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19.6.22

OTAN: une histoire de gros sous

 


             Mémoires de l’OTAN

         Notre ami Gary Brecher — le « fou de guerre » — revient ci-dessous sur l’histoire de l’OTAN et de ses diktats sur la planète depuis la Seconde Guerre mondiale. Américain, il n’est suspect d’aucune sympathie pour le diabolique Vladimir Vladimirovitch et ses desseins machiavéliques dont la classe politico-médiatique nous entretient du matin au soir ces temps-ci pour nous faire payer plus cher l’électricité. Le tableau que WarNerd dresse ici est néanmoins très éclairant.

         Par le « Fou de Guerre » (The War Nerd, alias Gary Brecher)

         (Traduit de l’américain par Thierry Marignac)

    


        

         L’OTAN est plus vieux que moi. Il a survécu à ce qui aurait dû sonner le glas, l’effondrement de l’URSS. En fait il s’est agrandi et est devenu plus agressif une fois que l’Union Soviétique, son ennemi supposé, s’est évanoui. Le propre site de l’OTAN mentionne cette bizarrerie : sa première opération militaire a eu lieu non pas pendant la Guerre Froide, mais en 1991.

         C’est curieux, pas vrai ? Si on est comme moi assez vieux pour se souvenir de la Guerre Froide, on tenait pour acquis que la défense de l’Europe contre la menace soviet était le seul objectif de l’OTAN, sa raison d’existence. L’Europe de l’Ouest était à la merci des tanks soviets, et les forces de l’OTAN étaint la seule chose qui les empêche de déferler. Des milliers de tanks soviets étaient « prêts à attaquer » — les journaux employaient toujours cette formule — à traverser en masse la fosse de Fulda.

         La plupart d’entre nous n’avait qu’une vague notion de ce qu’était la fosse de Fulda et aurait été bien en peine de la localiser sur une carte. À l’époque Google n’existait pas, il était plus difficile d’aller dans une bibliothèque, prendre un atlas géant et essayer de trouver Fulda. Mais les proto fous de guerre étaient fiers de connaître le terme : « La Fosse de Fulda ».

         Ça nous mettait dans une toute autre catégorie que les caves ordinaires qui payaient leur impôts sans se plaindre pour les armes coûteuses que l’OTAN amassait dans ce qui était alors l’Allemagne de l’Ouest, et pour frimer. On parlait beaucoup de la fosse de Fulda. C’était notre fosse favorite, là-bas, dans cette pagaille incompréhensible encombrée d’Histoire de l’Europe Centrale. Ça nous inquiétait beaucoup. C’était vulnérable.

         Ça n’est pas grand-chose, juste une route autour de ce qui passe pour des montagnes là-bas. Mais c’était vulnérable, voilà la clef de tout. L’OTAN a toujours été vulnérable, comme une héroïne de film muet. Ces tanks russes étaient toujours sur le point de déferler sur l’OTAN comme une locomotive à vapeur roulant vers Mary Pickford attachée sur les rails.

         Mais les tanks russes ne sont jamais venus. Les caves continuaient à payer  pour de nouvelles armes toujours plus chères censées les arrêter. Mais ils ne sont jamais venus. Même lorsque l’Amérique était distraite par autre chose, comme la guerre du Vietnam ou le Watergate. Ils ne sont jamais venus.



         Pendant toute la seconde moitié du XXe siècle, les contribuables ont raqué pour d’infinies modernisations de l’OTAN et personne en Amérique ne les remettait en question ou ne s’en plaignait. Il me semble que certains Européens de l’Ouest grommelaient de temps à autre, mais qu’est-ce qu’ils en savaient ? L’Europe était faible, toute sa flamme s’était consumée, passée de fous dangereux à pacifistes dans le sillage de 1945. Bon Dieu, les Hollandais avaient même permis un syndicat dans leur armée !

         Les Etats-Unis étaient le rempart supposé de l’Occident. Et, même en Europe, tout les gens qui comptaient soutenaient l’OTAN, pour autant que nous en savions.

         À y repenser aujourd’hui, c’est notre acceptation de cette farce qui paraît étrange. On penserait que les gens pigeraient au bout de quelques décennies, mais nous n’avons jamais percuté.

         Il s’agissait de la vieille blague, le coup favori du racket à la protection. Le fait que les tanks n’avaient jamais déferlé par la fosse de Fulda prouvait que la protection était efficace.

         Chaque fois qu’un opposant osait suggérer que les Russes ne pensaient même pas à envoyer leurs tanks, on leur répondait par les mêmes clichés : « Munich », « 1939 ! » et « Si tu veux la paix, prépare la guerre ». Ce slogan, c’était la grosse artillerie. Moins on en sait, plus il semble pertinent, et nous en savions bien peu.

         C’était avant l’Internet, et si agaçant soit-il, vous les gamins, ne vous rendez pas compte, essayez un peu d’imaginer un monde où les censeurs de trois réseaux de télévision et une demi-douzaine de journaux des grandes villes régnaient sur l’éventail entier des discussions média.

         Et pour ces journalistes, on était toujours en 1939. On est encore en 1939, pour le grand public. Bien entendu, il y a eu d’énormes guerres horribles dans le monde depuis lors. Mais ces guerres se déroulaient dans le Sud Mondial, les pays chauds et elles tuaient des gens pauvres, non Européens, qui ne comptent pas pour les « experts ».

         Si vous croyez que j’exagère, comparez cette orgie de compassion sur la guerre en Ukraine avec le silence de ces mêmes experts sur le Yémen ou le Tigrée. C’est si manifeste, si évident et si grossier qu’il n’est même pas utile de leur brandir à la gueule. J’ai essayé et c’est comme si on tentait de sermonner son chat. Ils ne peuvent changer et ne le veulent pas. Ils se sentent bien avec 1939 ; c’est leur seule boussole, leur phare dans un monde obscur.

         Pour chaque expert de l’OTAN et ils étaient légion, on était tous les jours à la Conférence de Munich, chaque désaccord était un renoncement et le seul danger était de ne pas balancer des milliards dans des armes qu’on n’utiliserait jamais.



         Et cet étrange tableau ne changea jamais, même lorsque d’autres choses se métamorphosèrent follement. C’est ce qui me stupéfie rétrospectivement : la stabilité de granit de la combine de l’OTAN. On pourrait l’appeler un tableau vivant, en oubliant le vivant. La guerre-éclair russe n’eut jamais lieu, mais elle était toujours sur le point de survenir.

         Être américain pendant la Guerre Froide ressemblait à faire partie de ces Églises des Derniers Jours, où vous avez droit à un sermon effrayant tous les dimanches : Dieu va bientôt venir, beaucoup trop tôt, et vous n’y êtes pas prêts, vous serez consumés par le feu !

         Maintenant que j’y pense, je me demande si croire pendant 40 ans que les tanks russes vont déferler par la fosse de Fulda n’a pas quelque chose à voir avec la montée des Évangélistes. Ils ont cru que la fin était proche, on sera consumé par le feu. Telle était la prédiction : nous serions consumés par un feu séculier, le feu soviet, le feu des tanks.

         Et tout ça se résumait à une histoire de fric, les salades ennuyeuses des adultes que les enfants de la Guerre Froide comme moi n’imaginaient même pas. Le fric, ça ne semblait d’aucun intérêt, à l’époque. Adorer des millionnaires nous était étranger. Voilà quelque chose que je peux dire à l’honneur de cette époque maudite : on n’adorait pas les millionnaires.

         Mais les oligarques de cette époque ne s’en offusquaient pas, tant que le pognon pour la Défense affluait. Ces budgets étaient aussi irrationnels dans les détails que dans leurs fondements.

         Ce qui signifie qu’ils étaient investis pour leur plus grande part dans des armes conventionnelles destinées au champ de bataille européen. Les stratèges de l’OTAN et leurs « confrères » du Pacte de Varsovie se préparaient sans cesse à rejouer le Front de l’Est pendant la Seconde Guerre mondiale.

         Il y avait un petit défaut dans cette façon de penser : l’arme nucléaire. Elle n’existait pas sur le Front de l’Est pendant la Seconde Guerre mondiale. Si elle avait existé, elle aurait été utilisée. Instantanément. Jusqu’à épuisement et que l’Europe ne soit plus qu’un champ de ruines vitrifiées.

         Alors si la suite du Front de l’Est, rejouée avec l’arme atomique dans l’inventaire, devenait inévitablement nucléaire, quelle était l’utilité de toutes ces troupes armées de flingues, de tous ces tanks ?

         On pouvait aussi — en économisant quelques milliards — poster quelques milliers de soldats sans armes équipés de radios le long de la frontière entre Allemagne de l’Ouest et de l’Est. Si les tanks russes traversaient la frontière, les soldats envoyaient un appel radio. Les fusées s’envolaient.

         Mais l’OTAN n’avait pas envie de penser à ça. L’arme nucléaire souffrait d’un étrange manque de popularité parmi le corps des officiers après 1945. C’était une forme d’automation que la guilde des officiers ne favorisait en aucune manière. Elle mettait au chômage toutes les divisions blindées, toutes les divisions d’infanterie, tous les bateaux de surface.

         Alors qu’un Front de l’Est mis à jour signifiait le plein emploi de la guilde des officiers. Et le plus juteux, c’est qu’on n’aurait jamais à faire la guerre. On s’entraînait sans arrêt pour un événement qui n’arriverait jamais.

         Parce qu’on savait que ça deviendrait nucléaire et personne ne voulait de ça. Les grandes armées de l’OTAN préparaient la guerre nucléaire, mais en secret,  sans le zèle publicitaire qu’elles déployaient en discutant des armes conventionnelles qu’elles pouvaient utiliser contre cet « océan de tanks » que les Russes étaient toujours sur le point d’envoyer.

         Le rêve de cette guerre conventionnelle parfaitement imaginaire entre le Pacte de Varsovie et l’OTAN était si précieux que les gens avaient à inventer des scénarios désamorçant le problème nucléaire.

         La guerre future devait être conventionnelle. Mais elle devait tenir compte de l’existence de l’arme nucléaire. Alors les conteurs conçurent des intrigues dans lesquelles les armes nucléaires étaient utilisées puis abandonnées. Il fallait que ce soit au corps-à-corps avec ces bon vieux tanks, avions et armes légères.

         Nous eûmes donc dans les années 1980 des fictions dans lesquelles les armées nucléaires étaient utilisées une fois, puis abandonnées en faveur des armes conventionnelles. Sir John Hackett, un général britannique « respecté » publia : L’Histoire non dite de la Troisième Guerre mondiale, en 1982.



         Hackett goûtait chaque bataille dans sa guerre imaginaire, sauf la partie nucléaire. Cet aspect ne lui inspirait rien de bon.

         Alors il concoctait une intrigue qui réjouissait tous ses lecteurs : au début de la guerre OTAN Pacte de Varsovie, les soviets atomisent une ville anglaise, et les Britanniques atomisent une ville soviet. Et c’est la fin de la guerre nucléaire. Après, les deux côtés s’en tiennent à cette bonne vieille guerre tanks et aviation.

         Le génie de Hackett tient au choix des villes. Deux villes qui ne manqueraient à personne d’important. Dans son livre les soviets atomisent… Birmingham. Parfait ! Personne au club de Hackett ne verserait une larme sur Birmingham ! Ils s’en seraient au contraire gobergés, petites plaisanteries sur la façon dont ils ont payés les soviets pour se débarrasser de Birmingham à leur place, etc.

         En représailles, l’intrigue de Hackett voit l’OTAN atomiser… Minsk. Je ne voudrais pas dire du mal de Minsk, mais c’est Minsk… d’accord ? Au Kremlin, Minsk ne manquerait à personne. Donc, après avoir pris chacun un pion, l’OTAN et le Pacte de Varsovie passent aux affaires sérieuses, se bombardant l’un l’autre avec des armes de la Seconde Guerre mondiale en plus moderne.

         De temps en temps, un trublion enfreignait le tabou et posait la vieille question agaçante : « Mais une guerre entre l’OTAN et le Pacte de Varsovie ne deviendrait-elle pas nucléaire rapidement ? »

         Cet ergotage était ignoré par les journaux sérieux, les réseaux de télévision, les émissions de débat. Nous rêvions de la guerre nucléaire, mais d’une façon étrangement détachée, imaginant nos villes vaporisées par le champignon. Ce n’était pas un champ de bataille et avait peu de rapport avec la façon dont nous imaginions un retour de la Seconde Guerre mondiale  en Europe. Cela pouvait se produire pour n’importe quelle raison, notre président faisait une colère, le patron des soviets se levait du pied gauche, etc. Ça n’était pas relié aux millions de dollars dépensés pour l’OTAN, ou les 400 000 soldats que nous avions en Europe, en Allemagne de l’Ouest, le long de la frontière.

         Il y avait quelque chose de drôle dans ces rêves de bombe-H : c’était un trait distinctif de la première Guerre Froide, les années 1950 et 1960, bien plus que que de la deuxième, sous Reagan. La Guerre Froide de celui-ci était orientée vers une guerre conventionnelle, alors que la première phase était dominée par la possibilité de ce soudain échange nucléaire total et imprévisible.



         Les actions américaines durant cette première phase offrait un problème de logique : tout le monde pensait que la guerre serait nucléaire et soudaine, que les soldats avec leurs flingues de l’ancienne époque n’y joueraient aucun rôle. Mais simultanément, les Etats-Unis entretenaient presque un demi-million de soldats avec des flingues et des tanks – l’arsenal démodé de la Seconde Guerre mondiale — en Europe de l’Ouest. Que faisaient ces 400 000 soldats américains en Europe ?

         Il n’y en avait pas assez pour stopper une guerre-éclair soviet, mais il y en avait 390 000 de trop pour être de purs soldats « courroie de transmission ». C’est comme ça qu’on les avait baptisés, leur boulot était de se faire passer dessus et d’appeler à l’aide.

         Peut-être qu’au début de l’OTAN en 1949, les Américains s’attendaient vraiment à un Troisième Guerre en Europe Centrale, comme si les cendres de la Seconde Guerre mondiale n’avaient pas été éteintes. Mais dans les années 1970, l’idée que les Russes étaient éternellement en train de faire tourner leurs moteurs, prêts à franchir la fosse de Fulda, était un peu extravagante.

         Seul quelques spécialistes pensaient sérieusement à ce que fabriquaient ces grosses armées de l’OTAN. La plupart des Américains l’acceptaient comme une forme d’assurance. On n’en a peut-être pas besoin, mais il faut l’avoir, ce qui signifie en payer le prix.



          Le prix en était ces énormes budgets de la Défense votés chaque année par le Congrès. Après tout, pensions-nous, l’OTAN, c’était nous avec quelques moindres, bien moindres hommes-liges. Et c’est nous qui établissions les règles, comme celle du retrait de l’Alliance.

         Tel un propriétaire immobilier exigeant, nous insistions pour être prévenus un an à l’avance. Et lorsque nos Alliés européens suivaient les règles, les Etats-Unis les vilipendaient.

         Quand De Gaulle tenta d’amoindrir l’intégration de la France à l’OTAN en 1966 (parce qu’il entretenait l’idée désuète que la France était une nation souveraine) il devint un ennemi pour toujours. Je me souviens des caricatures, des éditoriaux furieux, des rappels vengeurs de la conduite soi-disant lâche de la France pendant la Seconde Guerre mondiale lorsque De Gaulle tenta se retirer.

         Il était clair, cela allait sans dire, que si les forces de l’OTAN montrait une faiblesse quelconque, ces tanks russes  rouleraient vers l’Ouest jusqu’à l’Atlantique. Et ils ne s’arrêteraient peut-être pas là. Tout d’abord, ils prendraient Paris, ensuite Manhattan, comme n’a pas dit Leonard Cohen.

         L’orgueil de De Gaulle pour la force nucléaire française paraissait peut-être bizarre selon les critères des superpuissances. Les forces nucléaires françaises et britanniques n’étaient en rien comparables aux arsenaux américains et soviets.

         Ces deux forces nucléaires étaient sans précédent. La capacité de détruire la planète ! C’était une forme d’hystérie, presque excitante. Je me demandais pourquoi personne ne disait rien en faveur de la guerre nucléaire, mais je me gardais bien d’en parler. On était censés être contre, même moi, je le savais. Je gardais par devers moi la beauté de ces champignons atomiques, comme ils étaient justes et mérités.

         Dans les médias, il n’y avait pas de discussion réelle, sur ce tableau grotesque. En réalité, il y avait peu de discussion dans les médias américains en dehors de telle ou telle préférence pour tel ou tel candidat à la présidence. Je vous dis que ces gardiens du portail gouvernaient le monde avant l’irruption de l’Internet.

         Les médias américains ont perdu un certain intérêt dans l’OTAN dans les pires années de la guerre du Vietnam, 1968-1973. Au moment où Nixon démissionnait, le gouvernement des Etats-Unis était à la dérive et l’armée était une branche démoralisée du service public.



         On se posait la question — en tout cas moi, à mes heures de lucidité pourquoi est-ce que l’URSS n’avait pas attaqué pendant le Watergate, ou pendant le chaos qui suivit, lorsqu’un Gerald Ford d’une faiblesse comique assumait la présidence pour un Nixon ayant abdiqué. Les Russes auraient pu facilement gagner une guerre conventionnelle à l’époque. Ils devaient le savoir. Pourquoi, me demandai-je en grattant mes diverses croûtes, n’envoyaient-ils pas les tanks sur cette fameuse fosse de Fulda ?

         Ce qui me poussa à me demander pourquoi ils n’avaient pas frappé après l’assassinat de J-F-Kennedy en novembre 1963. On ne soupçonnerait pas à quel point cet assassinat a décapité l’Amérique. Bon Dieu, même Lou Reed écrivit une chanson larmoyante à ce sujet. Les gens étaient paralysés. Et les rumeurs selon lesquelles les soviets avaient supprimé JFK étaient permanentes, soit directement eux-mêmes, soit par l’intermédiaire des Cubains.

         Rétrospectivement, ils ne l’ont pas fait pour des raisons assez claires. Tout d’abord, les soviets n’en avaient aucun désir. Ils craignaient la guerre beaucoup plus que les Américains qui n’avaient jamais été envahi. L’élite soviet de l’époque désirait un moment de calme, la possibilité de jouir d’une vie modérément prospère. Ce qui était ce qu’ils avaient toujours voulu : pas d’incursions, foutez-nous la paix. Personne n’avait pris au sérieux cette histoire de révolution mondiale depuis des décennies.

         Ensuite, ils savaient ce qui se passerait s’ils envoyaient ces tanks sur la frontière d’Allemagne de l’Ouest. Les Etats-Unis atomiseraient chaque ville et base militaire en URSS. Bien sûr, l’URSS renverrait l’ascenseur, atomisant chaque ville et base militaire américaine, mais ça n’était pas très réconfortant.

         En d’autres termes, seuls les amateurs prenaient au sérieux ces grosses armées conventionnelles en Europe. Ne comptaient que les armes nucléaires. C’était aussi simple que ça.

         Ce qui soulève la question, qu’est-ce que foutaient au juste ces grosses armées très chères ? Même si l’on pouvait suspendre provisoirement son incrédulité sur une guerre purement conventionnelle, il était impossible d’expliquer comment ces armées de l’OTAN survivraient à une longue guerre d’usure sur le front de l’Est. Comment viendraient les renforts américains si une guerre totale débutait.

         Les nazis eux-mêmes avaient été très près de couper les lignes transatlantiques avec quelques sous-marins au diesel, et les soviets étaient beaucoup plus puissants et plus malins que ces malheureux nazis. Les soviets avaient des avions d’interception exceptionnels et construisaient du matin au soir une grande flotte de guerre. Comment les Etats-Unis étaient-ils censés envoyer des renforts en Europe Centrale à travers un océan plein de sous-marins soviet à portée des avions d’interception soviets ?

         Pourtant même les faiblesses les plus aveuglantes de l’OTAN conduisaient à des budgets plus importants, parce qu’il y avait toujours un nouveau gadget qui y remédierait. Des avions de transport susceptibles d’atterrir sur des autoroutes ou de petits aérodromes, plus de chasseurs susceptibles de protéger les convois d’avions de transport, etc.



         On avait toujours un gadget en préparation qui allait nous sauver. Les guerres de gadgets, on pouvait les gagner, contrairement au Vietnam, où aucun gadget ne faisait la moindre différence. Les Russes jouaient à la guerre loyalement, avec des tanks et des avions sur un front. Alors on pouvait les battre avec des gadgets.

         L’effondrement de notre monstre du Loch Ness fut un choc. Pour tout le monde. Un choc pour les kremlinologues, un choc pour le public, un gigantesque choc pour les fabricants d’armes. Que fait Saint-Georges  lorsque ses dragons se mettent à crever ?

         Nous avions une étable pleine de kremlinologues, dont le boulot était de lire dans les entrailles et de s’adonner à la divination. Il existait des milliers de ces charlatans touchant des salaires  dans chaque université respectable des pays de l’OTAN — et aucun d’entre eux ne remarqua que leur sujet, leur raison d’être, était sur le point de disparaître. S’ils avaient été employés par des institutions plus rigoureuses — disons un collège de sorciers dans un roman de SF —ils auraient payé leur incompétence criante par une mort longue et désagréable.

         Ce qui n’arriva pas, bien sûr. Ils ne se firent même pas virer. Voilà en quoi consistait faire partie de l’industrie de l’OTAN : on jouait sa partie de la charade et on était payé pour.  Les compétences réelles n’avaient aucune importance.

         Alors lorsque l’Union Soviétique s’effondra dans les années 1990 « Fermé — Nouveau Propriétaire », les kremlinologues imitèrent le Ministère de la Défense et ses sous-contractants : ils changèrent leur la formulation de leurs exigences de budget et articles pédants : de « menace soviet » à « menace russe ».

         L’administration Reagan avait si bien dressé les médias soi-disant  antipatriotiques et de gauche qu’ils ne demandèrent jamais de comptes aux kremlinologues.

         Et d’une certaine façon,  être distrait par la jalousie de ces simples professeurs, était typique chez nous, les victimes de la grande escroquerie de la Guerre Froide. On ne pensait jamais à ceux qui touchaient les prébendes, les Raytheon, Lockheed Martin, McDonnell Douglas. C’était là qu’était la victoire de l’OTAN, dans les dividendes mensuels.

         Et la plus étrange partie de l’histoire de l’OTAN, la note en bas de page plus longue que le texte lui-même était encore à venir : les nombreuses opérations militaires de l’OTAN après que la précieuse Union Soviétique ait failli la ruiner en déclarant unilatéralement la paix.

        

         The War Nerd, Gary Brecher.

        

3.6.17

Camion piégé pour la clientèle

On ne présente plus the War Nerd, alias Gary Brecher, spécialiste de la guerre, conventionnelle et non conventionnelle, devenu célèbre depuis les quelques dix ans où il nous livre ses analyses. Plusieurs de celles-ci figurent déjà dans nos pages. Son style anticonformiste, et son acuité dans le réalisme, lui valent d'être consultés par les experts.
Il a créé — avec notre ami Mark Ames de feu le magazine eXile — il y a quelques années la très populaire radio sous souscription Radio War Nerd et diffuse régulièrement ses compte-rendus et analyses. Nos lecteurs anglophones trouveront tous les détails au lien ci-dessous:

Ici, Gary Brecher, nous parle de la dernière bombe afghane, de ses commanditaires, de ses objectifs, et de sa clientèle, (ce texte est tiré de la lettre d'info de Radio War Nerd, nous n'en donnerons donc pas la VO):



Le Marketing du Djihad après la bombe de Kaboul

Par Gary Brecher alias, The War Nerd
(Traduit de l’américain par TM)
         Il y a un certain temps que les gens hors des frontières afghanes sont désireux d’avoir des infos venues de Kaboul, alors dès qu’on a vu « Kaboul » sur les grands sites d’infos en gros titres mercredi dernier, on pouvait se douter de l’histoire : Un gros attentat à la bombe.
         C’était bien ça, quelqu’un a conduit un gros camion de transports d’eaux usées plein d’explosif jusqu’au centre ville et l’a fait sauter. Le maire a dit que l’explosion était assez puissante pour endommager des bâtiments jusqu’à quatre kilomètres de là.
         Question, comment a-t-on pu franchir les barrages de contrôle qui forment le « Cercle de fer » de Kaboul avec un camion plein d’explosifs ? Le camion s’est enfoncé profondément dans la Zone Verte  avant la déflagration. Oui, Kaboul a une Zone Verte, comme Bagdad en avait une — bien qu’on aurait eu tendance à croire le contraire, qu’ils auraient changé la dénomination du secteur pour ne pas lui porter la poisse. La Zone Gris Anthracite, ou Héliotrope. Soit, ils ont repéré une faiblesse dans la sécurité — il faut une patience infinie dans la guérilla urbaine, un temps fou à observer un défaut dans la routine — soit ils ont tout simplement payé quelqu’un. Ou encore, ils ont un copain dans l’Armée ou la police afghane qui en a marre de prendre ses ordres des étrangers. Ou alors, la solution, c’était le camion transport d’eaux usées.
         Peut-être qu’un commandant insurgé local quelconque a remarqué que  ces camions n’étaient pas inspectés aussi méticuleusement que les autres véhicules parce qu’ils sont dégueulasses. Alors ils en ont bourré un d’explosifs, probablement des engrais. Bon Dieu, même l’odeur n’est pas très différente. Si on regarde une carte de la ville, on voit que la place Zanbaq où la bombe a sauté est assez près de trois cibles privilégiées pour un attentat suicide : les ambassades américaines et britanniques et le quartier-général des forces armées de coalition à Kaboul.

         Assez près, mais encore trop éloigné pour les endommager sérieusement. Ce sont des cibles difficiles, conçues pour résister à des véhicules piégés. L’ambassade américaine, la plus grosse cible en ville, a officiellement ouvert ses portes en 2001, mais a été renforcée par précaution nécessaire en 2006. C’était une période très animée à Kaboul et une bonne part de la population perdait sans aucun doute le sommeil à imaginer comment la réduire en miettes. Mais en dépit d’une demi-douzaine de tentatives, personne n’a jamais réussi à tuer du personnel américain.
         Oh, devant l’ambassade américaine, il y a eu des victimes d’attentats. En 2011, des terroristes à pied se sont fait sauter devant l’ambassade, déchiquetant plusieurs Afghans qui faisaient la queue pour obtenir un visa pour les Etats-Unis. Mais tuer des demandeurs de visa ne se compare pas à tuer des diplomates américains. C’est d’un froid calcul qu’il est question ici — compris par tout le monde même si on se dispense pudiquement de le dire — et ce calcul signifie est que la mort d’un demandeur de visa en Afghanistan, n’a pas grande valeur médiatique mondiale. Les appeler des « pions » serait faux, parce que les pions ont une certaine valeur. En termes médiatiques, ce n’est même pas une victime innocente, c’est à peine un incident.
         Alors comment atteindre des cibles difficiles comme l’ambassade américaine, ou le QG de la coalition de l’autre côté de la rue ? La solution évidente est de mettre une énorme charge. C’est celle qu’ont choisi les Américains quand ils ont lâché la très surfaite bombe volante MOAB — Massive Ordnance Air Blast, tu parles d'un nom balletringue, pour une arme plus balletringue encore sur des membres supposés de l’État Islamique, près de la frontière pakistanaise en avril dernier.
         Il y aurait donc une sorte de symétrie karmique — sans vouloir mélanger les religions — si ceux qui ont expédié le camion suicide dans le quartier des ambassades à Kaboul avaient fait retour-à-l’envoyeur : une bombe MOAB low-tech de leur fabrication. Mais la guerre non conventionnelle permet rarement le luxe de telles idées poétiques. Il est plus probable que les commanditaires savaient que le camion avait peu de chances d’arriver au portail de l’ambassade, et voulait s’assurer du maximum de dégâts même s’il sautait avant.
         Une bombe de cette importance causerait certainement des victimes afghanes mais, dès qu’on se met à la place d’un xénophobe pashtoune en colère, on cesse de s’inquiéter outre mesure pour le ratio 50/50  entre victimes innocentes et cibles légitimes. Si on chausse les lunettes des djihadistes, tous les passants ou conducteurs d’automobile circulant dans cette enclave financée par l’étranger sont des collaborateurs.
         Cet attentat-là a toutefois quelque chose de bizarre : les victimes étaient quasiment toutes afghanes. On compte bien un employé de la BBC mais lisez bien :
« … Nombreux sont les Afghans qui ont péri dans ce que les témoins décrivent comme une explosion massive. Mohammed Nazir, chauffeur pour la BBC- Afghanistan est mort dans l’attentat. »
         Une fois de plus, inutile de feindre la naïveté, on sait tous qu’il y a une différence énorme entre un animateur de la BBC et un « chauffeur ». Le coût émotionnel pour les Américains, les Britanniques et les autres membres de la coalition, sera insignifiant. La bombe était assez grosse pour attirer leur attention, mais toutes les victimes sont autochtones, ça signifie que les étrangers n’en souffriront pas beaucoup.
         Alors si ça ne fait pas plier bagage aux étrangers, comment les attaquants ont-ils justifié leur action, sachant que les victimes seraient des compatriotes, et pas des étrangers ?… Je croyais savoir, mais j’ai changé d’avis. Je croyais que c’étaient des militants de l’État Islamique qui tentaient  de faire monter les enchères en étant encore plus impitoyables que les Talibans, comme ils l’ont fait avec les autres milices sunnites en Irak/Syrie.
         J’étais prêt à en parler en termes de marketing. Ce qui semble un peu rustre. Mais souvenez-vous, les groupes insurgés ont besoin de recrues, et ceux qui utilisent des commando-suicides, ont tendance, à, hum, manquer de personnel, et avoir besoin de le renouveler.
         En Afghanistan, il y a deux groupes qui monopolisent l’attention : nos vieux Talibans familiers, et le nouvel « État Islamique » qui tente de s’établir au Sud-Est.
         Les Talibans ont démenti toute implication dans l’attentat, très rapidement : « C’est pas nous ! ». Et on comprend pourquoi : très, très sanglant, et peu susceptible de leur rapporter beaucoup de fans. Ils visent à paraître solides, « présidentiels » comme disent les journalistes américains, et ce genre d’attaque ne donne pas exactement l’air présidentiel. Donc, ce n’est pas le bon marketing, pour les Talibans. Non, cela semblait plutôt une tactique de nouvel arrivant sur le marché du recrutement. Une nouvelle marque s’imposant comme la nouvelle alternative, plus radicale. Ça a très bien marché pour l’EI en Irak.
         Il n’est pas certain que les insurgés Pashtounes  qui se servent du nom « État Islamique » en Afghanistan entretiennent des liens réels  avec le groupe de Syrie /Irak. Mais la marque « État Islamique », a eu un impact énorme sur  les jeunes mâles sunnites du monde entier. Pendant quelques années l’EI a eu l’air victorieux, et celui de faire peur à tout le monde — tous les hommes de la planète, toutes ethnies confondues, qui ont eu 17 ans savent ce que représentait pour eux ce genre de réputation à ce moment-là. (…)
         Alors je pariais sur l’EI, pour cette bombe. Il semble que j’avais tort. Le service secret Afghan  a fait le pas inhabituel  d’accuser publiquement le gouvernement pakistanais et ses alliés, le réseau Haqqani — une faction des Talibans — de l’explosion.
         Ils avancent que l’ISI — le service de renseignement ultra-louche qui gouverne le en réalité le Pakistan a commandité cet attentat au réseau Haqqani.
         La direction nationale de la Sécurité afghane a déclaré jeudi que les premiers indices montraient que l’attentat a été exécuté par le réseau Haqqani avec l’aide du service de renseignements pakistanais…
         Bien sûr, il ne faut jamais accorder une confiance aveugle à un service d’espionnage, mais les déclarations des Afghans semblent tomber sous le sens.
         Le réseau Haqqani a toujours eu des liens étroits avec l’ISI. D’autres factions des Talibans gardent leurs distances, mais pas les Haqqanis. Ils puisent à deux mains dans les financements de l’ISI. À une certaine époque, les Haqqani étaient aussi liés à la CIA. Lorsque les soviets étaient en Afghanistan, l’ISI, la CIA, et les Haqqani formaient une grande et joyeuse famille d’assassins qui comptait les scalps russes, et préférant ne pas s’attarder sur des détails triviaux comme Al-Quaeda.  Puis il y a eu le onze septembre et l’ISI a commencé à les payer pour s’en prendre aux bases américaines.
         L’attitude l’ISI à l’égard des insurgés Pashtounes est crapuleuse, byzantine, constamment changeante, pleine de trahisons et de massacres… mais finalement assez claire : « Les Talibans afghans, c’est BIEN, les Talibans pakistanais… bon, officiellement on ne les aime pas. »
         Lorsque les Talibans pakistanais deviennent remuants, l’ISI est officiellement contre, mais c’est pour la galerie. Aucun service d’espionnage ne se priverait de tels tueurs à gages, utiles et désavouables à volonté. L’ISI a une longue histoire en ce qui concerne l’usage de tueurs psychotiques, au Cachemire, au Punjab, au cours de son interminable guerre avec l’Inde, le Grand Satan.
         Mais, ceci étant dit, pourquoi est-ce que l’ISI et les Haqqani tueraient et mutileraient des centaines de civils de Kaboul à l’heure de pointe ? Ce n’était sans doute pas leur intention. L’engin a sauté plusieurs pâtés de maison trop tôt.

         Je suis loin d’être un expert dans le quadrillage des rues de Kaboul mais si l’on regarde le secteur comme un Pac-Man, on veut aller au carrefour où l’ambassade US et le QG de la coalition se font face. Et ce camion piégé portait une bombe susceptible de détruire l’un de ces objectifs ou de faire des dégâts dans les deux.
         C’était forcément ça la cible. Personne ne va passer des mois en préparation pour s’attaquer à l’ambassade allemande la seule qui se trouve à proximité du lieu de la déflagration. La difficulté est de s’introduire dans le « cercle de fer », et son centre, la Zone Verte. La citerne d’eaux usées avait déjà réussi ça.
         Pourquoi se contenter de l’ambassade allemande après un coup pareil ? C’est forcément une erreur. Les bombes sont des objets  très instables, même produites par l’industrie. Les bombes fabriquées dans un hangar à partir d’une citerne d’eaux usées secrètement transformée, sont encore plus instables. Ajoutez à ça des rues défoncées, une grosse circulation, et peut-être une collision (ce n’est pas comme s’il restait des survivants pour signer un constat amiable, histoire que la compagnie d'assurance prenne les frais en charge) et on obtient une déflagration prématurée.
         Ce qui explique pourquoi les Talibans gardent le silence. D’habitude, ils abreuvent les médias d’infos après un attentat réussi, avec des vidéos à la Hollywood.
         Mais lorsque quelque chose dérape,  comme cette fois, ils deviennent très discrets. Non qu’ils soient horrifiés, mais ils ne peuvent pas l’afficher sur leurs annonces de recrutement. Donc, même si ce n’était probablement pas une tentative de pénétration du marché par l’État Islamique, la bombe et ses conséquences appartiennent, d’une façon atroce, au marketing du Djihad.

         Gary Brecher, The War Nerd

13.9.14

À l'est, rien de nouveau, sans rêves et sans croisade…

Encore une intervention hilarante de War Nerd, sur la date fétiche de mondelibre depuis qu'il se conjugue unipolaire. Pour les lecteurs anglophones, trouver au lien ci-dessous :




LE LENDEMAIN DU ONZE SEPTEMBRE
PAR THE WAR NERD, ALIAS GARY BRECHER
 (Traduit par TM)

Ça y est, on en est au gros anniversaire. Le grand affrontement Islam/ Occident. Mais ça n’était pas le 11 septembre, c’était le 12. Et c’était pas l’effondrement de deux immeubles à Manhattan c’est beaucoup plus important que ça. Ces deux immeubles de Manhattan pourrait servir d’antonyme au vieux koan zen : « Si un arbre tombe en forêt et que personne ne l’entend… ».
 Cette version-là, c’est plutôt : « Si deux immeubles s’effondrent à trois pâtés de maison du QG des gros médias, est-ce qu’ils seront un jour capables de la boucler sur cette affaire ? ».
Non, laissez tomber cette vidéo surfaite. Je parle d’un véritable événement : Vienne, 12 septembre 1683 : une armée ottomane , 140 000 Turcs, et leurs alliés des Balkans et tatares, retranchés sous les remparts de Vienne. 30 000 villageois autrichiens pris en otages. Une minuscule garnison de 11 000 hommes affamés qui défendaient la ville en rêvant d’un buffet de saucisses Bratwurst à volonté.
Une sacrée histoire qu’on m’a souvent demandé de raconter. Mais je reculais l’échéance anniversaire après anniversaire, parce que le Siège de Vienne, c’est une histoire qui attire encore plus les cinglés que le Livre des Révélations. Souvenez-vous de Breivik par exemple, celui qui a donné au tir à l’éléphant dans un couloir une allure quasi héroïque en massacrant des gamins scandinaves socialistes piégés sur une île ? Eh bien, le blog qui l’a inspiré est un machin craignos intitulé Les Portes de Vienne, allusion lourdingue à 1683. Leur slogan est : « Nous sommes dans une nouvelle phase d’une vieille guerre ».
Un peu que c’est une nouvelle phase. La première était réelle, celle-ci est une farce. Breivik est enfermé dans la prison la plus luxueuse jamais construite, et se plaint qu’on ne lui fournit pas des jeux décents pour sa Playstation.
(…)
 Il a aussi réclamé un divan ou un fauteuil, parce que sa chaise lui fait mal au dos.
Ne vous inquiétez pas — les féroces pacifistes norvégiens ont trouvé le moyen de punir Breivik pour ses crimes. Ils lui ont chanté une chanson. Ouais, 40 000 Norvégiens rassemblés sur des places publiques de Oslo à Narvik ont entonné une chanson de Pete Seeger intitulée « les enfants de l’arc-en-ciel » jusque dans la cellule où il se tortillait sur la chaise inconfortable. Ça lui apprendra à descendre 77 mômes !…
(…)
C’est une question de goût, évidemment ; si Breivik avait tué quelqu’un que j’aime, je me dirais quelque chose du genre : « Comment faire pour payer deux taulards condamnés à perpette, histoire qu’ils lui arrachent les yeux à la spatule de geôle ? ». Mais les Norvégiens sont décidément une nouvelle espèce d’humanité édentée, et ils ont décidé que la seule revanche assez noble et passive-agressive qui leur convienne c’était de chanter contre ce meurtrier geignard. Le plus grand héros norvégien de l’histoire, Egill Skalagrimsson a du se retourner dans sa tombe assez fort pour affoler les sismographes dans toute la Baltique — parce qu’Egil n’était pas seulement un fier guerrier, c’était aussi un talentueux poète, alors écouter les paroles de Pete Seeger, ça a du être une vraie torture. On n’a jamais reproché à Seeger le moindre talent littéraire.
(…)

Il n’était ni question de licornes, ni d’arc-en-ciel sur la ligne de fracture entre le Saint Empire Romain  et l’Empire Ottoman au cours du siège de Vienne. Le Sultan Mehmet IV expliqua son programme à Léopold I, empereur Habsbourg, de façon simple et concise :
Nous vous ordonnons de Nous attendre dans la ville de Vienne où vous résidez, où nous Vous décapiterons… Nous vous exterminerons vous et vos partisans… Les enfants et les adultes subiront les tortures les plus atroces avant d’être mis à mort de la façon la plus ignominieuse…
L’Europe chrétienne était tout aussi grossière et précise. Martin Luther prêchait que les Turcs étaient des agents du Diable — encore était-il accusé de mollesse par des Soldats du Christ encore plus enragés.
Les armées turques avaient avancé vers le Nord et l’Ouest, venues d’Anatolie, bien avant de prendre Constantinople en 1453. La bataille  du Kossovo, cette tragique défaite qui fait encore pleurer les Serbes dans leur Slivovitz, se déroula en 1389, plus d’un demi-siècle avant que Constantin XI, le dernier empereur de Byzance ne périsse en combattant sur les remparts de sa citadelle. Et fois les Serbes écrasés, le reste des Balkans succomba facilement aux Ottomans. Pour les élites terrifiées d’Europe Centrale, l’empire ottoman du XVIe siècle explosait dans toutes les directions — arrachant Chypre aux Vénitiens, Rhodes aux Templier et assiégeant Vienne pour la première fois en 1529.
Ce siège fut un échec et l’armée ottomane fit ce qu’elle faisait habituellement après un assaut raté : elle massacra tous les prisonniers et les otages. Au fait, on entend beaucoup sur les plages les plus crédules du Net que les Ottomans étaient tolérants, incompris, en avance sur leur temps. Eh bien, non. Demandez aux Assyriens, aux Grecs des îles ioniennes, aux Arméniens — Bon Dieu, les Arméniens n’ont même pas le droit de parler de ce qui leur est arrivé !— Non, nos Ottomans n’étaient pas du bois dont on fait les enfants de l’arc-en-ciel…
(…)




Même parmi les puissances chrétiennes, personne ne se faisait d’illusions sur la confiance ou la solidarité. En fait, trois cultes différents se combattaient en Europe Centrale au XVIIe siècle : l’Islam, le Catholicisme, et le Protestantisme. Les Habsbourgs, qui régnaient sur les terres allemandes et l’Italie du Nord, vaguement fédéré dans le Saint Empire Romain Germanique, était partisan de la Contre-Réforme Catholique. Mais après le cauchemar de la Guerre de Trente ans, même ces prognathes avaient adopté la tolérance religieuse au sein de leur principautés en capilotade. Le Nord était luthérien, le Sud restait catholique.
Les princes hongrois étaient le joker imprévisible, encore puissants, protestants pour la plupart, et ils haïssaient les Habsbourg. On pourrait croire que la Hongrie était un pays à dominante catholique, mais ça n’est venu que plus tard, le résultat d’une tonne de prêches jésuites pour y remédier, et de l’esprit de contradiction farouche des Hongrois. En 1683, ils étaient protestants à tout crin et haïssaient les Habsbourg à mort. Leur chef, Imre Thokoly, s’allia avec les Ottomans et combattit aux côtés des Turcs lors du Siège de 1683.
Les renversements d’alliance même entre Chrétiens et Musulmans étaient courants. Pour une dynastie d’Europe Centrale, c’est la seule façon de survivre. C’est un truc que les concepteurs de Risk, le jeu pour les Fous de Guerre débutants, ont compris. On ne démarre jamais son empire en Europe, parce qu’il y a trop d’angles d’attaque.
(…)
Alors, les puissances chrétiennes n’avaient pas ce genre de scrupules ; elles ne pouvaient se permettre d’être honorables. Les alliances étaient faites pour se renverser, sans avertissement, selon la conjoncture.
Les alliés du sultan n’étaient pas plus fiables. Les alliés chrétiens des Turcs — hongrois, valaques, moldaves — haïssaient les Infidèles et devaient être corrompus et menacés pour envoyer des troupes. Et même les vassaux musulmans, tels que le khan de Crimée, en faisaient le moins possible.
La seule exception à cette règle de trahison potentielle fut le roi polonais Jan Sobieski, héros de Vienne. Aucun doute que ce furent Jan et ses « hussards ailés » qui gagnèrent la bataille de la Chrétienté en 1683, mais si on regarde sa carrière un peu plus attentivement on verra des changements d’allégeance surprenants pour un roi se prétendant « Le Défenseur de la Foi ». Quand ça l’arrangeait, il changeait de camp. Tôt dans sa carrière, il se rangea du côté des Tatares musulmans contre les Russes chrétiens.
Difficile de reprocher à un Polonais de s’allier à qui que ce soit contre les Russes. Sur ce sujet, il y a une blague irrésistible :
Un paysan polonais frotte une lampe, le génie en sort et lui propose un vœu. Le Polonais se gratte la tête et dit « Je crois que je souhaiterais que les Chinois envahissent la Pologne ». Le génie le contemple, incrédule, hausse les épaules et bingo ! Les Chinois ravagent la Pologne, brûlent et éventrent tout ce qui bouge sur leur chemin. Mais ce drôle de vœu pervers pèse sur la conscience du génie qui apparaît à nouveau tandis que le Polonais est assis dans les ruines fumantes de ce qui était sa maison.
(…)
Le génie accorde un second vœu au Polonais qui demande la même chose. Le génie le regarde, dégoûté  et re bingo ! Les hordes chinoises ravagent la Pologne de nouveau. Le génie retrouve le Polonais, assis par terre parce que les Chinois n’ont cette fois rien laissé debout, et lui demande pourquoi il fait un vœu aussi maso et aussi bête. Le Polonais sourit enfin et lui répond :
« Parce que pour envahir la Pologne, les Chinois sont obligés de passer par la Russie ! ».
(…)

Le plus froidement calculateur et cynique dirigeant chrétien, Louis XIV de France, observait la lutte entre le Saint Empire Romain Germanique et l’empire ottoman avec une satisfaction non dissimulée. Les Habsbourg envoyant des troupes en Autriche pour contrer la menace turque, la France attaque à l’Ouest, s’emparant de l’Alsace.
(…)
La France pouvait se permettre de ne pas s’émouvoir de l’avance turque, mais la menace était réelle, et manifeste, assez pour terrifier l’Europe Centrale au point qu’elle s’unisse — il faut savoir que l’unité en Europe Centrale est aussi fréquente que la neige à Los Angeles.
La finesse et la ruse auraient accompli bien plus que la menace de couper la tête de l’Empereur du Saint Empire, transformer la cathédrale St-Pierre en mosquée et tuer les civils dans « les plus atroces tortures ». Mais la finesse n’était pas une spécialité ottomane. La terreur avait donné par le passé d’excellents résultats, alors pourquoi s’en défaire. La terreur, du reste, accomplit quelque chose comme un miracle : une véritable alliance stable et efficace entre Allemands, Autrichiens, et Polonais.
Comme la plupart des grosses armées multinationales d’empire, les forces ottomanes mettaient du temps à se mettre en branle et ne brillaient pas par leur rapidité de mouvement. Elle fut mobilisée au début 1682, mais se mit pas à marcher vers le Nord-Ouest avant le printemps 1683. À ce moment-là, les vassaux chrétiens des Turcs avaient déjà tous révélé les plans de bataille des Ottomans à chaque prince de la Chrétienté par des missives secrètes.
C’était une troupe énorme, conçue pour submerger Vienne par l’avantage du nombre : au moins 140 000 hommes commandés par Kara Moustapha, un cousin de la famille des Kopruru, qui étaient plus ou moins héréditairement vizirs de père en fils. Comme de nombreux chefs militaires tardifs de l’empire ottoman, Kara Moustapha, était un mauvais général sur le terrain, qui se débrouilla pour offenser tous les subordonnés importants et semi-autonomes, tels que le Khan de Crimée qui se vengea en en faisant le minimum dans l’assaut de Vienne. Encore ce manque de finesse, né du sens originel d’invincibilité parce qu’on accomplit la volonté de Dieu, qui condamna leurs campagnes ultérieures à l’échec.
Les Turcs avaient de bonnes raisons d’être fiers. Ils avaient joui d’une domination sans partage les plus longues de l’Histoire, leur plus grande victoire stratégique sur les Byzantins survenant à peine cinq ans après la bataille d’Hastings. Ils avaient achevé la conquête de la Crète en 1669.  Des victoires s’étalant sur cinq siècles, inouï pour n’importe quel empire.
Mais la victoire apporte l’enrichissement, et l’opulence affaiblit les traditions guerrières — surtout chez les peuples des steppes comme les Turcs. Les peuples des steppes s’appuient sur des talents très difficiles à maîtriser, notamment l’usage de l’arc sur un cheval au galop. Une fois que le peuple des steppes conquit des villes, soumit des esclaves, accéda à une vie facile grâce à ces armes, ses soldats descendirent de selle pour s’installer sur des divans, ce qui signifie que leurs qualités de guerrier des steppes s’érodèrent, de même que l’éthique du guerrier. Lorsqu’on en est là, un peuple impérial doit se reposer sur d’autres qualités, la flatterie, la diplomatie et la propagande — mais les talents des Turcs pour ce genre de choses ne s’étaient pas développés à mesure que leur férocité diminuait. Lors de l’avance de Kara Moustapha, les villes qui acceptaient de se rendre subissaient un carnage — une erreur classique, garantissant que, dans les futures villes assiégées, on se battrait jusqu’au dernier.
Les Viennois savaient très que l’armée ottomane venait pour prendre leur ville, mais avec une population de 80 000, ils ne pouvaient envoyer que 15000 soldats sur les remparts. Ce qui signifiait que les Turcs qui arrivèrent sous les murs de Vienne le 14 juillet 1683 avait une supériorité de dix contre un par rapport aux défenseurs. Une attaque frontale aurait sans doute emporté la ville, mais Kara Moustapha décida de l’assiéger.
Curieuse décision, au vu de la supériorité numérique. Elle n’était pas guidée par une quelconque compassion pour les soldats ottomans risquant de perdre la vie dans l’assaut. On n’a jamais pu reprocher  à un chef militaire ottoman de se soucier des pertes. Peut-être que Kara Moustapha voulait prendre la ville encore intacte, pour s’enrichir lui-même ainsi que ses cousins Kopruru, en vue des futures luttes d’influence à Constantinople.
(…)
Kara Moustapha était un conservateur dans l’âme. Il choisit de se retrancher sous les murs de Vienne et se mit à faire creuser des tranchées, toujours plus proches de la ville, pour que ses sapeurs puissent creuser sous des points d’appui vulnérables et faire sauter quelques dizaines de barils de poudre. Cette " guerre souterraine" était une des façons les plus brutales et les plus efficaces de se servir de la poudre à canon — beaucoup plus efficace que d’essayer de culbuter les remparts en les bombardant au canon toute la journée. Pour les hommes affectés aux tunnels souterrains, c’était un cauchemar — creuser des galeries susceptibles de vous ensevelir à n’importe quel instant, écouter le mouvement des sapeurs adverses, et faire rouler des tonneaux de poudre noire au long de passages éclairés à la torche, faire sauter les mines adverses avant qu’ils ne fassent sauter les leurs. La seule distraction était la rencontre impromptue des sapeurs ennemis, menant à des combats à mort de rats dans un tunnel  à l’aide de couteaux, de pelles, à coups de dents — ce qui tombait sous la main.

Les Turcs disposaient de 5000 sapeurs entraînés qui trimaient sous les murs de Vienne, un tiers de la garnison autrichienne dans sa totalité. Mais bien que les sapeurs turcs parviennent à faire sauter plusieurs bastions, les défenseurs de la ville construisirent de nouvelles défenses à l’intérieur, et les Ottomans échouèrent à se frayer une la brèche conséquente qu’il leur fallait.
Et le temps pressait. Les forces polono-allemandes de secours avait fini par se mettre en mouvement après s’être bouffés le nez de la manière européenne classique, sur le pognon, et le commandement. Le roi polonais Jan Sobieski finit par obtenir le commandement suprême grâce à ses victoires passées contre les Ottomans, et un marché raisonnable fut passé sur la rétribution des troupes. Le Saint Empire Romain Germanique paieraient tous les soldats présents sur son territoire, les Polonais paieraient leurs hommes jusqu’à ce qu’ils pénètrent dans l’empire. Au fur et à mesure que les renforts avançaient vers le Sud, ses officiers se fondirent dans un chaîne de commandement simple et efficace — encore un miracle exceptionnel dans ce genre de troupe multi-ethnique.
Les Turcs devaient faire face à un nouvel ennemi, qu’Homère lui-même craignait : les maladies infectieuses venues de l’eau plus ou moins potable, qui entamaient toute armée tentant de passer l’été dans des camps surpeuplés, puant la merde devant une ville ennemie. La dysenterie se propageait.
(…)
Les soldats ottomans mouraient dans des tranchées dégueulasses, et la ville ne semblait toujours pas prête à tomber.
Pourtant la vie à l’intérieur des remparts était assez effrayante. La nourriture était si rare que les sentinelles s’évanouissaient pendant leur tour de garde. Le chef militaire autrichien, le Comte Von Stahremberg, compatit de la manière qu’on attend d’un général autrichien ; il décréta que la syncope en tour de garde serait punie de mort. Ça réveille mieux que des pilules de caféine.
À ce moment-là, un rien de souplesse à l’égard des villes conquises aurait servi les Turcs. Si les Viennois avaient eu le moindre espoir d’être épargné, ils se seraient peut-être rendus. Mais pourquoi se rendre, si on va être exécuté de toute façon. Il valait mieux mourir sur les remparts que succomber aux lentes tortures très créatives, pour lesquelles les Turcs étaient célèbres.
(…)
À travers l’histoire, de nombreuses villes ont attendu les renforts, l’expédition de secours, pour découvrir qu’elles l’avaient fantasmée, ou bien qu’elle avait été vaincue en route, détournée de sa route pour telle ou telle raison politique, voire inventée par les assiégeants. La plupart du temps, c’est du bidon. Mais pas cette fois. Les troupes allemandes battirent les Hongrois de Thokoly, qui avait été placées là par Kara Moustapha pour verrouiller la position. Les renforts s’étaient ouverts la route de Vienne. Ils touchèrent au but à l’aube du 12 septembre 1683, et allumèrent des bûchers pour donner du courage aux Viennois et démoraliser les Turcs.
Il restait à Kara Moustapha deux possibilités : virer de bord et affronter les renforts à terrain découvert, ou bien attaquer la ville en espérant la prendre avant l’arrivée des renforts. Il ne fit ni l’un, ni l’autre. Ses sapeurs lui avaient dit qu’ils allaient faire sauter la plus grosse charge depuis le début du siège sous les remparts de la ville, et ses subordonnés le persuadèrent qu’ils allaient écraser les Polonais à terrain découvert. Il prit donc une décision insensée pour un chef militaire : il ordonna des attaques simultanées de la ville et des renforts. Il jouissait toujours de la supériorité numérique, même après l’été qui avait creusé les rangs : les renforts comptaient 70 000 soldats, la moitié de l’armée ottomane. Mais en divisant ses forces, il perdit l’avantage. Pire encore, ses meilleures troupes étaient toujours face aux remparts de Vienne, laissant des troupes de valeur moindre affronter la cavalerie fraîche et lourdement armée massée sur les collines.
Et il y eut encore une diversion supplémentaire des forces ottomanes : l’exécution de 30 000 paysans autrichiens. Confronté à une bataille sur deux fronts pour la survie de son armée, Kara ne dévia pas d’un poil de sa ligne de conduite en ordonnant à un nombre important de ses soldats de massacrer des enfants et des femmes qui hurlaient. Les Ottomans n’étaient certes pas, quelle que soit l’opinion de votre prof de science-po, des enfants de l’arc-en-ciel. Cette brutalité n’était même pas sensée, vu qu’il s’agissait d’un gâchis complètement idiot d’hommes d’armes à un moment critique.
Il s’ensuivit la plus grande charge de cavalerie de l’histoire militaire — 20 000 lanciers déferlant sur une troupe ottomane d’assiégeants importante, mais épuisée, hagarde, et mal dirigée.
(…)
La plupart des fantassins ne restaient pas en face des « hussards ailés » polonais, horde de centaures fonçant vers eux la lance pointée vers leurs yeux écarquillés. Les Ottomans, si. Mais sans commandement digne de ce nom, épuisé après deux mois à moisir dans leur crasse, ils n’eurent pas le courage de résister à une telle apparition. Ils perdirent pied et s’enfuirent.
La garnison viennoise, au vu de la déroute turque, s’élança hors des vestiges des remparts et attaqua les troupes assiégeantes de Kara Moustapha. Un moral stimulé fait des miracles, même sur des soldats qui n’ont mangé que du rat pendant des mois. Les troupes d’élite ottomanes, les janissaires et les sipahi, n’eurent d’autre choix que de battre en retraite.
Ils parvinrent à protéger Kara Moustapha, et le ramenèrent à la maison pour qu’il s’explique sur ce qui était parti en vrille. Apparemment, ses explications ne furent pas très convaincantes (bien qu’il ait disposé de trois mois pour le mettre au point) parce qu’il fut exécuté à Belgrade à Noël 1683.
(…)
Chez les vainqueurs, on connut un petit temps d’amitié austro-polonaise, qui dura le temps de réchauffer une saucisse dans un micro-onde.
(…)
L’Autriche, la principauté figure de proue des Habsbourg, entra en décadence presque dès le départ des troupes turques, s’abîmant dans le grotesque empire austro-hongrois, qui, comme le dit Hemingway, fut créé pour donner des victoires à Napoléon.
La seule consolation des citoyens d’Europe Centrale fut que les Ottomans partaient en sucette plus vite encore que les Polonais ou les Autrichiens, bientôt « homme malade de l’Europe », surnom cynique franco-anglais au sujet des Russes.
(…)
À présent, les seuls vestiges de cette gloire éphémère de septembre 1683 sont les tentatives vulgaires des Européens réacs de relier leurs fascisme de nains à ce qui s’est passé devant Vienne ce jour-là. Breivik est typique du genre — des cinglés sans descendance se lamentant sur le déclin de l’Europe, faux Croisés se plaignant de ne pouvoir obtenir le dernier jeu Playstation  dans leur cellule de prison confortable. On est loin de 1683, et c’est une déchéance interminable.


Gary Brecher, alias War Nerd, 12 septembre 2014.