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20.3.24

"Et des dizaines d'étés dorés" de Jérôme Leroy

    LES MÉLOPÉES PLAINTIVES 

    (Tous les intertitres sont tirés de "Et des dizaines d'Étés dorés" de JL)

    Pour ouvrir cet éloge jamais démenti de la poésie de Jérôme Leroy, et en l’occurrence celle de son dernier recueil, je note qu’en dépit d’une « nostalgie trop fine », comme on dit d’une dentelle, que je préférai nommer « élégance du cafard » pour écarter les miasmes du terme « nostalgie », je note qu’il lui reste tout de même pas mal d’optimisme comme le prouve le titre. Il n’a pas l’intention de disparaître tout de suite. Parmi tant de formules heureuses, tant d’aboutissements de l’émotion, de la réflexion, je remarque également que le communiste balnéaire parvient à cette ultime conclusion programmatique : « Le beau temps est ma dernière espérance politique ». Le léninisme prend des couleurs d’arc-en-ciel, entre un sanglot étouffé et une blague de vieux briscard… 

    Sur la jetée contre le temps 

     C’est d’ailleurs l’ambigüité envoûtante de ces poèmes d’un vagabond du temps et des chemins de fer provinciaux, de se situer entre sourde mélancolie et sarcasme contre l’inéluctable. Si le recueil est placé sous le signe de la lumière, « les jours de gris et de pluie » y foisonnent tout autant, effet de contraste, certes — le métier qu’il a !… — mais on ne saurait distinguer ces demi-jours au cœur serré d’une métaphore du vieillissement, de l’effacement des corps aimés sombrés dans l’abîme ou des modernes catastrophes. « La grâce matinale dans l’aube noire » d’une belle cycliste le dispute ici à la formule la plus définitive, le meilleur résumé — parmi tant de commentaires — qu’il nous ait été donné de lire sur l’instant figé du confinement pandémique : « Ce fut l’époque des insomnies en plein jour ». 


 

     Cachés pour toujours dans soixante secondes d’éternité 

    Je note encore l’extrême modestie des moyens, peu de mots flamboyants, de thèmes grandioses et cet usage, parfois — mais rarement — abusif de la répétition comme une scansion rythmique qui finit par devenir obsédante, la petite note aigrelette qui opère le Grand Œuvre : faire de la dissonance une harmonie à contretemps. L’émotion lancinante, le vibrato de ces « Étés dorés » est le fruit de ces artifices, marques du véritable poète, un titre difficile à mériter. Pour reprendre un mot qu’il m’adressa au sujet de mon « Photos passées », c’est dans ces tours de passe-passe, cette danse sur la corde de la quotidienneté pour en extraire les nacres et merveilles que se trouve la poésie de Jérôme Leroy. Sa matière première est courante mais elle ne succombe jamais à la « dictature du banal ». Cela tient parfois à un seul mot, comme le premier du vers suivant : « Enfin la Picardie décida de ressembler à elle-même ». Un art donc excessivement subtil, dont je serai bien en peine de discerner l’origine tant il me semble exotique, fruit d’une intuition phénoménale. 

     Il pleut encore dans les chansons 

     Faut-il l’imputer à l’hypersensibilité du poète « La solitude est un cercueil de verre », ses « Étés dorés » sont lourdement nuageux, en chemin vers les paroxysmes ensoleillés, où, dans un mouvement de paganisme subconscient, la blondeur des fiancées est un hymne à l’astre du jour. Curieusement, mais je n’aime pas beaucoup l’été, ce recueil m’a donné au contraire l’impression vive du clair-obscur. « Les yeux d’une amoureuse d’autrefois » y sont gris, teinte indécise dont la clarté se distingue toutefois nettement par sa pénombre sous-jacente des déferlements d’or évoqués : « Cette pente d’ardoise sur un coin du ciel ».

    Mais le poète Leroy sait aussi être brusque, c’est salutaire : « Je veux la rapidité de Morand ». Il est aussi « fils de l’âge du Jazz et du Gin ». Le cocktail n’est jamais douceâtre, il est corsé. 

    Les rêves eux-mêmes sont des gisements qui s’épuisent 

    En avant-propos à l’un de ses derniers recueils de poésie « Cendrillon enceinte » Limonov remarquait qu’écrire des vers au XXIe siècle revenait à se complaire dans un vice moyenâgeux. Chez Jérôme, adorateur du soleil, il est peut-être plus archaïque encore, et paradoxalement pour une composition aussi sophistiquée dans son apparente simplicité « départementale » — les errances de l’auteur dans les TER vers les villes où il va propager le message » — primitif. Limonov aussi, venu du froid, adorait la chaleur. Il convient d’évoquer les échappées allemandes qui donnent au recueil une ouverture sur le vaste monde. Ce diable d’homme va chercher le soleil jusque sur les rives de la Mer Baltique, puisqu’il « croit aux refrains ». Et qu’il a, je le lui fis remarquer un jour, un certain penchant pour les blondes. On retiendra : « La brume sur l’Elbe légère », encore un beau paradoxe, croyez-moi l’Elbe n’est pas légère, la plupart du temps grise, large et pesamment germanique. On se perdrait en circonvolutions à l’infini pour définir le charme de ces « Étés dorés » sourd par essence, imperceptiblement ensorcelant.

    Thierry Marignac, mars 2024.

 

     Je terminerai donc mon éloge en dédiant à Leroy, gréco-latiniste, cette traduction d’un poème d’Essenine sur une autre de ses destinations de rêve, peu abordée dans son dernier recueil : 

    Grèce 

    Le puissant Achille ébranla les fortifications de Troie 

    Le brillant Patrocle mourut en combattant, 

     Mais Hector son épée sur l’herbe essuya 

    Des giroflées en fleurs sur l’ennemi déversant. 

      

    Sur ces cendres s’envolaient les pleurs tristement, 

     La serpe de la lune les mailles de la tunique déchira,

    Achille fatigué sur la terre tomba, 

     La victime vers son dernier repos emportant. 

    Ah Grèce, de mon âme le rêve si fort ! 

    Tu es tendre comme un conte, mais je te suis plus tendre encore. 

    Plus tendre qu’Andromaque envers Hector le héros.

     Empoigne ton épée. Sois la sœur de la Serbie. 

     Rappelle au monde comment Troie a péri. 

     Et que noircissent des vandales l’épée et le billot.

     Sergueï Essénine 

 

Могучий Ахиллес громил твердыни Трои. 

Блистательный Патрокл сраженный умирал. 

А Гектор меч о траву вытирал 

 

 И сыпал на врага цветущие левкои. 

Над прахом горестно слетались с плачем сои, 

И лунный серп сеть туник прорывал. 

Усталый Ахиллес на землю припадал, 

 

Он нес убитого в родимые покои. 

 

Ах, Греция! мечта души моей! 

Ты сказка нежная, но я к тебе нежней, 

Нежней, чем к Гектору, герою, Андромаха. 

Возьми свой меч. 

 Будь Сербии сестрою. 

Напомни миру сгибнувшую Трою, 

И для вандалов пусть чернеют меч и плаха. 

1915

26.4.23

Maldonnes de Serge Quadruppani

          VICTOR SERGE ET LÉO MALET POUR EN DÉCOUDRE…

        

         Je n’ai lu aucune critique du beau roman Maldonnes de Serge Quadruppani, déjà vieux de deux ans, mais je doute d’avoir beaucoup de concurrents sur ce coup-là : qui se souvient encore des grands ancêtres que je convoque pour l’occasion ? Ce qui sert aujourd’hui de culture aux tâcherons, c’est le twitter de la semaine dernière !…

          Le principal narrateur — il y en a d’autres — de Maldonnes, nommé Antonin, s’il ne ressemble pas à Serge Quadruppani, plutôt grand et mince, tandis qu’il est petit et enveloppé, partage avec son créateur une intelligence corrosive susceptible de ronger les plus épais maillages de l’utopie.

         Quand nous évoquâmes avec Jérôme Leroy, il y a une douzaine d’années, la parenté de son Bloc et de mon Fasciste, il me répondit avec sons sens de l’à-propos : « Mais oui, Thierry, sur ce thème, le classique indémodable, c’est La Nuit des Longs Couteaux ».

         Eh bien, Serge Quadruppani retrouve son classique chic dans Maldonnes, lorsque, pour évoquer l’histoire tumultueuse des milieux anarcho-libertaires — dont il fut un acteur — depuis les années 1970, il se sert dans un polar à rebondissements, du thème des relations souvent ambigües qui les liaient parfois à la véritable pègre. Auteur d’un livre sur Roger Knobelpiess, truand chéri de la gauche caviar avant d’être désavoué pour récidive de braquage, Serge Quadruppani, je le balance sans vergogne, en sait long sur le sujet.

         Antonin, son héros, son double, après quelques incursions du mauvais côté de la loi au prétexte de l’expropriation des expropriateurs et de la propagande par le fait, se rend compte que le crime n’est pas sa vocation. Lors du braquage d’un cercle de jeu exécuté en tremblant, il entend son verdict de mort prononcé par un truand corse. Par ailleurs, l’implacable lucidité qui ne le quitte jamais tout au long de Maldonnes lui sussure que les débauches payées par les incartades de lui et ses camarades, les faux papiers, les petites escroqueries, n’ont au fond pas grand chose à voir avec la révolution. L’hédonisme situationniste diffère-t-il tant des partouzes arrosées des cadres-sup’ lecteurs de Lui ?

         Lui-même entre deux femmes, l’une en France, l’autre en Italie, qui ne sont dupes qu’un instant de son double jeu, il ne cesse de se sentir coupable vis-à-vis de l’une et de l’autre, jusqu’à ce que les deux rompent avec lui, refusant de marcher plus avant dans les justifications de l’illusion lyrique, « L’amour libre devenu une chiennerie », disait Victor Serge au sujet des anarchistes de la Belle Époque… et de la Bande à Bonnot.

         Parallèlement à ces mœurs débridées de l’époque, Antonin, malgré ses doutes et ses distances marquées avec les querelles de sectes déchirant l’ultragauche, n’a pas perdu la foi en l’idéalisme qui le guide. Tout comme Serge Quadruppani. Quoiqu’il se défende d’avoir écrit ici une autobiographie, ce qui est vrai dans le détail et les péripéties, Maldonnes est en revanche très probablement une autobiographie de son itinéraire politico-intellectuel. Ce n’est pas le moindre intérêt du livre. Je suis ici peu suspect de complaisance. Je me suis bouffé le nez cent fois avec Serge sur les histoires de militance, quand il entamait les flonflons. Il m’envoyait paître, en général sans s’énerver. Nous nous sommes toujours réconciliés. Désillusionné à temps des mêmes sources théoriques, il m’arrive parfois de l’envier. Quoi qu’il en soit, je vois chez lui, de même que chez son antihéros Antonin quelque chose d’estimable dans cette obstination : la fierté de ne pas avoir perdu ses convictions.

         C’est autour d’un truand soupçonné de braquage d’un transport de fonds ayant entraîné mort d’homme et innocenté par la suite que tourne toute l’intrigue de Maldonnes. On entrevoit les liens troubles entretenus par une certaine ultragauche avec le milieu, manipulations des deux côtés, chausse-trappes à tous les étages. Antonin sera la cheville ouvrière de la libération du truand grâce à ses relations tant dans les milieux culturels que chez les avocats. Il sera aussi son recéleur. Avant de découvrir… sur une histoire qui se déroule sur plus de trente ans et se confond avec celle des libertaires…

         Si l’on peut déplorer certaines longueurs, notamment dans les couplets féministes vers la fin — mais, soyons justes, ils font partie de l’intrigue où tout est inextricablement mêlé — grâce à une plume agile et des personnages palpitants, Maldonnes vaut le coup d’être lu. On se sent intelligent !

         Waterloo stendhalien de l’altermondialisme, les scènes de chaos lunaire du G8 de Gênes avec leur cruauté, leur vanité de baroud d’honneur manquant sa cible, décrites méticuleusement et sans la moindre complaisance pour un camp comme pour l’autre sont un point culminant de ce roman.

         Pour le reste, dans sa perception acide des errements de l’idéalisme, de la férocité de la pègre, des balbutiements inintelligibles de certaines formes d’amour, Serge Quadruppani a réussi, ça n’était pas gagné avec ce matériel, un grand bouquin d’époque. Le Brouillard au pont de Tolbiac des temps modernes. Il n’a pas démérité du vieux Léo Malet.

         Thierry Marignac, avril 2023.

8.12.21

Reportages sur la mort: Édouard Limonov et Hervé Prudon

 

    Sa vie était comme une patrouille de nuit

    Il ne dormait plus il était le flic de ses insomnies

    Il parcourait les rues du regret du chagrin de la folie

    Il parcourait les mauvais quartiers de la vie

    Les zones dangereuses où vos morts vous sourient…

    Jérôme Leroy, Night Patrol.   

        En cette lointaine année 1981, où mon rêve de devenir romancier prenait tout juste forme, grâce au journalisme et aux éditions du Dernier Terrain Vague, dans ma dérive parisienne, j’avais deux mentors chez les « écrivains professionnels » : Édouard Limonov et Hervé Prudon (personnages absolument dissemblables). Ils ne m’enseignaient pas (qu’on me pardonne ici de me répéter) comment écrire, ou ce qu’il fallait écrire. L’un comme l’autre gentlemen, chacun à sa manière, le didactisme n’était pas leur genre et ils avaient repéré ma tête de mule. Tu es sur la mauvaise voie, continue, devait plus tard conclure Hervé sur mon Fasciste, tandis qu’Édouard, temporairement ébloui par mon fait d’armes inaugural, me proposait d’écrire à L’Idiot Internationalce dont il n’était pas question — cette clique Closerie des Lilas et puis quoi encore ?… Faire des théories, jouer les penseurs, se parer des oripeaux de la Droite littéraire ?… Inutile d’insister !…

      Quoi qu’il en soit, je recevais de l’un comme l’autre quelque chose de beaucoup plus précieux : ils m’enseignaient le mode de vie du saltimbanque — comment survivre, grâce à quelles pirouettes de danseur de corde. Et sans en parler, l’un comme l’autre savaient que j’étais attentif. Ils possédaient l’intelligence elliptique de transmettre à qui le mérite, sans jouer les profs.

         Je n’ai jamais oublié la limaille subtile de grâce de ces leçons par l’exemple.

         Quarante ans plus tard, l’ami Doubschine (homme de confiance d’Édouard) me fait cadeau à Moscou de son dernier livre (posthume, paru après sa mort) : Le Vieux en voyage ( Старик путешествует, pas traduit en français pour l'instant). Je découvre les deux dernières années où mon ami de toujours se savait mourant et souffrait physiquement, où il avait choisi de parcourir le monde une dernière fois : France, Italie, Espagne, Abkhazie, Haut-Karabakh, Mongolie. Tentant le diable plus d’une fois, debout dans les tranchées d’Arménie, les zones limitrophes d’Abkhazie — qu’une balle de tireur d’élite vienne mettre fin à ses souffrances de vieillard.

         Qu’y a-t-il dans ce livre ? J’ai rassemblé des fragments de paysage, des situations survenues avec moi ces derniers temps, des souvenirs surgis du chaos et je vous les livre (n’importe qui : taulards, ouvriers, étrangers, filles perdues, soldats, policiers, révolutionnaires), je vous jette le résultat.



         Son romantisme immémorial (la nature souveraine, et sa fascination pour la guerre, ses amours déchirées avec Natalia Medvedeva) se superpose à cette simplicité déconcertante qui le rendait si concret, si vivant. Il se traîne comme il peut derrière son énergique maîtresse Fifi, à Paris, pour la parade militaire du 14 juillet 2019, aux Champs-Élysées. Il parvient à convaincre le président de la république « non reconnue » du Haut-Karabakh de le laisser aller sur le front, face aux Azéris, où il fait le meilleur repas de sa vie. Il évoque la prison avec Faouzi Lellouche des « Gilets Jaunes », sous mes yeux à Paris, ayant deviné au bout de cinq minutes qu’ils ont ça en commun. Il compare les bergers de Mongolie aux gauchos d’Argentine. Il est déçu, à la Villa Mussolini,  que rien ne rappelle le Duce. Par une après-midi de sang, de soleil et de pourpre à Madrid, il comprend le sens de la corrida, peu avant que le toréador Roman ne soit grièvement blessé par un coup de corne à la cuisse sous ses yeux — toréador à qui Édouard avait parlé juste avant. Une équipe de film le suit au cours de sa dernière dérive sur la planète. Vieux renard, tu as sculpté ta légende.

         Je rentre dans les profondeurs de la grotte et je m’allonge sur le dos, on me met un masque sur le visage et les masques claquent sur la table d’opération. Ils branchent les rayons. Je commence à compter lentement — la centaine c’est peu, il s’agit d’une opération.

         À cette même table, le 17 mars 2020, jour d’apocalypse et de confinement global, il est mort « sur le billard ».

Partir et oublier


         D’une toute autre nature est l’évocation faite par Hervé Prudon des derniers jours dans Devant la mort (Gallimard), recueil de ses derniers poèmes, sa dernière distraction d’homme au seuil de l’abîme. Pour Hervé, l’aventure était morte à l’ère contemporaine, ses romans ont souvent parlé de ça, notamment, La Femme du chercheur d’Or (Flammarion). De plus, il était claquemuré dans la maladie depuis beaucoup plus longtemps qu’Édouard, en bonne santé éblouissante jusqu’à ce jour fatal du printemps 2016, commotion cérébrale. S’était-il enfermé (Hervé Prudon) lui-même dans cette négation des possibles que Limonov démentit avec sa vie de patachon universel ?… Le destin seul, s’il avait une voix, pourrait nous expliquer. Le Français et le Russe, la fin de l’Histoire orchestrée en Occident déchu par la marchandise universelle dès les années 1970, et ce réveil slave lors de la chute de l’URSS.

         Cependant, dans l’énumération minutieuse de ses souffrances d’insecte en sursis, Hervé atteint tout autant, avec sa modestie proverbiale, la dimension exaltée :

         Il ne fera ni jour ni nuit

         Ni chaud ni froid

         Je ne serai ni moi

         Ni un autre

         Sans âme et sans substance

         Je ne serai ni le feu ni le vent

         Ni la pierre ni l’arbre ni l’animal

         Ni la lumière ni les ténèbres

         De moins en moins l’absence

         Et rien de plus en plus

         Jusqu’à ce que rien ne dure

         Oh si, mon ami, tu es le feu et le vent, dont tu n’as pas parlé par hasard, vieux brigand.

         Si la douleur prend ses quartiers

         Plus question de philosopher

         Plus question de dormir la guerre

         On l’a perdue la mort on n’y pense plus

         On a juste mal sans rien faire

         Vivre est devenu superflu

         J’ai longtemps pensé, vieux camarade, que devant la défaite, tu abdiquais trop tôt. Dans la catastrophe présente, la mienne y compris, je ne sais plus.

S’il m’est donné un jour de faire mon propre reportage sur la mort, je souhaiterais être digne de mes mentors de la lointaine année 1981.

         Thierry Marignac, décembre 2021.

        

        

4.7.21

Terminal-Croisière, de Thierry Marignac


    « Mais vois-tu, Conseiller, la mince note singulière d’un homme, d’une femme, se métamorphose au fil du temps en chambre d’échos cacophonique, peuplée des voix des morts. Heureusement, de nouveaux amis apparaissent pour couvrir ce boucan d’une parole vivante. » 

     L’Icône, TM, Equinox’, Les Arènes, 2019 

     Les villes, aussi, celles qu’on a tant aimées, ont une manière de résonner dans la conscience, d’imprimer leur tonalité dans une cire molle quelque part au fond des circuits nerveux et il suffit d’une note singulière à un carrefour, un accident d’architecture au coin d’une rue, parfois une odeur ou un éclairage à la tombée de la nuit, pour qu’à des milliers de kilomètres et des années de distance, le maudit orchestre entonne le grand air de la nostalgie. Je veux la 179e Rue Ouest, à Manhattan extrême-Nord, le magasin russe au faîte de cette rue en pente, le bar irlandais peuplé d’épaves, des maquereaux dominicains aux ménagères blanches alcooliques, qui fait le coin tout en bas avec Broadway. Je veux passer le pont sur la Moskova, qui mène à Park Koultoury et ses vieilles attractions soviétiques rouillées, en descendant du club de strip-tease Raspoutine, qui abrita un temps la rédaction du magazine eXile au deuxième étage. Je veux le marché de Sébastopol, à quelques encablures de la flotte russe, où d’accortes marchandes me criaient à l’envi : « Lapereau !… Tu es trop maigre !… Mets un peu de viande sur tes os !… Viens goûter mon fromage, mon jambon !… ». Je veux cette rue patibulaire qui serpentait à Tulse Hill, près de Brockwell Park, derrière Brixton, qu’on descendait aux aguets, passant en revue les bandes de dealers jamaïcains sans jamais croiser leurs regards de fauves, où la cocaïne crachait des étincelles. 
    Il me semble que Jérôme Leroy avait écrit des choses semblables sur ses mythes à lui : Lisbonne, Athènes, Kiel en mer Baltique. Mais nos villes disparaissent, submergées par un raz-de-marée de rentabilité. Et nous sommes veufs, continuant à errer parmi les fantômes dans d’autres coins perdus, cherchant l’assonance d’un paysage l’autre, qui, réveillant la douleur du manque, réveillera le plaisir. 
     Ce dimanche matin, sous un ciel blafard d’orage, j’étais en mission, localiser une institution où je dois me rendre prochainement, située aux confins prolétaires de la ville présente, au bout de la sinueuse avenue du Diamant. Le vent et une pluie fine, le gros temps menaçant, le repos dominical, rendaient déserte cette avenue d’errance, sinon quelques épaves près de rares épiceries. L’architecture bourgeoise des maisons de notables — parfois décrépites — le cédait petit à petit aux immeubles collectifs de l’après-guerre, déjà sérieusement endommagés. Au fur et à mesure que Londres côté Knightsbridge faisait place à Tcheliabinsk côté rue Gorki, outre la gamme des émotions — mortes amours urbaines — se faisait jour une vague sensation de danger tandis que le peuple apparaissait. Cette sensation m’a toujours grisé, mais, bien entendu, la gueule de bois dominicale pesant sur le voisinage en soulignait l’absurdité. En revanche, la nuit, par là…

 
     Soudain, aux limites, un périphérique, voie au trafic et aux allures d’autoroute. Au-delà, bien au-delà, les prémices de banlieues désolées. Juste en face, les blocs de béton et de verre, firmes et administrations de la marchandise. La mélodie sentimentale s’achevait sur l’éternel bémol. Après avoir repéré l’objet de mes recherches, je suis revenu sur mes pas. Le microsillon a repris sa mélopée envoûtante. Demain paraît mon dernier et bref roman, écrit pendant le premier confinement. Bien qu’il se déroule en grande partie sur et à la sortie d’un vaisseau de croisière, son sujet sont les miasmes et les charmes singuliers d’une ville qui m’est devenue chère : Bruxelles. Pour le présenter, mieux que de chanter ma propre gloriole « littéraire », la parole vivante d’un nouvel ami : Benjamin de Surmont, du blog Dada-Spontex.
    Thierry Marignac, juillet 2021

© Placid

    La croisière, cette forme de voyage inscrite dans l'imaginaire moderne, revêt souvent la forme d'un répit du monde. Loisirs, rêveries, relations aimables avec des gens d'esprit. Mais dans le dernier roman de Thierry Marignac, Terminal-Croisière, se substitue à cette image traditionnelle de plaisir et d'insouciance, celle du danger et de l'infortune. On le dit parrain de l’antipolar. Il semblerait que, depuis le début, il contrôlait également le territoire de la littérature d’ « anti-voyage ». Quand les écrivains voyageurs ne gardent de l'exotisme que l'esthétique publicitaire et les décors de carte postale, Thierry Marignac choisit, en multipliant les stratégies obliques, d'en conserver l'esprit : surprise, impact inattendu, inquiétante étrangeté.     Terminal-Croisière n’est donc pas, tout comme Cargo sobre en son temps, un roman sur les gréements et les bastingages ! Invité à participer à un symposium de « poésie juridique » sur une de ces croisières savantes accueillant également des séminaires de prospective et autres team building, Thomas Dessaignes, traducteur-juré dont les aventures transatlantiques sont bien connues, va se retrouver pris dans l'engrenage du manège que jouent entre eux journalistes, financiers et technocrates européens. À ses côtés, Bruxelles, Rotterdam, Anvers et la croisière deviennent des lieux d’exil déplaisants remplis d’hommes d’affaires dont le manque d’âme le laisse songeur. Mais au milieu des intrigues et de la gloutonnerie de la bureaucratie mondialisée, entre deux traductions de poésie russe, son « violon d'Ingres », surgit la beauté. Une créature brune aux yeux gris, le corps princier. Une femme, belle mais indifférente, dominant ses sentiments, prête à se dédier corps et âme au combat idéologique qu’elle mène quitte à disparaitre dans les brumes et les jeux de miroirs du business. Une de ces rencontres qui voit se cristalliser en elle tous les paradoxes des hommes comme d’une époque avant d'exploser, ne laissant derrière elle qu’une terre désolée de sentiments flous et de regrets. Entre la houle contenue des hanches d'une beauté slave et les dangereux remous d'un scandale politico-financier, il sera donc difficile pour Dessaignes - dans cet afflux de métaphores maritimes - de garder le cap. 



    Suite logique de L'Icône - narration alternée, histoire d'amour tragique, poésie sensible et visuelle -, Terminal-Croisière mêle tous les thèmes et les obsessions chers à l’auteur avec une habileté et un charme fou. En faisant ainsi naviguer son personnage à travers « les eaux glacées du calcul égoïste », Thierry Marignac, toujours précis et juste, nous apporte le secret d'une chose merveilleuse, l'émotion brute, « brûlure que cent mille verres d'alcool pur ne sauraient égaler ». Santé ! 


    Benjamin de Surmont, juillet 2021.


    Terminal—Croisière est trouvable aux liens suivants:











3.6.21

Vivonne de Jérôme Leroy

        
© Charles Duits, surréaliste tardif.



    VIVONNE, OU COMMENT NE PAS ÉCRIRE UNE DISTOPIE DE PLUS. 
 
    Divergences techniques 
 
    La technique du roman de Jérôme Leroy, vieux copain et auteur assez singulier, me pose souvent des problèmes de concentration. Il s’embarque en effet dans ses récits avec les armes et bagages d’une culture phénoménale dont l’énergie lui sert à propulser son lecteur dans son univers et tisser sa toile narrative. Personnellement, cela distrait souvent mon attention du drame en cours. Néanmoins — bien qu’il s’agisse pour moi d’une hérésie — je dois lui reconnaître des succès inattendus avec cette méthode, notamment Le Bloc, où les références à la droite littéraire tombaient à pic. Ce livre-là a également le mérite d’être un sujet de plaisanteries infinies entre nous deux puisque nous avions traité le même sujet (voir mon Fasciste) à un quart de siècle de distance. Si cette méthode m’a parfois troublé encore dans Vivonne, elle était pourtant essentielle à l’ambiance non de catastrophe, mais de désintégration, graduelle puis brusque, remontant aux années soixante, de cette non-distopie littéraire. Et elle est une courroie de communication avec son lectorat. 


 
Comment gagner la guerre 

     Signe des temps, le marché est encombré de distopies qui pâlissent à vue d’œil devant le chaos moderne, l’implosion actuelle, c’est à dire la fusion de la tyrannie et de l’effondrement, précipitée par les technocrates en plein délire du nouvel avenir radieux. Jérôme Leroy contourne l’obstacle en incarnant l’utopie dans un personnage de poète, Vivonne, orfèvre de la disparition, et la maladie moderne dans son double névrosé, et éditeur, Alexandre. L’un et l’autre liés irréversiblement depuis la jeunesse. Bien que partageant peu son goût pour  Hegel (Non seulement philosophe, mais en plus Allemand!… Jusqu'où descendra-t-on!…),  je concède, voilà un bel exemple de dialectique !      
    C’est parfois un tableau atroce, bien sûr, lorsqu’au déchaînement d’une nature déréglée, répondent les hécatombes d’une société en guerre contre elle-même, dont les rouages ont volé en éclats dans la centrifugeuse du Grand Marché Unificateur et l’hégémonie de la techno-science. Mais le poète Vivonne, dans son indifférence divine, danse dans les ruines en évitant les balles — il ne fait que passer. Partout, il laisse des portes sur l’utopie, que Jérôme choisit d’appeler la Douceur. Son art subtil est la Voie Royale où s’engouffrent les âmes, littéralement happées par ses vers, s’échappant de la broyeuse contemporaine jusqu’à leur disparition concrète dans les hasards de la rime, chers à mon vieux Baudelaire. En conclurai-je que pour ce sale communiste de Leroy la Révolution est magique — foin du couteau entre les dents, la beauté terrassera la valeur d’échange et la baisse tendancielle du taux de profit ? Non, je sais me tenir en société, et Jérôme me ferait une scène. Mais peut-être que son thème éminemment littéraire de la disparition, déjà abordé dans Un peu tard dans la saison, est devenu une mystique de l’unique échappatoire. 
     Je note au passage que le personnage de poète de Jérôme s’acharne à disparaître lui-même, rappelant à cet égard furieusement le Fraenkel dadaïste de Gérard Guégan, évoqué en février dans nos pages. Mes amis révolutionnaires semblent unanimes : leur technique du coup du monde, c’est la Stratégie des Spectres. 


 
Même les tueuses ont un père 

     Tout cela ne serait rien encore, on s’embourberait une fois de plus dans les miasmes de la distopie, mais les groupes et les masses prises dans l’étau de l’Histoire sont constituées d’individus. Et c’est en dessinant le drame intime, humain, des quelques protagonistes de sa fresque que Jérôme Leroy échappe aux clichés d’une époque où l’on ne peut plus se servir du nom d’Orwell, éculé, dégradé, prononcé par tant de crapules. Où Huxley est oublié, où Zamiatine, leur inspirateur, auteur de la première contre-utopie du XXe siècle, parue en 1920 (Nous Autres, Gallimard, collection Imaginaire), est ignoré presque partout, sauf en Russie. 
     C’est à travers le personnage d’Alexandre, ami d’enfance du poète Vivonne, que se dessine le tableau. Un des plus intéressants, puisque c’est un salaud. Un salaud sympathique, du reste, dont la jalousie féroce pour son pote, si aérien, se révèle petit à petit avec un art consommé du suspense. De Vivonne, Alexandre envie tout : son talent, son éloignement imperceptible du monde, ses petites amies qu’à l’occasion il lui pique, impuissant toutefois à lui ravir leurs âmes. Alexandre édite son ami, en sabotant consciencieusement sa « carrière ». Jérôme Leroy, au milieu du livre, dresse alors un portrait éblouissant des intrigues et des tragédies familiales, incurablement provinciales… mais la Normandie, c’est pas pour les ploucs !… Chacun de ses personnages abrite un deuil, une douleur durable, un malheur équitable dont la malédiction originelle n’apparaît qu'au fur et à mesure, souvent éclipsé par la grande sensualité des blondes, des virées à la mer, de l’insouciance des corps jeunes — et du packaging de la libido par le doo-wop !… 
     D’une façon générale, les histoires de famille, ça me rase. Mais Jérôme Leroy, dans Vivonne, sait leur conférer une densité à la Maupassant, un suspense à la Hitchcock. Ce long passage sert deux fonctions : souligner la densité humaine, concrète, individuelle, des corps livrés plus tard aux égarements de l’Histoire. Retracer les origines de la décomposition actuelle jusqu’au fallacieux bonheur des Trente Glorieuses, qui cachait tant de plaies vives. La malédiction, ça se transmet. Et lorsque dans la guerre civile qui déchire le pays, une jeune violence à fleur de peau, belle comme le jour, massacre sans états d’âme, elle n’est autre que la fille du poète incarnant l’utopie, dont elle ignore l’existence. C’est le mensonge de sa mère qui la déchaîne. Bien vu, mec ! 
     De même que l’utopie finale, La Douceur, est, par un dernier renversement dialectique, à nouveau la proie des monstres. 
     En dépit de toutes mes objections formalistes, putain de bouquin !… 

Vivonne,  La Table Ronde, 408 pages, 22 €, démerdez-vous pour le code-barre!…

Thierry Marignac, juin 2021



 

11.5.21

Appareil à Vagues, le dernier recueil de Vincent Deyveaux, l'orfèvre du laconisme…

 

Le poète exultant, son œuvre à la main !…





ÉLUDER SANS DÉCEVOIR 
     
    En ce qui concerne l’œuvre construite autour de l’impossibilité d’une œuvre : c’est un royaume casse-gueule, la note cristalline de l’ellipse risque de sombrer dans l’anodin du brouhaha universel, sa finesse de se fondre dans la grisaille. Il faut être Vincent Deyveaux pour s’en tirer avec brio, c’est à dire composer une ambiance de sommeil de verre, brisé au moindre écart de température, écrivit un soir de défonce feu un ami à moi, artiste sans œuvre — comme me le rappelait il y a peu le romancier Pierre-François Moreau — disparu il y a si longtemps que je peux lui piquer la formule.
     Il prend un pseudonyme pour être reconnu. 
V.D. 
    Voici le recueil d’un orfèvre du laconisme : L’Appareil à vagues devenu, dans sa traduction russe, Générateur de vagues, titre que je préfère parce qu’il est plus actif, mais Mister Deyveaux, dans sa réserve implacable, favorise sans doute la neutralité de l’appareil. Roulements de tambours : ce recueil paraît demain 12 mai 2021 à St-Petersburg, en version bilingue, traduit en russe par Olga Logoch. 
    C’est si intime, que ça se brise. 
V.D. 


    Si l’Exil est un hôtel pour reprendre sa formule qui m’est si chère, Mister Deyveaux y a élu domicile. À plus d’un titre : depuis presque vingt ans qu’il vit en Russie… Il était fait pour finir à Antifixion !… 
    Ce drôle de type a connu plusieurs exils, dans son kaléidoscope de biographies : dix ans peintre à Munich, originaire de Marseille ; monteur de cinéma à Moscou où il était parti sur un coup de tête, photographe ; poète à Pétersbourg ; vagabond en Russie, du Caucase jusqu’en Sibérie d’Extrême-Orient. Il en extrait ce résidu sec, à l’humour froid, dont il pétrit sa poésie entièrement constituée d’allusions. Du grand art. 
    Il trouve un argument à la cuisine entre l’évier et la cocotte. 
V.D.

 
    Nous nous entendons très mal : mon tempérament parfois volcanique à éruptions lui paraît du dernier mauvais goût. Quant à moi, je ne lui pardonne pas d’avoir arrêté de fumer. Pire encore : il aime l’art contemporain !… 
    Nous nous entendons très bien : nos variations sur l’exil, notamment linguistique, et ses échos dans la caisse de résonnance subjective sont souvent d’une proximité aussi surprenante que paradoxale. Et combien d’éclats de rire à Piter !… 
    Elles foncent dans la nuit, les nouvelles femmes. 
V.D. 
    Il y a peu de choses aussi navrantes que les théories en poésie. On écartera immédiatement pour mémoire la poésie idéologique à ordre du jour qui paraît-il connaît un regain d’intérêt commercial dans la fange TéléramInrockObsMondÉration. Ça ne vaut rien, mais ça rapporte. Béaba racoleur à l’américaine, comme le homard… 
     Une époque effroyable dans un grand confort. 
V.D


    J’avais exprimé de sérieux doutes quant à la possibilité d’écrire de la poésie en français après DADA, dans Des Chansons pour les sirènes, jusqu’à ce que deux amis me prouvent le contraire, ce qui est la tâche des artistes : Vincent Deyveaux et son tango autour de l’inexprimable, Jérôme Leroy avec ses rengaines de vieux matois du folklore populaire, aux dérives aériennes… Par ordre alphabétique !… Chacun dans une doctrine diamétralement opposée mais tout aussi talentueuse. L’un nageait vers la Norvège, l’autre générait des vagues !… 


    Devoir se démentir soi-même !… Ce qu’il ne faut pas subir quand on est critique !… Je hais les poètes !… Ils me cassent les pieds !… Ils m’obligent à des révisions déchirantes !… Dès que je suis Ministre de la Culture, je convoque ces deux zouaves à mon bureau !… Fini de faire le malin !… 
    Quoi qu’il en soit – et que le lecteur me pardonne ce petit prurit d’autorité d’inspiration stalinienne — L’Appareil à vagues de Mister Deyveaux est un joyau d’une grande pureté dont la poésie subliminale, créatrice d’un climat intérieur, figure parmi ce qu’on peut faire de mieux dans une époque dégradante. 



 Thierry Marignac, mai 2021.

14.3.20

Élections: La ville à vendre.


          
VILLE À VIVRE ET VILLE À VENDRE

         Dans les nostalgies du XXe siècle figure en haut de liste celle de la ville, devenue un pur objet de spéculation marchande, et par conséquent un enjeu de pouvoir. Ce qu’il ne nous a pas fallu subir, par exemple, depuis les 40 ans de l’établissement d’une administration centralisée à Paris — qui n’avait jusqu’en 1977 pas de maire, mais était géré collectivement par un Conseil Municipal regroupant les maires d’arrondissements ! L’établissement d’un système complexe politico-affairiste pourri jusqu’au trognon, où la vente de la ville sur le marché du tourisme mondial, sur le marché olympique et du football (ça, ça rapporte !}, la manne des travaux publics finançant les partis politiques et donc devenus permanents, et divers cadeaux faits aux grosses corporations multinationales installées à demeure — ont détruit la moindre trace de ce qu’était la ville aux cents villages. Cette misère devait atteindre son point culminant avec le règne des sociaux-dèmes, dont la cupidité, la moraline et l’autoritarisme n’ont pu prendre racine que parce qu’on avait purgé la ville de ses habitants, les remplaçant par les rejetons de la bourgeoisie provinciale, notamment. Ils ne connaissent rien, ces ploucs, et semblables en cela aux militants, ils savent pourtant tout. Ils viennent des pavillons de la province recomposée transportant avec eux et leur fric — qui chasse les habitants historiques des quartiers populaires — et cette interchangeable politcorrectitude, ces mœurs de fausse cordialité, de convivialité mesquine apprises dans les séries télé, le cheese-burger socio-urbain du Manhattan universel. Mais j’ai vu ça partout : à Londres, dans les années 1980 — vous n’aimez ni Thatcher, ni Hidalgo, même pas Christine Lagarde ?… vous êtes sûrement misogyne !… Même dans la canaille au pouvoir vous êtes contre la parité !…— quand le café a remplacé le thé, et la pizza amerlock, le steak and kidney pie. À Manhattan lui-même, colonisé par les étudiants de l’Ohio, à Moscou, autrefois un coupe-gorge, quand on a commencé à éclairer les rues du centre-ville, il y a vingt ans… On me dit qu’à Rio, Dublin, et Hong-Kong…
         Ce système est universel comme la marchandise, géré indifféremment par des vautours de droite ou de gauche qui se succèdent avec le même ordre du jour : revendre la ville, après en avoir expulsé les habitants d’origine, aux populations les plus riches et les plus taxables, d’une part, aux plus démunies, corvéables à merci, de l’autre.
         Il faut partir, mais il n’y a plus nulle part où fuir, on est partout face à l’hydre. Alors on fait des pas de côté en douce, comme un enfant cache ses trésors, ou un chien lèche ses blessures, on garde ses recoins de ville secrets. Il n’y a plus guère d’endroits fréquentables à Paris, où un gonze sur deux est avocat tandis que l’autre est informaticien, où tout le monde passe son temps à se gratter le téléphone… mais j’ai caressé ma ville natale comme aucune autre quand elle gardait encore quelque splendeur, il m’en reste la limaille subtile de grâce — et j’en connais encore un ou deux.

TM, 2017.

PATCHWORK D'ACTUALITÉ :

Correspondance avec Jérôme Leroy
« Alors je repensais au Déclenchement muet des opérations cannibales… et toutes tes intuitions de catastrophe SF. Je crois qu'il y avait des épidémies dans La Minute prescrite pour l’assaut… Mais en réalité, le rôle du spectacle marchand et sa nouvelle forme virale ne devrait pas être sous-estimé dans la contamination de la catastrophe. Notamment les conséquences économiques, sans parler de la façon dont tout un chacun tire la couverture à soi, pour en tirer profit. Je crois qu'on vit dans une société catastrophiste, conséquence de la stratégie du choc — ou bien désir inconscient que tout s'écroule. Les deux, sans doute. »
TM

« (…)le sentiment que la beauté du monde était d’une émouvante fragilité. Je pense que tu touches juste (et je crois que Baudrillard — pas si mal, Baudrillard, tu sais, en avait eu l’intuition) quand tu utilises la viralité  comme mode principal de compréhension du néocapitalisme, et donc du monde dont il est le spectre. Je crois par ailleurs que tu as également raison avec ce désir inconscient de l’effondrement. Je crois avoir identifié sa cause. La honte que nous inspire ce qu’on ose appeler la vie dans nos sociétés nous fait assez logiquement préférer une fin effroyable à un effroi sans fin. »
JL

 L'ŒIL DE L'IMMIGRANT SOVIET
I’ve written about this before, but this coronavirus meltdown has been bringing it out like never before: it’s been weird for a Soviet immigrant like me to realize that you and your family fled one failing society only to end up in a country that’s been locked in a spiral of accelerating decline and collapse. And now — with the virus spreading through the population and our government unable take the most basic measures to respond — we’re all sitting in isolation and watching this collapse reveal itself in real-time. Our politics are controlled by our corporate oligarchy and this oligarchy doesn’t care about anything other than centralizing its own wealth and power. We don’t matter.
Yasha Levine.