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28.12.25

Les mille vies d'Essenine

 

 

    Les mille vies traversées en trente ans par le poète Essenine, déchiré par une sensibilité souvent féminine, prisonnier de sa note de tristesse cristalline, ivre de cocaïne…

    Les vers ci-dessous semblent indiquer un décor urbain, un trottoir mouillé aux reflets métalliques. La rouille évoquée de la campagne native, éclat d’une flamme moins vive, avant qu’un terrible désabusement — plus essentiel, plus viril — ne la suive. Quelques formes dans la nuit, la certitude qu’une telle intelligence ne rend pas heureux.

    Il y a aujourd’hui un siècle qu’Essenine est mort. Suicidé, assassiné? Le dossier est toujours secret…

        (Vers traduits du russe par Thierry Marignac)

 

Est-tu mon coin, mon coin !

Pluvieux et automnal étain.

Dans la flaque noire le tremblant réverbère

Reflète une tête sans lèvres, de verre.

 

Non, il vaut mieux ne pas regarder,

Pour ne pas soudain découvrir le pire.

Sur toute cette vapeur rouillée

Mes yeux vont se froncer et s’étrécir.

 

Un peu plus chaleureux et sans douleur

Regarde: entre les squelettes des maisons

Semblable au meunier, le clocher est porteur

Des sacs de cuivre des cloches et carillons.

 

Si tu as faim — tu seras repu.

Si malheureux — gai et content.

Juste ne regarde pas ouvertement,

Mon frère terrestre inconnu.

 

Ce que j’ai pensé — je l’ai fait,

Mais hélas ! tout est pareil à jamais !

Visiblement, le corps s’habituait trop

A ressentir frisson et froid jusqu’aux os.

 

Bon, et puis quoi ? Car les autres sont nombreux,

Je ne suis pas seul au monde à être en vie !

Le réverbère tantôt clignote et tantôt rit,

De sa tête sans lèvres, gazeux.

 

Seulement mon cœur sous de vieux vêtements

Me murmure, moi visitant le firmament :

« Mon ami, mon ami, ces clairvoyantes paupières

Ne refermeront que la mort dernière ».

Sergueï Essenine, 1921

 

* * *

 

Сторона ль ты моя, сторона!
Дождевое, осеннее олово.
В черной луже продрогший фонарь
Отражает безгубую голову.

Нет, уж лучше мне не смотреть,
Чтобы вдруг не увидеть хужего.
Я на всю эту ржавую мреть
Буду щурить глаза и суживать.

Так немного теплей и безбольней.
Посмотри: меж скелетов домов,
Словно мельник, несет колокольня
Медные мешки колоколов.

Если голоден ты — будешь сытым,
Коль несчастен — то весел и рад.
Только лишь не гляди открыто,
Мой земной неизвестный брат.

Как подумал я — так и сделал,
Но увы! Все одно и то ж!
Видно, слишком привыкло тело
Ощущать эту стужу и дрожь.

Ну, да что же! Ведь много прочих,
Не один я в миру живой!
А фонарь то мигнет, то захохочет
Безгубой своей головой.

Только сердце под ветхой одеждой
Шепчет мне, посетившему твердь:
«Друг мой, друг мой, прозревшие вежды
Закрывает одна лишь смерть».

 

1921 С.А. Есенин.


 

 

 

20.12.25

Essenine est mort, il y a déjà un siècle

 


…HONTE EN DIEU D’AVOIR CRU.

 

Ah ! Quel deuil ridicule !

 Les pertes risibles abondent en cette vie.

Que j’ai honte en Dieu d’avoir cru,

Qu’il m’est amer de n’y croire plus.

ESSENINE

            Le 28 décembre 1925, il y aura un siècle la semaine prochaine, le poète russe Sergueï Essenine mit fin à ses jours par pendaison, dans un hôtel de Pétersbourg, « L’International », anciennement appelé « L’hôtel d’Angleterre ».

            (Vers traduits du russe par Thierry Marignac)

 

YEUX INJECTÉS

            L’encre qui coule à flots sur le sang du poète Essenine lui fit défaut un soir fatal de Décembre 1925, et c’est ainsi qu’il se coupa les veines, dit la légende, pour écrire son dernier poème « Adieu, mon ami, adieu… dans cette vie la mort n’est pas nouvelle… ». Des fées policières veillaient pourtant sur le berceau de l’ange rural et viveur, monstre de  pureté amorale, naïf impénitent qui se fichait des compromissions. Essenine était protégé par Djerzinski, le sinistre créateur de la Tchéka, et par Trotski, figure non moins sinistre à l’époque, quoique assez malchanceux par la suite. Mais Essenine cueillait ses privilèges comme un dû, négligeant souvent de renvoyer l’ascenseur, toujours plus électrisé par un haut-voltage passionnel.  Cycles quotidiens de débauche et de rédemption , vertige où seul le paradis perdu d’une Russie rase campagne de bouleaux craignant Dieu scintillait encore comme une icône aux yeux injectés du poète . À ceux des tchékistes aux pupilles dilatées par la cocaïne, pire que ces déviations réactionnaires, l’absorption imperturbable en soi-même à travers troubles révolutionnaires, liaisons orageuses, ivrognerie tapageuse et passe-droits communistes, révélait l’hystérique.

 Le regard glaçant que conférait la drogue aux loups de la Guerre Civile promus théoriciens de la police d’état rendait les sentences expéditives. Ils étaient, pour paraphraser Boris Pilniak, « ivres d’une ivresse de précision incompréhensible » qui façonna l’univers KGB. Le rôle de la poudre blanche dans la conception d’une structure à la paranoïa aussi impeccable ne sera peut-être jamais entièrement mesuré.

Pour le poète Essenine, les prises étaient des coups de fouet sur un système nerveux au bord de l’épuisement.

           


 

VIVEUR

Le génie rural sorti du rang,  lumpen à la voix rauque passé pop-star et goûtant sans scrupules les plaisirs du showbiz, se faisait payer 3 roubles le vers de poésie pure, traînait les cabarets jusqu’à plus d’heure, reniflait la cocaïne importée de Java avec les dignitaires du régime, et carambolait la reine des danseuses : Isadora Duncan.

Danseuses, Degas.


 Jamais pourtant la vision du ciel  pesant comme une chape de glace ne le quitta, ni le besoin thermique de s’imbiber pour oublier les malheurs du peuple, le désespoir de sa mère, les amitiés interlopes et les liaisons faciles, la traîtrise des ruelles. Et qu’importaient alors les lendemains radieux, prometteurs de gueules de bois.

Mais la police avait pour instructions spéciales en ce qui le concernait  de : « L’interpeller pour l’emmener en cellule de dégrisement et de le relâcher sans donner de suites judiciaires ».



VÉRITÉ FUGITIVE

On retrouva cependant le poète pendu dans un hôtel de Petrograd bourré de tchékistes, le corps bleui d’hématomes, roué de coups, semblait-il. Essenine suscitait la méfiance, trop ambigu. Sa mort prit des allures d’exécution dans la terreur naissante.  À mots couverts, les langues allaient bon train. La vérité fugitive des décisions ultimes de l’artiste se perdait dans les errements des Bolcheviques.

            Les fées policières se penchèrent sur le cercueil d’Essenine, comme elles avaient veillé sur son bercail : « À qui, se demandait Trotski, était adressé le poème ‘Adieu, mon ami, adieu…’ ?». Et le chef de l’Armée Rouge de conclure, dans un élan lyrique (ces accès de sentimentalité devaient un peu plus tard lui coûter sa place) que cet ami était certainement une métaphore, animal étrange dans le vocabulaire léniniste. Et l’enquête était close, on avait trouvé un coupable.

            Quelque temps plus tôt, Essenine avait refusé l’argent proposé par Trotski pour une revue « littéraire ».

 

Lénine et moi!

PORTE-PLUME EN ACIER, N°23

Les fées policières rouvrirent le dossier bien plus tard dans les années 1990, après la chute finale des Bolcheviques. Expertises et contre-expertises se multiplièrent : si le MVD (ministère de l’Intérieur) russe concluait que le fameux poème avait été écrit avec du sang , le professeur Morokhov avançait qu’il s’agissait d’encre violette, doutant qu’on puisse obtenir assez de sang pour ce poème à partir de trois « écorchures ». De son côté, le colonel de la police de Fédération Russe, Khlystalov, assurait :

—Franchement, je ne vois pas comment on peut écrire un poème, les veines ouvertes… tandis qu’on écrit un vers, l’hémorragie continue.

Après post-expertise, les spécialistes des laboratoires médico-légaux établirent une version « définitive »  :

« Ces vers ont été écrits avec du sang non coagulé, en utilisant le porte-plume en acier n°23. Pour  produire de quoi faire ce poème, il suffisait de — deux gouttes ».

 

Le sang du poète

LES SIÈCLES DES SIÈCLES

La cruauté masochiste du geste —la lame qui entaille la peau — aurait dû garantir à jamais le cœur infracassable du poète. Mais, comme Drieu et Mishima suicidés, Fatty Arbuckle et Vladimir Vissotski  défoncés, Tupac Shakur assassiné, ce défi sans limites était voilé par l’ombre d’un doute. Le soupçon qui  pèse sur ces moments d’égarement insensé, tel est le legs empoisonné d’un siècle de mafias et de polices. Essenine était si empêtré avec les Bolcheviques qu’il versa son propre sang  pour rien, à l’instant même de l’urgence implacable de cracher ce qu’il avait à dire. Les communistes soutenaient l’art, comme la corde, selon les mots de Lénine à propos des socialistes, soutient le pendu.



        Tous les politiciens, de tous les pays du monde, sont les élèves du Guide du Prolétariat Mondial. 

    Les leçons du bolchevisme, et  pour toujours, figureront au programme des démocraties cybernétiques : compromettre et corrompre, avant d’oblitérer. 

    
Lorsque la censure lâchait les ciseaux pour le Colt ou la chiourme, elle s’était déjà prémunie contre le pouvoir radioactif des martyrs qu’elle expédiait dans l’au-delà : elle en avait fait des suspects pour l’éternité.

Lénine tout seul


La sève du bouleau transformée en jus de chique. L’oreille de Van Gogh jetée aux chiens. La mort de Céline racontée par Sarkozy.

Plus un seul  poète ne s’arrachera du ventre le nécessaire de la souffrance. Plus un seul poète pour les siècles des siècles : « Qu’il m’est amer de n’y croire plus… ».

Thierry Marignac, 2012.



         

     LES GOUTTES

         Gouttes nacrées, gouttes exquises,

         Si bienveillantes dans les rayons dorés,

         Si mélancoliques, gouttes d’un ciel chargé,

         Et l’automne est noir aux fenêtres grises.

 

         Humains si gais dans la vie de l’oubli,

         Comme dans les yeux des autres vous êtes grands,

         Par l’ombre de la chute piteusement obscurcis,

         Nul réconfort pour vous dans le monde des vivants.

 

         Gouttes automnales à quel point vous suscitez,

         De tristesse dans l’âme, de lourds sentiments,

         Et errez sur le verre, en glissant doucement,

         Comme si vous cherchiez une touche de gaieté.

 

         Humains malheureux, abattus par la vie,

         L’âme douloureuse, tout le siècle vous vivrez.

         Sans jamais oublier votre passé chéri,

         Que souvent à rebours vous convoquerez.

         Serguei Essenine, 1912.

 

         Капли жемчужные, капли прекрасные,
         Как хороши вы в лучах золотых,
         И как печальны вы, капли ненастные,
         Осенью черной на окнах сырых.

         Люди, веселые в жизни забвения,
         Как велики вы в глазах у других
         И как вы жалки во мраке падения,
         Нет утешенья вам в мире живых.

         Капли осенние, сколько наводите
         На душу грусти вы чувства тяжелого.
         Тихо скользите по стеклам и бродите,
         Точно как ищете что-то веселого.

         Люди несчастные, жизнью убитые,
         С болью в душе вы свой век доживаете.
         Милое прошлое, вам не забытое,
         Часто назад вы его призываете.

         Сергей Есенин, 1912.

 

20.10.25

Le grand art de la simplicité


Le chanteur et poète Alexandre Vertinski 1889-1957.


Outre la pure note cristalline de tristesse d'Essenine, évoquée récemment dans ces pages, c'est sa simplicité, qui attira tout d'abord le traducteur débutant en poésie que j'étais il y a une trentaine d'années. Avec le temps, sous le charme lascif  et lancinant, je finis par comprendre qu'elle était une arme dans l'arsenal du poète, produisant cette résonance unique.

Chez feu mon ami Limonov, la mélancolie était souvent plus déguisée, surtout dans sa dernière période, après les grandes odes au désespoir des années 1970. Et plus grinçante, plus adepte d'une certaine cruauté. Mais Édouard était lui aussi d'une simplicité de fer, dans la vie comme dans ses œuvres. Dans le dernier des quelques poèmes traduits ci-dessous, il est tentant de reconnaître Natalia Medvedeva dans ce portait d'une délurée du Moulin Rouge, à la large bouche peinte dans laquelle est vissée une cigarette. En tout cas ça colle au souvenir que j'ai d'elle… Elle était plus châtain-roux que blonde, mais à ses lèvres pulpeuses défilaient les cigarettes américaines…




(Vers traduits du russe par Thierry Marignac
 )

 VERTINSKI 
 En poète, il commença sa vie, 
 En musicien il la finit. 
 En duettiste, il se produisait, 
 Avec un énorme ruban, se dressait. 

 Dans les griffes de la cocaïne 
 Il s’enfonçait souvent. 
 Silhouette longue et fine
 Dandy coquettement. 

 Ce n’était pas une épopée, 
 Mais un tourbillon blanc. 
 Vers lui volait la fée
 Les queues de billard point n’évitant. 

 Dans les salles de billard, il errait, 
 Traînant dans les estaminets.   
Et de rhum de contrebandier 
 Plus d’une fois son estomac a réchauffé… 
 E. Limonov (Le vieux Pirate) 

 Вертински 
 Он начал жизнь поэтом, 
 Закончил музыкантом. 
 Он выступал дуэтом, 
 Стоял с огромным бантом. 

 Подногти кокаином 
 Он забивал нередко, 
 Был силуэтом длинным 
 Был денди и кокетка. 

 Он был не эпопея 
 Но бледная стихия. 
 К нему слетала фея, 
 Он не чуждался кия. 

 Блуждал по биллиардным, 
 По рюмочным сидел 
 И ромом контрабандным 
 Не раз желудок грел… 
 Э. Лимонов (Старый Пират) 


 




L’ONDINE AU NOUVEL AN 
 Tu ne m’aimes plus, mon doux pigeon, 
 Tu roucoules avec une autre, plus avec moi. 
 Ah, je vais à la rivière sous les monts, 
 Me jetant de la rive dans un trou noir sans joie. 

 Personne ne retrouvera mes os, 
 En ondine, au printemps je reviens. 
 Tu amèneras ton cheval au point d’eau, 
 Je ferai boire ton cheval au creux des mains. 

 En sourdine, je te ferai boire aussi 
 Que je vis en princesse, que je m’ennuie, 
 Je t’ensorcelle, je t’attire,
 Dans le courant, ton cheval par la bride je tire. 

 Oh, comme le terem s’élève sous-marin, — 
C’est là que jouent ondines et défunts — 
 Il est fait de glace, mais les fenêtres de cette niche-là 
 Dans leurs cadres bleuâtres brûlent sous le mica. 

 Sur la couche, des herbes j’apporterai, 
 À côté de moi, je t’allongerai. 
 De mon regard, je t’amuserai, 
 Je t’embrasserai, te caresserai ! 
 Essenine 

 Русалка под Новый год 

 Ты не любишь меня, милый голубь, 
Не со мной ты воркуешь, с другою. 
Ах, пойду я к реке под горою, 
Кинусь с берега в черную прорубь. 

 Не отыщет никто мои кости, 
Я русалкой вернуся весною. 
Приведешь ты коня к водопою, 
И коня напою я из горсти. 

 Запою я тебе втихомолку, 
Как живу я царевной, тоскую, 
Заману я тебя, заколдую, 
Уведу коня в струи за холку! 

 Ой, как терем стоит под водою — 
Там играют русалочки в жмурки,— 
Изо льда он, а окна-конурки 
В сизых рамах горят под слюдою. 

На постель я травы натаскаю, 
Положу я тебя с собой рядом. 
Буду тешить тебя своим взглядом, 
Зацелую тебя, заласкаю! 
  <1915>Есенин  







"Le Sang du poète"


 LE POÈTE 
 À mon ami Gricha ardemment aimé 
 
Ce poète qui détruit ses ennemis 
 Dont la vérité fondamentale est la mère, 
 Qui aime les gens comme des frères
 Il est prêt à souffrir pour eux 
 Il fait tout librement, lui, 
 Ce qu’aucun autre ne peut, 
 C’est un poète, poète populaire, 
 C’est un poète de sa maternelle terre ! 
 Essenine 

 ПОЭТ
 Горячо любимому другу Грише 

 Тот поэт, врагов кто губит, 
 Чья родная правда — мать, 
 Кто людей как братьев любит. И готов за них страдать. 
 Он все сделает свободно, 
 Что другие не могли. Он поэт, поэт народный, 
 Он поэт родной земли! 
 Эсенин 






 *** 
 Dans le silence nocturne tu pleurais, 
 Et tes larmes amères sur la terre tombaient, 
 Et c’était lourd et mélancolique pour moi, 
 Nous ne nous comprenions pas, quoi qu’il en soit. 
 Tu as filé dans de lointaines contrées, 
Tous les rêves se sont flétris sans fleur, 
 Et à nouveau seul je suis resté 
 Sans salut ni caresse souffrir du cœur. 
 Et souvent pendant les soirées
 Des rencontres intimes, je marche vers les lieux 
 Je vois en rêve ton image aimée, 
 J’entends dans le silence des sanglots cafardeux. 
 Essenine 

 Ты плакала в вечерней тишине, 
 И слезы горькие на землю упадали, 
 И было тяжело и так печально мне, 
 И все же мы друг друга не поняли. 
 Умчалась ты в далекие края, 
 И все мечты мои увянули без цвета, 
 И вновь опять один остался я 
 Страдать душой без ласки и привета. 
 И часто я вечернею порой Хожу к местам заветного свиданья, 
 И вижу я в мечтах мне милый образ твой, 
 И слышу в тишине тоскливые рыданья. 
 Эсенин 
 

Georges Stein, vers 1910

 

    Moulin Rouge

         En veston croisé

         Un verre au poing

         S’approche en méchante autorité

         Et pour lui de limites, il n’est point…

 

         Une énorme bouche, elle a

         Ovale maquillé,

         Le mégot remarquablement lui va

         Comme si quelqu’un l’y avait dessiné.

 

         Elle est debout dans un coin

         Elle écrase, du soulier

         Le mégot par elle, dans la cendre, craché

         Il s’approche et la prend par la main…

 

         Leur grande liaison commença ainsi —

         La blonde et lui

         Le gredin, solitaire,

         C’est là que le Cancan gronda son tonnerre…

 

         Et les jupes au plafond.

         De culottes toute une rangée vive,

         Aux gangsters un sourire d’incisives

         Aux tempes un flot de sang bat à fond…

 

         C’est ainsi ! C’est ainsi !

         Que s’accomplit un effrayant gâchis

         Dans ce Moulin qui est Rouge

         Fonçait chaque mari

         En week-end, en vacances où ça bouge !

     

    E. Limonov (Le vieux Pirate)

 

         Мулен Руж

         В двубортном пиджаке

         С стаканом в кулаке

         Подходит, словно злой авторитет

         И никаких пределов нет…

 

         У ней большущий рот –

         Накрашенный овал

         Окурок замечательно идёт

         Как будто кто его пририсовал…

 

         Она стоит в углу

         И туфельскою трет

         Окурок, ею сплёванный, в золу

         А он подходит, за руку берёт…

 

         Так начинался их большой роман –

         Блондинки и его,

         Мерзавца, одного,

         А в это время грохотал канкан…

 

         И юбки к потолку,

         И целый ряд трусов,

         У гангстеров улыбки до резцов

         И бьется струйка крови по виску…

        

Вот тат! Вот так!

Там совершался страшный кавардак

И в ту Мулен, что Руж,

Стремился каждый муж

На свой уикенд, и если в отпуску!

Э. Лимонов (Старый пират)






4.8.25

Cocaïne sous Lénine…

Roman avec cocaïne, Agueev.

 LA COCAÏNE DE LA FAIM

    La cocaïne entre en Russie au lendemain de la Révolution d'Octobre. Durant les années qui suivent la chute du tsar, les anciens dignitaires s'adonnent souvent à cette drogue. Il s'agit d'une consommation marginale de la cour déchue ou de pratiques acquises par les officiers impériaux au contact de leurs homologues allemands.

    À partir des années 1920, dans un pays dévasté par la guerre civile et l'intervention étrangère, un phénomène nouveau et massif apparaît, qui dure jusqu'en 1930, avec les premiers effets positifs de la NEP: une consommation de cocaïne de masse, qui survient en même temps que la prohibition de l'alcool. Elle touche le pays profond, en commençant par les soldats, pour s'étendre jusqu'aux enfants. D'après les enquêtes du MVD de l'époque, les classes laborieuses se mettent à sniffer ou à fumer de la cocaïne pour lutter contre la faim. Près de 40% des arrestations  pour usage de stupéfiants en 1925 concernent cette drogue. Venue sans doute des plantations de Java, et transformée dans les usines japonaises qui fournissent alors l'ensemble de l'Asie, elle voyage par les chemins de fer de la Mandchourie, dont la Russie a théoriquement la concession mais qui sont contrôlés en fait par le seigneur de la guerre chinois Zhang Zuolin. La drogue est distribuée, pour un prix très bas, dans les villes qui longent le Transsibérien.

    Atlas Mondial des drogues, Presses Universitaires de France, 1996.


Le Fameux vin Mariani à la coca de Freud,  Lyautey, et du pape! 


 

(Vers traduits du russe par Thierry Marignac)


Gamine idiote et solitaire, pourquoi faire vous pleurez 

Par la cocaïne crucifiée sur les boulevards mouillés de Moscou ?

Votre gorge maigrelette est à peine couverte par votre tour de cou

Perdant ses poils, ridicule comme vous, tout mouillé

La bruine automnale des boulevards vous a déjà empoisonnée

Et je sais que dans un cri, vous pouvez virer cinglée.

Et quand, sur cet horrible banc, vous mourrez

Votre cadavre bleui ne couvrira qu’un linceul d’obscurité…

Alors ne pleurez pas, gamine solitaire, ça ne vaut pas le coup.

Par la cocaïne crucifiée sur les boulevards mouillés de Moscou.

Sur votre gorge, resserrez votre tour de cou

Et pointez-vous là où personne ne demandera: qui êtes-vous.

1916.

 


Что Вы плачете здесь, одинокая глупая деточка
Кокаином распятая в
 мокрых бульварах Москвы?
Вашу тонкую шейку едва прикрывает горжеточка.
Облысевшая, мокрая вся и
 смешная, как Вы…

Вас уже отравила осенняя слякоть бульварная
И
 я знаю, что крикнув, Вы можете спрыгнуть с ума.
И
 когда Вы умрете на этой скамейке, кошмарная
Ваш сиреневый трупик окутает саваном тьма…

Так не плачьте ж, не стоит, моя одинокая деточка.
Кокаином распятая в
 мокрых бульварах Москвы.
Лучше шейку свою затяните потуже горжеточкой
И
 ступайте туда, где никто Вас не спросит, кто Вы.

1916 г.

 

Molécules de…

 

Ailes concassées, brisées,

Une sauvage douleur mon âme a abaissé

La cocaïne d’une poussière argentée

Tous mes chemins, a jonché.

 

Je ne savais pas du tout comment voler —

Les voleurs m’ont appris au marché,

Et pour cela je leur entonnais mes chants

Mes chansons d’un lointain printemps.

 

Amoureuse, je n’étais pas jusqu’à seize ans

Comme une rose au jardin éclosant,

Mais à seize ans, brusquement je déchois

Je fume et je bois de la vodka.

 

Le vent siffle et gémit dans les champs

Aux antiques fenêtres frappe le vent…

Mais mon amour dans la rivière ne coule pas

Ni au feu jamais ne brûlera.

 

Et je marche sans fin, je ne sais pas,

Si cette chanson va se terminer…

Je suis une fille encore jeune, moi,

Mais mon âme titre déjà mille années !

Romance voyou odessite.




 

Перебиты, поломаны крылья,
Дикой болью мне душу свело,
Кокаина серебряной пылью
Все дороги мои замело.

Воровать я совсем не умела –
На Привозе учили воры,
А за это я песни им пела,
Эти песни далекой весны.

До шестнадцати лет не влюблялась,
Точно роза в саду я цвела,
А с шестнадцати лет я пропала –
И курила, и водку пила.

Ветер по полю свищет и стонет,
Ветер в старые окна стучит…
А любовь моя в речке не тонет
И в огне никогда не горит.

Я хожу, все хожу и не знаю,
Что конца этой песенке нет…
Я девчонка еще молодая,
А душе моей тысяча лет!

 Блатная одесская песня