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3.11.22

Sonia Mossé, reine sans couronne de Gérard Guégan

     



    Le nouveau livre de Gérard Guégan s’ouvre sur un ciel aussi désespérément gris que celui du matin où j’écris ces lignes, il y a 80 ans presque jour pour jour, à la Toussaint 1942. Je pourrais pousser le parallèle un peu plus loin, d’une guerre lointaine aux échos assourdis de boucherie bien réelle, puisque Sonia Mossé, l’héroïne de Guégan, rédige une lettre à la brasserie Lipp, parmi les trafiquants du marché noir, tandis que c’est en novembre 1942 que se déroulent les combats les plus acharnés de la bataille de Stalingrad. Il y a quelques jours — en déjeunant avec une amie russe dans une brasserie de St-Germain — j’ai eu le même sentiment d’insouciance grossière et de danger imminent par rapport aux évènements si mal connus, mal rapportés et mal compris se déroulant au versant oriental de l’Europe. Mais, en 1942, tandis que la plume de Sonia court sur le papier à lettres à en-tête, il y a un autre acteur dans l’ombre et la différence est de taille : la mort qui rôde dans les trenchs de cuir noir de la Gestapo, flanquée de la police française. Sonia Mossé qui est juive, a conscience alors de s’exposer, mais elle provoque Paris depuis presque une décennie avec ses apparitions sur les scènes de cabaret et la liberté de ses mœurs d’homosexuelle. De surcroît, son ami Paul Éluard, en bon surréaliste, lui a conseillé le paradoxe, se montrer pour passer inaperçue…



         Depuis une quinzaine d’années, Guégan poursuit une guérilla au gré des éditeurs, pour sa passion de l’entre-deux-guerres, de l’anticulture et du document. Le cycle commençait je crois, par Fontenoy, l’opiomane de la LVF. Il aura donc abordé, affronté son thème de bien des manières, sans craindre le paradoxe, puisqu’au cœur de cette modernité en marche il y a un siècle, on trouve le pire et le meilleur, que Guégan aura décliné sans faillir, avec Drieu, Boukharine, Hemingway, Fraenkel… composant ainsi un tableau débridé rappelant Le Sabbat de Maurice Sachs — la comparaison est irrésistible. On retrouve en effet une plume envolée et acide pour décrire la fulgurance, le passage rapide, de la « reine sans couronne » de Gérard Guégan.

         Je note que l’album Man Ray édité par le Centre Pompidou semble différer de Gérard sur un point anecdotique : ce dernier n’attribue à Sonia la lesbienne qu’un seul homme — Paul Éluard, le mari de la belle Nush dont elle s’était tout de suite éprise, et qui avait assisté aux ébats des deux femmes. L’album Man Ray la présente comme « amante d’Artaud ». Gérard ne fait mention nulle part d'une telle liaison. Le seul lien charnel entre ces deux personnages — c'est la morphine, dit Guégan. Il faut souligner cependant que c'est grâce au vieux cinglé qu'on découvre sur scène la belle Sonia qui éconduit les hommes. Au milieu des années 1930, l’homme du théâtre et son double lui confiera un rôle dans sa pièce Cenci après s’y être tout d’abord refusé. À travers toutes ses incarnations d’actrice, modiste, graphiste, jusqu'à sa fin atroce à Sobibor, Sonia ne cessera plus de briller au firmament du ciel bohème de Paris.

         Il reste à évoquer ce talent singulier  de Guégan à nous forcer l’intimité, les coulisses d’Aragon, Cocteau, Nizan, Derain ou Breton, comme si on les écoutait, par le biais de dialogues vifs et limpides, la description d’une vie de strass et de frivolité, d’instants sans importance recelant le sens de l’époque. Puis à remarquer que son héroïne a quelque chose en commun avec Fraenkel, héros du précédent opus : elle se refuse à écrire. Mais contrairement au médecin du Normandie-Niémen, qui ne cherche qu’à disparaître jusque dans la tombe, elle aime les feux de la rampe, attirer l’attention, resplendir dans l’antimondanité où elle règne sans couronne et sans partage.

         De ce dernier volume de la saga des années 1920-30, Guégan a su faire un véritable roman, au sens de cette ancienne définition du roman aujourd’hui oubliée : C’est l’histoire d’une reine qui avait du malheur…


    Thierry Marignac, 3-11-2022.

8.6.21

Andreï Doronine: hallucinations africaines, proches d'Alfred Dogbé l'étincelant

     Nous reçûmes autrefois, des contes africains d'Alfred Dogbé, l'étincelant, sans savoir quoi en faire, si loin de nous, cet univers, cette mythologie…  D'une Afrique où il travaille en ce moment, Andreï Doronine, éblouissant auteur de Transsiberian back2black nous envoie ce conte étrange.  Avec une certaine densité poétique, venue de son exil…



UN JOUR ORDINAIRE, de Andreï Doronine, traduit par Thierry Marignac
    Tôt le matin, tandis que les coqs entonnaient leur salut réglementaire au jour suivant, l’harmonie fut soudain rompue par un gémissement prolongé. Un soleil alarmé contemplait un tableau étrange. Au milieu de la route entre les hameaux, gisait un homme, en travers de celle-ci. Sa tête était orientée vers le nord et ses jambes, ce qui est tout à fait logique, vers le sud. L’homme gisait immobile, ce qui conférait à son gémissement un caractère particulièrement dramatique. En fait, cher lecteur, par un bizarre concours de circonstances, l’inconnu était revenu à lui cinq minutes avant le début de ce récit, parce qu’un chien velu et très curieux avait flairé ses talons d’un museau humide. —Va-t-en le chien, tu ne vois pas que je suis en sale état, lui avait dit l’homme. Mais le chien ne comprenait rien et poursuivit son étude d’une pointure 44. 
     —Pour l’amour du Christ, fous le camp d’ici, s’il te plaît, dit l’homme au bord des larmes. 
     À ce moment-là, la planète commençait vie mesurée, établie depuis des siècles. Voici que sur la route passa un homme à motocyclette. Son moyen de transport était antédiluvien et visiblement plus vieux que son propriétaire. Si notre héros avait examiné le deux roues, il aurait constaté avec stupéfaction qu’une partie des pièces détachée avaient été remplacées par d’autres. Tout indiquait qu’elles venaient d’une machine à coudre. La motocyclette cracha un nuage de fumée gris-bleu et disparut dans un virage. Une bande d’enfants courait en faisant rouler devant eux une roue. Ancienne, crevée par endroits, Quelque part aux alentours un oiseau se mit à crier. L’homme se redressa sur les mains et contempla ce qui l’entourait. Le paysage ne lui rappelait rien. 
     —Les gosses, où suis-je ? demanda l’inconnu avec espoir. 
     Les enfants s’arrêtèrent et se figèrent sur place. Ils regardèrent l’homme avec curiosité et frayeur. Putain, le vieux est mal en point.
     —Les gamins, dans quelle ville ? Crachota notre héros anonyme, s’arrachant les mots de la gorge.          Les gamins se concertèrent. Ses paroles étaient indistinctes. 
     —Allo, garage, se souvint à son propos le type qui souffrait. 
     —Tu te sens mal ? demanda soudain un enfant en français. 
     —De quoi ? répondit l’homme qui ne comprenait rien. 
     —Ivre, déclara le môme en français à ses amis et ils se mirent tous à sourire. 
    —Qu’est-ce que tu baragouines ? dit l’homme s’efforçant de comprendre. 
     Les gamins éclatèrent de rire et s’éloignèrent en courant.
    —Quel merdier, dit pensivement l’homme en s’allongeant plus confortablement. 
    Il resta étendu là une dizaine de minutes. Le soleil ne se contentait pas de briller, il diffusait une chaleur insupportable. Il fallut que le héros se dépasse et rampe jusqu’à un gros arbre. Sous sa couronne, il était à l’ombre. Cependant cela ne le sauvait pas de grand-chose. L’homme s’étala près du tronc et s’écria : 
    —Au secours. 
    Un mugissement lui répondit. L’homme se prit la tête dans les mains et se mit à pleurer. 
    Brusquement une voix retentit dans son dos. 
    —Pourquoi tu hurles ? 
    L’inconnu leva la tête et vit un vieillard souriant venant à sa rencontre. 
    —Frère, ô mon frère, où sommes-nous ? 
    —Nous ? Au Burundi. 
    L’homme fixa le passant droit dans les yeux. 
    —Le Bou quoi ? 
    —Le Burundi. 
    —C’est où ? 
    —En Afrique. 
    —Aha. 
        L’homme ne pouvait rien dire de plus. 
    —Tu t’appelles comment ? demanda le vieillard. 
    —Sergueï. 
    —Moi c’est Tolik, on se sera présenté. 
        Et Tolik tendit à Sergueï une main gigantesque que celui-ci serra machinalement. 
        —Et dis-moi Tolik. Qu’est-ce qu’il se passe ici ? 
        Tolik s’assit à proximité. 
    —Tout autour, il n’y a que des Africains. Ils jactent tous le français. On n’y comprend rien. 
    —Et comment est-ce que je me suis retrouvé ici ? 
    —Bon, c’est une question philosophique, dit Tolik, plongé dans ses pensées. Où est-ce que tu étais, au départ ? 
    Sergueï s’absorba en lui-même. 
    —Commence par le début, conseilla Tolik. 
    —On a quitté la maison et on est allé à l’aéroport, commença Sergueï. 
        On entendait ses pensées grincer sous son crâne de temps à autre. 
    —Et où se trouve-elle ta maison ? 
    —À Tioumen, répondit Sergueï en s’étonnant. 
    —O, je suis de Nijnevartoski, dit Tolik, réjoui par on ne savait quoi. 
    —Après, on a volé. Après on a fait escale. 
    —Vous voliez vers où ? 
    —Moscou.
    —Mais Moscou c’est loin, de chez vous. 
     —À Moscou, on a changé d’avion et poursuivi notre route. 
     —Il faisait déjà plus chaud, dit Tolik avec satisfaction. 
     —Ça y est je me souviens, s’écria Sergueï, on partait en vacances à Zanzibar, putain. 
    —Bingo, dit Tolik en se mettant à fouiller dans son sac à dos. 
     Il farfouilla longtemps et quelque chose tinta. Finalement, il extirpa une bouteille remplie d’un liquide trouble et la tendit à Sergueï. 
     —Qu’est-ce que c’est ? demanda celui-ci, sans comprendre. 
     —De la gnôle artisanale. Je l’ai échangé contre une montre aux autochtones. Bois, mon compatriote. Je vois que tu n’es pas dans ton assiette. 
     —C’est sûr, acquiesça Sergueï reniflant le goulot de la bouteille avec un mouvement de recul, avalant une gorgée précautionneuse. 
     —Quoi, ça ne te plaît pas ? demanda Tolik en riant et reprenant la bouteille. 
     —Ça pue la merde, dit Sergueï. 
     —Ça ne pue pas, ça sent, tout d’abord. Ensuite, petit frère, la vie n’est pas de la confiture. Alors bois et abstiens-toi de caqueter. 
     Tolik avala deux grandes gorgées, siffla et roula des yeux 
    — La grâce. 
     —Tolik, qu’est-ce qu’on fait ici ? se décida à questionner Sergueï. Et où ? 
    —On est ici au Burundi. On boit de la gnôle. 
     —Non, tu n’as pas compris, comment est-ce qu’on s’est retrouvé ici ? 
     Tolik redevint sérieux. 
     —Il y a déjà presque un mois que j’essaie de répondre à cette question. 
     —Combien ? 
     —Un mois, mon frère, un putain de mois. 
     Sergueï regarda les alentours avec frayeur. Aucun signe de civilisation. Une route de terre battue tortueuse menait quelque part dans la végétation. Les sons qu’on entendait semblaient appartenir non à des humains, mais à des fauves. Et ceux-ci étaient sans doute affamés, ils ne se nourrissaient certainement pas de plantes. Sergueï se souvint des films sur les cannibales et ses yeux s’assombrirent.          
    —Tolik, qu’est-ce qu’ils mangent, les autochtones ? 
        —Ils mangent ce qu’ils trouvent. 
     —Les gens ? Sergueï en avait le souffle coupé. 
     —Ça dépend lesquels, répondit solennellement Tolik. 
     —Les Russes ? dit doucement Sergueï. 
     —Non. Ils ne mangent pas les Russes, dit Tolik avec certitude. 
     —Tu en es sûr ? demanda Sergueï. 
     —Bien entendu. Nous sommes russes, Dieu est avec nous. Tu n’as jamais entendu ça ? 
     Sergueï ferma les yeux. Avec ses maigres connaissances, recueillies dans les leçons de géographie, il était impossible de déterminer où était Zanzibar et où était le Burundi. 
     —Tolik, c’est loin Zanzibar ? commença-t-il, incertain. 
     —Aha, regarde. Tolik prit sa canne et dessina la carte de l’Afrique. 
    La sienne ne ressemblait pas beaucoup à celles qui figuraient d’habitude sur les atlas, mais Tolik n’observait pas les frontières territoriales du continent très rigoureusement. Par conséquent dans la carte de Tolik entrait une partie de l’Europe.
        Tolik pointa le bout de sa canne vers le côté droit du continent. 
    —Et le Burundi ? 
    —C’est là. 
    Le bout de la canne commença à se mouvoir et s’arrêta à une distance assez respectable de la situation hypothétique de Zanzibar. 
    —Tu as compris, maintenant ? 
    —Je n’ai rien compris. J’ai volé vers Zanzibar. 
    —Je vais te dire qu’il faut arriver au continent avant de se retrouver au Burundi . 
    Sergueï regarda son nouveau camarade sans comprendre. 
    —De Zanzibar au Burundi, il y a plus de mille kilomètres. Ça te donne une idée ? demanda Tolik. 
    En guise de réponse, Sergueï se prit à nouveau la tête dans les mains et se mit à hurler. 
    —Bon, ça suffit. Ne joue pas les hyènes. Ça arrive, dit philosophiquement Tolik, s’emparant à nouveau de la bouteille. 
    —Je ne me souviens de rien, murmura Sergueï avec amertume. 
    —Le ciel est un con, conclut philosophiquement Tolik en agitant le bras vers une femme qui passait. Elle portait une grosse amphore sur la tête. 
    —Je les regarde et je pense à eux, mais il y a quelque chose qui m’échappe. Mais j’y pense avec intensité, dit Tolik en reniflant bruyamment. 
     —Mon frère, comment as-tu atterri ici ? demanda Sergueï. 
     —Je ne m’en souviens pas plus que toi. La dernière chose que j’ai gardé en mémoire, c’est d’avoir dit à Irina, ma femme, on va boire encore un cocktail. Plus tard, c’est le trou noir. Je suis revenu à moi. J’étais sur le cul, bien sûr. Au début, j’ai beaucoup morflé. Je pensais, je vais aller à l’ambassade. Mais ici à dix mètres de la route, t’es fini. Tu te fais mordre par des boas. 
    —Les boas ne mordent pas. 
     —Comment tu le sais ? rétorqua Tolik. 
     —J’ai lu ça dans des bouquins. 
    —On ne dit jamais la vérité dans les bouquins. Il n’en sort que du mal. 
    —C’est pas faux. 
    —Bon, après, je me suis habitué. Tu sais, ça a même fini par me plaire. La chaleur, les palmiers regarde comme ils sont beaux. Les autochtones sont aussi des gens compatissants. Ils te nourrissent. Il y a de la gnôle. On survivra. 
     Sur ces mots, il prit Sergueï par l’épaule et lui tendit la bouteille. Celui-ci la prit sans un mot et but jusqu’à ce qu’il n’en reste plus un goutte. 
    —Et tu dis que ça sent la merde, dit Tolik avec indulgence, en regardant comment Sergueï anéantissait la gnôle locale. 
    —J’ai tout bu, dit Sergueï éméché. 
    —Il m’en reste, j’en ai d’autre, répondit Tolik en souriant. 
    Le soleil s’apprêtait déjà à disparaître derrière les feuilles de palmier poussant démesurément avec effronterie, lorsqu’à nouveau des sons inconnus tendirent l’atmosphère. Une chanson s’élevait. Sur les espaces africains, elle se déversait, portée par des voix profondes. Elle était interrompue de temps à autres par des pleurs, mais se poursuivait quand même. Incompréhensible mais pleine de sentiment. Oh, le soir, le soir… J’ai très peu dormi, j’ai très peu dormi, oh en rêve, j’ai eu des visions. 

  Andreï Doronine, (© traduit du russe par Thierry Marignac)

8.5.21

Petite musique lancinante

Buveur de bière,© Kropivnitski
Portrait d'Érik Satie par Suzanne Valadon


    En écoutant "Gnossiennes" d'Érik Satie, petites boucles d'harmonie lancinante, soudain l'idée d'une correspondance avec les gammes du poète Evguéni Kropivnitski — le minimalisme, peut-être, la modestie, certainement.
    Le compositeur, dit-on, achetait une demi-douzaine de costumes de même couleur, portant chacun jusqu'à ce qu'il soit élimé. Les humbles conditions dans lesquelles vivait le vieux maître Kropivnitski on été décrites par Kira Sapguir dans nos pages, le 28-12-2013 — un article intitulé: Manuel de poésie non-conformiste…









(Traduction © Thierry Marignac)

 

AUX GENS 
Gens, voici mes poésies — 
Ce sont d’objectives créations — 
Servez-vous en, apprenez par cœur, allez-y — 
Qu’elles servent le bien, le bon. 
 
Je les écrivis, inspiré par la vie courante — 
Ne doit pas être oubliée ainsi — 
Ne doit pas être oubliée la vie courante, 
Car elle se fond tout particulièrement avec la vie. 
 
J’ai écrit ces vers sur vous, o, gentes !— 
En eux des nuances heureuses ou terrifiantes — 
En eux le contentement, et l’amour et le chagrin…
 Qu’ils servent le bon — le bien ! 

Evgueni Kropivnitski, 1948. 




   К людям

Люди, вот мои стихотворенья, 
Это объективные творенья – 
Пользуйтесь, учите наизусть – 
Пусть они послужат благу, пусть. 

 Я писал их вдохновляясь бытом – 
Посему не должен быть забытым – 
Ибо быт не должен быть забыт, 
Так как с жизнью он сугубо слит. 

 Я писал стихи о вас о, люди!– 
В них оттенки счастья и жути – 
В них и радость, и любовь, и грусть… 
Пусть они послужат благу, пусть. 

Евгений Кропивницкий, 1948.

22.4.21

Pour sortir de l'écœurant utilitarisme des imbéciles dans l'art et la littérature


Photo © T. Z.

    On m'excusera de me répandre sur ce bien lamentable sujet, mais quand on subit le nombre de crétins désireux de recruter pour une cause ou pour une autre, on est bien obligé parfois de réagir… Sous prétexte qu'on se sert des mots pour créer de la beauté, il faudrait signer pour telle ou telle croisade…  Légions d'imbéciles formatés menant une guerre sans risques sur les réseaux sociaux… Si l'on est, disait Georges Brassens, du "parti des myosotis", que ne faut-il pas entendre de nos héros du virtuel…
    En son temps, le modeste Kropivnitski n'hésita pas sous Staline — ce qu'il conviendrait de remarquer — à répondre aux pourfendeurs d'injustices à distance:

(Traduction des vers de Kropivnistki ©Thierry Marignac)


L’art pour l’art
 Comme une vision, 
comme une rêverie 
Comme un printemps fleuri 
L’art pour l’art 
Pour l’expression des sentiments 
Pour la beauté et uniquement 
L’art pour l’art
 Comme une vision, 
comme une rêverie. 
Evgueni Kropivnitski 

Photo © T.Z.


 
Искусство для искусства 
Как греза как мечты 
Как вешние цветы 
Искусство для искусства 
Для выраженья чувства 
Для чистой красоты 
Искусство для искусства 
Как греза как мечты 
Евгении Кропивницкий

29.1.21

Fraenkel, Un éclair dans la nuit de Gérard Guégan

 

Tout ce que vous n'auriez jamais pu lire sur Dada!!!










    IL N'EN LOUPE PAS UNE, C'EST GÉRARD GUÉGAN 

    En lisant Nikolaï, le Bolchévique amoureux, par un bel après-midi du printemps 2018, à l’époque où on ne les passait pas encore sous clé — paradis perdu — après le si délicat et si réussi, Tout a une fin Drieu…, le si surprenant et efficace Hammett, Hemingway, dernière…, je me demandai brusquement pour quelle raison au juste gâcher une occasion si favorable d’entrer dans les bonnes grâces des belles passantes que le soleil rend parfois bienveillantes ne me laissait aucun regret… lorsque soudain — révélation !… Je retrouvais chez le vieux lion ce ton bourru qui m’avait plu dans ses romans de jeunesse, lus dans l’adolescence, où l’utopie déversée à pleins seaux dans ces années-là était tempérée chez lui par un sens du réel tout à fait salutaire, sans toutefois perdre sa ligne de vaisseau de course à l’horizon… Ce paradoxe établissait la singularité de l’auteur… que j’imagine composite de son amour de la littérature, fugitive caravelle, et de ses origines populaires marseillaises, où, pour paraphraser Cravan, on est moins loin des accidents de chemin de fer !
     Comme le vieux lion ne cesse d’écrire, je trouvais dans ce ton si rare à notre époque… un nouveau point de comparaison avec une de mes idoles : Norman Mailer, dont Richard Stratton , un intime du grand écrivain américain, me dit un jour : He’s writing himself to death !… 
    Dieu — s’Il existe… sur ce point, les opinions divergent — sait que j’ai des reproches à lui faire, à Gérard !… Il est l’artisan du mythe tarte à la crème de l’infâme Bukowski —cette exécrable traduction de Céline exécrablement retraduite qui fascine le vulgaire — et il a publié les mémoires soixante-huitardes de J-F Bizot, le patron de presse hippie dans ses turpitudes, je vous demande un peu !… 
    À sa décharge, concernant cette époque (l975-80), on ne trouve guère qu'un numéro de la revue Subjectif que Gérard animait avec ses complices, consacré à la bière (L'indulgence du jury lui est donc quasiment acquise…), et son roman, Technicolor… Sa première édition des poudreuses mondanités de Pacadis, émouvant personnage, admettons. De surcroît, puisqu'il est question de circonstances atténuantes, la Défense souligne ici que personne ne parle plus de cette première édition du journal de l'épave chic, exempte de toute préface de snobinards du show-biz, contrairement aux suivantes.
    Mais ce Bukowski est la Bible de plusieurs générations d'imbéciles ! Au coude à coude (je ne le cite que pour la jurisprudence, Votre Honneur, Gérard n'y est pour rien) avec les roulements de tambour psycho-dramatiques du pachyderme Ellroy!
    Messieurs les jurés…
    Jusqu’à présent, Guégan ne s’offusque pas de mes réquisitoires contre son lourd casier judiciaire, toujours accueillis avec un humour désarmant. 
    
    « Mais laissons-là Mr Nietzsche », comme disait celui-ci. 
    Passons à l’essentiel, le dernier livre de Gérard, à paraître aux éditions de l'Olivier demain 4 février, grand souffle d'air libre à une période d'étouffement programmé. 

 L’ÂGE DU JAZZ ET DU GIN 
    Depuis si longtemps que Gérard est fasciné par cette ère — « Soirs de Paris, ivres du gin… » écrivait Apollinaire — son Fraenkel tombait sous le sens !… était-ce dans La Rage au cœur, ou Un Silence de mort — je prends un risque terrible… — qu’il évoquait pêle-mêle Zelda Fitzgerald et Malraux, Anaïs Nin, Duke Ellington et Crevel, Paris-la-fête et le champagne en Bugatti sur les routes d’Espagne, dans un bref élan lyrique tout à fait percutant… 
    Diable d’auteur, il s’est attaché à mettre en pièces la théorie élaborée au prix d’une réflexion musclée me causant des courbatures aux neurones. En effet, de Fontenoy le toxico de la LVF — il faudra tout de même que Guégan m’explique comment on attaque Moscou envapé dans les touffeurs d'opium, plus propice aux insolites sommeils qu’à la guerre totale, parole de camé… à moins que le collabo ne se soit converti à la Pervitine nazie ! — à Boukharine, le pusillanime traître à Trotski jouet des femmes qui l’entourent, en passant par Drieu dans sa débâcle finale, Hammett-Hemingway au stade de l'épuisement, je le voyais dans une tentative sans merci d’odyssée de la faiblesse. Éminemment littéraire! 


    Las ! Gérard Guégan ruine ma fabuleuse trouvaille mentale avec Théodore Fraenkel, un homme dont la force, non pas tranquille mais cachée pour l’essentiel, se nourrit de silence et d’ironie. Foin des bravaches, Fraenkel traversera quatre guerres où il prendra une part active, l’aventure d’agit-prop’ intellectuelle et esthétique Dada fondatrice de l’art moderne, sans jamais chercher, contrairement à tant d’autres, les rentes de la gloire. À en croire Gérard — que j’ai tout de même connu plus sérieux — c’est parce que ce Fraenkel qui n’a pas froid aux yeux est un farceur ! 
    L’extrême jeunesse des protagonistes (Breton, Aragon, Soupault, Fraenkel…) à l’époque explique sans doute pourquoi à l’exception de l’un d’entre eux, autre condisciple du lycée Chaptal converti au pacifisme social-dème, ils acceptent d’être expédiés à la boucherie de 1914 sans trop regimber… Bientôt, comme un couperet, tombe le splendide et tranchant : J’objecte à être tué en temps de guerre de Jacques Vaché, que l’on découvre cependant redoutable combattant dans le livre très fouillé de Gérard Guégan, blessé en Champagne par les éclats de sa propre grenade, mais fier d’avoir tué son boche !… Et qui a présenté ce féroce dandy à Breton qui l’immortalisera dans une prose moins ampoulée que d’habitude ?… Fraenkel !… Sans lui, ce passage rapide sous le ciel de la guerre du prince des mythomanes — selon le beau titre dont s’affuble avec désinvolture Vaché sur son lit d’hôpital — serait resté anonyme… Il nous aurait manqué l’Umour ! 



    Pour cette seule raison, maintenant que Gérard a dévoilé le pot aux roses et que la vérité éclate sur la place publique, ce Fraenkel si attaché à disparaître mériterait que par un canular posthume, on élève un monument à sa mémoire !… 
    Celui-ci, taillé dans un basalte opalescent importé d’une galaxie voisine, n’apparaitrait qu’à certaines aubes indécises, entouré tour à tour, selon un principe d’excentricité absolue, des silhouettes holographiques mais toutes en courbes, de Mirotshka en uniforme du NKVD, Annie la Rousse dans son halo de brouillard nantais, Bianca la comédienne en costume de scène… Je déclare la souscription et l’appel d’offres ouverts !… 
    Quel mécène saisira l’urgence de l’entreprise ?… Quel artiste digne de ce nom — s’il en existe encore, autre sujet à controverses — relèvera le défi ? 


    Les véritables critiques, plus besogneux que moi, vous dissèqueront le livre de Guégan — tâcherons !… Rarement a-t-on lu un portrait si complexe et si simple, un cavaleur pourtant si romantique, attaché et tendre avec ses femmes d’exception, un ami si fidèle et si persifleur, un blagueur si sérieux au cours des combats, de la Grande Guerre à la guerre d’Algérie, en passant par L'Espagne Républicaine, la France Libre et l’escadrille Normandie Niémen. Jamais du côté du manche, notre discret Fraenkel. 
     Je ne relèverai que quelques traits essentiels : médecin, Fraenkel soutiendra indéfectiblement et sans leur réclamer d’honoraires ses amis poètes et peintres d’avant-garde en un combat douteux contre les stupéfiants, notamment Jacques Rigaut, ArtaudÇa n’est pas souvent, dites ! 
    Grâce à une approche décontractée et documentaire, intime, des grandes ombres sacrées du dadaïsme et de ses suites, Guégan nous plonge dans leurs intrigues et si le pompeux Breton ne nous surprend guère, il parvient, d’une main légère, à nous rendre Aragon presque sympathique !… Prouesse !… 
     Guégan nous révèle que Vaché la comète avait écrit un conte à la gloire de Fraenkel… Bigre, on a l’eau à la bouche… Qui pourrait me prêter le numéro 2 de La Révolution Surréaliste
Philippe Soupault peint par Robert Delaunay


    J’ai d’autres objections, nonobstant! Contrairement à Gérard, je préfère Soupault que je considère sous-estimé, à Leiris, assommant avec ses postures de grande personne et son ethnopsychanalyse… 
    Soupault expédia (tandis que Drieu et autres en firent des tonnes sur ce sujet) sa rupture avec le surréalisme d’une phrase lapidaire : Fatigué des réunions chez Irma la voyante, je partis dans de longs voyages pour voir le monde
    Soupault, gentleman d’extrême-gauche, voulait casser la gueule à Georges Bernanos. Le rencontrant dans un cocktail littéraire, le surréaliste, désarmé par le charme, l'esprit et la gentillesse de son interlocuteur, finit par se lier avec lui d’une amitié de plusieurs décennies. Celle-ci ne prit fin qu’avec la mort du grand écrivain catholique. (C’était la leçon du jour aux vulgaires excommunicateurs de tous bords, se multipliant comme de proverbiaux rongeurs, sans qu’on ne dispose encore d’aucune myxomatose prophylactique). Soupault !… 
Portrait Prémonitoire d'Apollinaire Georgio de Chirico


    Bref, C’est véniel, comme disait mon très cher ami le romancier Jean-François Merle au sujet d'une scorie ou d'une autre, quand nous étions tous deux les nègres d’une vedette de la chanson française, penchés sur un texte abyssal… 
    Véniel, notamment parce qu’outre cette proximité avec la plus séduisante épopée de l’art moderne au XXe Siècle, j’y retrouve au passage la plus belle ville du monde, si troublante que j’en devins amoureux au premier pas hors de la gare : Odessa, dont Fraenkel était originaire, et qu’il retrouva aux jours déchirés de la Guerre Civile russe… Telle que la cité enchanteresse est dépeinte par le prix Nobel de littérature 1933 Ivan Bounine dans Jours maudits (Окаянные дни réédité aux éditions Bartillat en 2018 ), ouvrage rédigé fiévreusement aux heures d'angoisse en 1918-19 tandis que planait la menace bolchevique… par l'auteur russe rongé d’impatience dans l’attente d’un bateau pour Istanbul, sous l’incertaine protection des troupes anglaises et françaises, parmi lesquelles… Fraenkel
    Véniel enfin, parce qu’avec ce grand souffle d’aventure refusant de se prendre au sérieux, en véritable romancier-journaliste — espèce menacée d’extinction au profit des fantoches contemporains de la littérature des complexes — Gérard Guégan nous restitue l’Umour, ce Sens de l’inutilité théâtrale et sans joie de tout dans son dépaysant Fraenkel, où abondent les éclats de rire, les élégantes, le gin et les péripéties. 
Thierry Marignac, janvier 2021. 
Photo © Doubshine, Moscou 2015

    L’amour, l’ivrognerie, la recherche du succès 
    Tout cela tient dans une coquille de noix
     Tout est si simple, si facile et si près 
    La vie est comme une fleur, la mort une bague à poison au doigt. 
Sergueï Tchoudakov 
(Traduction © TM)

11.6.20

Confinement sans applaudissements

Rauque respiration du taulard dans son sommeil pesant
Rampent les punaises les couchettes ébranlant
Quand on a fait de la prison d’écrire des vers on s’abstient
De prose ou de mémoires on se fait l’écrivain

C’est une fête  ici l’hôpital, la pharmacie
Ici de l'homme le chien n’est pas le meilleur ami
Le banquet des Dieux, c’est presque la diète ici
Comme une neige de début d’été, les cheveux gris
Sergueï Tchoudakov, 19…

В тяжелом сне так хрипло узник дышит
Ползут клопы раскачивая нары
Кто был в тюрьме о ней стихов не пишет
А пишет прозу или мемуары


Как праздник здесь больница и аптека
Собака здесь не друг для человека
Здесь пиршество богов почти диета
И седина как снег в начале лета

Сергей Чудаков


8.5.20

Les Mille et une Nuits d'Essenine

L'hôtel Nouvel Europe de Bakou, où vécut Essenine



         Dans l’année qui précéda sa mort, Serguei Essenine séjourna longuement à Bakou,  Azerbaïdjan. Il écrivit un cycle de vers aux couleurs Mille et une Nuits. De ses voyages le poète rapportait toujours une floraison aux parfums exotiques.
         On raconte qu’il avait quitté la Russie d’Europe en toute hâte craignant d’être arrêté par la Guépéou décidée à mettre un terme aux scandales, aux crises d’ivrognerie et aux rixes déchaînées par le poète, et qu’il sauta dans le dernier train…
         Voici ce qu’avait psalmodié la muse orientale à son oreille une nuit dans la chaleur :


 « Pourquoi la lune brille-t-elle d’une si terne lueur
Sur les jardins et les murs de Khorossan ?
Comme si j’allais sur la plaine russe cheminant
Sous le rideau frémissant du brouillard, sa vapeur »,—

Ainsi questionnais-je chère Lala
Les nocturnes et silencieux cyprès
Mais leur armée pas un mot ne chuchota
Vers le ciel fièrement leurs faîtes se tendaient.

« Pourquoi la lune brille-t-elle si tristement »—
Demandai-je aux fleurs dans les fourrés sans bruit
Les fleurs dirent : « Tu sens
Frémir les roses par mélancolie ».

Les pétales d’une rose s’envolèrent
Ses pétales secrètement me chuchotèrent :
« Ta Chagane un autre a caressé,
Ta Chagane un autre a embrassé

Elle a dit : « Le Russe n’a rien remarqué…
Au cœur — une chanson, et pour le chant — le corps et la vie
C’est ainsi que la lune si blême a brillé
C’est ainsi que tristement elle a pâli ».

On a trop vu les trahisons des amants,
Qui les attendait, qui point ne voulait, des larmes et tourments.
Mais pourtant sont éternellement bénies
De couleur lilas sur terre les nuits.
Serguei Essenine, août 1925


·        
·        
Сергей Есенин
От чего луна так светит тускло…
«От чего луна так светит тускло
На сады и стены Хороссана?
Словно я хожу равниной русской
Под шуршащим пологом тумана» —

Так спросил я, дорогая Лала,
У молчащих ночью кипарисов,
Но их рать ни слова не сказала,
К небу гордо головы завысив.

«Отчего луна так светит грустно?» —
У цветов спросил я в тихой чаще,
И цветы сказали: «Ты почувствуй
По печали розы шелестящей».

Лепестками роза расплескалась,
Лепестками тайно мне сказала:
«Шаганэ твоя с другим ласкалась,
Шаганэ другого целовала.

Говорила:«Русский не заметит…
Сердцу — песнь, а песне — жизнь и тело…»
Оттого луна так тускло светит,
Оттого печально побледнела.

Слишком много виделось измены,
Слез и мук, кто ждал их, кто не хочет.
. . . . . . . . . . . . . . .. . . . . .
Но и все ж вовек благословенны
На земле сиреневые ночи.
Сергей  Есенин, Август 1925.