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31.1.21

Grivoiserie contre-révolutionnaire

Three Figures, ©Roberto Matta 1958

 Nous avons eu ici l'occasion de parler de Nikolaï Oleïnikov, combattant de la Guerre Civile aux côtés des bolcheviques, mathématicien, scientifique, éditeur, poète et farceur, fusillé en 1937 avec comme chef d'accusation "complot trotskiste", nous croyons qu'il fut purgé en réalité pour "déviationnisme humoristique" et "grivoiserie contre-révolutionnaire".

(Vers traduits du russe ©ThierryMarignac)

Message fustigeant le port des vêtements 

Me surprend, m’emplit d’admiration 
De la nature le beau vêtement : 
Comme la mouche, vole le vent,
 Et comme des étoiles, brillent les poissons. 
 
Mais que la mouche, plus intéressante, 
Que le poisson, plus attirante, 
 Est ma Lisa délicieuse — 
Comme un serpent, elle est merveilleuse. 
 
Dépêche, de ma main empare-toi, 
Penche la tête vers moi, 
Crois-moi, ton commissaire politique, serpent,
 C’est moi, intérieurement et extérieurement. 
 
Nos voiles nous gênent soir et matin, 
Déchirons-les, à la grande peur des gredins ! 
Qu’avons-nous à craindre ? Notre santé apparente,
 La minceur de nos torses aux aigles s’apparente. 
 
Celui qui vit en sage observateur, 
Comprend à demi-mot de la nature les allusions
 Le philistin se balade en pantalon, 
Sans pantalon vole le rossignol chanteur. 
 
Je veux être rossignol, je veux être moucheron, 
Je veux voleter au-dessus de ton front, 
Culotte, pantalon et chemise jetant — 
Tout ce qui nous empêche d’être ardents. 
 
Les vaches de costumes se dispensent, 
Sans jupes vivent les chameaux 
Se peut-il qu’en amour nous soyons plus idiots, 
Que le chameau accablé de malchance ? 
 
Crois bien que la robe ne cache point, 
Ce qui se cache en notre sein, 
Surtout si sous ce voile à la mode s’attise, 
Se consume du diamant la convoitise. …

Entends, comme bouillonne le sang ? 
Mon valeureux sang ! 
De nos étreintes croît tous les jours 
La fleur qu’on appelle Notre Amour. 
Nikolaï Oleïnikov, 1932. 

Two girls or the beautiful Rosine, © Wiertz



 Послание, бичующее ношение одежды 
Меня изумляет, меня восхищает 
 Природы красивый наряд: 
 И ветер, как муха, летает, 
 И звезды, как рыбки, блестят. 

 Но мух интересней, 
 Но рыбок прелестней 
 Прелестная Лиза моя — 
 Она хороша, как змея! 
 
Возьми поскорей мою руку, 
 Склонись головою ко мне, 
 Доверься, змея, политруку — 
 Я твой изнутри и извне! 
 
Мешают нам наши покровы, 
 Сорвем их на страх подлецам! 
Чего нам бояться? Мы внешне здоровы, 
 А стройностью торсов мы близки к орлам. 
 
Тому, кто живет как мудрец-наблюдатель, 
 Намеки природы понятны без слов: 
Проходит в штанах обыватель, 
 Летит соловей — без штанов. 
 
Хочу соловьем быть, хочу быть букашкой,
 Хочу над тобою летать, 
Отбросивши брюки, штаны и рубашку — 
 Все то, что мешает пылать. 
 
Коровы костюмов не носят. 
 Верблюды без юбок живут. 
 Ужель мы глупее в любовном вопросе, 
 Чем тот же несчастный верблюд? 
 
Поверь, облаченье не скроет 
 Того, что скрывается в нас, 
Особенно если под модным покроем 
 Горит вожделенья алмаз. ... 

Ты слышишь, как кровь закипает? 
 Моя полноценная кровь! 
 Из наших объятий цветок вырастает 
 По имени Наша Любовь. 
Николай Олейников, 1932.

13.5.20

Édouard Limonov et les Gilets Jaunes

L'emblème des hussites, mouvement religieux subversif.
Victor Anpilov, allié de Limonov lors de l'assaut du parlement en 1993.

         En exclusivité sur Antifixion, un extrait « Gilets Jaunes » d’Édouard Limonov. Particulièrement touchant, puisqu’il s’agit de sa dernière visite à Paris, il y a un an presque jour pour jour, où nous l’avions accueilli avec quelques valeureux camarades, soucieux de sa sécurité, dans la situation que l’on sait de répression sauvage à l’époque d’un mouvement juste et calomnié au-delà des limites tolérables, notamment par une intelligentsia vendue à tous les pouvoirs dont elle fait partie. Nos lecteurs russophones peuvent retrouver l’extrait sur le site de l’édition russe d’Esquire.
 (Traduit du russe par Thierry Marignac)
        
         Extrait du dernier livre d’Édouard Limonov : « Le Vieux en voyage » :

         Aux éditions Individuum vient de sortir le dernier livre d’Édouard Limonov : « Le Vieux en voyage ». Il contient de courts récits, des descriptions, des fragments d’essais — concentrant toute sa vie, du premier juron à la disposition du soldat jusqu’à la thérapie par rayons. À chaque page, le style reconnaissable de Limonov, son regard et son invraisemblable soif de la vie dans sa totalité, pour laquelle on l’aimait.
         Esquire publie ici quelques extraits, consacrés aux visites en France d’Édouard Limonov en 2018-2019.

         FRANCE / GILETS JAUNES/ 2019
         Que j’ai découvert en 2015-2016 que mon grand-oncle était le fils bâtard d’un conseiller occulte, gouverneur et cavalier de la garde, n’a nullement influé sur mon goût des sans-culottes.
         C’est pour cette raison que je les ai rencontrés un jour pluvieux de mai dans les rues de Paris. Mon vieux camarade Thierry nous a mené moi et l’équipe de tournage par les rues sinueuses et les boulevards et nous sommes arrivés là où ils avaient établi leur bivouac, comme des hussites[1], ou des partisans d’Anpilov[2]. C’était au métro Jussieu.

         En effet, en les observant je reconnaissais en eux, mes anciens alliés et camarades — les partisans d’Anpilov. Vêtus de façon grossière, avec des gilets  couverts d’inscriptions au stylo partant dans tous les sens. Comme les mômes écrivent sur leurs vêtements d’écolier. Les uns ruminaient, les autres remontaient leurs ceintures et leurs manches, certains chantaient, d’autres encore allaient et venaient. Au centre, à une des sorties du métro se tenait un leader de cette assemblée Faouzi Lellouche — prénom arabe et nom de famille français. Thierry me mena à lui aussitôt, disant à Lellouche, que j’étais un de ses amis de longue date.
         Lellouche appelait Thierry « Le Bruxellois », ne se souvenant visiblement pas que Thierry est Parisien d’origine, vivant à Bruxelles parce que c’est moins cher.
         Au fil des phrases, apprenant à faire connaissance l’un avec l’autre, moi et Lellouche devînmes plus proches. Je lui dis que j’avais fait de la taule, condamné à quatre ans. En réponse à ma franchise, il me raconta de combien il avait écopé, lui.
         Et autour, on allait et venait, on ruminait, et on chantait des chansons dignes d’Anpilov. La pluie tombait par intermittences.
         Non loin, les bâtiments cubiques, les salles de cours et les foyers d’étudiants de l’université de Jussieu. Il pleuvait de temps en temps, et une partie de la foule partit en manif sauvage. Mais des cars de gendarmerie survinrent aussitôt, leur barrant la route avec efficacité.
         On me montra le chef des « antifas ». Un type en surpoids manifeste. Et d’autres dont je ne me souviens plus.
         On partit sous une pluie redoublée, la route s’annonçait longue.
         Je suis de gauche avec une goutte de droite. Ou bien l’inverse. Les trous dans l’asphalte remplirent d’eau, soit la chaussure gauche, soit la droite. À un certain moment, sur les parapluies s’abattit l’averse. Je fis la connaissance d’un type d’un âge respectable, lui aussi corpulent, portant une casquette. Il s’avéra que ce vieux était l’avocat des Gilets Jaunes. « J’ai beaucoup entendu parler de vous » me dit-il, je pense par politesse.
         Par la suite, il s’avéra que j’étais l’unique intellectuel russe qui les soutenait. Et l’un des rares intellectuels européens.
         Devant nous on chantait "La Marseillaise ". Nous aussi l’avons entonnée, ça aidait à marcher.
         « On est là ! On est là !…», criaient les Gilets Jaunes. Devant nous à cinq ou dix mètres avançait une automobile au volet arrière relevé. À l’intérieur on voyait des haut-parleurs et un type qui les faisait fonctionner.
         Des filles — deux ou trois, ou plus —dansaient derrière cette voiture, entre moi et elle, se déhanchant sur, me dit-on, des airs bretons,  réinventés pour le folklore Gilets Jaunes.
         Aux coin des rues se dressaient les CRS dans leur tenue caoutchoutée avec la matraque en main, comme des rugbymen. Ils avaient des gueules contractées par la tension et méchantes, ne promettant rien de bon. En ce qui concerne la méchanceté, ils étaient surtout comiques.
         L’opérateur russe a levé le nez en l’air et s’est tourné vers moi d’un air de reproche comme si c‘était de ma faute, s’ils respiraient ça. « Ça sent l’herbe ou le haschich ».
         L’ami Thierry de mes années parisiennes disparaissait et resurgissait avec sa casquette, grand, émacié, pas content, il riait de temps en temps du rire du Joker, la bouche largement ouverte.
         Le type qui fréquentait tous les défilés Gilets Jaunes pour lui-même, et en partie pour moi, qui portait le prénom russe Ivan que lui avaient donné ses parents 100% français, marchait à mes côtés sans s’émouvoir, en costume. De quelle manière s’était-il uni aux Gilets Jaunes ce type aux allures de gestionnaire, je ne me l’expliquais pas.
         Plusieurs fois sur le parcours du cortège survinrent des situations tendues entre les Gilets et la police. On appelait alors un vieux assez louche. Lellouche avant le défilé me l’avait désigné, le présentant comme un « flic », et ce flic arrangeait la situation.
         Quelque part dans la rue de Tolbiac, au bord du trottoir, des Musulmans jetèrent des confettis verts, bleus et blancs en nous saluant. Nous nous arrêtâmes quelque part, piétinâmes un certain temps, impatients, avant de repartir.
         Dans leurs rangs, on compte surtout des gens simples et non sophistiqués.
 FRANCE/ FAOUZI LELLOUCHE/ 2019.
         Pour décrire la rencontre, il vaut mieux passer au gros plan, le regard sur le nez, les pores de la peau, la coupe de cheveux et la barbe. Ce n’est pas pour rien que le gros plan a vaincu les grands tableaux.
        
         C’est mon vieil ami Thierry, auteur de romans noirs et son ami Ivan au prénom russe qui m’ont emmené directement voir Faouzi Lellouche. On descendait, et on voyait la tache noire de la sortie du métro Jussieu, devant laquelle se tenait Lellouche avec un groupe de ses copains français.
         J’ai remarqué la lueur rafraîchissante de ses yeux et sa calvitie naissante, décidant qu’il n’avait pas encore la cinquantaine. Nous avons fait connaissance et bavardé vigoureusement, puisque je n’ai pas besoin de traducteur, je connaissais bien cette langue, même si parfois je me heurte à des obstacles (J’ai un vocabulaire infini, mais il arrive que je ne sache pas l’utiliser).
         Édouard Limonov, 2020.

        



[1] Mouvement religieux tchèque « révolutionnaire » du Moyen-Âge, précurseur des anabaptistes de la Réforme allemande.
[2] Leader politique russe fondateur du « Parti Communiste du travail », actif dans la révolte du parlement russe contre Eltsine en 1993, qui s’acheva dans le sang.

17.4.20

Déjà un mois, depuis la mort d'Édouard Limonov, l'antinécrologie !…

Au "bunker" du NBP, dans les années 90, Danil Doubschine à droite de Limonov.
         ANTINÉCROLOGIE
         "Quelle époque ce fut, enfer ou paradis, quand Elena m'a quitté en février 1976. Ô Seigneur comme je suis heureux d'avoir vécu un pareil moment et ce terrible malheur…
Époque d'un cœur dépouillé! L'air était étrange, brûlait comme l'alcool avec des monstres qui rugissaient alentour et un complot général de la nature contre moi,  le ciel qui vomissait du feu et la terre qui m'attendait béante et palpitante.
Combien d'observations invraisemblables, combien d'expériences cauchemardesques ! NewYork, dans la bise de l'hiver, était parcourue de tigres aux canines comme des sabres et d'autres fauves de l'époque glaciaire, les cieux déchirés craquaient, et moi, chaud; humide et menu, je bondissais pour échapper aux dents, aux ventres et aux griffes. Une petite boule saignante. Et de toutes parts retentissaient, tels des coups de tonnerre, les mots terribles du philosophe bossu: "Le plus malheureux, c'est le plus heureux!… Le  plus heureux !" Mais je ne comprenais pas alors.
Et maintenant que je voudrais connaître le même état, impossible, impossible hélas. Une telle vision n'est permise que dans un épouvantable malheur, une seule fois, et un tel état n'avoisine que la mort".
Journal d'un raté, Albin Michel, 1982.



         La peste soit des « comémmorateurs », louche franc-maçonnerie de sous-développés du bulbe, chez qui l’oraison funèbre est le fruit naturel de la médiocrité. Le charognard déforme quelques grandes lignes dans le sens qui l’arrange avec sa tronche de circonstance et son brassard de crétin au cimetière. Trois formules ronflantes et puis s’en vont.
          On a pu assister récemment à cette sarabande des hyènes autour du cadavre de mon ami Limonov. Un certain nombre des ténors de l’histrionisme solennel entonnant le cantique des tartuffes le dénigraient quand il était vivant, car c’est ainsi qu’on écrit l’Histoire dans les égouts de la politique.
         Ce n’est après tout que le pendant de la médiocrité de gauche, qui le cloua au pilori après l’avoir adulé, ne lui accordant la rédemption qu’à la suite d’une biographie mauvaise copie des écrits d’Édouard lui-même. Celle-ci était de surcroît farcie d’erreurs,  parce que le grand bourgeois misérable tas de complexes au vide sidérant — ne sait même pas copier correctement. Quelle importance, sa crasseuse impuissance d’exhibitionniste lui vaut d’entrée les suffrages plébiscitaires de la presse serpillière dont il vient. Lors d’un échange récent sur l’abyssal manque de contenu et d’intérêt d’une interview publiée par une revue de la « mouvance », après son passage à Paris «Gilets Jaunes », Édouard, rebondissant sur son biographe, me confiait, avec la simplicité déconcertante qui était sa marque de fabrique : « Thierry, je sais qu’il a eu du succès parce que c’est un bourgeois ».
         Ce déprimant tour d’horizon expédié, passons à un tableau vivant, le seul qui importe puisqu’il est la transmission.

Avec Faouzi Lellouche leader Gilets Jaunes, Paris mai 2019

         De même que pour Dominique de Roux les flonflons d’Empire et les échos de western dans la jungle ont par exemple éclipsé le vif intérêt qu’il portait à la Beat-Generation — Ginsberg, Burroughs, Rechy et même le Français Pélieu — petit détail lourd de sens puisqu’il marquait non seulement l’originalité d’un esprit curieux de tout mais le trait d’union visionnaire entre Céline et Ezra Pound… de même le rôle d’Édouard Limonov dans la construction d’une culture moderne en Fédération Russe, son rôle majeur, est à peu près passé sous silence au profit des ordres du jour des uns et des autres et des détails rabâchés de sa biographie hors-normes. À la suite de son œuvre foisonnante où l’on rencontrait tant Joey Ramone ( chanteur du groupe punk The Ramones ) que Iossip Brodski (prix Nobel de poésie 1987), Lili Brik ou Andy Warhol, son journal Limonka fut le pipe-line majeur de la culture underground sur les ruines d’une URSS, claquemurée pendant 70 ans, à l’écart de tout. Il le fut de deux façons : par la diversité des thèmes abordés, des seigneurs de la guerre somaliens (Black Hawk Down) au rock des Dead Kennedys ou de Marylin Manson, en passant par les errances dans la steppe du poète Khlebnikov, que les communistes avait glissé sous le tapis ; il le fut aussi parce que les jeunes talents s’engouffrèrent dans l’appel d’air, et que la porte de Limonka était ouverte à une génération en rupture dans la boucherie marchande de la Russie des années 1990. Skin-heads ou punks, pro-soviet ou Musulmans opposés à la corruption Eltsine, chacun pouvait s’y exprimer. Le spectacle du «  bunker » de la rue Frouzenskaïa, un sous-sol entièrement reconstruit par les natsbols, était éloquent : on y croisait Egor Lietov, légende du punk-rock sibérien (chanteur du groupe Défense civile), les anarchistes Tvetskov et Kostenko, le culturiste Danil Doubschine dont l’idole était Schwarzzeneger, l’officier russe Viktor Pestov, l’artiste débutant Cyrille Okhakine… et pas mal de jolies filles, comme la sensationnelle blonde Elena Bourova, dite « le sex-symbol du NBP ». À l’époque, le garde du corps d’Édouard, un malabar massif et rigolard, était un certain Kost, ancien champion de jiu-jitsu d’Ukraine. Il devait disparaître dans des circonstances tragiques, jamais élucidées. Je compte la chance qui m’a été donnée de passer au « bunker » à plusieurs reprises en 1999, comme une des expériences les plus curieuses de mon existence vagabonde. Plus que tout, le NBP et son journal étaient une formidable école. En témoignent nombre d’écrivains aujourd’hui reconnus comme Chargounov, député communiste à la Douma et une pléthore de musiciens, artistes, cinéastes ou producteurs… le show-biz à Moscou n’aurait pas la même gueule sans les natsbols !…
         Mon ami l’artiste contemporain Andreï Molodkine, ancien chauffeur de convois de fusées nucléaires pendant son service militaire en 1987, spécialiste de la provocation politique comme esthétique, m’a téléphoné, il y a quelques jours. Après m’avoir raconté comment il avait organisé et mené comme une opération militaire à Paris la récupération de femme et enfants, deux heures avant le confinement et le bouclage des routes pour les emmener en bagnole dans son soviet d’art moderne dans les Pyrénées, il m’a confié : « Tu sais, j’avais fait la une de Limonka en 2000 avec des photos d’un projet intitulé Collapse Government !… ». Je l’ignorais. Avec son canard et son parti, Édouard Limonov avait organisé plus que tout, en ratissant large, un véritable pôle contre-culturel en Russie. C’est sa réussite majeure et son héritage essentiel.
         J’y reconnais sa générosité de toujours, celle qui l’obligeait à nourrir nos estomacs de jeunes loups quand avec ma bande on passait les voir lui et Natacha Medvedeva rue des Écouffes. Il nous exhortait à la patience en concoctant un roboratif ragoût russe et Natacha, qui travaillait au cabaret Raspoutine aux Champs-Élysées, entonnait les classiques russes de sa profonde voix de basse. Puis Édouard nous régalait d’histoires de la zone à Moscou et New York. J’y reconnais aussi son inlassable curiosité pour le monde, jusqu’à nos destins de jeunes Parigots vivant d’expédients.
         De même, déjà écrivain professionnel reconnu, il nous donna des textes et nouvelles pour notre magazine gratuit de gamins, Acte Gratuit sans rien réclamer, par amitié.
         Chez Limonov, on croisait des dissidents polonais anarcho-situs, rêvant d’escroquer la Sécurité d’État pour boire le pognon, grâce à de faux renseignements sur la diaspora. Au passage, ces dissidents polonais nous firent picoler de l’alcool de pharmacie allongé d’eau avec un zeste de citron.
         Chez Limonov, comment pourrais-je oublier un mec aussi marrant, on croisait le photographe de mode Sacha Borodouline, une sorte de Polanski, petit Juif espiègle et malin comme un singe, qui bossait entre Paris et New York, en compagnie de la sculpturale Beth Todd, une américaine mannequin vedette des années 1980. Elle devait sa célébrité à une certaine ressemblance avec Lauren Bacall et elle vivait avec Borodouline, qui n’en était pas peu fier.

         Chez Limonov, je rencontrai la splendide Elena Schapova, sa seconde femme dont il était déjà séparé, peu avant qu’elle ne se marie avec un comte italien. Elle tournait dans le salon comme une lionne en cage — de retour de la Closerie des Lilas, après avoir pris de la coke avec Jean-Edern qui lui avait fait du rentre-dedans.
         Nous l’avions rencontré avec mon camarade l’écrivain Pierre-François Moreau en mars 1981 par une matinée printanière. Juste après la mort d’Édouard, en m’envoyant un cliché où lui et moi sommes assis côte-à-côte ce jour-là, Pierre-François me glissa : « Je savais en la prenant que cette photo était historique ». Nous venions l’interviewer, n’ayant qu’une idée très vague de nos débouchés. Je pense qu’Édouard n’était pas dupe. Mais il s’en foutait. Nous étions les premiers véritables Parisiens dont il faisait connaissance en dehors de son éditeur, et de l’attachée de presse. Il s’ensuivit une amitié presque immédiate, non seulement avec nous deux, mais avec toute notre bande de potes. Nous finîmes par fourguer l’interview au magazine Actuel.  Nous étions allé le voir à la suite de la publication de son premier roman scandaleux : Le Poète russe préfère les grands nègres. L’unique scène homosexuelle du livre défraya évidemment la chronique, mais ce qui choquait surtout, en réalité, parce que nouveau à une époque Bernard-Henri-Leviesque de dissidence bien-pensante, c’était le rejet instinctif, primitif et violent du Moloch-Baal capitaliste américain par un exilé d’URSS.

         En 1982, avant mon premier voyage à New York en compagnie d’Édouard, parut ce qui est pour moi son chef-d’œuvre : Journal d’un raté, en réalité un montage de poésies, dont la progression constitue au fur et à mesure une narration par vignettes. Si j’en avais l’intuition à l’époque, je ne m’en rendis pleinement compte que des années plus tard en le lisant en russe : il s’agissait d’un recueil de poèmes !… Sa filouterie passa inaperçue en France où il était devenu (provisoirement)  une idole de la bien lamentable gauche caviar. La pure beauté de ces instantanés et l’intelligence de la structure du bouquin m’inspirèrent la meilleure critique de l’ouvrage, je le dirai sans aucune modestie, dans les pages de l’infâme Libération, peu avant qu’on me vire pour insolence envers le PS, facile de virer un pigiste. Il s’agissait de la lente dérive d’un exclu prolétarisé vers la violence, jusqu’à l’assassinat du président des États-Unis. Taxi Driver par Édouard, ou le nihiliste de l’exil.

         Nous eûmes une certaine influence l’un sur l’autre et si, une fois qu’il était devenu politicien mes postures de cynique le faisaient parfois tiquer, mon rejet du messianisme des masses, nous nous connaissions depuis si longtemps qu’il finissait toujours par en rire. « Nous sommes trop vieux toi et moi pour changer » dit-il à notre avant-dernière entrevue en mai 2019, en défilant avec les Gilets Jaunes. Il exerça certainement sur moi une influence majeure. Ma vie n’aurait pas pris le même tour sans cette rencontre insigne. Et c’est peut-être réciproque : en 2015, chez lui, à Moscou, dîner arrosé de cognac et vodka, il reconnut que mon premier roman Fasciste, inattendu même pour lui, avait beaucoup influé sur son parcours. Je lui en suis jusqu’à ce jour reconnaissant : il était très concurrentiel et n’admettait pas  ce genre de choses très facilement. Mais, comme me le dit un jour lors d’une interview à Manhattan un autre ami, le journaliste Oleg Soulkine, Russe de New York : Tu es un des rares dont il n’ait jamais dit de mal.
          Comment faire le deuil d’un ami de ce calibre ?…
         Thierry Marignac, avril 2020.

         

31.12.19

Assange, L'Occident moderne ne vaut pas mieux que l'URSS.


Le sort ignoble réservé aux dissidents modernes de l'Occident qui ne tombent pas dans les cases politcorrectes est exposé ci-dessous. Le pouvoir occidental a absorbé toutes les leçons du pouvoir stalinien, subliminalement, parce que comme le disait quelqu'un dans le recueil de poèmes bilingue, Essenine, Tchoudakov, Medvedeva, aux éditions l'Écarlate, Des Chansons pour les sirènes, au milieu d'un texte sur le poète "suicidé" Essenine, intitulé Honte en Dieu d'avoir cru :

Tous les politiciens de tous les pays du monde, sont les élèves du Guide du Prolétariat Mondial. Les leçons du bolchevisme, et pour toujours, figureront au programme des démocraties cybernétiques: compromettre et corrompre avant d'oblitérer. Lorsque la censure lâchait les ciseaux pour le Colt ou la chiourme, elle s'était déjà prémunie contre le pouvoir radioactif — elle en avait fait des suspects pour l'éternité.

Le sort révoltant réservé à Assange au lien ci-dessous:
https://www.les-crises.fr/julian-assange-ce-que-nous-savons-par-viktor-dedaj/
Que la politcorrectitude s'en indigne, ce serait à son honneur, si elle en a un, ce qui reste à prouver. La complainte victimaire en serait plus acceptable — pour une fois, il serait question d'une véritable victime.
TM.

27.7.19

KGB rock

Carte du sieur Andropov

         On a beau rester à l’écart des auteurs, on finit par en connaître une tripotée, et aux quatre coins du monde. Leurs bouquins arrivent en rafales, parce qu’un malheur n’arrive jamais seul !…
         Après P-F Moreau et son manga hélvéto-nigérian, après le drame en pointillés de Jérôme Leroy, mon vieux copain Vladimir Kozlov (c’est aussi ça le problème, les vieux copains s’accumulent !…) vient d’ajouter un nouveau roman: KGB rock (éditions Distopia, Moscou), à son archéologie des soviets !… Le titre fait référence à un morceau légendaire du groupe Défense Civile où chantait feu le non moins légendaire Lietov, vedette underground.
          L’intrigue tragi-comique d’une bande de sbires fatigués du KGB, abasourdis par quelques néo-nazis surgis de nulle part, alors que le dernier grand tyran Brejnev est à l’article de la mort, sur fond de pourrissement soviet définitif, de contreculture occidentale pernicieuse, et d’un sentiment d’impasse rappelant si fort une UE en fin de parcours dans son blabla dogmatique de jour en jour plus autiste… Nos agents chevronnés s’arrachent les cheveux, d’où sont sortis ces groupies du IIIe Reich ?… Et leur patron s’acharne, il veut des résultats !… Nos agents, habitués à coffrer du dissident droitsdelhommiste, sont complètement largués… Pas un indice !…Pas un indic !…
         Kozlov n’en fera jamais d’autres !… Impossible de résister à livrer les premières pages…


         KGB Rock
         De Vladimir Kozlov
         (Traduit du russe par Thierry Marignac)

         20 avril 1982, mardi
         —Qu’est-ce qui se passe avec ton film ? demanda Liza. Tu as des nouvelles ?
         Liza — cheveux courts, en robe noire au profond décolleté — et Stass — cheveux foncés, légèrement bouclés, moins de trente ans, en veste de velours marron — étaient assis à une table de café devant une fenêtre.
         Stass fronça le sourcil, tourna la tête.
         —Après-demain, la commission artistique se réunit au studio…
         Il sortit une cigarette d’un paquet de « Iava », prit son briquet, l’alluma, tira une bouffée, souffla la fumée.
         —…C’est là que tout se décidera. Ou bien le studio recommandera la sortie du film… et alors on passera à l’étape suivante, l’Institut d’État du Cinéma. Ou alors…
         Liza regarda par la fenêtre. Le soleil jouait sur l’eau jaillissant de la fontaine.
         —Un certain Alexeï m’a passé un coup de fil, dit Liza. Il avait eu mon téléphone par Gocha. Il monte un groupe. Il m’a proposé d’essayer de chanter avec eux.
         —Quel genre de groupe ? Qu’est-ce qu’ils jouent ?
         —Il m’a dit que c’était du punk-rock.
         —Et qu’est-ce que tu as répondu ?
         —J’ai dit pourquoi pas. On s’est mis d’accord pour se retrouver demain soir et aller à la Maison de la Culture. Vers Khorvino.
         Stass écrasa sa cigarette dans le cendrier.
         —Je n’ai pas beaucoup écouté de punk-rock. Mais j’ai bien aimé les Sex Pistols. Des mecs marrants qui hurlaient avec des voix de fausset. Tu connais ?
         —Ouais.
         —Bon. On y va ?
         Liza hocha la tête, se leva, recula sa chaise, se dirigea vers la sortie.
         Stass prit ses cigarettes et son briquet sur la table et la suivit.
Logo des SA


         Liza et Stass sortirent du passage souterrain.
         Une douzaine de types en chemises noires se tenaient devant la statue de Pouchkine avec des brassards blancs sur lesquels des swastikas étaient dessinées à la main.
         Les passants se retournaient et s’arrêtaient pour les regarder. Un homme aux cheveux roux en blouson de cuir sur un maillot froissé écrivait rapidement sur un bloc-notes, jetant de temps en temps des coup d’œil de droite et de gauche.
         Un des types — de haute taille, avec des cheveux courts de couleur claire — se mit à crier :
         —La Russie est sous le joug d’une dictature communiste depuis plus de soixante ans ! Seul le national-socialisme est en mesure de la vaincre !
         —Qu’est-ce que c’est ? demanda Liza.
         —Aucune idée.
         Stass haussa les épaules.
         Ils s’arrêtèrent à leur tour.
         Les types levèrent le bras en l’air pour faire un salut nazi. Un milicien  courut vers eux, portant les galons de sergent et hurla :
         —Qu’est-ce que c’est que cette manif ? On trouble l’ordre public ?
         Les types éclatèrent de rire.
         Leur chef leva le bras à nouveau, les autres l’imitèrent, et se mirent à crier : « Sieg Heil ! ».
         L’un d’eux extirpa une pile de tracts d’un sac et la projeta dans les airs. Les tracts s’envolèrent et retombèrent s’éparpillant sur le trottoir. Quelques passants les ramassèrent.
         Un homme en blouson bleu saisit un des types à l’épaule.
         —Je vais te casser la gueule ! Je me suis trouvé un facho ! Mon père est mort à la guerre !
         Deux autres types sortis du groupe le repoussèrent.
         Le leader fit le signe convenu, croisant les bras sur la poitrine. Les types se dispersèrent d’un pas rapide dans toutes les directions. Il passa à quelques mètres de Liza et Stass.
         Il regarda Liza dans les yeux avant de se fondre dans la foule.
         —Qu’est-ce que c’était que ça ?
         Liza regardait Stass.
         —Quelque chose de simultanément très étrange, très rare, et très interdit, dit celui-ci. S’il y avait eu un caméraman, quels plans on aurait eu…
         Liza ramassa un tract sur le trottoir, maculé d’une trace de semelle. Il était illustré d’une swastika, d’une faucille et d’un marteau barrés d’une croix et d’un slogan : « Vive la victoire du national-socialisme sur le communisme ! »
         Le sergent de la milice ôta sa casquette, et se gratta un front où la sueur perlait. Il secoua la tête.
         L’homme roux s’approcha de lui et dit avec un fort accent étranger :
         —Bonjour ! Je suis correspondant du New York Times. Je m’appelle Glenn Stark. Pouvez-vous nous commenter ce qui vient d’arriver ?
         Le sergent remit sa casquette, agita le bras dans un geste impatient. Le correspondant s’éloigna.

         (…)