’objet est la saisie du temps - la modernité, c’est le transitoire, le fugitif, le contingent, la moitié de l’art dont l’autre moitié est l’immuable. Aucun souffle n’agitait le drapeau de la gendarmerie ce jour-là… 
Les deux citations sont extraites du « Peintre de la vie moderne » de Charles Baudelaire qui vouait une passion idolâtre à un artiste qui refusait de signer ses oeuvres et même de considérer qu’il s’agissait d’art : Constantin Guys, le premier « reporter graphique » de l’histoire après les grottes de Lascault… Comment ne pas penser au beau texte de Baudelaire en étudiant les images de Placid ? La comparaison entre les deux oeuvres est à ce point édifiant que l’on est tenté d’appliquer au travail de Placid les commentaires et les spéculations esthétiques, philosophiques, de Baudelaire ou, encore, 
des frères Goncourt qui dressent ce portrait de l’artiste (en Protée) : ces originalités submergées et terribles, qui ne montent jamais à la surface des romans […] étrange, varié, divers, changeant de voix, et d’aspect, se multipliant et se renouvelant […] diffus, verbeux, débordant de parenthèses, zigzagant d’idée en idée, déraillé, perdu et se retrouvant […] et ce sont mille choses qu’il évoque ainsi, dans cette promenade de souvenirs […] des croquis, des souvenirs, des paysages, des tableaux, des profils, des aspects de rue, des carrefours, des trottoirs où claquent des savates de marcheuses… 
   En lisant l’essai de Baudelaire, en appliquant ses spéculations à l’oeuvre de Placid, en substituant son blase (une anti-signature) à celui de Constantin Guys et en remplaçant le terme« peintre » à celui « d’imagiste » en référence à l’école des « Imagistes de Chicago », on tient là comme une sorte de manifeste parfaitement d’actualité. « Imagiste de la vie moderne ». Non pas un titre de gloire inutile, mais un symbole de résistance (opiniâtre) face à la submersion et à l’asservissement des photos et vidéos. De quoi gamberger et sourire. Désabusé, mais pas complètement.

http://toutplacid.tumblr.com/search 

L’exposition dure jusqu’au 10 juin (fermeture ascension du 25 au 29 mai).
Galerie Corinne Bonnet
Cité artisanale, 63 rue Daguerre

75014 Paris