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5.6.24

"Classe dangereuse" de Patrick de Lassagne.


 

KISS OF THE WHIP

In Cardiff, off Saint Mary’s Street

There in the porn shops you could get

A magazine called Kiss of the Whip.

I used to pretend I’d had poems in it.

(…)

Grandfather could dock a black snake’s head…

Les Murray, 100 best poems.

 

         La langue cinglante de Patrick de Lassagne

         Le grand poète australien Les Murray (récente découverte de votre serviteur), fait ainsi claquer sa langue dans un sifflement de cravache… après avoir dardé un trait d’humour… Le Cardiff dont il parle, aux antipodes du Pays de Galles, est un bled paumé dans le Bush, où ni les serpents noirs ni le baiser du fouet ne sont des figures de style. Où les boutiques pornos sont près de la rue Sainte-Marie…

         Nono, Bûbuche, Catman, Banane et moi, on a déboulé sur le circuit. Première phrase — après un prologue funèbre — à enseigner à Normale Sup’, qui démarre sur les chapeaux de roues le superbe « Classe dangereuse » de Patrick de Lassagne (aux éditions de la Manufacture de livres). (Une première phrase, sachez-le, chères ouailles et futures Grandes Têtes Molles, ça doit être simple et cinglant). Ensuite, ça chicore d’entrée sur le circuit sauvage de Rungis, où se pointent les motards après le rencart de Bastille du vendredi, complètement illégal, auquel on accède par « une lourde défoncée, sas obligatoire».  Et la bande de blousons noirs entame ses avanies en chourant une bécane à l’arrache — il leur en manquait une, ça tombe sous le sens interdit. Puis « les béquilles raclent le sol dans une gerbe d’étincelles… »

         Je me souviens du rencart de Bastille, où l’on essayait de ne pas trop traîner, nous les rampants. Parmi les motards de bon aloi, on pouvait tomber sur des mauvais fers et des bandes de hors-la-loi, trois bandes de Hell’s concurrentes, chacune prétendant au titre, Crimée, Malakoff et la toute proche rue de Lappe, qui en abritait une et dont c’était le territoire. Mais on pouvait s’embourber de la came — ou en vendre. Alors on prenait le risque. C’est un peu la ritournelle de « Classe dangereuse » : une chance sur deux de mettre une trempe aux gadjos, une chance sur deux de tomber sur plus coriace que soi, deux chances sur trois de finir au violon. « Ciel noir de ma délinquance », me dit Patrick, lui du côté de la castagne et des Perfectos — à moi, du côté de la came et des vestons à col relevé. À l’époque, on aurait pu se croiser. Il aurait tenté de me braquer mon larf’ (vide), j’aurais essayé de lui vendre du speed, populaire chez les loubards.

         Bon Dieu, comme ça secoue de se replonger dans tout ça, les casseurs de machines à Treets dans le métro, les dépouilleurs de blousons, les embouts métalliques des santiagues à éviter d’encaisser niveau les bijoux de famille, dans la langue abrégée de ces temps-là, où le « T’façon » des rues, résumait nos fatalismes… Et le style de Patrick de Lassagne est sans temps morts. « …À la prochaine incartade c’était rideau », leitmotiv de nos années maudites. « On était vraiment dangereux — pour nous-mêmes… »

         Va falloir que j’me bride… Si je présente « Classe dangereuse » — quel titre ! — comme un « Traité du désespoir », Patrick va me regarder chelou… C’est vrai qu’on est loin de Sœren Kirkegaard… Pourtant… Dans la dérive sans issue et sans gloire particulière décrite dans son roman des abysses, le concret de la désespérance s’égrène, dans toute la vitalité, « Le sens de l’inutilité théâtrale et sans joie de tout » (Jacques Vaché), s’affichent les rêves mort-nés de nos générations pourries d’orphelins.

         Les téléramesques imbéciles qui ont détourné l’expression « roman noir » ( à l’origine désignant le roman gothique anglais du XIXème siècle) parce qu’ils rêvent d’Académie, peuvent se brosser pour atteindre un centième de la puissance percutante d’un bouquin comme « Classe dangereuse », fondé sur autre chose que leurs états d’âme de victimaires pleins aux as — mal décalaminés.

         Thierry Marignac, Juin 2024.

        

19.11.21

Poétesse russe contemporaine

La Reine ANNE


La poésie d’Anna Arkatova, d’une facture extrêmement contemporaine, présente ses difficultés particulières au traducteur et, je requiers l’indulgence du jury, il ne s’agit ci-dessous que de mes premières tentatives de « chevaucher le tigre » comme disait le sulfureux Julius Evola — que je ne cite ici que parce que la métaphore est adéquate, sans compter que tirer la bourre à la politcorrectitude de temps en temps est un loisir de gentleman, comme disait Édouard Limonov, lui-même mal vu chez la valetaille dominante.

La poétesse A.A. possède ses qualités propres de « poésie objective », dues à son souci forcené d’éviter tout pathos. Le cliché a chez elle une fonction rythmique-métrique dont elle a un sens remarquable, quasi « dadaïste ». Elle n’était pas tout à fait d’accord avec cette analyse, de même que si de mon point de vue les vers ci-dessous évoquaient la mort, elle s’insurgeait !… Il s’agissait selon elle des souffrances de la vie…

(Vers traduits du russe par Thierry Marignac ©)

 

Les vaisseaux dans la tourmente ont péri

Il est dangereux de suivre la voie stellaire

Le tablier blanc de l’uniforme scolaire

N’a nullement été sali

 

Tout sans retour s’est abîmé

A la guerre comme à la guerre

Deux manchettes proprement enserrent

 Sur moi tendrement vont briller

 

La prise par terre étincelle

Les décharges se concentrent au ciel

Sous la bride, le chariot court à fond

Le vieux et son navet planter dans le sillon

 

L’apparence extérieure et la discipline

Depuis la nuit, le porte-document rempli

Un dur matelas de plumes est la vie

La mort un lit d’une douceur divine

 

**

корабли погибли в шторме

за звездой опасен путь

белый фартук в школьной форме

не испачкался ничуть

 

все пропало без возврата

на войне как на войне

два манжета аккуратных

нежно светятся на мне

 

на полу искрит розетка

в небе копится разряд

под рукой бежит каретка

дедку с  репкой ставит в ряд

 

внешний вид и дисциплина

с ночи собранный портфель

жизни жесткая перина

смерти мягкая постель




 

Élégie intime en s’endormant

C’est pour toujours souviens t’en,

Transmets au cercle de tes descendants,

Que c’est l’audace qui conquiert les cités,

Que plus jamais tu ne seras

Ni bruyante ni émaciée.

Manger des biscuits et du levain, tu pourras

Ils entreront en toi, comme tout ce qui est vivant,

Et recouvriront exactement

Tout ce que comme femme égérie

Tu as appris.

Mais plus loin de l’isolation thermique les thèmes

Mais plus loin de l’isolation sonore les thèmes

Poursuivre l’itinéraire plus jamais tu ne pourras

Tant que tu es ici-bas ton cauchemar durcira

Devant l’extrémité privée et le commun tranchant

Et l’intérieur réchauffement.

 

Je veux devant le miroir demander

Comment on peut simplement se dresser

Ni reflétant, ni exprimant

Demander simplement.

Après je veux parcourir, comme une thérapie,

Les soudains rapides caressants,

Là où je me dresse encore amincie,

Avec moi-même, guerroyant, bataillant.

Anna Arkatova.

 

Интимная элегия на отход ко сну

 

Запомни это раз и навсегда,

по кругу передай своим потомкам,

что смелость покоряет города,

а ты уже не будешь никогда

худой и звонкой.

Ты можешь есть бисквит и дрожжевое,

они войдут в тебя как все живое

и лягут аккуратным одеялом

на все что ты как женщина

узнала.

Но дальше темы теплоизоляций,

но дальше темы звукопоглощений

тебе уже не проложить маршрут -

пока ты тут твой ужас будет крут

пред общим острием и частным краем

и внутренне подогреваем.

 

Хочу у зеркала спросить,

как можно просто так висеть -

не отражаясь не выражаясь

просто спросить.

Потом хочу пройтись как терапия,

скоропостижным ласковым рапидом,

туда где я стою еще стройна

сама с собою битва и война.

Анна Аркатова.

 

4.7.21

Terminal-Croisière, de Thierry Marignac


    « Mais vois-tu, Conseiller, la mince note singulière d’un homme, d’une femme, se métamorphose au fil du temps en chambre d’échos cacophonique, peuplée des voix des morts. Heureusement, de nouveaux amis apparaissent pour couvrir ce boucan d’une parole vivante. » 

     L’Icône, TM, Equinox’, Les Arènes, 2019 

     Les villes, aussi, celles qu’on a tant aimées, ont une manière de résonner dans la conscience, d’imprimer leur tonalité dans une cire molle quelque part au fond des circuits nerveux et il suffit d’une note singulière à un carrefour, un accident d’architecture au coin d’une rue, parfois une odeur ou un éclairage à la tombée de la nuit, pour qu’à des milliers de kilomètres et des années de distance, le maudit orchestre entonne le grand air de la nostalgie. Je veux la 179e Rue Ouest, à Manhattan extrême-Nord, le magasin russe au faîte de cette rue en pente, le bar irlandais peuplé d’épaves, des maquereaux dominicains aux ménagères blanches alcooliques, qui fait le coin tout en bas avec Broadway. Je veux passer le pont sur la Moskova, qui mène à Park Koultoury et ses vieilles attractions soviétiques rouillées, en descendant du club de strip-tease Raspoutine, qui abrita un temps la rédaction du magazine eXile au deuxième étage. Je veux le marché de Sébastopol, à quelques encablures de la flotte russe, où d’accortes marchandes me criaient à l’envi : « Lapereau !… Tu es trop maigre !… Mets un peu de viande sur tes os !… Viens goûter mon fromage, mon jambon !… ». Je veux cette rue patibulaire qui serpentait à Tulse Hill, près de Brockwell Park, derrière Brixton, qu’on descendait aux aguets, passant en revue les bandes de dealers jamaïcains sans jamais croiser leurs regards de fauves, où la cocaïne crachait des étincelles. 
    Il me semble que Jérôme Leroy avait écrit des choses semblables sur ses mythes à lui : Lisbonne, Athènes, Kiel en mer Baltique. Mais nos villes disparaissent, submergées par un raz-de-marée de rentabilité. Et nous sommes veufs, continuant à errer parmi les fantômes dans d’autres coins perdus, cherchant l’assonance d’un paysage l’autre, qui, réveillant la douleur du manque, réveillera le plaisir. 
     Ce dimanche matin, sous un ciel blafard d’orage, j’étais en mission, localiser une institution où je dois me rendre prochainement, située aux confins prolétaires de la ville présente, au bout de la sinueuse avenue du Diamant. Le vent et une pluie fine, le gros temps menaçant, le repos dominical, rendaient déserte cette avenue d’errance, sinon quelques épaves près de rares épiceries. L’architecture bourgeoise des maisons de notables — parfois décrépites — le cédait petit à petit aux immeubles collectifs de l’après-guerre, déjà sérieusement endommagés. Au fur et à mesure que Londres côté Knightsbridge faisait place à Tcheliabinsk côté rue Gorki, outre la gamme des émotions — mortes amours urbaines — se faisait jour une vague sensation de danger tandis que le peuple apparaissait. Cette sensation m’a toujours grisé, mais, bien entendu, la gueule de bois dominicale pesant sur le voisinage en soulignait l’absurdité. En revanche, la nuit, par là…

 
     Soudain, aux limites, un périphérique, voie au trafic et aux allures d’autoroute. Au-delà, bien au-delà, les prémices de banlieues désolées. Juste en face, les blocs de béton et de verre, firmes et administrations de la marchandise. La mélodie sentimentale s’achevait sur l’éternel bémol. Après avoir repéré l’objet de mes recherches, je suis revenu sur mes pas. Le microsillon a repris sa mélopée envoûtante. Demain paraît mon dernier et bref roman, écrit pendant le premier confinement. Bien qu’il se déroule en grande partie sur et à la sortie d’un vaisseau de croisière, son sujet sont les miasmes et les charmes singuliers d’une ville qui m’est devenue chère : Bruxelles. Pour le présenter, mieux que de chanter ma propre gloriole « littéraire », la parole vivante d’un nouvel ami : Benjamin de Surmont, du blog Dada-Spontex.
    Thierry Marignac, juillet 2021

© Placid

    La croisière, cette forme de voyage inscrite dans l'imaginaire moderne, revêt souvent la forme d'un répit du monde. Loisirs, rêveries, relations aimables avec des gens d'esprit. Mais dans le dernier roman de Thierry Marignac, Terminal-Croisière, se substitue à cette image traditionnelle de plaisir et d'insouciance, celle du danger et de l'infortune. On le dit parrain de l’antipolar. Il semblerait que, depuis le début, il contrôlait également le territoire de la littérature d’ « anti-voyage ». Quand les écrivains voyageurs ne gardent de l'exotisme que l'esthétique publicitaire et les décors de carte postale, Thierry Marignac choisit, en multipliant les stratégies obliques, d'en conserver l'esprit : surprise, impact inattendu, inquiétante étrangeté.     Terminal-Croisière n’est donc pas, tout comme Cargo sobre en son temps, un roman sur les gréements et les bastingages ! Invité à participer à un symposium de « poésie juridique » sur une de ces croisières savantes accueillant également des séminaires de prospective et autres team building, Thomas Dessaignes, traducteur-juré dont les aventures transatlantiques sont bien connues, va se retrouver pris dans l'engrenage du manège que jouent entre eux journalistes, financiers et technocrates européens. À ses côtés, Bruxelles, Rotterdam, Anvers et la croisière deviennent des lieux d’exil déplaisants remplis d’hommes d’affaires dont le manque d’âme le laisse songeur. Mais au milieu des intrigues et de la gloutonnerie de la bureaucratie mondialisée, entre deux traductions de poésie russe, son « violon d'Ingres », surgit la beauté. Une créature brune aux yeux gris, le corps princier. Une femme, belle mais indifférente, dominant ses sentiments, prête à se dédier corps et âme au combat idéologique qu’elle mène quitte à disparaitre dans les brumes et les jeux de miroirs du business. Une de ces rencontres qui voit se cristalliser en elle tous les paradoxes des hommes comme d’une époque avant d'exploser, ne laissant derrière elle qu’une terre désolée de sentiments flous et de regrets. Entre la houle contenue des hanches d'une beauté slave et les dangereux remous d'un scandale politico-financier, il sera donc difficile pour Dessaignes - dans cet afflux de métaphores maritimes - de garder le cap. 



    Suite logique de L'Icône - narration alternée, histoire d'amour tragique, poésie sensible et visuelle -, Terminal-Croisière mêle tous les thèmes et les obsessions chers à l’auteur avec une habileté et un charme fou. En faisant ainsi naviguer son personnage à travers « les eaux glacées du calcul égoïste », Thierry Marignac, toujours précis et juste, nous apporte le secret d'une chose merveilleuse, l'émotion brute, « brûlure que cent mille verres d'alcool pur ne sauraient égaler ». Santé ! 


    Benjamin de Surmont, juillet 2021.


    Terminal—Croisière est trouvable aux liens suivants:











27.6.21

L'Heure du loup de Pierric Guittaut

 



    Chers lecteurs, 
     Je me plains toujours dans ces cas-là, mais au risque de lasser, je recommence. 
    Le dernier roman de Pierric Guittaut, L’Heure du loup, a de terribles défauts, pas moins de quatre : il est excellent, saisissant, torride et bien ficelé. En d’autres termes — il va me donner du fil à retordre pour en parler sans déchoir. 
     Si l’on vivait dans un monde où le talent est récompensé, les racleurs de crincrin du nature-writing auraient du souci à se faire, parce qu’avec Pierric Guittaut — le loup est dans la bergerie. 
     Que les médiocres se rassurent, nous n’en sommes pas là. 
     C’est en approfondissant le personnage déchiré de Remangeon — surgi dans D’Ombres et de flammes — , gendarme fanatique de son devoir et peu apprécié de sa hiérarchie, relégué en Sologne profonde, que Guittaut livre son roman à mes yeux le plus abouti. 
     C’est en affûtant ses thèmes jusqu’à l’imperceptible fil du stylet, que Guittaut peut laisser libre cours à un souffle de lyrisme, de violence et de crudité qui n’a plus rien à envier aux Grands Sudistes du siècle dernier, seul le nom de Caldwell me revient en mémoire, mais Pierric pourrait vous en citer bien d’autres. 
     Guittaut est désormais bien campé dans sa campagne mondialisée, défigurée par la gestion technocratique et les manipulations écolo-polluantes, proie de toutes les convoitises des planificateurs et idéologues — Un territoire vierge ! Il lui suffit désormais de quelques allusions et descriptions pratiques des manœuvres en cours pour qu’on soit de plain-pied dans un bled reculé qui n’est plus qu’un bout de planète irradié par l’absurdité dévorante d’un système radioactif. Tandis que le backwoods noir, cher à l’auteur, s’enfonce dans ses forêts malsaines peuplées d’ombres inédites, indices toujours plus troublants d’une revanche de forces telluriques déréglées. Elles ont pris corps dans l’âme contradictoire et violente de Remangeon gendarme fils de rebouteux, rebouteux lui-même après les heures de service.


      Un homme coupé en deux : éthique de militaire en conflit avec un savoir immémorial irrationnel.            C’est en pleine crise conjugale, au lit de sa maîtresse épouse de notable, que l’appel interrompt la crise de culpabilité du gendarme après l’amour : une jeune fille déchiquetée dans les bois par un animal sauvage, sans doute un loup, espèce récemment réintroduite dans la région sous la pression naturaliste de groupes d’importation américaine aux nostalgies post-modernes, Feral et Wolfwatch qu’un pouvoir régional en réalité vacant a laissé s’implanter. Pourvu qu’on puisse gérer et s’embourber les crédits écolos… 
    Équipées, battues, manifs de défenseurs de la nature, écheveau d’intérêts contradictoires, sur le fond d’intrigues villageoises, de commérages venimeux et de vieilles haines — c’est toute l’habileté de Pierric Guittaut, cette coexistence du plus synthétique de l’Ère de l’Information et du plus éternel vase clos de la province reculée. 


    Si je note, avec un certain amusement, la récurrence des orages— dont il sait transmettre la beauté magnétique — dans l’œuvre de Guittaut, celle-ci est toujours contrebalancée par la description clinique des déprédations post-industrielles sur le paysage. Ici, la méthanisation. Au titre des bonnes idées écologiquement correctes occasionnant plus de dommages que de bienfaits, elle ne peut rivaliser qu’avec les éoliennes !… Il s’agit de transformer les excréments en gaz. Les conditions d’épandage sur divers terrains métamorphosant l’utopie en cauchemar. Guittaut en dresse le portrait. Comme les méthaniseurs sont aussi défenseurs du loup, on touche dans ce passage à une des clés du roman. 
    Les suspects foisonnent, au sujet de la jeune fille déchiquetée. Un dresseur de pitbull en rapport avec elle, demeuré local. Un méthaniseur. Un gros loup féroce, peut-être le personnage le plus singulier du roman. Chez Guittaut, même la forêt est un personnage, quand elle grouille, enferme, hurle. 
    Tandis que le gendarme Remangeon, erre sans chemin dans les monts de ses sens, disait Rainer-Maria Rilke, dans un bled où tout se sait, où femme et maîtresse négligées préparent leur vengeance contre lui. Où d’autres femmes encore convoitent le beau gendarme baraqué — planquées dans des fermes hors des sentiers battus. 


    Je me flatte depuis un certain temps d’être un des rares à avoir signalé le talent particulier de Pierric dans les scènes érotiques et les personnages de femme. Les premières abondent dans l’Heure du loup, et on ne s’en plaint pas. Les secondes, quatre, sont criantes de vérité. Croyez-moi, l’exercice est délicat. Les auteurs, tant hommes que femmes, sont nombreux à se vautrer en la matière, soit qu’ils se masturbent visiblement, soit qu’ils sombrent dans l’insignifiance, voire la mièvrerie. Pierric sait concocter ce cocktail où l’action physique en cours est inséparable des projections mentales qui lui donnent lieu — dans un parallélisme indispensable. Les dialogues des partenaires amoureux mélangent avec une singulière adresse la réserve, parfois la gêne, la proximité, le désir et la cruauté. 
    Le p’tit frère m’a encore épaté ! 

    L’Heure du loup, Equinox’, Les Arènes, 248 p., 17€.

21.6.21

Naître Personne de Albert Likhanov

 




    Il y a quelques semaines, dans une totale « discrétion » de la valetaille médiatique, est paru chez La Manufacture de livres l’excellent roman « Naître Personne » d’Albert Likhanov, qui raconte le recrutement par un gangster d’un orphelin dans les effroyables années 1990 — que la même idéologie occidentale cherche à ensevelir dans le silence, pour qu’on ne cherche surtout pas les racines du rejet global d’une Euro-Amérique prédatrice dans une partie significative de la population russe. 
    Un ami, Benjamin de Surmont, auteur de l’excellent blog Dada-spontex m’envoie le message suivant au sujet de ce livre : 

    Cher Thierry, 
    J’ai lu ce qui me semble être ta dernière traduction à La Manufacture de livres,  Naître personne. Je m’attendais, en commençant ce « témoignage », à un document du genre de Banditsky, à un texte journalistique (le nom de Likhanov m’était inconnu). Autant te dire que j’ai été soufflé ! Évidemment, l’histoire est passionnante mais on est loin, très loin, des polars sur la mafia russe. Les descriptions psychologiques, très fines, et les décrochages poétiques (les paroles des chansons !) élèvent ce livre à un autre niveau. Je ne sais pas si c’est toi qui a eu l'idée de traduire et éditer ce bouquin mais je trouve que c’était un excellent choix ! 
     
    En effet, Likhanov ayant dirigé le Fonds Russe pour l’Enfance, il a eu toutes les possibilités d’examiner la situation dans ces années 90 de sinistre mémoire, sans caricaturer. L’orphelinat qu’il dépeint est loin d’être un paradis, exil froid et sans âme, sans être un enfer pédophile comme il est de coutume de décrire, après les révélations multiples concernant l’église catholique en Irlande ou au Québec. De même sa connaissance des milieux criminels et son savoir-faire de conteur soviet, lui permettent de décrire très exactement le recrutement dans une bande de racketeurs tel qu’il se pratiquait alors en prison, dans la rue, dans un orphelinat… Chez les voleurs dans la loi
     Un tableau à mille lieux des clichés de la propagande médiatique occidentale dans sa bave haineuse et son ordre du jour — qui donne un certain nombre de clés sur la Russie d’aujourd’hui, sans être complaisant. 
     Thierry Marignac, juin 2021

Naître personne, Manufacture de livres, Albert Likhanov, traduit par Thierry Marignac, 362 pages, 20,90 €.

31.8.20

Ingérence américaine: Bill Clinton et Boris Eltsine, "Les Enfants du marché"

Les enfants du "marché"

À la suite du précédent texte de Yasha Levine, les lecteurs l'attendaient, nous présentons ci-dessous, le premier chapitre du livre écrit avec Mark Ames sur l'ingérence américaine en Russie dans les années 1990. Ce chapitre est tiré des conversations téléphoniques entre Clinton et Eltsine, récemment "déclassifiées" par l'État américain: les "décrypteurs" traqueurs de "complotistes" en seront cette fois-ci pour leurs frais, chacals, tout est prouvé, c'est Washington qui vous le dit. 
Le résultat est saisissant: ça se lit comme une Série Noire de la grande époque. Nous sommes à l'aube de la 3e phase du totalitarisme cybernétique, celui qui multiplie les contraintes quotidiennes en ce moment-même, pour fabriquer ce que Debord appelait "la non-liberté concrète de ce temps"…
Un matin de gueule de bois et de caisses vides, entouré de ses porte-flingues, Boris appelle Bill:
(Traduit de l'américain par Thierry Marignac)

UN MIRACLE

         L’appel téléphonique retentit à la Maison Blanche le 7 mai 1996, à 15 h 34, heure de Moscou.
         C’était le président Boris Eltsine appelant du Kremlin. D’après sa voix, il semblait fatigué.
         —Bonjour, Bill.
         —Bonjour. J’espère que vous allez bien.
         —Il y a une lutte à mener, répondit Eltsine. Je lutte.
         Eltsine n’avait pas besoin de développer sur la nature de sa « lutte ». Clinton était parfaitement au courant qu’Eltsine avait un problème. Un très gros problème.
         La première élection démocratique de Russie se tiendrait d’ici un mois et Eltsine tenait à peine le coup. Il se débattait, aux prises avec la dépression, sujet à des crises d’ivrognerie autodestructrices. Lors de sa première visite aux États-Unis, il était de notoriété publique qu’il avait descendu un litre et demi de Jack Daniels dans sa chambre d’hôtel avant de se rendre à une conférence de presse, parlant avec difficulté et de manière incohérente, ne parvenant même pas à prononcer KGB correctement. Il n’avait jamais cessé de picoler, et il ne rajeunissait pas. À présent âgé de 65 ans, il ressemblait à un cadavre ambulant et bouffi. Il avait subi trois crises cardiaques au cours de l’année écoulée.
         Eltsine savait qu’il avait un pied dans la tombe et son entourage craignait le pire.
         Son héritage politique était lui aussi en grand danger. Le programme de privatisations néo-libérales qu’il avait entrepris avait laissé le pays en ruines. Le peuple russe le considérait comme un bouffon populiste corrompu sous influence mafieuse, qui avait vendu le pays à ses sbires et aux étrangers. Au début de la campagne électorale, il était au plus bas dans les sondages. « Staline comptait plus de points positifs et moins de points négatifs que Eltsine », tel était la description faite par Richard Dresner — responsable de la première campagne électorale de Clinton pour le poste de gouverneur de l’Arkansas à la fin des années 1970 — des espoirs de Eltsine.
         De plus, les électeurs que Eltsine souhaitait rallier — professeurs, médecins, employés d’industrie et retraités — n’avaient pas été payés depuis plus d’un an. Ses conseillers de campagne l’avaient averti que s’il ne trouvait un moyen de remplir les poches de ces couches sociales dans les plus brefs délais, il pouvait s’attendre à une défaite humiliante face au dirigeant du Parti Communiste Gennady Ziouganov, un homme qui promettait de revenir sur les réformes orientées vers un marché libre appuyées par les Américains et de reconstituer l’Union Soviétique.
         Eltsine était en mauvaise posture. Enlisé dans le genre de fosses profondes auxquelles les candidats politiques ne s’arrachent pas facilement.
         Au téléphone avec Eltsine, Clinton savait tout ça. Il connaissait l’ivrognerie de Eltsine et sa santé rapidement déclinante. Il s’était impliqué personnellement dans l’élection présidentielle mal partie de Eltsine depuis qu’elle avait démarré au début 1996. Il tenait des réunions hebdomadaires à la Maison Blanche à ce sujet, était en contact permanent avec Eltsine et son équipe de conseillers de campagne américaine, promettant des échanges de services, et s’évertuant à faire tout ce qu’il pouvait pour faire pencher la balance en faveur de Eltsine. « Bill prenait le téléphone pour parler à Eltsine, lui dire quels clips publicitaires diffuser, où faire campagne et quelles positions prendre en public » se souvient Dick Morris, conseiller de Clinton de longue date. « Il était devenu le consultant politique de Eltsine. »
         L’une des actions les plus importantes de Clinton pour permettre à Eltsine de retrouver la popularité fut de travailler en personne à l’attribution d’un prêt gigantesque de plusieurs milliards de dollars par le Fonds Monétaire International — de l’argent censé aider Eltsine à payer les arriérés de salaire et de retraite. Mais Eltsine se plaignait à présent que les bureaucrates du FMI bloquaient l’argent.
         « Bill, pour ma campagne électorale, j’ai un besoin urgent d’un prêt de deux milliards et demi de dollars », implorait Eltsine. « Je dois payer les salaires et les retraites. Si ce problème n’est pas résolu, il me sera très difficile d’entrer en campagne ».
         Clinton comprenait. Eltsine avait besoin de ce fric de toute urgence.
         Et Clinton lui-même avait besoin qu’il l’obtienne. La Maison Blanche  avait déjà tout investi dans le régime de Boris Eltsine pour en faire le fleuron de sa politique étrangère. Si Eltsine perdait face à un communiste anti-américain après les dizaines de milliards de dollars d’aide et de prêts, après toutes les promesses de transformer la Russie en une démocratie jeffersonnienne et un exemple reluisant pour le monde entier, quel effet cela aurait-il sur les chances d’élection de Clinton lui-même en novembre de la même année ? Les Républicains flairaient le sang, ils étaient prêts à foncer. Clinton savait ce qu’ils diraient : « Les Républicains ont gagné la Guerre Froide, vaincu le communisme et Clinton leur a rendu la Russie en un seul mandat ! »
         Les milliards de dollars du FMI lui seraient attribués immédiatement, promit Clinton.
         — Je sais que tu es débordé. Je vais voir avec le FMI et certains de nos amis ce qu’on peut faire.
         —Merci Bill.
         —Bonne journée, répondit Clinton.
         Eltsine raccrocha.

         Dans son bureau du Kremlin, Eltsine retomba sur son siège et considéra la situation. Certaines forces prépondérantes de son administration et parmi les oligarques nouvellement adoubés l’appelaient à annuler l’élection. Alexandre Korsakov, le puissant chef de sa sécurité, avançait que le risque de perdre était trop important et que le simple fait de tenir les élections mènerait au chaos. Le plus puissant oligarque de Russie, Boris Berezovski, alias « Le Parrain du Kremlin », pensait de même.
         Eltsine était d’accord avec eux.
         À moins d’un regain massif de popularité auprès de la population russe, Eltsine savait qu’il devrait annuler les élections. La moralité d’une telle action ne lui causait aucun scrupule de conscience. Bon Dieu, il avait déjà orchestré un coup d’État contre son propre parlement (1993) pilonné par les tanks, et s’était vu loué par l’Occident comme le seul véritable dirigeant démocratique de Russie avant qu’on ne lui accorde de nouveaux prêts. Puis il avait procédé à l’invasion de sa propre province de Tchétchénie, comparé par Clinton à Abraham Lincoln, obtenant encore de nouveaux prêts  pour couvrir les frais de la guerre. Alors annuler des élections ? De la roupie de sansonnet. Il avait fait pire et s’en était bien tiré.
         Malgré tout, Eltsine savait que cette fois, c’était un peu différent. L’annulation des élections présentait un danger politique certain. Il ne convaincrait pas tout le monde si facilement et pouvait perdre le soutien international. Il lui fallait maintenir une apparence de démocratie, si fragile soit-elle.
         Mais comment pouvait-il s’en sortir avec des sondages aussi bas ?
         Il fallait un miracle, et Eltsine mettait toute sa foi en Bill Clinton. Le président américain n’était pas un Dieu. Mais en tant que dirigeant de la plus riche et plus puissante nation du monde, il pouvait s’ingérer dans les élections russes et faire pencher la balance. Pour Eltsine et ses sbires oligarques, c’était proche d’une intervention divine.


         Le premier tour des élections russes eut lieu le 16 juin 1996, cinq semaines après l’appel à l’aide et aux subventions à Clinton.
          Lorsque les voix du premier tour furent finalement comptées, Eltsine et ses sbires se trouvaient dans sa datcha présidentielle à Barvikha, un quartier boisé au sud-ouest de Moscou où s’alignaient les demeures de la nouvelle classe affaires sous influence mafieuse et les domaines de la vieille nomenklatura communiste. En regardant les chiffres, ils poussèrent un soupir de soulagement. Il avait « remporté » 35% des voix !
         En effet, il n’avait terminé qu’à trois points d’écart de son rival communiste, auquel il ferait face pour le second tour deux semaines plus tard. Mais au regard des sondages abyssaux des mois précédents, c’était une amélioration impressionnante. C’était ce qu’il y avait de mieux en dehors d’un plébiscite, et beaucoup plus plausible. Il était à présent convaincu que le second tour n’était plus qu’une formalité. Et Eltsine savait qu’il n’aurait jamais pu s’en tirer sans les Américains.
         Comment s’était-il débrouillé ? Comment sa popularité avait-elle augmenté dix fois plus en si peu de temps ?
         Eh bien, Clinton avait joué un rôle, bien sûr, tirant les ficelles à un niveau international. Et il y avait une équipe secrète composée d’Américains.
         L’homme du marché libre anglophone Anatoli « broyeur d’os » Choubaïs, les avait introduit en douce dans le pays quatre mois plus tôt. Il les avait fait venir pour remplacer une bande d’ineptes anciens industriels soviets qui avaient gaspillé (et volé) des millions dans un effort voué à l’échec au début de la campagne d’Eltsine.
         Cette équipe américaine était dirigée par Richard Dresner, un consultant politique qui avait lancé la carrière de Clinton à la fin des années 1970. L’équipe de Dresner conduisait la campagne d’Eltsine dans une suite d’hôtel partagée avec la puissante fille de Eltsine Tatiana Dyachenko. La présence des Américains était ultrasecrète, connue seulement d’une poignée d’initiés à Washington et Moscou. Ils étaient gardés par d’anciens agents du KGB, il leur était interdit de se montrer hors de l’hôtel, et ne communiquaient qu’au moyen de réseaux sécurisés par le Kremlin, se servant de noms de code pour Clinton et Eltsine au cas où ils seraient écoutés.
         L’entourage de Eltsine craignait qu’on ait vent de ses conseillers de campagne américains, confirmant ainsi aux électeurs ce que ses opposants lui reprochaient : le président russe n’était qu’un pantin contrôlé par les ennemis de la Russie servant les intérêts américains contre ceux de son peuple. « Le secret était essentiel, devait expliquer plus tard un fonctionnaire du Kremlin, si les communistes l’apprenaient, ils attaqueraient Eltsine comme un instrument des Américains ».
         Les conseillers américains de Eltsine avait une mission claire : faire grimper la popularité de Eltsine par tous les moyens.

         L’un des plus grands obstacles auquel Eltsine devait faire face était la pluralité des médias télévisuels. La clé de leur stratégie était un contrôle total et centralisé de la couverture des élections. Il y avait trop de reportages critiques sur Eltsine. Il fallait que ça cesse.
         L’équipe de Dresner convainquit le clan Eltsine de s’emparer des réseaux de télévision nationaux russes. Comme Dresner devait l’expliquer par la suite : « Il était absurde de contrôler les deux stations nationales de télévision et de ne pouvoir les plier à sa volonté. » Après ça, comme le rapporta le magazine Time : « La télévision russe devint virtuellement un instrument de la campagne Eltsine. »
         Une fois les télés nationales  dans leurs mains, les Américains se servirent de tout. Ils utilisèrent tous les coups bas, des clips publicitaires américains impeccables, un découpage de la population avec des messages ciblés, et des tactiques télévisuelles qui ridiculisaient la propagande d’État soviet primitive.
         L’un des plus gros problèmes avec Eltsine était une santé déclinante à la vitesse de la lumière pendant toute la campagne, ce qui érodait plus encore son soutien. Qui aurait voulu voter pour un poivrot bipolaire sur le point de mourir ? Mais brusquement, rien de tout cela n’avait plus d’importance, l’ivrognerie de Eltsine, sa mauvaise santé — tout était balayé grâce à une manipulation des médias avisée et remplacé par un candidat plein de vie et de vitalité.
         Simuler la bonne santé de Eltsine était relativement facile. L’écueil principal auquel devaient faire face ses conseillers américains consistait à surmonter la méfiance et la haine enracinée des électeurs russes. Plus de 65% des électeurs considéraient que Eltsine avait ruiné le pays avec ses réformes économiques appuyées par les Américains. Plus de 60% pensaient qu’il était incorrigiblement corrompu. Ils se sentaient trahis par Eltsine et désiraient que le Parti Communiste ramène la stabilité.
         Pour les Américains, il n’y avait qu’une seule façon de riposter : avec des fausses nouvelles et avec la peur.
         Ils inondèrent le public avec une désinformation visant à effrayer les Russes selon laquelle si Eltsine perdait les élections on retournerait à la terreur stalinienne : des millions seraient tués et des millions envoyés en camp de concentration. Les magasins seraient vides : la famine règnerait.  On effraya le public pour qu’il soutienne le diable connu et détestaient, contre le vieux diable qui leur était inconnu : Gennadi Ziouganov du Parti Communiste.
         Une série d’annonces publicitaires diffusée sans arrêt lançait l’avertissement : « Les communistes n’ont changé ni de nom ni de méthodes. Il est encore temps d’empêcher une guerre civile et la famine. Barrez la route à la terreur rouge. Sauvez et défendez notre sainte Russie ! »
         Ce qui surprit les conseillers américains fut de constater que les sondages montraient la confiance du public dans leurs campagnes de désinformation élémentaire bien plus qu’ils ne l’attendaient — même l’électorat de Ziouganov y croyait ! — parce qu’ils n’avaient jamais été sujets à ces nouvelles technologies de pointe de la désinformation américaine. La plupart des Russes avaient appris depuis longtemps à se méfier de la propagande soviet, mais ils étaient des proies faciles pour la propagande américaine de Dresner.
         « De façon surprenante, rapporta le magazine Time, 27% des sondés ont dit qu’ils pensaient que les médias avaient un parti-pris contre Eltsine ». Après l’élection David Remnick du New Yorker observa que comparé à Eltsine les techniques médias de Ziouganov étaient grossières et inefficaces.
         Assis dans sa datcha à regarder les premiers résultats électoraux, Eltsine se félicitait de son instinct politique. Il avait du faire face à une sérieuse opposition au sein de son propre clan contre une collaboration aussi étroite avec les Américains, certains de ses plus fidèles soutiens s’étaient retournés contre lui, et le conflit était devenu presque ouvert lorsque les chefs de ses services de sécurité avait mis en scène un putsch contre le parlement, pour le fermer avant d’annuler les élections. Mais, au bout du compte, sa décision de collaborer avec les Américains était la bonne. Ces conseillers lui prédisaient maintenant une victoire modeste contre son rival communiste au second tour.
         Eltsine avait fait le bon calcul : ses amis américains, à Moscou et à Washington, avaient bien fait leur boulot. Il avait confiance en eux et ils l’avaient soutenu.
         Mais avant le second tour, il y eut un désastre.
         Cela se produisit le 26 juin 1996. Eltsine était dans sa datcha avec ses conseillers, essayant de prendre un peu de repos, lorsque soudain : une crise cardiaque violente, incapacitante. « Brusquement, je fus envahi par une sensation très étrange, comme si quelqu’un m’avait pris sous le bras  et m’emportait, quelqu’un de grand et fort. J’avais l’impression d’être plongé dans une autre réalité, un domaine dont nous ne savons rien », devait-il dire ensuite.
         C’était le scénario de cauchemar que les partisans de Eltsine craignaient le plus, connaissant sa santé déplorable et ses crises d’ivrognerie suicidaires.
         Pour gagner les élections avec un minimum de crédibilité démocratique, Eltsine devait apparaître à la télé quotidiennement — rencontrer les électeurs, serrer les mains, dénoncer son rival communiste. Il lui fallait faire campagne à la dure. Il devait être une incarnation de santé et de vitalité. Mais il traînait maintenant dans sa résidence présidentielle, zombi raccordé à des tuyaux et des machines. Il ne pouvait pas marcher ; il arrivait à peine à prononcer une phrase. Comme candidat à la présidence, il était fini.
         Pour convaincre les gens qu’Eltsine était encore vivant, les techniciens politiques américains et leurs homologues du Kremlin créèrent de fausses bandes d’actualités, se servant d’anciennes vidéos montrant Eltsine comme si elles venaient d’être tournées en les caviardant et les diffusèrent à la télé nationale pour donner aux Russes l’impression qu’ils voyaient leur président en direct. Pendant ce temps la vie du véritable Eltsine ne tenait plus qu’à un fil — bouffi, le teint cendreux, perdant et reprenant connaissance tour à tour.
         Dans cette chambre d’hôpital improvisée, bourré de médicaments, avec sa femme, sa fille et ses plus proches conseillers, Eltsine réalisait vaguement à quel point il était baisé. Tout ce boulot. Toute cette aide des Américains. Et il ne franchirait peut-être pas la ligne d’arrivée. « Si je m’étais occupé de mon cœur un peu avant, et pas pendant une année d’élection ! » écrivit-il dans ses mémoires.
         Mais le clan Eltsine n’était en aucun cas prêt à renoncer au pouvoir.
         Au bout du compte, même la propagande, la manipulation des médias, le soutien de l’étranger, rien de tout ça ne pouvait emporter les élections pour ce qui était virtuellement un cadavre. Mais il leur restait une alternative. Ils pouvaient garder secret l’état de Eltsine — aussi secret que les mercenaires politiques américains confinés avec sa fille — et voler l’élection à l’ancienne : falsification des votes, urnes bourrées, les fondamentaux. Ça, c’était facile. S’assurer que la commission électorale lui attribue 100% de votes tchétchènes alors que la guerre faisait rage ? Pourquoi pas ? Mais il fallait qu’ils puissent s’en tirer sans dommages. Ce qui signifiait que l’équipe d’Eltsine avait besoin de l’appui américain.
         Il fallait que l’administration Clinton donne sa bénédiction, proclame que l’élection de Eltsine était juste et démocratique, quelle que soit la falsification. Organiser la fraude ne posait aucun problème majeur. Les sbires de Eltsine avaient beaucoup d’expérience en la matière. Le problème c’était d’obtenir que l’Occident marche dans la combine. Le soutien américain était crucial pour pouvoir voler l’élection et s’en sortir sans dommage.
         Tandis que tout le monde paniquait autour de lui, inquiet du vote et de sa survie ou non, Eltsine se consolait en se disant que tout allait bien. Il savait qu’il pouvait compter sur Clinton cette fois encore.
         Yasha Levine & Mark Ames, mars 2019