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4.4.25

La matraque des droits de douane

 

Une fois passés les ricanements à voir toute la classe dominante politico-médiatique euro-américaine pousser des cris d’orfraie en se dressant sur ses ergots d’hystérique — comme ça soulage de les voir trembler ! — on aimerait en savoir un peu plus long sur le psychopathe à brushing qui occupe la Maison-Blanche et ses intentions, malgré tout l’indéniable talent comique qu’on lui reconnaît. Notre ami Mark Ames, ex rédac-chef du magazine eXile de Moscou, qui dirige Radio War Nerd et a interviewé Seymour Hersh juste après les révélations de celui-ci sur le sabotage de Nord Stream était tout indiqué et a généreusement accepté de nous répondre :

 

 

Mark Ames

(Traduit de l'anglais par Thierry Marignac): 

Quelqu’un que j’ai connu répétait cette formule de sagesse politique qu’il tenait de Pat Buchanan. Buchanan était un chien d’attaque de Nixon et Reagan, intelligent, ami d’Hunter Thompson et sous bien des aspects le gourou du trumpisme. Il avait été candidat aux Primaires républicaines dans les années 1990, et avait choqué le parti. C’est ce que Trump a retenu. Bref, un jour en privé il a confié que l’un des axiomes-clés de la perspicacité politique était : quand on est au pouvoir, on n’attend pas qu’il se produise une crise. Il s’en produira toujours une et on est baisé, il faut y réagir. Au lieu de ça, il faut CRÉER les crises politiques l’une après l’autre. Alors ce sont les autres qui doivent réagir et on contrôle tout. C’est le style Trump, parce que cette stratégie plaît à quelqu’un comme lui qui adore son pouvoir et veut s’en servir à fond. Il est également TRÈS rancunier et veut se venger du « Russiagate » et des affaires judiciaires contre lui ainsi que de la façon dont les classes dirigeantes américaines et européennes ont fait trébucher son premier mandat. La vengeance est donc le second facteur. La vengeance compte pour beaucoup, particulièrement dans ses attaques contre les agences d’influence douce comme USAID, NED, etc. Et aussi contre tout ce qui est de gauche.

© Andreï Molodkine


Donc les droits de douanes sont la puissance. Il n’a pas tort là-dessus. Tout le monde est effaré et il faut qu’ils aillent le voir pour faire baisser leur tarif. C’est un type de l’immobilier, un seigneur des taudis, propriétaire de casinos et il a appris auprès de Roy Cohn. Il est étrange de voir un président qui aime ouvertement son pouvoir et a l’intention de s’en servir autant qu’il pourra ; nos présidents prétendent toujours être d’humbles serviteurs, de se servir « sagement » de leur pouvoir. Trump c’est plutôt « Putain, oui, j’ai le pouvoir et putain je vais m’en servir, ah, ah, ah. » Et pourquoi pas ?  Quand nous avons des présidents de la gauche bidon Obama ou Biden, ils répètent qu’ils ne peuvent appliquer aucune des promesses faites aux travailleurs sous prétexte qu’ils n’en n’ont pas le pouvoir, le système les en empêche. Ils mentent bien sûr mais c’est ce qu’ils continuent à vendre à leurs soutiens. Que les pouvoirs du président sont limités. Ce qui les dégage de toute responsabilité, ils peuvent poursuivre le statu quo et jouer à l’empire mondial, la seule chose qui les préoccupe.

Au sujet des droits de douane et les politiques qui encadrent l’usage qu’en fait Trump, l’autre truc, c’est sa vision de ce que la société devrait être. La première fois, il s’était présenté comme un populiste à la Jackson. Jackson était un populiste qui a défié la Second Bank Of America et les financiers, qui a élargi le droit de vote à tous les hommes sans tenir compte de leurs propriétés, il était haï par les élites. Cette fois, Trump dit que son héros est William McKinley, l’impérialiste des grosses sociétés qui écrasa le populisme au début du XXe siècle. McKinley est l’un de ceux qui ont démarré l’empire américain, qui ont maté la classe travailleuse et imposé de gros droits de douane pour aider ses soutiens financiers des grosses corporations. Trump dit que ce qui a ruiné l’Amérique c’est l’adoption de l’impôt sur le revenu progressif en 1913, qui était un des plus grands combats des populistes contre l’oligarchie américaine. L’adoption de cette mesure a pris une vingtaine d’années. Trump veut éliminer l’impôt progressif sur le revenu (les riches paient plus que la classe moyenne qui paie plus que les pauvres) et générer des profits à travers les droits de douane, ce qui revient au fond à faire payer en proportion les pauvres et la classe moyenne bien plus que les riches. Mais le problème, bien sûr, c’est qu’on n’est plus en 1897 ou 1920. L’économie américaine est très différente. Le libre-échange a défoncé la classe ouvrière, mais il a rendu le pays et sa classe dominante tout-puissants. Remplacer ça du jour au lendemain par des droits de douane écrasants, sans un grand plan à la chinoise d’investissement dans l’industrie locale, signifie tuer la domination américaine et les entreprises, provoquer une inflation massive, sans en tirer beaucoup de profit en échange. Alors, sauf coup de bol, il va en résulter un merdier énorme et qui va le rattraper. Et si c’est le cas, il aura à prendre une décision — peut-il faire la chasse aux médias et aux élections pour s’aider lui-même. Mon intuition est qu’il ne pourra pas. Tout le monde dans la classe dominante américaine s’est rallié à Trump cette année, voir à quel point ce sont des lâches était un spectacle choquant. Mais quand on se fait des ennemis de tous les oligarques et financiers, on ne peut que perdre. Le prochain « gamin perturbé » avec un fusil de chasse ne manquera pas sa cible.

Mark Ames, avril 2025

6.12.24

La guerre culturelle


 


    Mon très cher ami Mark Ames, avec qui nous avons traversé tant de péripéties à Moscou il y a 25 ans, me raconte que Le Monde a fait une critique élogieuse du navet cinématographique de Serebriakov sur feu notre ami commun Édouard Limonov. Comme je ne lis pas ce torchon, je n’étais pas au courant. Bien avant qu’il ne passe aux mains du pire gauchisme sociétal néo-con, les situationnistes avaient appelé cette feuille de chou « Le journal de tous les pouvoirs ». 
     Comme me l’a rappelé un récent biopic d’immigrants russes pleins aux as sur feu le poète Boris Ryjii où l’on comptait utiliser mon personnage de traducteur pour obtenir une caution européenne et prouver que le poète-voyou d’Ekaterinbourg, nostalgique de l’URSS, se serait opposé à « l’opération spéciale » — la guerre culturelle bobo bat son plein. Si j’ai refusé qu’on se serve de mon nom pour le navet Ryjii, la diaspora antirusse s’est tout de même servie de mon personnage, inventant sans doute un quelconque Henri Sigognac affublé de mes caractéristiques. Si jamais j’ai la preuve du contraire, je les traîne devant la Cour Suprême !… J’avoue regretter ne pas avoir vu le biopic pour savoir qui jouait mon rôle et comment. Ça promettait un certain nombre d’éclats de rire. Un bref moment disponible en location, le film a été très vite interdit de diffusion en Fédération Russe. Ma gloire usurpée sur les écrans aura donc été de très courte durée… 
Boris Ryjii, poète de l'Oural.


    Il semble donc normal que l’organe central des néo-cons sociétaux de Phrance fasse l’éloge d’un film nul, fondé sur le navrant recopiage des écrits d’Édouard Limonov par Carrière d’Encaustique. Ce fils à maman pleurnichard vient de s’embourber un nouveau prix littéraire, paraît-il. Né dedans, il les décroche tous, quand t’en as un, t’en as dix. Ce n’est pas une question de mérite, c’est une question de classe dominante. Peu avant sa mort, Édouard m’écrivait : « Thierry, je sais qu’il a du succès parce que c’est un bourgeois». 
    Désamorcer le « fragment radioactif de radicalité » d’Édouard Limonov, semble un objectif logique du révisionnisme gaucho-néo-con, récrivant l’histoire du soir au matin. Selon mes amis éditeurs, les « critiques » de ces organes de désinformation rapportent bien moins qu’un seul article de blogueur un peu spécialisé, un peu pointu. Tout n’est donc pas perdu. Le navet sur Limonov n’enregistrera sans doute pas plus d’entrées. Peut-être même moins. 
    Thierry Marignac, décembre 2024.

7.4.24

L'Attentat du Krokus et l'IK-S par Mark Ames

La lettre d’information n° 140 du « Fou de guerre », alias War Nerd. 

 Par Mark Ames 

 (Traduit de l’américain par Thierry Marignac) 

    « Pourquoi notre but devrait-il être de vaincre l’État Islamique en Syrie à l’heure actuelle ?… Trump devrait laisser ISIS être une migraine pour Assad, l’Iran, le Hezbollah et la Russie — de la même manière que nous encouragions les moudjahidines à saigner la Russie en Afghanistan ». 

 Thomas Friedman, New York Times, 2017 

     J’écris ceci juste après l’attentat terroriste dans la salle de concert aux environs de Moscou. Il y a pour l’instant plus de 140 victimes, plus que dans le tristement célèbre attentat du théâtre Nord-Ost par les djihadistes tchétchènes en 2002 ; moins que dans l’avion russe de tourisme abattu par ISIS au-dessus de l’Égypte en 2015. Il est toujours dangereux de se livrer à des spéculations aussi vite après un événement aussi meurtrier que celui-ci. Mais, plutôt que de prétendre résoudre l’énigme du commanditaire de cet attentat, je vais tenter d’exposer pourquoi il n’est pas déraisonnable pour le Kremlin de soupçonner que l’Ukraine et ses sponsors occidentaux ont joué un rôle. 


     

    Comme je le montrerai plus loin, IS-K ou État Islamique de Khorasan, la scission d’ISIS derrière l’attentat de Moscou a une longue histoire répertoriée en ce qui concerne l’élaboration de ses opérations terroristes en fonction des besoins des services secrets étrangers qui le sponsorisent. En fait, il n’y a pas longtemps IS-K avaient comme sponsors des monarchies du Golfe lui ordonnant de commettre des attentats destinés à affaiblir la Russie. Donc, en effet, il existe une histoire connue où l’IS-K frappait la Russie pour ses sponsors étrangers, et c’est ainsi que nous avons à considérer cette possibilité aujourd’hui. Plus tôt ce mois-ci (mars), l’ambassade américaine à Moscou avait prévenu de l’imminence d’un attentat planifié par des extrémistes, prévoyant de viser de grands rassemblements à Moscou, notamment des concerts. Cet avertissement venait deux jours après que le FSB ait abattu six supposés militants d’IS au cours d’une fusillade à Karabulak, une ville d’Ingouchie, république méridionale russe à majorité musulmane, voisine de la Tchétchénie. 

     Les services américains imputent l’attentat à IS-K, État Islamique de la province de Khorasan, celle-ci désignant l’Afghanistan, le Pakistan, l’Asie Centrale, l’Iran, et certaines parties de Russie et d’Inde selon Giustozzi. La relation entre ISIS et IS-K est voilée d’ombre, comme tout ce qui touche au terrorisme et à l’espionnage. 

    80 kilomètres supplémentaires 

     Nous savons que IS-K a perpétré l’attentat. Mais avaient-ils un ou plusieurs commanditaires ? Quand on aborde la question de savoir qui est le suspect le plus évident en l’occurrence, celui ayant les raisons les plus importantes de frapper la Russie là où ça fait mal et fracturer l’État, celui qui a des antécédents d’usage d’extrémistes armés pour s’en prendre aux Russes sur leur propre territoire — les services secrets ukrainiens doivent être considérés. Le fait que les 4 terroristes aient été pincés sur l’autoroute M3, à Khatsun, à peine 40 km de l’Ukraine, ne fait pas bon effet, pour parler modérément. L’attaque a eu lieu au Ouest-Nord-Ouest de Moscou. La route la plus courte pour sortir de Russie aurait été de prendre la M1 vers l’Ouest, de traverser Smolensk pour atteindre le Belarus à 450 km plutôt que la M3 vers la frontière ukrainienne à 530 km du site de l’attentat, ajoutant 80 km au trajet. 


     

    Autrement dit, l’IS-K est connue pour frapper la Russie afin de contenter des commanditaires des services secrets étrangers. Spécifiquement pour plaire aux alliés des États-Unis dans le Golfe. L’IS-K et ses financiers du Golfe avaient un intérêt commun à affaiblir la Russie. Aujourd’hui, c’est un but partagé par l’Ukraine et les États-Unis. Poutine a déjà déclaré publiquement que les 4 attaquants avaient des officiers-traitants à la frontière ukrainienne pour les emmener vers la sécurité, sans toutefois accuser l’Ukraine directement. 

     Chair à canon

        Les 4 terroristes ont tous été arrêtés, avec d’autres éléments qui leur auraient fourni de l’aide. Et si l’information à ce stade est correcte — les vidéos brutales des interrogatoires semblent le confirmer — tous les assaillants venaient du Tadjikistan. J’ai regardé quelques-uns des interrogatoires du FSB. Un des suspects parlait russe avec un fort accent d’Asie Centrale et l’autre prétendait ne pas parler russe, se servant d’un interprète tadjik-russe. (On m’a toujours conseillé, avocats et non-avocats, en cas d’ennuis en Russie, qui me sont arrivés plus d’une fois, de prétendre ne pas comprendre le russe. J’ai donc appliqué cette règle plus d’une fois, y compris la dernière lorsque le Kremlin a envoyé des inspecteurs aux locaux d’eXile, pour enquêter sur mes crimes journalistiques et mon « extrémisme »). 

    La première chose apparaissant clairement en regardant ces vidéos est que les chances que les Tadjiks capturés aient eux-mêmes organisé l’attentat, sont minimes. Ils sont jeunes, ignorants, stupides, la chair à canon parfaite pour les recrues d’IS, pas exactement le genre de professionnels habituellement envoyés pour des missions plus spectaculaires, certainement pas au niveau des djihadistes tchétchènes. S’il n’en faut qu’une seule preuve, il est très étrange qu’ils se soient enfuis dans la même Renault blanche qu’à l’aller. Il se peut que la pression exercée par le FSB sur les cellules d’IS-K depuis des mois en Russie ait ici joué un certain rôle. Qu’ils aient été forcés de procéder à une attaque précipitée en se servant de chair à canon. Quoi qu’il en soit, un attentat de cette ampleur n’exige pas seulement un entraînement opérationnel, mais aussi un endoctrinement, un financement, une cartographie, un soutien logistique, etc. Une infrastructure, un réseau. 

    Règlements de comptes 

    Le Kremlin et ses médias ont passé les deux premiers jours à insister rageusement sur le fait que cet attentat n’avait pas été commis par IS-K. (Poutine a admis, seulement maintenant, que l’attaque avait été commise par des « Islamistes radicaux »). Il semble curieux que Poutine se soit retenu de nommer IS-K, considérant le nombre d’incidents survenus en Russie depuis plus d’un an, d’après les services de sécurité russes. 

« Le 22 mars, le jour de l’attentat Krokus, le FSB a déclaré détenir 30 militants de l’IS en Ingouchie, dans la même ville où ils avaient antérieurement abattu 6 membres de l’IS dans une fusillade. » 

« Le 20 mars, le FSB a annoncé qu’il avait arrêté un chef recherché de l’IS ayant quitté la Russie en 2014, et avait servi en Syrie entre 2015 et 2019. » 

« le 9 mars, le FSB a tué deux militants de l’IS, préparant un attentat contre une synagogue de Moscou avec des armes légères et des explosifs. Ils ont été tués dans une petite ville de la région de Kalouga, à 200 km de Moscou, sur l’autoroute menant de Moscou à Bryansk, jusqu’en Ukraine."

     C’est à Bryansk qu’ont été appréhendés les auteurs de l’attentat de Krokus, en chemin vers l’Ukraine. 

    L’année dernière Foreign Policy décrivait comment l’IS-K réorientait son effort de propagande pour se focaliser sur la lutte contre la Russie, cherchant à profiter des faiblesses créées par la guerre en Ukraine pour étendre la guerre dans les régions du Caucase à majorité musulmane. Comme l’Ukraine et ses sponsors occidentaux, l’IS-K y voit l’occasion d’alimenter le désordre et la violence sectaire en Russie. L’IS-K est née d’ISIS en 2015, au point culminant de sa puissance. La guerre directe de la Russie avec ISIS a vraiment commencé avec son intervention en Syrie en 2015. Un mois après le début de l’intervention en Syrie, ISIS descendit un avion de tourisme russe au-dessus de l’Égypte, tuant les 224 personnes à bord. Pendant la guerre de Syrie, beaucoup de tâcherons des médias à Washington et à Londres répandirent des tonnes d’encre à tenter de lier la Russie avec les méchants réprouvés par l’Occident, y compris avec ISIS. Tant que pour beaucoup de gens en Occident, ça pourrait être une surprise qu’ISIS et sa scission IS-K veuillent s’en prendre aux Russes. Pourquoi est-ce que l’un des méchants officiels voudrait tuer un autre méchant ? Cette confusion entre les méchants créa un autre problème de propagande pour les interventionnistes qui essayaient de convaincre le pays de se lancer dans une nouvelle invasion genre Irak. Ils ne parvenaient pas tout à fait à expliquer pourquoi la Russie était en guerre contre nos ennemis officiels ISIS et Al Quaïda. Ni pourquoi nos alliés, les soi-disant «rebelles modérés » étaient alliés avec ceux-ci, nos ennemis supposés. Si la Russie combattait nos ennemis, elle était notre alliée. Si les États-Unis soutenaient des groupes rebelles alliés avec nos ennemis officiels, cela faisait de nos alliés nos ennemis. Il devenait difficile de vendre cette guerre pour les néo-conservateurs qui préfèrent un message noir et blanc, bien contre mal. 


 

    S’il fallait en conclure quoi que ce soit, ce que démontrait la guerre syrienne était un nouvel exemple, après l’Afghanistan dans les années 1980, du travail de la CIA avec les Islamistes pour tuer des Russes et les alliés de la Russie, pendant qu’on nous mentait. Comme l’écrivait le conseiller national pour la sécurité de Biden, Jake Sullivan, à son patron de l’époque Hillary Clinton en 2016 : « En Syrie, Al-Quaïda est de notre bord ». Le Ministre des Affaires Étrangères d’Obama lui même, John Kerry, décrivait comment les États-Unis se servaient d’ISIS contre Assad, espérant que cela conduirait Assad à négocier, mais à la place des négociations, il obtint le soutien de Poutine ». En d’autres termes, Kerry était furieux que Poutine s’en prenne à ISIS et Al-Quaïda, ruinant son projet pour renverser Assad. 

    C’est une explication de la raison pour laquelle Poutine et le Kremlin ont initialement refusé de reconnaître que l’attentat terroriste avait été perpétré par l’IS-K. Pour le Kremlin dont les souvenirs de la guerre en Syrie sont encore frais, l’IS et Al-Quaïda sont les combattants par procuration des Etats-Unis et de leurs alliés. Limiter le blâme à IS-K, sans nommer leur commanditaire, revient à protéger les sponsors du groupe. Dans le cas d’ISIS, que l’allié OTAN de l’Amérique, la Turquie fournissait un soutien sans faille était un secret de polichinelle — en compagnie des alliés « modérés » des États-Unis, l’Arabie Saoudite et le Qatar. 

    Une autre raison pour laquelle Poutine ne voulait pas admettre le rôle de l’IS-K est que les États-Unis ont déclaré qu’il s’agissait de IS-K, et la dernière chose que souhaite le Kremlin est 1) reconnaître que les Américains avaient raison et 2) avaient donné des avertissements. Pour eux ce serait être vulnérable aux trolls les accusant de négligence de l’adversaire principal de la Russie. 


 

    Avertissements 

    Il est remarquable que ce massacre d’IS-K soit le second attentat majeur dont les États-Unis aient eu vent à l’avance, et noblement prévenus leurs adversaires. En janvier les Américains ont prétendu avoir prévenu l’Iran de l’attentat de Kerman, tuant 94 personnes et en blessant 300 autres. N’est-il pas étrange que l’IS-K ne frappe que les ennemis importants de l’Amérique, et plus étrange encore que nous l’ayons su à l’avance à chaque fois ! La façon dont nos médias rapportent la réaction de Poutine aux avertissements américains quelques jours avant l’attentat donne l’impression que la Russie choisissait délibérément l’inaction, ce que la liste des opérations russes contre ISIS ci-dessus démontre manifestement faux. Ce que montre la réponse négative de Poutine, c’est qu’il considérait les avertissements américains comme des tentatives cyniques de « déstabiliser la société ». Ce qui est plus difficile à comprendre, c’est pourquoi le Kremlin, au courant des menaces d’IS-K n’a pas renforcé la sécurité dans de grandes salles de spectacles comme Krokus. Des djihadistes ont attaqué des concerts à Moscou dans le passé. Pourquoi ne pas au moins donner des armes à feu aux vigiles ? Le Kremlin a nié que IS-K avait mené l’attentat initialement, parce que le Kremlin ne voulait pas que ce soit IS-K.     Poutine a placé la guerre en Ukraine dans le cadre d’une guerre existentielle contre l’impérialisme anglo-occidental, l’Ukraine étant le cheval de Troie. Pas si différent de notre conseiller national de la Sécurité qui s’est désengagé de la guerre contre les Musulmans au profit d’une bien plus lucrative Guerre Froide sur deux fronts contre Chine et Russie. 

     Poutine est arrivé au pouvoir en 1999 en guerre contre les Islamistes du Caucase, mais depuis le début de son premier mandat il a souhaité que cette sale guerre dans le sud de la Russie soit terminée et hors de vue. La guerre contre l’OTAN en Ukraine est celle que lui et les militaires souhaitent, la guerre qui montre les systèmes d’armement exportables, la guerre pour laquelle il a passé les deux dernières années à réorganiser l’économie politique. La dernière chose dont Poutine et son cercle ont besoin est d’être obligés de détourner des ressources pour une nouvelle contre-insurrection dans le Sud de la Russie, une guerre qui pourrait créer de réels clivages et engendrer un véritable séparatisme. 

    Le but de l’attentat d’IS-K est d’inciter la grande puissance, la Russie, à la stupidité et à réagir avec une force démesurée, des massacres indiscriminés qui radicalisent la population et déchirent la Russie. Ce n’est pas ce que souhaiterait Poutine pour l’instant, pendant qu’il mène une grosse guerre conventionnelle contre l’Ukraine et ses sponsors occidentaux pleins aux as. Poutine veut accuser l’Ukraine, pour que la population reste focalisée sur la guerre qui lui importe. Et l’histoire de l’IS-K donne au Kremlin des raisons de soupçonner qu’ils avaient des associés. 

    Sous-traitants

    IS-K a une histoire de sous-traitance secrète avec des services secrets étrangers, pour exécuter des attentats terroristes qui servent des objectifs communs. C’est exposé clairement dans l’étude de terrain d’Antonio Giustozzi « L’État Islamique à Khorasan ». 

     


    Comme l’auteur le montre par de nombreuses interviews et une recherche en profondeur, l’IS-K fonctionne comme une sorte d’ONG terroriste, concevant leurs cibles selon les besoins de leurs sponsors dans les services de renseignement étrangers. Dans ses premières années, de 2015 jusqu’à la fin de la décennie, les sponsors principaux de l’IS-K étaient les Saoudiens et les Qataris. L’IS-K est né d’un marché entre Al-Quaïda en Syrie et un membre du clan Haqqani en Afghanistan, pour envoyer 400 combattants afghans en Syrie en échange de 12 millions de dollars et encore 20 millions pour le matériel et l’entretien, incroyable marché si l’on compte que Haqqani payait ses combattants 800 dollars par mois. L’attrait du gain appâtait essentiellement des Afghans et des Pakistanais non-Talibans vers la Syrie, voyageant à travers l’Iran, vers la Turquie, où les services secrets les filtraient avant de les introduire en Syrie dans la zone de combat. Dans les interviews conduites par Guistozzi, les recrues d’IS-K disent que ce qui les attirait surtout c’était la richesse et les ressources d’IS-K. (…) 

     Guerre contre les Talibans 

    Ce qui nous ramène au but affirmé par Biden dans la guerre en Ukraine, affaiblir la Russie à tel point qu’elle ne puisse s’en prendre aux règles de l’ordre international, conduites par les États-Unis. Ni les Saoudiens, ni les Qataris ne financent plus l’IS-K aujourd’hui. Les deux semblent avoir de meilleures relations avec la Russie qu’elles n’en ont eues depuis des années. L’IS-K est une organisation différente avec des cadres différents et sans doute des sponsors différents. Pour l’IS-K le retrait d’Afghanistan ordonné par Biden en 2021 fut un tournant, tout autant que la guerre menée par l’Iran pour écraser ISIS en Irak et en Syrie. C’est en 2021 que nous nous sommes souciés du monstre IS-K pour la dernière fois — lorsqu’un de ses commando-suicide fit sauter une bombe durant cette débâcle digne de Saigon 1975 et que les soldats américains ouvrirent le feu dans la foule, laissant 13 soldats morts et 140 Afghans sur le terrain. Après ça, loin des yeux, loin du cœur. Suite au départ des Américains et la dissolution du vaste appareil militaire et de renseignement afghan, l’IS-K était en guerre avec les Talibans. Plusieurs membres des services secrets afghans entraînés par la CIA rejoignirent l’IS-K pour combattre les Talibans. En réalité, il y avait des preuves d’une collusion entre les partenaires afghans des Américains et l’IS-K depuis des années, l’utilisation de terroristes de l’IS-K pour affaiblir les Talibans alors que l’insurrection s’apprêtait à encercler Kaboul.

 (…) « Les Talibans déclarent depuis longtemps que l’IS-K est une création du service secret afghan et des Américains, visant à semer la division dans l’insurrection islamique, une affirmation démentie par Washington et l’ancien gouvernement de Kaboul ». Les pantins de l’Amérique dans les services secrets afghans n’ont peut-être pas inventé l’IS-K, mais il ne fait aucun doute qu’ils s’en sont servis pour harceler les Talibans, leur ennemi commun. Étant donné la façon très sourcilleuse dont l’armée afghane et leurs services spéciaux étaient contrôlés par les États-Unis, on a des raisons valables de supposer que les Américains étaient au courant de leur marché avec IS-K, et soit qu’ils le soutenaient activement, soit qu’ils affectaient de l’ignorer, ce qui une façon de soutenir sans prendre de risques. Et puis… il y a cet émir de l’IS-K, Shahab-Al-Mujahir, qui d’après l’invité de Radio War Nerd Seth Harp possède une bio bourrée de liens avec la CIA. 

    Diplômés des forces spéciales américaines 

    Ce ne serait certes pas la première fois que l’appareil de sécurité américain croise le chemin d’ISIS ou d’Al Qaïda. Par exemple, le commandant tadjik le plus haut gradé de l’ISIS au faîte de sa puissance, Gulmurad Khalimor, a «reçu un long entraînement militaire aux Etats-Unis, financé par le Ministère des Affaires Étrangères, notamment une période d’entraînement en Louisiane, fourni par Blackwater". Khalimov, pense-t-on, a servi de « ministre de la guerre » ou de « commandant-en-chef », selon le New York Times. Il s’était élevé à ce rang après l’élimination de son supérieur, Omar El-Shishani, par une frappe militaire américaine. Par une étrange coïncidence, El-Shishani avait également reçu un important entraînement militaire des forces spéciales américaines dans sa Géorgie natale. Un officiel de l’armée déclara aux journalistes « Nous avons tous été bien entraînés par des unités de forces spéciales et Shishani était l’élève-vedette ». Avec tant de traces de l’Amérique et de ses alliés chez ISIS et IS-K, et le but partagé par les États-Unis, l’Ukraine et l’IS-K d’affaiblir la Russie, inutile d’être paranoïaque pour examiner la possibilité que l’IS-K n’a pas agi entièrement de son propre chef. 

    Qui est aujourd’hui le principal commanditaire de l’IS-K ? Dans un monde aussi mystérieux, c’est difficile à dire. Giustozzi, l’expert-en-chef n’a pas mis son étude à jour et celle-ci s’arrête un peu avant le retrait des États-Unis. 

    Le rôle du Pakistan 

    Mais selon certains indices, l’armée pakistanaise pourrait en faire partie. D’après le média lié aux Talibans Almirsad, la direction de l’IS-K vivrait sous protection dans la province pakistanaise du Balouchistan. : « D’après nos sources, le Balouchistan abrite le noyau principal de l’IS-K. Les sources suggèrent que le Balouchistan est un important point d’appui pour l’IS-K avec des cachettes, des centres d’entraînement, des ateliers de fabrication d’explosifs »

     L’attentat perpétré par l’IS-K à Kerman en Iran plus tôt dans l’année aurait été orchestré par un citoyen tadjik du Pakistan, de la province du Balouchistan, connu sous les alias de Tareq et Abdullah, ayant joué un rôle de premier plan dans la planification et l’exécution de l’attaque. Après l’attentat terroriste de Kerman, que l’Iran attribuait à l’IS-K, l’Iran a lancé des drones et des missiles au Balouchistan, d’où seraient planifiées les opérations mondiales de l’organisation. Ce qui signifie, si l’on s’en fie aux Talibans, que l’attentat de Moscou aurait été planifié au Balouchistan sous protection pakistanaise. 

    Cette année, le Pakistan et les Talibans — autrefois respectivement commanditaire et troupes par procuration — ont été au bord de la guerre ouverte. Il est donc certainement possible que l’armée pakistanaise qui a une longue histoire de sponsorisation, d’entraînement, d’utilisation et d’abandon des groupes terroristes, abrite aujourd’hui l’IS-K contre l’ennemi commun à Kaboul. Cela pourrait expliquer pourquoi des commandos-suicide de l’IS-K ont visé ces temps-ci les soutiens des Talibans au Pakistan. Une des choses qu’on apprend en lisant l’ouvrage de Giustozzi, c’est qu’aucun des commanditaires étrangers de ces groupes terroristes n’a le moindre attachement sentimental pour ses ouailles. Soit, ils sont utiles et obtiennent des résultats, soit non. Leur idéologie ne vaut que tant qu’elle assure le retour sur investissement. 

    Il est difficile d’imaginer que les militaires pakistanais aient un intérêt à soutenir un attentat de l’IS-K contre la Russie. Mais il existe un lien intéressant entre le but stratégique américain contre la Russie et l’armée pakistanaise. Comme Ryan Grim, invité de Radio War Nerd l’a découvert dans Intercept, en 2022, les États-Unis ont monté un coup d’État au Pakistan en cheville avec les militaires locaux, renversant le dirigeant élu, Imran Khan, à cause de l’Ukraine. Khan avait refusé de se joindre à la guerre économique contre la Russie après février 2022, alors Biden avait provoqué l’effondrement de la démocratie pakistanaise. 

    Après l’aide des Américains à renverser Imran Khan, un autre marché secret avait été conclu avec nos amis dans l’armée pakistanaise pour convoyer secrètement des armes pakistanaises en Ukraine, en échange du feu vert des États-Unis d’une aide de centaines de millions de dollars du FMI pour le Pakistan. En d’autres termes : Les États-Unis se sont secrètement mis en cheville avec les principaux commanditaires de l’IS-K pour organiser un coup d’État dans une puissance nucléaire pour affaiblir la Russie. L’été dernier, le ministre des Affaires Étrangères de Zelenski, Dmitro Kubela, s’est rendu au Pakistan et a eu des rencontres privées avec les responsables des services secrets. D’après un reportage enthousiaste : 

 « C’est une étape importante. Il est rare qu’un ministre des Affaires Étrangères d’un autre pays rencontre des officiels de la communauté du renseignement pakistanaise. Le fait que Kuleba participe à ces réunions suggère qu’il y avait d’autres enjeux que le renforcement des liens entre les deux États ».          

    Par conséquent, l’Ukraine et les protecteurs de l’IS-K pakistanais du service de renseignements l’ISI, ont dorénavant des liens étroits. Mais pourquoi l’Ukraine s’impliquerait-elle dans un attentat terroriste de l’IS-K en Russie ? Peut-être voudrait-il mieux se poser la question : pourquoi pas ? Qu’y a-t-il à perdre ?

     Fracture et décolonisation 

     L’Ukraine est victime d’une invasion, le crime de guerre suprême selon les procès de Nuremberg et la charte de l’ONU (mais pas un crime reconnu par les États-Unis, sinon notre classe dirigeante remplirait à elle seule la prison de La Haye). Pour l’Ukraine, les bénéfices d’un attentat terroriste tuant beaucoup de Russes, fracturant la Russie en groupes ethniques et religieux, poussant la Russie à intensifier sa répression et ses rafles qui lui aliènent la population — sont évidents. Depuis l’invasion russe, les services de renseignements ukrainiens et certains de leurs soutiens ont ouvertement poussé à l’éclatement de la Russie, sous le travesti d’une « décolonisation » pour atteindre le but stratégique de Biden d’affaiblir la Russie. À l’été 2022, la commission américaine d’Helsinki, une organisation étatique dont les membres incluent des sénateurs, des représentants du Congrès et des officiels de l’exécutif, ont tenu une audience à Washington intitulée : « Décoloniser la Russie : un impératif moral et stratégique ». Parmi les intervenants figurait Casey Michel de l’institut néo-conservateur Hudson Institute dont sont membres également Mike Pompeo et Scooter Libby. L’étrange Casey Michel aux liens sulfureux est l’un des promoteurs principaux du plan pour que la Russie s’effondre. Quelques mois après le début de la guerre, Michel a écrit un grand manifeste dans Atlantic Monthly : « Décoloniser la Russie ». 

    Il y a à peine quelques années, pendant l’hystérie Russiagate, Casey avait publié une série de calomnies Mac Carthystes, accusant la gauche américaine de trahison. Il se sert à présent d’un langage de gauche universitaire pour pousser le Cheval de Troie du ministère des Affaires Étrangères pour disloquer la Russie. Dans un article politique pour le principal laboratoire d’idées de l’industrie d’armement The Atlantic Council Michel appelait les États-Unis à établir des liens avec des groupes ethniques séparatistes en Russie pour mener à la dissolution du pays : « Dans ses objectifs majeurs, la politique occidentale doit éviter de maintenir la Fédération Russe dans son état actuel, quoi qu’il en coûte ». 


 

     Le fumeux Michel est aussi lié à une nouvelle organisation basée à Varsovie se consacrant à l’éclatement de la Russie, appelée : « Le Forum des nations libres de la post-Russie », qui sur sa page d’accueil arbore une carte de Russie divisée en 41 États ethniques. Le média anti-Kremlin Meduza a rapporté que le « Le Forum des nations libres de la post-Russie », avait été fondé grâce à de l’argent ukrainien. Ses membres ont été invités à s’exprimer au parlement de l’UE et aux États-Unis. Plus tôt ce mois-ci, lorsqu’on a eu vent d’une fusillade entre des militants d’ISIS et le FSB en Ingouchie le « Le Forum des nations libres de la post-Russie », a exprimé sur Twitter son soutien à ISIS. (…) En dehors des Nations Libres et des formations néo-nazies, L’Ukraine a aussi soutenu un autre groupe séparatiste bidon, « L’Alliance des peuples indigènes » poussée par le conseiller politique ukrainien Anton Gueraschenko : le premier intervenant de l’Alliance des peuples indigènes était Mikhaïl Oreshnikov, un célèbre nazi russe qui a servi dans la « Division Misanthrope » et le bataillon Azov. 

    Le chef ukrainien du renseignement militaire, Kyrilo Boudannov, — qui, selon le New York Times a été entraîné et poussé par la CIA — a répété que son but était de fomenter l’effondrement et la désintégration de la Russie. Quelques semaines avant l’attentat de l’IS-K, Boudannov déclarait en interview : 

 « Notre programme maximum est non seulement de réintégrer nos frontières constitutionnelles, mais de provoquer l’effondrement du pays occupant, nous devons contribuer à ce processus autant que possible par nos pensées, nos armes, notre diplomatie, nos renseignements ». 

    Si on m’avait demandé, il y a deux ans, si je croyais que l’Ukraine allait faire sauter une infrastructure critique européenne (Nord Stream), en admettant que Wapo soit dans le vrai et que ce n’est pas la CIA, comme si, du reste, on pouvait séparer les deux…) — peut-être la pire action de sabotage industriel jamais commise — j’aurais éclaté de rire. Du reste, j’ai tout d’abord ri — le risque semblait trop important si l’Allemagne et l’OTAN, découvraient que l’Ukraine avait fait sauter le gazoduc. Et quel est le bénéfice ? Le gazoduc était déjà coupé. On pouvait toujours le réparer. Mais, à ma grande surprise, il ne se passa rien. Les Allemands et les Américains pensent que l’Ukraine l’a fait et l’ont récompensée avec des milliards d’aide financière et des armes. Parce que tout ce qui leur importe est « d’affaiblir la Russie ». 

    Et si l’on m’avait demandé si le chef principal du renseignement, entraîné par la CIA, Kyrlo Boudannov, chef du renseignement militaire, organiserait, entraînerait, et armerait un contingent de néo-nazis encartés pour les envoyer au-delà de la frontière, équipés par l’OTAN, pour tuer des Russes, j’aurais probablement traité mon interlocuteur de poutinolâtre. L’Ukraine a envahi la Russie et tué des Russes avec des nazis authentifiés. Cela n’a pas apporté grand-chose en retour sur investissement. Cela n’a pas amoindri l’effort de guerre russe. Mais c’était ce dont la population avait besoin, n’importe quelle bonne nouvelle à laquelle se raccrocher. Mais ce qui était vraiment choquant pour moi était le risque d’envahir la Russie avec des nazis, or il s’avéra qu’il n’y en avait aucun. Les États-Unis ont nourri leurs domestiques des médias avec des billevesées selon lesquelles « ils prenaient leurs distances» tout en alimentant l’effort de guerre ukrainien. Envahir la Russie avec des nazis n’avait aucune conséquence sur les gestionnaires de l’État de Droit international. Nous savons donc que l’Ukraine et ses soutiens occidentaux travaillent activement à fragmenter la Russie. Nous savons que l’Ukraine n’a aucune hésitation quant à qui lui est utile dans sa guerre contre la Russie, qu’il s’agisse de néo-nazis ou d’ISIS. 

    Revenant à 2015, avant la guerre actuelle, l’Ukraine est connue pour avoir recruté des militants liés à ISIS et Al-Quaïda dans le combat contre les Russes. Mais est-ce que devenir le sponsor de l’IS-K est trop compromettant même pour l’Ukraine ? Impossible à dire : tout ce qu’on peut dire c’est qu’ils ont franchi toutes les autres limites autrefois impensables. 

    Monarchies du Golfe 

    Depuis ses débuts dans la guerre de Syrie, la nouvelle direction de l’IS-K était payée pour inciter leurs affiliés du Khorasan à se focaliser sur l’Afghanistan et le Pakistan. D’après Giustozzi, les Saoudiens et les Qataris s’inquiétaient de voir leurs investissements chez les Talibans virer à l’aigre, tandis qu’il devenait de plus en plus clair que les Talibans enterraient la hache de guerre avec l’Iran. Les deux étaient ennemis jurés depuis des années, étant donné le sectarisme sunnite des Talibans et la répression du Hazara chiite. Mais les Talibans étaient devenus pragmatiques durant les années passées à l’écart du pouvoir, et ils se disaient que leurs chances de le reprendre et de le conserver seraient meilleures s’ils s’entendaient avec leurs voisins. Qataris et Saoudiens ne voyaient pas les choses du même œil. Ils considéraient l’Iran comme l’ennemi principal. Or les Talibans les laissaient tomber. D’après le livre de Giustozzi et selon une source des services saoudiens :

 « Un soutien de l’IS-K était un des outils dans la lutte contre l’Iran. La découvertes de liens étroits entre Talibans et Iraniens semble avoir choqué les Saoudiens et les avoir conduit à chercher d’autres groupes djihadistes plus fiables ». 

Un officier des services Qatari, interviewé par Giustozzi a donné une explication similaire du soutien du Qatar à l’IS-K : « Tout en étant favorable à une réconciliation des Talibans et du Kaboul allié américain, les autorité qataries ont aussi commencé à soutenir ce qui allait devenir l’IS-K dès 2013, un acteur anti-Iranien à une époque où Doha considérait l’Iran comme une menace. Dans les calculs des Qataris, l’IS-K remplacerait les Talibans en tant force d’insurrection dominante en Afghanistan ; les Talibans les plus modérés se réconcilieraient avec Kaboul. Et les tenants de la ligne dure seraient absorbés dans l’IS-K."     

     Cette organisation semblait aussi, à cet officier qatari comme le véhicule idéal pour élargir et améliorer les capacités des insurgés Baloutches en Iran. Comme les Saoudiens, les Qataris croyaient sans doute tenir l’IS-K en laisse, l’ayant rendu dépendante de leur financement. Ce n’est que si l’expansionnisme iranien était stoppé, que le soutien du Qatar pouvait s’arrêter. Comme d’autres donateurs aux Talibans, les Qataris pensaient que les Talibans n’offraient que de modestes retours sur l’investissement considérable fourni par eux. » Les Talibans paraissent ici assez raisonnables, contrairement à nos morbides alliés « modérés » du Golfe, qui voient leurs auxiliaires coupeurs de cous comme des investisseurs voient leurs start-up. 

    On apprend un peu plus tard dans le chapitre que consacre Gisutozzi aux donateurs de l’IS-K que celle-ci a été « poussée » par ses commanditaires du Golfe à frapper les intérêts de la Russie : « D’après une source de l’IS-K, les Qataris incitent cette organisation à ouvrir un nouveau front en Asie Centrale. Le raisonnement qui sous-tend cela serait une forme de représailles contre l’intervention russe en Syrie et un effort pour contraindre la Russie à diviser ses ressources pour combattre sur plusieurs fronts. L’hypothèse des Qataris est ici clairement que les États d’Asie Centrale, s’ils étaient menacés, demanderait l’assistance de la Russie ». (…) Par conséquent, la seule question restante est : l’Ukraine a –t-elle les moyens de passer un marché de commanditaire avec l’IS-K ? Eh bien, sans doute que oui, connaissant ses liens connus avec des djihadistes d’ISIS, ses nouvelles relations secrètes avec les militaires maîtres du Pakistan et le caractère très propice aux transactions de l’IS-K. Il se peut qu’un autre sponsor des services étrangers aient ses propres raisons de vouloir affaiblir la Russie à laquelle nous n’avons pas pensé. Ou bien nous pouvons choisir de ne pas y penser et croire que l’IS-K ait perpétré cet attentat pour ses diaboliques raisons à elle, malgré cette histoire très documentée de confection de ses attaques pour ses donateurs.

9.2.23

Le sabotage des pipelines Nord Stream selon Seymour Hersh

Seymour Hersh

         Dans un article que nos lecteurs anglophones pourront retrouver en accès libre au lien suivant : https://seymourhersh.substack.com/p/how-america-took-out-the-nord-stream

         Le légendaire et controversé journaliste Seymour Hersh, qui avait révélé le massacre de My Lai au Vietnam, les sévices de la prison d’Abou Graïd en Irak et tant d’autres choses, décrit la façon dont, selon lui, l’Amérique a saboté les pipelines Northstream 1 et 2. Le gouvernement américain dément. Le gouvernement russe sans adopter formellement les thèses de Hersh, déclare que ça mérite tout de même une enquête. On se souvient qu’en 1955, le Prince Borghese , créateur des nageurs de combat italiens, qui avaient coulé des bateaux britanniques à Gibraltar pendant la Seconde Guerre mondiale — avait réitéré avec la Marine soviet à Sébastopol, non plus pour Mussolini, mais pour le compte de l’OTAN.

Nous publions ci-dessous quelques extraits de l’article de Hersh, traduits de l’américain par Thierry Marignac :

 

         « Le Centre de Plongée et de Sauvetage de la Marine américaine se trouve dans un endroit aussi obscur que son nom l’indique — au bout de ce qui fut autrefois une route de campagne aux abords de Panama City, au sud-ouest de la Floride, à une centaine de kilomètres au sud de la frontière avec l’Alabama. Le complexe est aussi banal d’apparence que le lieu où il se trouve — une morne construction en béton post-Seconde Guerre mondiale.

         Ce centre entraîne des plongeurs en eaux profondes hautement qualifiés depuis des décennies qui, une fois assignés aux unités militaires américaines dans le monde entier, seront capables de plonger pour la bonne cause — se servant d’explosif C-4 pour nettoyer les ports et les plages  de débris et de mines non explosées — aussi bien que pour la mauvaise, comme de faire sauter des plate-forme pétrolières étrangères, saboter les valves de centrales électriques sous-marines, détruire les écluses des canaux cruciaux pour le trafic maritime. Le centre de Panama City, qui peut se vanter de posséder la seconde piscine par la taille des Etats-Unis, est l’endroit rêvé pour recruter les meilleurs et plus taciturnes diplômés de l’école de plongée qui ont réalisé avec succès l’été dernier ce qu’on les a autorisé à faire 260 pieds sous la surface de la Mer Baltique.

         En juin dernier, les plongeurs de la Marine, opérant sous le couvert des exercices de l’OTAN baptisés BALTOPS 22, avaient posé les explosifs radio-commandés qui, trois mois plus tard ont détruit les quatre pipelines Nord Stream, d’après une source ayant une connaissance directe du minutage de l’opération.



         Deux des pipelines, connus sous le nom de Nord Stream 1, avaient fourni l’Allemagne et une bonne partie de l’Europe occidentale en gaz naturel bon marché pendant plus d’une décennie. Une seconde paire de pipelines appelés Nord Stream 2, avait été construite mais n’était pas encore opérationnelle. À présent,  avec les troupes russes se massant sur la frontière ukrainienne et la crainte de la guerre la plus sanglante en Europe depuis 1945, le président Biden considérait les pipelines comme un véhicule permettant à Vladimir Poutine de servir du gaz comme d’une arme pour ses ambitions politiques et territoriales. »

         (…)

         « La décision de Biden de saboter les pipelines fut prise après plus de neuf mois d’un débat ultrasecret dans la communauté de la sécurité nationale à Washington sur la meilleure manière, d’accomplir cet objectif. Pour l’essentiel, la question n’était pas de remplir la mission ou non, elle était de la faire sans laisser d’indices sur l’identité des responsables de l’attaque.

         Il existait une raison bureaucratique vitale pour s’en remettre aux diplômés du centre de l’école de Plongée à Panama City. Ceux-ci ne dépendaient que de la marine exclusivement et ne faisaient pas partie du commandement des opérations spéciales, dont les opérations secrètes doivent être communiquées au Congrès, et expliquées à l’avance aux leaders du Sénat et de la Chambre des Représentants. L’administration Biden faisait tout son possible pour éviter les fuites tandis que les préparatifs avaient lieu fin 2021 et durant les premiers mois de 2022.

         Le président Biden et son équipe de politique étrangère avaient avec constance clamé leur hostilité  aux deux pipelines, qui couraient sur mille kilomètres sous la Mer Baltique à partir de deux ports au nord-est de la Russie près de l’Estonie, passant près d’une île danoise avant d’arriver en Allemagne du Nord »

         (…)

         « Nord Stream 1 était déjà assez dangereux aux yeux de l’OTAN et de Washington, mais Nord Stream 2, dont la construction avait été achevée en septembre 2021, aurait, s’il avait été approuvé par les régulateurs allemands, doublé la quantité de gaz bon marché vers l’Allemagne et l’Europe occidentale. Le second pipeline fournirait également assez de gaz pour la moitié de la consommation annuelle de l’Allemagne. Les tensions étaient constantes entre la Russie et l’OTAN, exacerbées par la politique agressive de l’administration Biden. »

         (…)

         « En décembre 2021, deux mois avant l’entrée des tanks russes en Ukraine, Jake Sullivan convoqua un réunion d’un nouveau groupe spécial — des hommes et des femmes, du commandement unifié, de la CIA, du ministère des Affaires Étrangères et des finances, demandant des recommandations sur la façon de riposter à l’invasion à venir de Poutine. »

         (…)

         « Ce qui devint bientôt clair pour les participants, d’après une source ayant une connaissance directe du processus en cours c’est que Sullivan souhaitait que le groupe conçoive un plan pour la destruction des deux pipelines et qu’il transmettait les désirs du président.

Lors des réunions qui suivirent, les participants discutèrent les diverses options pour mener l’attaque. La Marine proposa un nouveau sous-marin qui attaquerait le pipe-line directement. L’aviation parlait de lâcher des bombes disposant de fusées à retardement qu’on pouvait actionner à distance. La CIA affirmait que quoi qu’on fasse, il fallait que ce soit une opération secrète. Tout le monde comprenait les enjeux. « Ce n’était pas pour les mômes, a précisé la source. Si l’on pouvait remonter jusqu’aux Etats-Unis, c’était une action de guerre ».



(…)

« Pourtant, le groupe inter-agences restait sceptique sur l’enthousiasme de la CIA pour une opération secrète en au profonde. Il restait trop de questions sans réponse. Les eaux de la Mer Baltique étaient très patrouillées par la Marine russe, et il n’existait pas plate-forme pétrolière  pouvant être utilisée comme couverture pour une opération de plongée. »

(…)

« La Norvège était la base idéale pour une telle opération.

Durant ces dernières années de crise Est-ouest, l’armée américaine a grandement augmenté sa présence en Norvège, dont la frontière Ouest occupe deux mille kilomètres sur le nord de l’océan Atlantique et rejoint la Russie au-dessus du cercle polaire. Le Pentagone a créé des boulots lucratifs, signé des contrats, suscitant des controverses locales, en investissant des centaines de millions de dollars pour moderniser et agrandir les installations de la Marine et de l’aviation militaire en Norvège. Les nouveaux travaux comprenaient, c’est essentiel, un nouveau radar synthétique très loin au nord, capable de pénétrer profondément en Russie et prit effet juste au moment où les services secrets américains venaient de perdre tout accès à une série de systèmes d’écoute à longue portée en Chine. »

(…)

« Le commandant suprême de l’OTAN est Jens Stoltenberg, un anticommuniste convaincu, qui a été Premier Ministre de Norvège pendant huit ans avant de prendre son poste de haut rang à l’OTAN en 2014 avec le soutien américain. C’est un tenant de la ligne dure contre Poutine et la Russie qui a collaboré avec les services secrets américains depuis la guerre du Vietnam. Depuis, c’est quelqu’un à qui on fait entièrement confiance. »

(…)

« En mars, quelques membres de l’équipe allèrent en Norvège pour rencontrer le service secret norvégien et la Marine. Un des questions clés était de déterminer le meilleur endroit pour disposer les explosifs dans la Mer Baltique ».

(…)



« La Marine norvégienne ne fut pas longue à trouver l’endroit idéal, dans les eaux peu profondes au large de l’île danoise de Bornholm. Les pipelines d’étendaient sur plus d’un kilomètre et demi le long d’un fond marin qui n’était profond que de 260 pieds. Ce qui était à la portée des plongeurs qui, plongeraient à partir d’un dragueur de mines norvégien de classe Alta avec un mélange d’oxygène de nitrogène et d’Hélium et posaient des charges de C4 sur les quatre pipelines sans couverture de protection. »

(…)

« Le 26 septembre 2022, un avion P8 de la Marine norvégienne lâcha une bouée sonar au cours d’un vol de routine, semblait-il. Le signal se propagea sous l’eau à Nord Stream 1 et 2. Quelques heures plus tard, le puissant explosif C4 se déclencha et les quatre pipelines étaient hors service. »

(…)

« Juste après l’explosion des pipelines, les médias américains traitèrent l’événement comme un mystère non élucidé. Aucun grand journal américain n’a creusé les menaces proférées plus tôt par Biden et la Sous-Secrétaire Nuland »

(…)

« La couverture pour cette histoire était de toute beauté, dit la source. Derrière tout ça se cachait une opération secrète qui plaçait les experts sur le terrain et un matériel déclenché par un signal secret.

« Le seul défaut, c’était de prendre la décision de le faire ».


    Seymour Hersh

(Un lanceur d'alerte allemand confirme au lien suivant: https://lecourrierdesstrateges.fr/2023/02/10/un-lanceur-dalerte-qui-confirme-le-recit-de-seymour-hersh-sur-nordstream-par-thomas-roper/ sur abonnement, et à celui-ci en allemand, mais possible à traduire automatiquement en français: https://www.anti-spiegel.ru/2023/was-ein-whistleblower-mir-schon-im-2022-ueber-die-nord-stream-sprengung-mitgeteilt-hat/?doing_wp_cron=1676137642.0537300109863281250000)

P.S

En exclusivité pour nos lecteurs Antifixion a demandé un commentaire au légendaire Mark Ames (ex-rédacteur-chef d’eXile à Moscou et co-fondateur de la radio podscast WarNerd) sur les révélations de Seymour Hersh, qu’il connaît personnellement. Notre rédaction confiait notamment à Mark qu’à relire le papier de Hersh « It sounds so fucking believable… ». Voici sa réponse :

 

Hersh's story is solid, it's either very close to the full truth or the full truth. I have to be honest, I didn't think the US was this stupid. This is maybe stupider than Putin's attempt to take Kiev. DC blew up their own ally's critical pipeline that their economy depends on when the war was going great and Germany was already totally in the US pocket. Why would you fuck that up? It didn't make sense for me that either side would do this, but the downside for Russia doing it seemed a lot less than the potential downside for the US if it got caught. It's pretty clear the Germans already knew the US was behind it, that's why you started getting these leaks from "European officials" that Russia wasn't behind it. Just stupid stupid stupid, crazy stupid, it's a disease in all the ruling classes, maybe always has been I dunno, but this is shooting yourself when you're winning everything!

 

As for consequences, well since everything is so fractured, the mainstream here is ignoring Hersh and smearing him as a "conspiracy theorist" and "tankie". They hate him. But it doesn't matter, the cat is out of the bag. No matter how fractured, one good thing about the internet, this is global news and you can't bottle it up, you can keep it out of your elite media club and pretend it doesn't exist, but everyone else knows it does. So either it drops like a bomb in a major media publication (but they don't do that sort of journalism anymore), or it works like slow-acting poison coursing through the blood system.

 

La version de Hersh tient le coup, c’est soit  très proche de la vérité totale, soit la vérité totale. Pour être franc, je ne pensais pas que les Etats-Unis puissent être aussi bêtes. C’est encore plus stupide que la tentative de Poutine de prendre Kiev. Washington a fait sauter le pipeline dont dépend l’économie de leur propre allié, au moment où la guerre tournait à son avantage et où l’Allemagne était déjà complètement dans leur poche. Pourquoi foutre tout ça en l’air ? Que l’un ou l’autre camp commette cet attentat me semblait absurde, mais les désagréments pour la Russie semblaient bien moindres que pour les Etats-Unis si on les prenait sur le fait. Il est assez clair que l’Allemagne savait déjà que les Américains étaient derrière ce coup-là, c’est pourquoi on a commencé à obtenir des « fuites » venues « d’officiels européens » que la Russie n’y était pour rien. C’est simplement stupide, stupide, follement stupide, c’est une maladie dans toutes les classes dominantes, ça a peut-être toujours été le cas, je ne sais pas, mais c’est se tirer dans le pied au moment où on est en train de rafler la mise !

 

Quant aux conséquences, dans la mesure où tout est si fractionné, les média grand public ignorent Hersh et le traitent de complotiste. Ils le haïssent. Mais ça n’a pas d’importance le lapin est sorti du chapeau. Si fractionné qu’il soit, une bonne chose au sujet d’Internet, ce sont les actualités mondiales et on ne peut pas les mettre sous le boisseau, on peut les écarter du club des médias d’élite et prétendre que ça n’existe pas, mais tout le reste du monde sait que c’est faux. Alors soit,  ça atterrit dans un gros média (mais ils ne font plus ce genre de journalisme), soit ça agit comme un poison à retardement dans la circulation sanguine.



Mark AMES.

 

        

 

21.1.23

Loukachenko: le grand retour de Mark Ames en géopolitique


 La petite entreprise de notre ami et mentor en journalisme Mark Ames, ex-rédacteur-en-chef du défunt magazine eXile, s’appelle aujourd’hui Radio War Nerd. Réservée aux abonnés, elle ne connaît pas la crise ! Il a bien voulu nous autoriser à publier de larges extraits de son dernier article sur un sujet d’actualités : la Biélorussie.

 

(Mark Ames, traduit de l’Américain par Thierry Marignac)

 

Les affreux aux crânes dégarnis, ou comment le mouvement de changement de régime soutenu par l’Occident en Biélorussie a influé sur la guerre de Poutine

 

La Biélorussie est revenue dans les gros titres sur la guerre. D’après certains, la Russie prépare une nouvelle offensive contre l’Ukraine à partir de la Biélorussie, le principal théâtre de son offensive de l’année dernière pour prendre Kiev. Ce qui est passé sous silence dans ces articles, c’est qu’il aurait été impossible il y a peu d’imaginer que la Russie puisse utiliser la Biélorussie comme point de départ de ses offensives. Nous avons déjà oublié qu’il y a à peine quelques années Loukachenko flirtait avec une idée d’association avec l’OTAN, recevant des faucons antirusses comme Mike Pompeo et John Bolton, et refusait l’installation d’une base aérienne russe sur son territoire. Puis vint le grand mouvement pour renverser le régime soutenu par l’Occident et installer sa favorite Svetlana Tikhanovskaïa — et en moins de temps qu’il ne faut pour l’écrire, la Biélorussie est devenue le paillasson des Russes.

Lors de notre dernier épisode de Radio War Nerd de 2022, nous avions discuté l’un des facteurs les plus négligés ayant probablement influencé la décision de Poutine d’envahir l’Ukraine de la façon dont il l’a fait, quand il l’a fait : la Biélorussie.

Récapitulons : à la fin décembre 2022, le New York Times publiait une enquête collective : « La Guerre de Poutine » sur les origines et la conduite de l’invasion de l’Ukraine par la Russie, se servant de plans de bataille ayant soi-disant fuités, d’interceptions, et des techniques « hacker » de ce bon vieux NYT. L’article était un cocktail de ce qu’on est en droit d’attendre du NYT : un mélange visqueux de mensonges, de propagande et de révélations occasionnelles — à charge pour le lecteur de faire le tri.

Le problème étant que pendant qu’on se focalise sur la litanie des dérapages et conneries de la Russie pour se rappeler à quel point on est invincible (ce qui nous aide à oublier nos débâcles), on évite l’un des grands mystères de la guerre : Pourquoi est-ce que Poutine a décidé de lancer la guerre comme il l’a fait — une invasion de grande ampleur destinée à submerger Kiev et décapiter le gouvernement d’Ukraine — et au moment où il l’a fait, en février 2022 ? Il y a aujourd’hui une thèse qui n’avait jamais été envisagée auparavant : la Biélorussie aurait toujours été le paillasson de Poutine. Ce n’était pas le cas jusqu’à très récemment, et ce ne le sera plus à court ou moyen terme.

Une des choses que le pavé du NYT nous rappelait était à quel point il était central de prendre Kiev dans le plan d’invasion initial. Poutine avait calculé à tort et à mon sens, très bêtement,  que l’Ukraine serait trop divisée, corrompue et dysfonctionnelle (c’est à dire trop ukrainienne) pour opposer une résistance sérieuse, qu’elle succomberai à l’ampleur choquante de l’invasion et qu’en prenant Kiev, la Russie capturerait ou chasserait le régime soutenu par l’Occident et le remplacerait avec… quoi au juste ?

Le plan était donc de prendre Kiev. Et la façon dont la Russie prévoyait de prendre Kiev était d’envahir par le point le plus proche — la Biélorussie, dont la frontière avec l’Ukraine est en ligne droite au nord de Kiev, plutôt qu’à partir de lignes étirées au nord-est par la Russie, ou en traversant les lignes très fortifiées à l’ouest du Donbass…

 


C’est la partie de cette histoire qu’on a oublié : la Biélorussie comme point de départ de la stratégie initiale de Poutine pour prendre Kiev.

Depuis le début de cette guerre, on a considéré qu’il est en quelque sorte naturel que Poutine puisse se servir de la Biélorussie pour son invasion, puisqu’après tout elle est dirigée par un autre affreux autoritaire : Alexandre Loukachenko. Comme on nous le répète à l’envi en ce moment, les autoritaires se plaisent bien entre eux et ils se rendent des services d’affreux. Parce que c’est ce que font les méchants dans les b.d. Marvel ou DC : ils jouent les affreux ensemble avec un ricanement diabolique.

Mais avant le mois d’août 2020, la Russie n’aurait jamais pu se servir de la Biélorussie pour son invasion. Un an plus tôt, en 2019, la Biélorussie n’avait même pas autorisé la Russie à installer une base aérienne pour y parquer ses Sukhoi-27. En réalité, jusqu’en août 2020, les Etats-Unis et l’UE faisaient de gros efforts pour détacher la Biélorussie de l’orbite russe, tandis qu’au même moment le dictateur Loukachenko attaquait publiquement le Kremlin pour « ingérence » et « manipulation » de l’opposition à son régime. Il fourrait en prison les politiciens biélorusses soutenus par le Kremlin, arrêtait et torturait des mercenaires russes les accusant de préparer un coup d’État pro-russe. Les relations étaient sur le point d’être rompues.

Et pourtant 18 mois plus tard, la Russie pouvait se servir de la Biélorussie pour lancer la plus grosse opération militaire en Europe depuis la Seconde Guerre mondiale.

. Puis vint le grand mouvement pour renverser le régime soutenu par l’Occident et installer sa favorite Svetlana Tikhanovskaïa. Ce fut ce mouvement pour le renverser se soldant par un échec — et les sanctions euroaméricaines pour isoler et faire tomber Loukachenko — qui le forcèrent une fois pour toutes à cesser de jouer double jeu, le livrant à la merci de Poutine pour sauver son régime.

Pour comprendre comment c’est arrivé, il faut retourner en arrière dans les relations Russie-Biélorussie, souvent épineuses, parfois carrément hostiles, mais jamais maître esclave, comme depuis le mouvement de l’automne 2020.

Loukachenko a été élu président de la Biélorussie en 1994 en se présentant contre la politique néo-libérale catastrophique — privatisation, occidentalisation, hyperinflation — qui détruisait l’économie biélorusse, plongeant la plupart des gens dans une pauvreté abjecte comme en Russie et Ukraine voisine. Cette élection  est considérée en général comme la seule « libre et juste » de la Biélorussie post-soviet. Loukachenko la gagna avec 80% du vote, en promettant  de mettre fin à la thérapie de choc de l’hyperinflation en gelant les prix, en ramenant une économie semi-soviet, en écrasant les mafiosi capitalistes et la corruption, et en rapprochant la Biélorussie de la Russie plutôt que de l’Occident.

À l’époque, la Russie était le modèle du néo-libéralisme soutenu par Washington, et les principaux personnages du régime Eltsine étaient fanatiquement anticommunistes, ils s’inquiétaient de voir les politiques revanchardes de Loukachenko prendre pied en Russie où Eltsine était très impopulaire. Mais les organes de sécurité d’Eltsine étaient favorables à approfondir les liens avec la Biélorussie  et du reste avec quiconque désireux d’avoir des liens de sécurité-défense avec la Russie, le nombre des candidats se réduisant de jour en jour en 1994.

Pour Loukachenko, une union des deux États aurait pu lui permettre de mettre la main sur le super-État, vu l’impopularité d’Eltsine. À tout le moins, cela signifiait des produits russes subventionnés, en particulier les énergies fossiles, aidant Loukachenko à stabiliser l’économie biélorusse et l’inflation, lui permettant de créer une sorte d’État semi-socialiste, semi-soviet qui réussit à fonctionner, en dépit de toutes les théories du marché libre de l’époque.

En 2018, le PIB de Biélorussie était de plus de deux fois supérieur à l’Ukraine et tous les États ex-soviets sauf la Russie et les Pays Baltes. Bloomberg notait que la Biélorussie était le plus prospère des États ex-soviets, à l’exception des Pays Baltes et avait un taux moindre d’inégalités que la moitié des États de l’UE et des Etats-Unis.

Mais lorsqu’Eltsine passa le pouvoir à Poutine en 2000, il ruina tous les plans de Loukachenko de s’emparer d’un nouveau super-État Russie-Biélorussie. Poutine était jeune, en bonne santé, sobre et populaire. La Russie devint rapidement plus riche et plus puissante. Le danger n’était plus que le populiste Loukachenko s’empare d’une Russie-Biélorussie, mais que la Russie avale la Biélorussie et Loukachenko. Les deux pays avaient besoin l’un de l’autre, et professaient un amour mutuel. La Russie offrait ses énergies fossiles et un grand marché pour les exportations biélorusses. La Biélorussie pouvait fournir un barrage politico-militaire contre l’OTAN qui s’étendait sur sa frontière est. La Russie ne pouvait se permettre de perdre la Biélorussie au profit de l’OTAN.

En pratique, cela signifiait que pour Loukachenko, la meilleure politique était de conserver autant d’indépendance que possible tout en bénéficiant d’autant de profits économiques que possible de la Russie.

Lorsque des marchandises comme le pétrole et le gaz montèrent en flèche  dans les années 2000, le jeu de Loukachenko agaça le Kremlin de plus en plus. Le point culminant fut atteint en 2004, lorsque Gazprom tenta d’augmenter le prix du gaz naturel pour la Biélorussie, où il était au-dessous de ceux du marché. La Biélorussie refusa de payer plus, alors Gazprom cessa les fournitures. La Biélorussie décida simplement de siphonner et voler le gaz du pipe-line Yamal, ce qui signifiait aussi voler les clients de la Russie en Allemagne et en Hollande. Gazprom riposta en fermant les vannes du pipe-line en février 2004. Cela fut suffisant pour faire plier Loukachenko, qui accepta des prix du gaz plus élevés.

Ironiquement, cette querelle fut l’origine de Nord-Stream 1, visant à protéger l’Allemagne et la Russie des caprices de Loukachenko.

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Puis survinrent les manifestations et le coup d’État en 2014, suivis rapidement par l’annexion illégale de la Crimée par la Russie qui soutenait les républiques séparatistes de Donetsk et Louhansk. On aurait pu penser que Loukachenko s’inquiète de la façon dont des protestataires soutenus par l’Occident renversèrent le gouvernement élu démocratiquement de Viktor Yanoukovitch, un ami de la Russie. Mais le dictateur biélorusse ne voyait pas ça comme ça. Le Batka  (petit père) n’aimait sans doute pas le coup du Maïdan, mais il se sentait plus menacé par la Russie enfreignant les tabous et s’emparant de la Crimée. C’était une menace existentielle immédiate à la souveraineté biélorusse. Loukachenko était assez sûr de savoir contenir les opposants soutenus par l’Occident en Biélorussie. L’expansion russe semblait être le véritable danger.

Donc Loukachenko surprit tout le monde en refusant de reconnaître l’annexion de la Crimée. Ce qui fit instantanément de lui le chéri et de l’Europe et de l’Ukraine  où des sondages montraient que Loukachenko était devenu un héros de la résistance à l’impérialisme russe. Le chaos qui suivit le Maïdan en Ukraine et l’invasion russe de la Crimée firent grimper sa popularité dans son propre pays.

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De 2015 à 2020 les relations entre Loukachenko et Poutine empirèrent à toute vitesse. En 2018, Loukachenko prit un gouvernement bourré de « réformateurs du marché » (traduire amis de l’Occident) dirigé par le Premier Ministre Sergueï Rumas et son nouveau ministre des Finances, Maxime Yermalovitch.

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Alors la Russie balança une bombe économique, annonçant ses projets de faire des coupes sombres dans ses ristournes de pétrole et de gaz à la Biélorussie. Il ne s’agissait pas de mesurettes comme dans les années précédentes mais d’un retrait massif  qui creusait un trou de milliards de dollars dans le budget de la Biélorussie, et détruirait l’industrie d’exportation des raffineries biélorusses.

Loukachenko et Poutine hurlaient en s’adressant l’un à l’autre  en direct à la télévision en décembre 2018. Quelques mois plus tard, Loukachenko réclamait publiquement des relations plus proches entre la Biélorussie et l’OTAN.

Cela ne passa pas inaperçu à Washington, à Bruxelles, ni au laboratoire d’idées de l’industrie de l’armement connu sous le nom de Atlantic Council, où un certain A.Wess Mitchell, le principal officiel pour les affaires européennes et eurasiatiques fit un discours plaçant la Biélorussie sur le même plan que l’Ukraine et la Géorgie, « des États-frontières » dont « la souveraineté nationale et l’intégrité territoriale sont le plus sûr rempart contre le néo-impérialisme russe ».

Comme nous le verrons, ce n’étaient pas que des paroles en l’air. Dans l’année, le cinglé néo-con de Trump, John Bolton, fit une visite à Minsk très relayée pour préparer la grande séparation avec la Russie.



Comme on peut voir, ce n’est pas exactement une description d’une Biélorussie accueillant une invasion russe de l’Ukraine.

En décembre 2019, Loukachenko prévint même les Russes dans une interview à une radio russe d’opposants à Poutine L’Écho de Moscou :

« Si la Russie essaie de violer notre souveraineté, vous savez comment répondra la communauté mondiale : elle sera entraînée dans la guerre. L’Occident et l’OTAN ne le toléreront pas parce qu’ils le considéreront comme une menace pour eux-mêmes et ils n’auront pas tort. »

La Russie observait tout ça de près. Loukachenko n’aurait plus le beurre et l’argent du beurre.

Au début 2020, Loukachenko cherchait à augmenter sa marge de manœuvre aussi vite que possible. En janvier, son Ministre de la Défense réclamait des liens plus proches avec l’OTAN. Et en février,  le Secrétaire d’État américain Mike Pompeo se rendit en Biélorussie, à tu et à toi avec le dictateur, et s’engageant à la première livraison de pétrole brut américain à la Biélorussie pour la séparer de la Russie, qui eut lieu au mois de mai.

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Et s’il semble absurde aujourd’hui d’imaginer qu’il aurait pu être sauvé par l’OTAN, tout ce qu’il avait à faire en réalité était de suivre l’exemple du célèbre chef mafieux et dictateur  à vie du Monténégro , Milo Djukanovic. Celui-ci avait dirigé le Monténégro  depuis 1991. Il avait un casier judiciaire avec l’Occident et avait même été baptisé « L’homme de l’année du crime organisé et de la corruption » par l’OCCCRP. Dans les années 1990, il avait encouru le tribunal de La Haye pour avoir soutenu Milosevic. Mais il avait retourné sa veste. Et aussitôt que Djukanovic s’était arrangé avec l’OTAN tous ses péchés avaient été magiquement effacés, récompense pour avoir lâché les ennemis de l’Amérique, la Russie et la Serbie.




Donc Loukachenko pouvait observer l’autocrate corrompu monténégrin et y voir un exemple lumineux des récompenses qui l’attendaient s’il retournait sa veste et offrait la Biélorussie à l’OTAN.

Mais tout d’abord Loukachenko  aurait à traverser de nouvelles élections, prévues en août 2020. Sa popularité était en baisse depuis qu’il avait volé les élections de 2015, la Biélorussie stagnait et végétait avec l’économie  de son client la Russie. Et les gens, surtout les jeunes, en avaient marre de lui. C’est le problème des autocrates quand ils s’attardent. Les gens n’aiment pas voir la même tête sans arrêt, c’est trop facile de lui attribuer tous leurs malheurs. C’est une des forces insidieuses de la soi-disant démocratie — changez la tronche des hominidés, et le reste des chimpanzés n’aura pas le temps de les haïr, ils se couperont la gorge les uns les autres.

Pendant ce temps-là, les pays de l’OTAN et Washington avaient financé et entraîné des activistes biélorusses pro-démocratie comme alternative si Loukachenko ne changeait pas de camp. Ils se mirent à l’ouvrage, tandis que la diplomatie occidentale tentait encore d’arracher le dictateur biélorusse à l’influence de Moscou. Puis la brutalité télévisée de la répression à Minsk mit fin à cette entreprise.

Finalement, les manifestations ayant continué jusqu’en septembre et octobre 2020, Poutine offrit de plus  en plus de soutien à Loukachenko — du renseignement à des prêts massifs. La survie de Loukachenko était au prix  de la fin de la souveraineté de la Biélorussie, telle que nous l’avions connue pendant 26 ans : plus de double jeu avec l’OTAN, on accepte les bases aériennes russes, on ne coffre plus les oligarques russes. Loukachenko  dut accepter l’impensable : laisser la Russie utiliser la Biélorussie pour envahir l’Ukraine.