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3.8.26

Maisons hantées


 

La poésie de Boris Ryjii est un cadeau de feu Kira Sapguir, qui me manque. Elle me lançait de temps en temps ce genre de défi « Ah, Monsieur le traducteur, qu’est-ce que tu dis de ça ? », toujours gentiment mais fermement. En 2020, je crois, quand un pignouf du Sud-Ouest à la Pagnol, cul et chemise avec la bureaucratie des instances officielles de la « poésie » institutionnelle française publia une « traduction » de ses poèmes que je traduisais depuis dix ans, parlant russe comme une vache espagnole et n’ayant jamais mis les pieds à Ekaterinbourg où j’avais habité chez la sœur de feu le poète… je perdis mon sang-froid, jurant de ne plus traduire Ryjii. Comme c’est loin, comme la poésie de Ryjii mérite que j’oublie mes rancunes. Comme les apparatchiks sont méprisables. Ci-dessous, un beau poème funèbre, farci d’humour noir : « Va pas nous balancer dans l’au-delà ! »

(Vers traduits par Thierry Marignac)

 

Du brouillard émerge la sphère lunaire —

Et pour de nombreuses années

Au-dessus de la tombe de Roman décédé

Une bleue-bleue lumière.

 

Mélancolique, bleue-bleue lumière,

Légère, pas de cette terre,

Sur Sverdlovsk, sur la Russie

Et même sur moi aussi.

 

Je suis retourné vers toi par ennui

C’était sur mon chemin

Avec une cigarette, dans les poches mes mains,

Pardonne-moi, je te dis.

 

Là-bas par les anges interrogés

Tous coupables de péché,

Pour des foutaises et du tabac

Ne balance pas les gars.

 

Sinon, Roman, au son très haut

Des trompettes dorées

Les bras vont te tordre dans le dos

Les anges tarés.

 

Aux visages des nôtres jusqu’au levant

Ils pointeront leurs feux,

Là-bas, les emmenant

Là où ils jouent leur jeu.

 

Ainsi nous sortons de l’écran, —

Ne réponds pas en te taisant.

Sur la tombe de Roman

Une bleue lumière seulement.

Boris Ryjii, 2000.

 

Les yeux de Boris Ryjii

На смерть Р. Т.

Вышел месяц из тумана –
и на много лет
над могилою Романа
синий-синий свет.

Свет печальный, синий-синий,
легкий, неземной,
над Свердловском, над Россией,
даже надо мной.

Я свернул к тебе от скуки,
было по пути,
с папироской, руки в брюки,
говорю: прости.

Там, на ангельском допросе
всякий виноват,
за фитюли-папиросы
не сдавай ребят.

А не то, Роман, под звуки
золотой трубы
за спины закрутят руки
ангелы-жлобы.

В лица наши до рассвета
наведут огни,
отвезут туда, где это
делают они.

Так и мы уйдем с экрана, –
не молчи в ответ.
Над могилою Романа
только синий свет.

2000

 

 

 

18.6.24

Le cafard du printemps gris

 




    L’essence de la mélancolie semble féminine dans les mélopées des poètes les plus farouches. Chez Apollinaire, elle est quasi-convulsive, annonçant le mot fameux de Breton (fort à la mode ces temps-ci grâce au livre de Charles Duits, évoqué, il y a peu dans ces pages… Ah, et au centenaire du « Manifeste », suis-je oublieux des solennités…) sur la beauté… Elle paraît plus virile chez le Villon russe, Sergueï Tchoudakov, où elle s’affiche dans le sarcasme, mais ce n’est qu’un masque de plus du délinquant chronique dont les dissonances ont des notes d’arrachement… Chez Boris Rijy, elle se veut souvent détachée, avant de s’abîmer dans le plus sombre des cafards qui n’est plus d’aucun genre… Chez Aragon, elle est une mesure de ses hypocrisies… Chez Verlaine, c’est celle de l’épave… Quel sera le genre préféré du lecteur sous la pluie du printemps des réchauffements climatiques ?… Ci-dessous Essenine, souvent lacrymal dans ses chants plaintifs, présente une variante chez lui assez rare : la mélancolie hautaine. Il n’est alors âgé que de 21 ans. 

(Vers traduits du russe par Thierry Marignac)

 Là où somnole éternellement le mystère, 
S’étendent les champs du ciel. 
Je ne suis qu’un invité, un hôte accidentel, 
Sur tes montagnes, ô Terre. 

 Étendues d’eau et forêts démesurées, 
Aériennes ailes vigoureusement agitées. 
Mais tes siècles et tes années 
La course de l’astre a embrumé. 

 Ce n’est pas par toi que je suis embrassé, 
Ce n’est pas à toi que mon sort est lié. 
Un nouveau chemin pour moi se préparant 
Du crépuscule à l’Orient. 

 Il m’est échu de toute éternité 
De m’envoler vers la muette obscurité. 
Rien à l’instant dernier 
À personne je ne vais laisser. 

 Mais pour ton monde, des hauteurs étoilées, 
Dans le repos, où dort le tonnerre 
Au-dessus de l’abîme, en deux lunes je vais allumer
 Deux yeux non crépusculaires. 
Sergueï Essenine, 1916. 

 Там, где вечно дремлет тайна… 
Там, где вечно дремлет тайна, 
Есть нездешние поля. 
Только гость я, гость случайный 
На горах твоих, земля. 
Широки леса и воды, 
Крепок взмах воздушных крыл. 
Но века твои и годы 
Затуманил бег светил. 
Не тобой я поцелован, 
Не с тобой мой связан рок. 
Новый путь мне уготован 
От захода на восток. 
Суждено мне изначально 
Возлететь в немую тьму. 
Ничего я в час прощальный 
Не оставлю никому. 
Но за мир твой, с выси звездной, 
В тот покой, где спит гроза, 
В две луны зажгу над бездной 
Незакатные глаза. 
1916 г.

7.1.24

De l'héroïsme en poésie




 

    Depuis longtemps, on remet à plus tard un essai savant d’académicien : le poète comme héros de ses poèmes — une tendance très prononcée chez certains Russes. Mélodrame ou tragédie, voire farce grandiose comme chez Oleïnikov, tout dépend d’une certaine qualité de mise en scène, qui différencie le méchant rimailleur de l’artiste. Pour paraphraser les éloges récents de Jérôme Leroy sur l’autobiographie « Photos passées » (Thierry Marignac, Manufacture de livres), c’est sans doute dans le décalage réussi entre le poète qui écrit et le poète héros de ses propres vers, que se niche la poésie. Des pleurnicheries sublimes d’Essenine sur le vieillissement — lui qui mourut à trente ans — aux larmes de colère d’un Limonov, en particulier à la période new-yorkaise, en passant par le désespoir hautain, le dandysme méchant de Lermontov, jusqu’aux lourds paysages de Boris Ryjii — qui mourut à vingt-sept ans — dans l’Oural, le méridien du talent change en or le plomb de l’amertume, les grisailles du chagrin…


    (Poème traduit du russe par Th. Marignac)
     
    Les motifs, connus dès l’enfance,
     De l’aube, les vermeilles fulgurances, 
     De la mort, de la fin et des moyens, 
     De la patrie, que le diable emporte les siens. 

     Se glissent sur la terre ferme à nouveau, 
     À la vitre du tramway vont se profiler. 
     Que ma pauvre âme soit sauvée, 
     Laisse — un souvenir de ma pauvre peau. 

     Pour que vivent, selon un droit éternel, 
     Tous ceux qui sont nés pour la vie, 
     Lâche-moi dans le ruisseau, face vers le ciel, 
     Lave mon cœur avec la pluie. 

     Tout est si niais et si vert, 
     Mais si bon, putain de ta mère, 
     Comme si le dernier mot, 
     Me laissaient prononcer les salauds. 
     Boris Ryjii, 1998. 



 Мотивы, знакомые с детства, 
про алое пламя зари, 
про гибель про цели и средства, 
про Родину, черт побери, 

опять выползают на сушу, 
маячат в трамвайном окне. 
Спаси мою бедную душу 
и память оставь обо мне. 

Чтоб жили по вечному праву 
все те, кто для жизни рожден,
 вали меня навзничь в канаву, 
омой мое сердце дождем. 

Так зелено и бестолково, 
но так хорошо, твою мать, 
как будто последнее слово 
мне сволочи, дали сказать. 
1998 Б. Рыжий.

23.12.23

Boris Ryjii et la poésie des bas-fonds

Nous gisons sur une place de Sverdlovsk, où l'on n'élèvera de monuments que  pour moi…





    Le quartier de Vtortchermet, à la lisière d’Ekaterinbourg, anciennement Sverdlovsk, est limitrophe d’usines métallurgiques, logements ouvriers construits dans les années 1930. Ce quartier attirait les anciens taulards venus de Sibérie, parce qu’on n’exigeait pas de casier judiciaire à l’embauche dans les fonderies voisines. Il était réputé très mal famé. À la fonte des neiges, dit-on, on y retrouvait les cadavres de l’hiver précédent, à décongeler façon Picard. Boris Ryjii y passa son enfance et une partie de son adolescence. Ce secteur mythique, cour des miracles, resta pour lui une sorte de Mecque maudite, à laquelle il ne cessait de revenir dans ses vers, avec un certain aplomb lumpenprolétarien… 

(Vers traduits par Thierry Marignac)
 Acquièrent un lustre paneuropéen 
Les paroles du poète trans-asiatique 
J’oublierai le Sverdlovsk féérique 
Et la cour d’école de Vtortchermet, quartier lointain. 
Mais où qu’il me soit donné de refroidir, 
Dans le Paris ardent, le Londres humide 
Mes misérables cendres, je conseille d’ensevelir 
À Sverdlovsk dans un cimetière anonyme insipide. 
Pas dans le projet, la moindre beauté particulière, 
Mais des poses artistiques salutaires, 
Et ainsi mes comparses prendront la pose, 
Leur profil sur le marbre et les roses. 
Sur les neiges bleues vitrioliques, 
Finissant brillamment le collège technique, 
Du cuivre dans le crâne, ils ont trébuché 
Comme les premiers soldats de la Pérestroïka. 
Que Vtortchermet résonne de ses cheminées 
Que le polymère plastique longuement sifflât. 
Et la femme qui n’était pas avec moi, 
Ouvrira l’album, solennellement, une cigarette allumera. 
Elle ouvrira l’album bleu, 
Où sont échauffés nos visages futurs, 
Où nous sommes vivants, dans l’album bleu, 
Bandits et poètes : terrestres ordures. 
Boris Ryjii 

 Приобретут всеевропейский лоск 
 слова трансазиатского поэта, 
 я позабуду сказочный Свердловск 
 и школьный двор в районе Вторчермета. 
 Но где бы мне ни выпало остыть, 
 в Париже знойном, Лондоне промозглом, 
 мой жалкий прах советую зарыть 
 на безымянном кладбище свердловском. 
 Не в плане не лишенной красоты, 
 но вычурной и артистичной позы, 
 а потому что там мои кенты, 
 их профили на мраморе и розы. 
 На купоросных голубых снегах, 
 закончившие ШРМ на тройки, 
 они запнулись с медью в черепах 
 как первые солдаты перестройки. 
 Пусть Вторчермет гудит своей трубой, 
 Пластполимер пускай свистит протяжно. 
 А женщина, что не была со мной, 
 альбом откроет и закурит важно. 
 Она откроет голубой альбом, 
 где лица наши будущим согреты, 
 где живы мы, в альбоме голубом, 
 земная шваль: бандиты и поэты 
 Борис Рыжий

18.11.22

In Memoriam Kira Sapguir









La mort de Kira Sapguir 
    

     Verser de l’encre sur les tombes est une regrettable habitude dont on se passerait volontiers, si le Grand Fabricateur n’avait, au mépris des lois de la République Française, programmé l’obsolescence dans la machine humaine. 
     Aujourd’hui, Antifixion est en deuil, comme une certaine partie de la diaspora russo-française : Kira Sapguir, membre permanent du Comité Central Blogueur, nous a quitté, dans la nuit du 15 au 16 novembre, indique la nécrologie de L’Observateur Russe
     
    Il y a tout juste 4 ans, elle m’invitait un soir de novembre 2018, à fêter les 40 ans de son installation à Paris, en 1978. Nous étions en terrasse d’un café de cette place Beaubourg hideusement défigurée par la muséographie moderne. Kira fumait comme un sapeur et bien que frigorifiée par un vent déferlant à son aise sur la dalle de béton, elle tenait à rester dehors. Elle était d’humeur extatique au fil des petits verres de vin rouge en rappelant des épisodes de sa métamorphose en Parisienne. Assez rapidement, je suggérai un changement de place stratégique à la table que nous occupions, sentant une migraine pointer sous mon crâne exposé aux résistances électriques qui « chauffaient » la terrasse, à une vingtaine de centimètres de ma calvitie. Grelottante, elle accepta mon offre avec enthousiasme. 
    
     Si j’étais l’unique participant convié à cette célébration solennelle, je ne le devais ni à ma profondeur subjective, ni à mon sex-appeal. Ce n’était non plus dû à cette solitude progressive qui finissait par peser sur cette fantaisiste de tous les instants. En effet, me disait-elle, c’est au fil de notre collaboration et dans ces pages d’Antifixion et dans l’aventure du recueil de poèmes en bilingue Des Chansons pour les Sirènes et dans d’autres entreprises encore, qu’elle avait eu pour la première fois l’impression de briser le mur de verre, qui séparait la diaspora russe de la France. C’était chez elle une expression récurrente, cachant avec élégance et discrétion certainement pas mal de rage et de déception : Le mur de verre. Elle me calmait moi-même avec humour dans mes mouvements d’humeur contre la nation qui n’a aboli les privilèges que pour mieux les rétablir : Mais enfin, Thierry, tu n’es pas un cas particulier !… En France, on traite tout le monde mal !… 
    
    Si elle ne détestait pas briller dans le demi-monde russe, elle était sans illusions sur celui-ci dont les luttes intestines qui sont le lot de toutes les émigrations lui semblaient surtout comiques. Et elle aspirait à la reconnaissance en France d’une œuvre assez considérable de nouvelliste, romancière, journaliste et poétesse. Mais elle collaborait surtout aux publications émigrées notamment La Pensée russe, hebdomadaire où elle publiait des articles par intermittences, dont l’une avait été assez longue… 

    En effet, elle avait débarqué à la rédaction du journal quasiment à son arrivée en France et son esprit caustique s’était délecté du cirque de la « dissidence », à l’époque fort à la mode, de ses personnages, de sa part d’ombre et de ses impostures. Épouse du grand poète Henri Sapguir, elle avait été adoptée d’entrée, puisqu’ils se connaissent tous, et qu’elle avait joué un rôle non négligeable dans la scène bohème, underground, du Moscou des années 1960-70. Elle le raconte quelque part dans nos pages qui lui sont consacrées, c’est chez elle et son mari qu’Edouard Limonov s’était réfugié après s’être tranché les veines dans le but de faire flancher la belle Elena Shapova, pour qui le poète se languissait d’amour… Kira avec la joie qui la caractérisait, avait déclaré à Édouard : Tu peux te réjouir, avec Elena, tu as trouvé une partenaire de jeu pour ta vie entière… 

     Du cirque de la dissidence, de la nébuleuse de La Pensée russe, Kira avait tiré un roman satirique n’épargnant personne : Tissu de mensonges (non traduit en français, malgré toutes mes recherches d’éditeur). Les acteurs en étaient reconnaissables dans le milieu, bien qu’ils fussent tous affublés de surnoms farfelus, dérivés de leurs caractéristiques les plus saillantes. Toujours à la limite de la caricature, mais sans y sombrer, Kira décrivait ce petit monde comme un théâtre de l’absurde, aux appétits démesurés, à l’inflation verbale constante, aux volontés de puissance à peine déguisées, aux jalousies féroces. Je crois qu’elle ambitionnait la place de la grande romancière satirique Teffi émigrée des années 1930, dont les textes sur des coalitions rivales de Russes Blancs montant des gouvernements en exil au fond de chambres de bonne pour se trahir aussitôt avaient la même ambiance de tempête dans un verre d’eau. Dans Tissu de mensonges, mon personnage préféré était un faux agent du KGB se faisant passer pour tel dans le but d’escroquer tout le monde. Kira faisait preuve d’une virtuosité et d’une férocité éblouissante, ce qui ne lui valut pas que des amis. Elle fut écartée un temps, après la publication de ce roman, de la rédaction de La Pensée russe. Si elle me racontait tout ça en riant, il lui en était resté une pointe d’amertume à double tranchant : lors de sa mise au placard, ostracisée, elle s’était tournée vers la France terre d’accueil qui ne lui avait strictement rien accordé… 



     La traduction lui avait alors fourni une issue, ainsi que la cartomancie. Moscovite de la bohème, Kira vivait en équilibriste. C’était une traductrice brillante et inspirée. Ses chansons de Brassens en russe sont aussi farfelues que l’original. Lorsqu’elle traduisit mon roman Morphine Monojet pour le romancier éditeur de Pétersbourg Andreï Doronine, elle fit des prodiges avec mon argot de camé parigot 1979, grâce au jargon des rues de Moscou qu’elle possédait sur le bout des doigts. Et puis elle tirait les cartes, faisait tourner les guéridons, lisait dans le marc de café, prédisait l’avenir. Je crois me souvenir que ce personnage haut en couleurs m’avait confié un jour qu’après son bannissement provisoire de la diaspora, elle avait survécu quelque temps en jouant les voyantes. J’ai beaucoup jonglé dans la vie, mais ça, ça m’avait bluffé. 



     Quand Kira souffrait des crises de désespoir qui sont le lot des fantaisistes, c’était en général que son ordinateur antédiluvien était brusquement en panne, que le brave moujik qui lui réparait était en vacances ou qu’il avait la gueule de bois. Nous eûmes des dialogues épiques au téléphone, puisque je m’y connais autant en informatique qu’en chirurgie du cerveau. Plus tristement, ces dernières années, quand la maladie la frappait. Mais sa crise de désespoir la plus spectaculaire — et je ne peux refermer ce chapitre funèbre qu’avec la note d’humour qui convient à cette grande farceuse — l’avait ramenée dans un bureau que je louais il y a vingt ans et où j’hébergeais provisoirement le grand écrivain américain Carl Watson. J’étais sur le point de quitter les lieux lorsque Kira survint, en larmes. Elle ne voulait même pas rentrer chez elle. Elle pleurait comme une gamine. Elle avait pas mal picolé, ses propos étaient embrouillés et je les traduisais au fur et à mesure en anglais à Carl Watson, peinant à contenir mon hilarité. Je finis par déterminer que lors d’une séance de guéridon en compagnie d’autres dames, elle avait tenté de communiquer avec feu son mari, mais que celui-ci s’était intéressé à une autre. Ce soir-là son désespoir était sincère, c’était une adolescente de 14 ans, trahie par son premier amour. Lorsque je la revis ensuite, me moquant légèrement d’elle, elle finit par rire elle aussi de sa jalousie posthume… 

     Sinon, c’était une Grande Dame d’une générosité impeccable. Je lui dois d’avoir eu accès à la poésie de deux monuments : Sergueï Tchoudakov et Boris Rijy. Je lui dois d'avoir traduit le poète kazhak, Bakhytjan Kanapianov. Elle m’envoyait leurs vers au cas où ça me plairait, avec une intuition redoutable et un goût jamais démenti. Si elle s’intéresse à quelqu’un d’autre que moi ce soir en séance spirite, je lui fais une scène ! 

    On peut retrouver de nombreux, articles, récits, nouvelles de Kira Sapguir dans nos archives, aux pages qui lui sont consacrées.

     Thierry Marignac, 18-11-2022

4.6.22

Stratégie de la terre brûlée

 

Fumée moscovite

Lourde tête de Français

Manger les chevaux, ou mourir tout à fait

Tu es venu, tu as vu Moscou brûlait

Et en elle ta victoire brûlait.

Quand tu seras de plus solitaire et vieux

Tu te plaindras des vagues enflammées bleues:

—Car ça a crâmé jusqu'au bout… Un tel incendie!…

Dans quel but ça brûlait — on hésitait.

Est-ce qu'on aurait osé brûler Paris —

Nos tours, nos parcs, nos maisons, nos palais ?

Réponds la vague — pourquoi tu te tais?

Je ne suis pas faible d'esprit — mais ça défie mon esprit…

Et les Européens jusqu'à maintenant,

À nouveau les fumées moscovites respirant

Plissent le front…

Certes et comment est-ce qu'il saisiront,

Pourquoi nous brûlons, dans quel but nous brûlons

Boris Ryjii, 1996.

 

Московский дым

Тяжела французская голова:
помирать совсем или есть коней?
...Ты пришёл, увидел – горит Москва,
и твоя победа сгорает в ней.

Будешь ты ещё одинок и стар
и пожалуешься голубым волнам:
- Ведь дотла сгорела...Каков пожар!..
А зачем горела – не ясно нам.

Разве б мы посмели спалить Париж-
наши башни, парки, дворцы, дома?
Отвечай, волна,- почему молчишь?
Хоть не слаб умом – не достать ума...-

И до сей поры европейский люд,
что опять вдыхает московский дым,
напрягает лбы...
Да и как поймут,
почему горим, для чего горим?

1996

 


--

27.5.22

Le secret des machines


 

(traduit du russe par Thierry Marignac)

Vas-y, crépite, ma petite machine,

Débite, la vieille, n’importe quelle absurdité,

Sans hésitation, sur notre passé

Sans mettre en veilleuse ta parole en turbine.

 

Vas-y crépite, mon amie,

Tu as probablement cent ans,

Tu es passé par les mains de qui,

De quel bureau étais-tu l’ornement ?

 

Marchand, enquêteur, ou Tchékiste ?

En effet c’est même une très bonne piste,

Tout n’est pas propre ou pur en toi

Et tes horribles taches rien ne lavera.

 

Tandis que les lettres crépitaient,

Que le chariot somnolent défilait,

Dans le sous-sol à moitié désert

On achevait une sombre affaire.

 

L’ombre au mur, plus noire que la suie

S’est à nouveau tassée après avoir grandi

Sans même chercher à enjamber

Une flaque de sang coagulé.

 

Et l’escalier de marbre gravissait

Sous mille watts de lumière

La secrétaire qui pleurait,

En croquant du chocolat amer.

Boris Rijy, 1998 .

 

Рыжий Борис (1974 - 2001) 

* * *

Давай, стучи, моя машинка,
неси, старуха, всякий вздор,
о нашем прошлом без запинки
не умокая тараторь.

Колись давай, моя подруга,
тебе, пожалуй, сотня лет,
прошла через какие руки,
чей украшала кабинет?

Торговца, сыщика, чекиста?
Ведь очень даже может быть,
отнюдь не все с тобою чисто
и страшных пятен не отмыть.

Покуда литеры стучали,
каретка сонная плыла,
в полупустом полуподвале
вершились темные дела.

Тень на стене чернее сажи
росла и уменьшалась вновь,
не перешагивая даже
через запекшуюся кровь.

И шла по мраморному маршу
под освещеньем в тыщу ватт
заплаканная секретарша,
ломая горький шоколад.

1998

 

 

 

12.6.21

Le tombeau confident de mon rêve infini: deux poètes russes et la mort.

    Récemment rappelés à l’ordre par notre Comité d’Éthique à la sévérité exemplaire pour un incident mineur, nous tenterons ici, dans un autre genre, de ne pas putréfier d’exégèse le minimalisme de nos deux poètes brodant sur la tombe à 45 ans de distance. On soulignera tout de même qu’il s’agit d’un thème indémodable, que l’actualité récente a ramené au premier plan. 
    On notera que chez l’un comme chez l’autre l’économie de moyens est frappante. En accord avec leur sujet, leur style est dépouillé. Le vieux Kropivniski reste impersonnel dans un humour qui grince comme un ricanement d’outre-tombe. Tandis que le jeune Ryjii tient dans la pure émotivité d’une adresse sentimentale, bien que les images dont il use ne soient pas dépourvues d’une ironie amère…     

    C’est à la demande du musicien de Pétersbourg, Vsevolod Dorokhov, qui compose des mélodies sur les poèmes de Ryjii, et souhaite les chanter en français aussi, que nous avons traduit cet ultime poème. 


(Traduction © Thierry Marignac)
 
L’homme 

 Il est à la terre rattaché tellement, 
Malheureusement, il n’est pas très résistant : 
L’échéance de sa vie est courte foncièrement : 
Le corps est un matériau pourrissant. 
 
Il fut jeune, il allait étudier, 
 Mais quelle horreur : 
Il a mûri rapidement. Et 
Il a senti de la mort la terreur. 
 

Parmi les dépouilles mortelles, les décomposés, 
Tous ceux qui sont du siècle prisonniers — 
Modestement son court siècle il a traversé 
Cet humain avec humilité. 

 Et voici la vieillesse arrivée. 
Ah, comme semble racorni ! 
Il est devenu chauve, il est devenu gris — 
En fait, il a perdu toute beauté. 

 C’est un poète. Son âme comme avant, 
Baigne dans l’espoir aveuglant 
Et la rêverie comme un firmament étoilé 
— Et la mort lui semble absurdité. 

 Il appréciait les teintes de la vie 
Les caresses de femmes, et l’amour, 
La beauté de la nature dans ses atours, 
Et le babillage de la poésie. 
 
La mort est-elle possible ! Dieu tout-puissant ! 
Comme c’est absurde ! Qu’est-ce que c’est vraiment : 
Vivre et être et brusquement que quick 
Après d’intolérables souffrances iniques ? 

 Pourquoi donc est-il né ? 
Ou bien le monde terrestre a-t-il seulement rêvé ? 
Ou bien la vie n’est-elle qu’un délire insensé 
Et l’univers ne peut exister ? 

 Il est à la terre rattaché tellement, 
Mais il est fragile, malheureusement : 
Quelque chose tremble et kapout — 
Comme s’il n’avait jamais vécu là, sans doute. 

 Rien ne savent les gens. 
En bêtes sauvages, ils naissent en errant, 
Vivant, se multipliant, 
Et après — ça y est enfin mûrs — crevant. 

Evguéni Kropivnitski, 5 octobre 1955. 




ЧЕЛОВЕК 

 Он к земле привязан очень, 
К сожаленью он не прочен: 
Жизни срок сугубо мал: 
Тело – тленный материал. 

 Был он млад, ходил в гимназию, 
Но какое безобразие:
 Возмужал он быстро. Ах, 
Он почуял смерти страх. 

 Среди тленных, среди бренных, 
Среди всех от века пленных – 
Прожил скромно краткий век 
Сей смиренный человек. 

 Вот и старость наступила. 
Ах, как выглядит он хило! 
Облысел, стал он сив – 
 В общем стал он некрасив. 

 Он поэт. Душа как прежде, 
В ослепительной надежде 
И мечта как звездная твердь – 
И ему нелепа смерть. 

 Оценил он жизни краски 
И любовь и женщин ласки 
И природы красоту, 
И поэзии лепоту. 

 Неужели смерть! О боже! 
Как нелепо! Это что же: 
Жить да быть и вдруг каюк 
После нетерпимых мук ? 

 Для чего же он родился ? 
Или мир земной лишь снился ? 
Или жизнь нелепый бред 
И не существует свет ? 
 
Он к земле привязан очень, 
К сожаленью он непрочен: 
Что-то трахнет – и капут – 
Словно он не жил тут. 

 Ничего не знают люди. 
Как зверьё родятся в блуде, 
Размножаются, живут, 
 А потом – готово – мрут. 

 Евгений Кропивницкий, 5 октября 1955. 

(Traduction ©Thierry Marignac)

Ne me quitte pas…

 Ne me quitte pas, à l’heure 
Où l’étoile de minuit se consumerait, 
Où dans la rue et dans la demeure 
Tout est bon comme jamais. 

 Ni pour ceci-cela, ni pour quoi que ce soit 
Juste comme ça et notamment 
Quand j’ai mal, laisse-moi, 
Laisse-moi complètement, va-t-en. 

 Que se vident les cieux 
Que les forêts noircissent 
Qu’aux abords du sommeil, la terreur m’envahisse 
Que se ferment mes yeux. 

 Que l’ange de la mort, comme au cinéma 
Verse du poison dans le vin 
Les cartes de ma vie qu’il rebatte vers rien 
Et sur le linceul jette une croix. 

 Mais tu resteras éloignée — 
À la fenêtre, blanc merisier
 Tu riras, en ne touchant rien, 
En me tendant la main. 
 
BORIS RYJII, 2000 



 Не покидай меня 

 Не покидай меня, когда 
горит полночная звезда, 
когда на улице и в доме 
всё хорошо, как никогда. 

Ни для чего и низачем, 
а просто так и между тем 
оставь меня, когда мне больно, 
уйди, оставь меня совсем. 

Пусть опустеют небеса. 
Пусть станут чёрными леса. 
пусть перед сном предельно страшно 
мне будет закрывать глаза. 

Пусть ангел смерти, как в кино, 
то яду подольёт в вино, 
о жизнь мою перетасует 
и крести бросит на сукно. 

А ты останься в стороне — 
белей черёмухой в окне 
и, не дотягиваясь, 
смейся, протягивая руку мне. 

 Борис Рыжий, 2000.

26.8.20

Dernier coup de gong d'un été sous bonne garde

Un lac dans l'Oural

         Le thème de l’automne est bien entendu un classique de la poésie russe, dans un pays où l’on dit le 1er mars « C’est le printemps » même si tout est gelé, le 1er juin « C’est l’été » même s’il pleut des cordes, le 1er septembre « C’est l’automne », même si par un caprice du climat continental, il fait encore 40°. Il résonnera cette année avec un timbre particulier, suivant un printemps claquemuré et un été sous bonne garde, s’annonçant pour l’instant comme une « saison de la muselière ». Les masques tomberont-ils avec les feuilles et les factures impayables (comique de situation), tandis qu’un pouvoir en proie au délire de contrôle et une techno-science ivre de sa puissance consomment notre ruine programmée ?…
         À la « caressante et calme lumière » d’Essenine dans un vers apaisé, on a donc préféré ici l’humour grinçant de Boris Ryjii.
(Vers traduits du russe par Thierry Marignac)


J’essuie le miroir d’un revers de main
J’entrevois l’automne dans mon dos.
Et  il est inquiet mon repos,
Et du bonheur des bonheurs il n’apporte rien.

Le feuillage sur la terre va tomber,
En tournoyant longtemps pour commencer.
À quoi bon chercher le mot qui définit
La solennité d’une telle mélancolie.

Pour l’ivrogne bavard impénitent
La flûte concluant l’été finissant,
Joue maintenant le silence en goguette
Pour le dégrisé poète.

Vers le miroir j’avançai d’un pas
Et toute tristesse je voilai sur mes traits,
Mais c’est à cette minute-là
Que dans mon dos le vent se déchaînait.

Du jardin s’emplit le miroir entier
Tandis que  le visage du poète va s’estomper.
Le feuillage à nouveau va s’envoler
En tournoyant se mettre à tomber.
Boris Ryjii, 1999.

·      
* * *
Я зеркало протру рукой
и за спиной увижу осень.
И беспокоен мой покой,
и счастье счастья не приносит.

На землю падает листва,
но долго кружится вначале.
И без толку искать слова
для торжества такой печали.

Для пьяницы-говоруна
на флейте отзвучало лето,
теперь играет тишина
для протрезвевшего поэта.

Я ближе к зеркалу шагну
и всю печаль собой закрою.
Но в эту самую мину-
ту грянет ветер за спиною.

Все зеркало заполнит сад,
лицо поэта растворится.
И листья заново взлетят,
и станут
падать и кружиться.
1999