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19.11.21

Poétesse russe contemporaine

La Reine ANNE


La poésie d’Anna Arkatova, d’une facture extrêmement contemporaine, présente ses difficultés particulières au traducteur et, je requiers l’indulgence du jury, il ne s’agit ci-dessous que de mes premières tentatives de « chevaucher le tigre » comme disait le sulfureux Julius Evola — que je ne cite ici que parce que la métaphore est adéquate, sans compter que tirer la bourre à la politcorrectitude de temps en temps est un loisir de gentleman, comme disait Édouard Limonov, lui-même mal vu chez la valetaille dominante.

La poétesse A.A. possède ses qualités propres de « poésie objective », dues à son souci forcené d’éviter tout pathos. Le cliché a chez elle une fonction rythmique-métrique dont elle a un sens remarquable, quasi « dadaïste ». Elle n’était pas tout à fait d’accord avec cette analyse, de même que si de mon point de vue les vers ci-dessous évoquaient la mort, elle s’insurgeait !… Il s’agissait selon elle des souffrances de la vie…

(Vers traduits du russe par Thierry Marignac ©)

 

Les vaisseaux dans la tourmente ont péri

Il est dangereux de suivre la voie stellaire

Le tablier blanc de l’uniforme scolaire

N’a nullement été sali

 

Tout sans retour s’est abîmé

A la guerre comme à la guerre

Deux manchettes proprement enserrent

 Sur moi tendrement vont briller

 

La prise par terre étincelle

Les décharges se concentrent au ciel

Sous la bride, le chariot court à fond

Le vieux et son navet planter dans le sillon

 

L’apparence extérieure et la discipline

Depuis la nuit, le porte-document rempli

Un dur matelas de plumes est la vie

La mort un lit d’une douceur divine

 

**

корабли погибли в шторме

за звездой опасен путь

белый фартук в школьной форме

не испачкался ничуть

 

все пропало без возврата

на войне как на войне

два манжета аккуратных

нежно светятся на мне

 

на полу искрит розетка

в небе копится разряд

под рукой бежит каретка

дедку с  репкой ставит в ряд

 

внешний вид и дисциплина

с ночи собранный портфель

жизни жесткая перина

смерти мягкая постель




 

Élégie intime en s’endormant

C’est pour toujours souviens t’en,

Transmets au cercle de tes descendants,

Que c’est l’audace qui conquiert les cités,

Que plus jamais tu ne seras

Ni bruyante ni émaciée.

Manger des biscuits et du levain, tu pourras

Ils entreront en toi, comme tout ce qui est vivant,

Et recouvriront exactement

Tout ce que comme femme égérie

Tu as appris.

Mais plus loin de l’isolation thermique les thèmes

Mais plus loin de l’isolation sonore les thèmes

Poursuivre l’itinéraire plus jamais tu ne pourras

Tant que tu es ici-bas ton cauchemar durcira

Devant l’extrémité privée et le commun tranchant

Et l’intérieur réchauffement.

 

Je veux devant le miroir demander

Comment on peut simplement se dresser

Ni reflétant, ni exprimant

Demander simplement.

Après je veux parcourir, comme une thérapie,

Les soudains rapides caressants,

Là où je me dresse encore amincie,

Avec moi-même, guerroyant, bataillant.

Anna Arkatova.

 

Интимная элегия на отход ко сну

 

Запомни это раз и навсегда,

по кругу передай своим потомкам,

что смелость покоряет города,

а ты уже не будешь никогда

худой и звонкой.

Ты можешь есть бисквит и дрожжевое,

они войдут в тебя как все живое

и лягут аккуратным одеялом

на все что ты как женщина

узнала.

Но дальше темы теплоизоляций,

но дальше темы звукопоглощений

тебе уже не проложить маршрут -

пока ты тут твой ужас будет крут

пред общим острием и частным краем

и внутренне подогреваем.

 

Хочу у зеркала спросить,

как можно просто так висеть -

не отражаясь не выражаясь

просто спросить.

Потом хочу пройтись как терапия,

скоропостижным ласковым рапидом,

туда где я стою еще стройна

сама с собою битва и война.

Анна Аркатова.

 

4.7.21

Terminal-Croisière, de Thierry Marignac


    « Mais vois-tu, Conseiller, la mince note singulière d’un homme, d’une femme, se métamorphose au fil du temps en chambre d’échos cacophonique, peuplée des voix des morts. Heureusement, de nouveaux amis apparaissent pour couvrir ce boucan d’une parole vivante. » 

     L’Icône, TM, Equinox’, Les Arènes, 2019 

     Les villes, aussi, celles qu’on a tant aimées, ont une manière de résonner dans la conscience, d’imprimer leur tonalité dans une cire molle quelque part au fond des circuits nerveux et il suffit d’une note singulière à un carrefour, un accident d’architecture au coin d’une rue, parfois une odeur ou un éclairage à la tombée de la nuit, pour qu’à des milliers de kilomètres et des années de distance, le maudit orchestre entonne le grand air de la nostalgie. Je veux la 179e Rue Ouest, à Manhattan extrême-Nord, le magasin russe au faîte de cette rue en pente, le bar irlandais peuplé d’épaves, des maquereaux dominicains aux ménagères blanches alcooliques, qui fait le coin tout en bas avec Broadway. Je veux passer le pont sur la Moskova, qui mène à Park Koultoury et ses vieilles attractions soviétiques rouillées, en descendant du club de strip-tease Raspoutine, qui abrita un temps la rédaction du magazine eXile au deuxième étage. Je veux le marché de Sébastopol, à quelques encablures de la flotte russe, où d’accortes marchandes me criaient à l’envi : « Lapereau !… Tu es trop maigre !… Mets un peu de viande sur tes os !… Viens goûter mon fromage, mon jambon !… ». Je veux cette rue patibulaire qui serpentait à Tulse Hill, près de Brockwell Park, derrière Brixton, qu’on descendait aux aguets, passant en revue les bandes de dealers jamaïcains sans jamais croiser leurs regards de fauves, où la cocaïne crachait des étincelles. 
    Il me semble que Jérôme Leroy avait écrit des choses semblables sur ses mythes à lui : Lisbonne, Athènes, Kiel en mer Baltique. Mais nos villes disparaissent, submergées par un raz-de-marée de rentabilité. Et nous sommes veufs, continuant à errer parmi les fantômes dans d’autres coins perdus, cherchant l’assonance d’un paysage l’autre, qui, réveillant la douleur du manque, réveillera le plaisir. 
     Ce dimanche matin, sous un ciel blafard d’orage, j’étais en mission, localiser une institution où je dois me rendre prochainement, située aux confins prolétaires de la ville présente, au bout de la sinueuse avenue du Diamant. Le vent et une pluie fine, le gros temps menaçant, le repos dominical, rendaient déserte cette avenue d’errance, sinon quelques épaves près de rares épiceries. L’architecture bourgeoise des maisons de notables — parfois décrépites — le cédait petit à petit aux immeubles collectifs de l’après-guerre, déjà sérieusement endommagés. Au fur et à mesure que Londres côté Knightsbridge faisait place à Tcheliabinsk côté rue Gorki, outre la gamme des émotions — mortes amours urbaines — se faisait jour une vague sensation de danger tandis que le peuple apparaissait. Cette sensation m’a toujours grisé, mais, bien entendu, la gueule de bois dominicale pesant sur le voisinage en soulignait l’absurdité. En revanche, la nuit, par là…

 
     Soudain, aux limites, un périphérique, voie au trafic et aux allures d’autoroute. Au-delà, bien au-delà, les prémices de banlieues désolées. Juste en face, les blocs de béton et de verre, firmes et administrations de la marchandise. La mélodie sentimentale s’achevait sur l’éternel bémol. Après avoir repéré l’objet de mes recherches, je suis revenu sur mes pas. Le microsillon a repris sa mélopée envoûtante. Demain paraît mon dernier et bref roman, écrit pendant le premier confinement. Bien qu’il se déroule en grande partie sur et à la sortie d’un vaisseau de croisière, son sujet sont les miasmes et les charmes singuliers d’une ville qui m’est devenue chère : Bruxelles. Pour le présenter, mieux que de chanter ma propre gloriole « littéraire », la parole vivante d’un nouvel ami : Benjamin de Surmont, du blog Dada-Spontex.
    Thierry Marignac, juillet 2021

© Placid

    La croisière, cette forme de voyage inscrite dans l'imaginaire moderne, revêt souvent la forme d'un répit du monde. Loisirs, rêveries, relations aimables avec des gens d'esprit. Mais dans le dernier roman de Thierry Marignac, Terminal-Croisière, se substitue à cette image traditionnelle de plaisir et d'insouciance, celle du danger et de l'infortune. On le dit parrain de l’antipolar. Il semblerait que, depuis le début, il contrôlait également le territoire de la littérature d’ « anti-voyage ». Quand les écrivains voyageurs ne gardent de l'exotisme que l'esthétique publicitaire et les décors de carte postale, Thierry Marignac choisit, en multipliant les stratégies obliques, d'en conserver l'esprit : surprise, impact inattendu, inquiétante étrangeté.     Terminal-Croisière n’est donc pas, tout comme Cargo sobre en son temps, un roman sur les gréements et les bastingages ! Invité à participer à un symposium de « poésie juridique » sur une de ces croisières savantes accueillant également des séminaires de prospective et autres team building, Thomas Dessaignes, traducteur-juré dont les aventures transatlantiques sont bien connues, va se retrouver pris dans l'engrenage du manège que jouent entre eux journalistes, financiers et technocrates européens. À ses côtés, Bruxelles, Rotterdam, Anvers et la croisière deviennent des lieux d’exil déplaisants remplis d’hommes d’affaires dont le manque d’âme le laisse songeur. Mais au milieu des intrigues et de la gloutonnerie de la bureaucratie mondialisée, entre deux traductions de poésie russe, son « violon d'Ingres », surgit la beauté. Une créature brune aux yeux gris, le corps princier. Une femme, belle mais indifférente, dominant ses sentiments, prête à se dédier corps et âme au combat idéologique qu’elle mène quitte à disparaitre dans les brumes et les jeux de miroirs du business. Une de ces rencontres qui voit se cristalliser en elle tous les paradoxes des hommes comme d’une époque avant d'exploser, ne laissant derrière elle qu’une terre désolée de sentiments flous et de regrets. Entre la houle contenue des hanches d'une beauté slave et les dangereux remous d'un scandale politico-financier, il sera donc difficile pour Dessaignes - dans cet afflux de métaphores maritimes - de garder le cap. 



    Suite logique de L'Icône - narration alternée, histoire d'amour tragique, poésie sensible et visuelle -, Terminal-Croisière mêle tous les thèmes et les obsessions chers à l’auteur avec une habileté et un charme fou. En faisant ainsi naviguer son personnage à travers « les eaux glacées du calcul égoïste », Thierry Marignac, toujours précis et juste, nous apporte le secret d'une chose merveilleuse, l'émotion brute, « brûlure que cent mille verres d'alcool pur ne sauraient égaler ». Santé ! 


    Benjamin de Surmont, juillet 2021.


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