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7.1.20

SDF endémiques à Los Angeles pourrissant, Noël !…

         Notre ami Yasha Levine nous présente ici sa vision présente du rêve américain. Immigré d’URSS, il a quelque autorité pour le faire.
        
         NOUVEL AN À LOS ANGELES
         De Yasha Levine.
         (Traduit de l’américain par TM)
         Evguénia et moi sommes retournés à LA de New York, plus tôt ce mois-ci.
         Lorsque nous avions quitté notre appartement à loyer modéré de Santa Monica, c’était la fin de l’ère Obama. L’hyperembourgeoisement se manifestait en force, les entreprises technologiques s’installaient, la bulle immobilière était regonflée, et tout le monde faisait comme si le plus gros krach financier depuis la Grande Dépression n’avait jamais eu lieu. De retour maintenant, rien n’a vraiment changé — sauf que LA ressemble à Elysium, mais sans la station spatiale : plus riche, plus boursouflée, et beaucoup plus dévastée.
         Vous avez probablement lu les gros titres sur le problème catastrophique des sans domiciles fixes. Eh bien, c’est grave, très grave.
         Avant de quitter LA il y a quatre ans, j’ai écrit un article et réalisé un court documentaire avec Rowan Wernham sur la violence avec laquelle on traitait les SDF à Los Angeles — en me focalisant sur la stratégie de nouvelle économie innovante de Google consistant à embaucher des vigiles agressifs pour attaquer physiquement et foutre dehors les SDF qui vivent dans des tentes près de son campus flambant neuf à Venice Beach, tout près de là où je vivais.
         Echo Park Lake, à quelques rues de notre domicile provisoire, ressemble à un camp de réfugiés. La pelouse est pratiquement couverte de tentes. Un cours de yoga en plein air s'est déroulé ce weekend devant une rangée de tentes — détrempées et moisies après quelques nuits d’orage. De l’autre côté de l’autoroute 101, le tristement célèbre MacArthur Park ressemble à un camp de réfugiés détruit par une tempête. Il est jonché de débris, d’ordures et de déchets humains. En marchant sur Sunset Boulevard hier soir, il semblait que Cinq personnes sur quatre étaient SDF — errant partout en plein coaltar, mendiant, dormant sur le trottoir.
         C’est triste et brutal. Il y a des camps dans tous les coins. Sous les toboggans routiers, les bretelles, les sous-bretelles, les trottoirs, et des coins suburbains désertés. Il y a un petit camp en contrebas de la rue là où nous vivons devant une colline de terre qui jouxte un pont, visible sur la photo ci-dessus. Il était délavé par la pluie infesté de rats et entouré de mobilier pourrissant, d’ordures, et de vieilles fringues en décomposition. Partout où l’on va dans cette ville, on voit des gens réduits à une sous-caste d'Intouchables — pendant que les autres se hâtent et prétendent ne rien voir.
         Tout le monde ici s’accorde à dire que ça va mal et tout le monde est gêné. LA a dépensé des centaines de millions de dollars afin de résoudre le problème, pour voir la population sans domicile augmenter de 15 à 20 pour cent par an. Les sbires de Donald Trump ont clamé leurs projets de déplacer les campements de SDF loin de Los Angeles. Il veut traiter la question en criminalisant la pauvreté crasse et en la dissimulant. Selon moi, ce plan sera accueilli chaleureusement ici dans la Californie de gauche anti-Trump —même si les gens seront trop gênés pour l’admettre. Même des villes « progressistes » comme Berkeley se sont retrouvé au premier plan de la bataille juridique pour dégager les SDF.
         C’est une sombre plaisanterie et accablante pour le néo-libéralisme joyeux et progressiste californien : l’idée qu’on peut confier toute la politique à un pouvoir privé entrepreneurial et laisser ces forces diriger la société de la façon qui leur convient avant d’espérer adoucir la destruction qu’elles laissent dans leur sillage avec quelques plans sociaux superficiels. Ça n’a jamais fonctionné. C’est maintenant aveuglant. Les sans-domicile à LA montrent à quoi ce mode de vie de gauche et décontracté ressemble vraiment : le monstre de Lynch de Mulholland Drive derrière la benne à ordures, maculé de merde, qui occasionne des crises cardiaques aux passants.

         Entraînant dans LA et en contemplant l’état pourri des lieux en cette période de Noël, je me suis mis à réfléchir… et je me suis rendu compte que cette année — 2020 — serait le trentième anniversaire de l’émigration de ma famille de l’Union Soviétique en Amérique.
         Nous avions accueilli 1990 en compagnie de quelques autres familles avec quelque nourriture dans une caravane dans le camp de réfugiés à Ostie en Italie. Au mois de mars nous débarquions à New York et quelques mois plus tard à San Francisco, où mon père obtint un boulot de traducteur du japonais. San Francisco était une vraie ville. Le boom technologique n’avait pas encore surgi, et la Californie Côtière n’avait encore été ravagée par la fortune, les promoteurs immobiliers et la spéculation.
         En jetant un œil autour de moi, je dois dire que ces décennies n’ont pas été tendres avec le mode de vie américain. Depuis que nous sommes là — tout a empiré — plus de milliardaires, plus de pollution et d’effondrements environnementaux, plus d’inégalité, plus d’exploitation et moins de salaire, plus de consommation énergétique, plus de production d’ordures, plus de fusillades scolaires, plus de pauvreté, plus de guerres et bien sûr beaucoup plus de sans-domiciles. Le déclin est devenu chaque année plus abyssal et il semble que nous soyons à présent en chute libre. Il existe un échec systémique et une stagnation à tous les degrés, camouflée par le mensonge et l’automystification. Nom d’un chien, même le recyclage s’est avéré un échec et une escroquerie de l’industrie pétrochimique.
         Il est étrange, pour un immigrant soviet comme moi de réaliser à quel point tout est devenu pourri par ici. Ma biographie d’immigrant de la Guerre Froide devrait être celle d’un brillant jeune homme sauvé d’un destin funeste sous l’autoritarisme soviet, vivant sa vie dans une société dynamique et prospère. Un final classique Hollywood. Mais le scénario a changé en cette étape tardive du néo-libéralisme américain. Il s’avère que ma famille a quitté une société vouée à l’échec pour se retrouver dans une société qui entamait une phase accélérée de stagnation et d’effondrement. Nous avions échappé à un désastre pour être mêlés aux prémices d’une catastrophe encore plus grandiose. Et cette fois, nulle part où se réfugier. Le mode de vie américain a conquis le monde.
         Bonne Année !
         Yasha Levine



31.7.19

D'amour, les métastases


 (Traduit du russe par TM)
         Des territoires urbains et leurs artères
         L’oxygène indigent, les criards maillots
         Une composition de tourments, de critères —
         Des carrefours mentaux,
         Des débordements musculaires —
         Ce qui semblait un dédale de rues
         Devenues métastase, par la poussière.
         Toi et moi étroitement enchevêtrés, tendus
         Comme d’un méta conte les boulevards
         Comme la fibre d’un tsigane cafard,
         Le réseau neuronal des Balkans,
         Tu ne récrimines plus à présent,
         Contre mes neuronaux encorbellements.
         Comme dans les draps du déjà vu les froissements
         Au village Sud dans l’appartement témoin,
         Où personne à soi-même n'arrachera quelqu'un.
         Sémione Piegov, 2019.

         Городских территорий и их артерий -
         Бедного кислорода, футболок пёстрых
         Сочетанье, как вымученный критерий -
         Мысленных перекрёстков,
         Мышечных перехлёстов -
         Того, что казалось сплетеньем улиц,
         Пылью, ставшею метастазой.
         Мы с тобою туго перехлестнулись
         Точно тропы из мета-сказок,
         Словно волокна тоски цыганской,
         Как Балканы нейронной сети,
         Ты теперь на меня не сетуй
         За нейронные выкрутасы.
         Чем длиннее небо, тем сны короче,
         Точно складки на дежавюшной
         Простыне в квартире посёлка Южный,
         Где никто никого из себя не корчит.

         Семен Пегов, 2019.
        
        
        

         

28.12.18

Totalitarisme moderne

Il semble que la Dinsic ait refilé la patate chaude aux autorités belges, la surveillance "européenne" ! Impossible, cette fois, de copier leurs visites…
Allez voir sur extreme tracking en bas de page et taper sur Skynet Bruxelles. Vous trouverez l'intitulé des autorités du Brabant en néerlandais, le logo continental signifiant la surveillance numérique et 31 visites ici en quelques jours, dont une sur un poème de Lioubov Molodenkova extrêmement subversif qui évoque la proximité de la mort et le cimetière du Père-Lachaise… Ce robot a les antennes brouillées… Quand il lit du cyrillique ses alarmes se déclenchent toutes en même temps…
Notre petit blog d'insecte attire l'attention et l'espionnage des polices numériques…
Ils n'ont rien d'autre à foutre avec nos impôts.


La trêve des confiseurs s'étend au conflit virtuel

            En cette fin d’année agitée, après une série d’opérations de guérilla et contre-guérilla féroces, provocations, embuscades, manœuvres et contre-manœuvres dans la partie septentrionale Nord-Nord-Est —proche du cercle polaire — de l’extrême-continent virtuel, théâtre des opérations du conflit opposant les irrédentistes d’ANTIFIXION, au contingent répressif de la DINSIC (repérés, ils ont refilé le boulot à leurs collègues d'outre-quiévrain dont nous vous épargnerons la liste des visites, on peut la consulter sur Extreme-Tracking, on ne sait pas encore si EUROPOL est sur le coup), enfin — on respire !… — la trêve des confiseurs.
            Les forces de l’art, par la voix de leur avocat Daniel Mallerin, et du peintre Placid s’interposent en nous offrant des images pacificatrices d’un Paris post-moderne, qui personnellement nous donne de l’urticaire — la ville, pas les images, remarquables, comme toujours —, et devraient, outre épargner des victimes innocentes, nous permettre de nous murger tranquilles dans la bonne humeur, et le ravissement de l’esthète, la Kalachnikov sagement rangée dans l’étui à violon :
 
© Placid

50 VUES DE PARIS
Toute affaire cessante, se rendre au 3 de la Place des Grés à Charonne (XXe), loin des parcours obligés, loin de n’importe quelle station de métro conseillée. Une mignardise de place à la Raymond Peynet lovée sous un bouquet de magnolias. Aucune chance de louper le N°3 en descendant la Vitruve, le ruban y descend tout droit, c’est le local du Parti communiste de l’arrondissement, de plain pied sur la placette comme une extension de la terrasse du Bar-restaurant Les Magnolias qui lui fait face, et d’ailleurs les vieux militants y ramènent leur pinte, c’est encore plus tranquille, il y a des chaises, une cuisine, un décor de vieille école, une atmosphère sans âge débarrassée des gaz consuméristes, une lumière tamisée, les magnolias aux fenêtres et des proportion parfaites pour y réaliser une exposition - vocation que s’est découverte récemment la cellule dormante du XXe en donnant carte blanche au dessinateur Jacques Pyon, lequel ambitionnant de faire  planer le genre humain, avait transformé la faucille et le marteau en enseigne de cirque psychédélique, autant dire que le bocal communiste avait déjà fait peau neuve avant que Placid ne s’y installe.
Aussitôt la porte franchie, une espèce de chatouillement assaille les rétines : chatoiement, soulèvement, ordonnancement.
Ce sont les luminosités franches de la gouache ; ce sont les immeubles, les palais, les tours, les flèches et les dômes grattant sur leurs grands chevaux les ciels de Paris ; ce sont 50 ces hautes et étroites tranches de paysage disposés en deux rangs l’un au-dessus de l’autre - rail martial étirant la verticalité démultipliée sur tout l’espace.
50 nuances de ©Placid

Chaque tranche est l’original d’une chronique tenue par Placid de 2014 à 2017 dans le Mensuel CQFD  (un tiers de page) sous le titre « Vu de Paris, une sorte de rapport d’observation sur l’arrogance ordinaire de la capitale (point de vue d’autochtone) taillé sur mesure pour l’équipe de rédaction gaucho-marseillaise, gnark gnark.
Sur une table du local, un classeur regroupant les 50 coupures, permet de  constater que la singularité du mode  d’expression – une peinture en colonne rivée par un texte lapidaire – s’assimile sans mal aux grilles de lecture ordinaires de la presse écrite. D’apparence enlevée et collant autant que possible au train de l’actualité, la chronique procède d’un travail documentaire perché à caractère caustique mais aussi et bien-sûr artistique – Placid, c’est chic - malgré la qualité de reproduction prolétarienne. On lit ça en quelques minutes, enregistrant l’image sur le mode automatique. 
Une vitesse blasphématoire au regard des objets d’art accrochés aux cimaises…
© Placid, Mosquée

Passer de l’imprimé à l’original, l’expérience est riche de paradoxes. Le premier, c’est le très long temps que ça demande : 50 textes à lire et autant de tableaux à décrypter par le détail ! Mais c’est là précisément le motif du déplacement, la condition du plaisir à grappiller au bout de la rue Vitruve, sur la place aux magnolias.
Chatouillement d’aise : Placid a extrait les textes des images, en les déplaçant sur des cartels disposés sous les œuvres (le classicisme de l’ensemble parachève le charme obsolescent du lieu), ce qui a pour effet de donner toute son tranchant à leurs qualités littéraires : l’ironie, l’économie, la précision et juste ce qu’il faut de frime démagogique pour rester sur la ligne de front insoumise.
L’image déshabillée de son commentaire - une colonne de peinture flottant au centre d’une feuille blanche – c’est encore une autre sorte de chatouillement, une perplexité qui oblige à reconstituer mentalement le cadre de la colonne CQFD, l’outil utilisé par l’artiste pour découper un élément du paysage parisien comme s’il était vu au travers d’une meurtrière. Ceci explique cela, qui n’est pas une œuvre d’art, seulement.
Chatouillement à se défaire de ses habitudes – voir sans regarder –, se défaire de la manie de l’harmonie et de notre assujettissement à la composition – l’ordre visuel est imaginaire.
La rouerie de Placid désarçonne et amuse tant elle se montre scrupuleusement conforme à son engagement contractuel - tranche de paysage vaut planche anatomique –, une façon de passer au rayon X le mythe de la grandeur de Paris. La réalité du mensonge sous le pinceau, sous le scalpel : l’hôtel particulier de Bernard Tapie, l’immeuble de TF1, l’incinérateur d’Ivry, l’entrée du Palais de Justice ou de la FIAC, le Ministère de la Défense, etc. L’observation est drôle par sa rigueur implacable. Du sol aux faîtages, la juxtaposition des matériaux, les coutures, les ratures architecturales, l’envahissement du mobilier urbain, la collision du génie artisanal et de la vulgarité, l’étalage des signes d’ostentation, la saturation des signes d’injonction, tout ce bazar objectif, dans tous ses détails désopilants, ruine joliment l’effet de stupeur recherché par les bâtisseurs.
Par la précision et la franchise des couleurs, mais aussi par la sensation du risque répété, de son accomplissement minutieux, la gouache - dans tous ses détails – offre ses prodiges – plus réels, plus vivants et plus vrais que la vérité documentaire. Il faut voir passer la muleta de près ! Ces prouesses fascinent autant que les enluminures qui se détachent d’un manuscrit ésotérique, comme une libre et sévère exigence, une façon de poésie.  Le peintre montre du doigt du pinceau l’astre du Pouvoir, son arrogance, sa volonté d’intimidation, sa grotesque marque de fabrique. Et l’on regarde la chose, et l’on regarde le doigt.
©Placid, Les Cheminées sur Seine

La virtuosité tient sur un fil plein d’épreuves et de traitrises, c’est le stress de l’envoyé spécial, la galéjade du dessinateur. Il vous raconte 50 aventures cocasses. Car l’artiste, lui-même en personne, présente chaque jour son exposition – sans corps intermédiaire – comme une conversation sans fin.
Placid reporter raconte- en live - comment il remplit virilement sa mission sur le mode « bouclage » - CQFD n’est pas la NRF, mais un organe de presse vent debout dans le boucan national. En deux jours choisit sa cible, mène son enquête, collecte les informations, se rend sur place, tourne des heures durant autour – le froid, la pluie, le vent, la foule, la parano des uns, la curiosité des autres, etc. - choisit son angle de vue, sa meurtrière et attaque au pinceau, sans dessin préparatoire, la représentation scrupuleuse de l’emblème choisi –  l’exécution dure environ une journée –  et la nuit venue, la gouache séchant, complète son reportage par la rédaction du texte calibré de façon à  se loger à l’impression dans une partie de l’image, et expédie le scan à Marseille au dernier carat. Un vrai « pro » sachant gagner ses galons.
Le poète montre les traces de pluie sur le macadam, un soupçon de crachin dans un ciel de traîne.
Jusqu’au 5 janvier.
                  DANIEL MALLERIN, 2018.

11.7.15

Des villes et des poètes (1)


JL, TM, ciel gris, juin 2015
         DES ATOMES SUSPENDUS ENTRE QUELQUES NÉBULEUSES

C’est Charles Duits — ami d’André Breton, surréaliste tardif, redécouvert par Daniel Mallerin simultanément avec Léo Malet, lui aussi dans les anthologies préparées par Mallerin aux Cahiers du Silence des éditions Kesselring au début des années 1970 — qui parlait dans un poème inspiré par la mescaline du : Silence Fou de l’Été.
Gombrowicz, pour sa part, décrit un midi estival dans un champ de blé, avec une réflexion équivalente sur le déferlement de lumière : C’était noir, tout était noir de soleil… au début de Ferdydurke. Bien sûr, c’est un des renversements dialectiques dont il a le secret, surtout en début de roman. Il cherche avant tout à perturber son lecteur, à l’égarer, à le persuader que la réalité est simultanément bien autre chose que ce qu’il semble, et qu’au fond, il importe juste de choisir le segment le plus pulpeux à notre goût. Pour l’entraîner plus loin dans son délire de romancier, seul maître après Dieu du monde qu’il propose.
C’est loin d’être notre saison favorite, l’été, on aborde toujours avec circonspection ces quelques mois surchauffés, émollients, plongeant les masses dans l’hystérie du devoir de jouissance. Sans être de la race des vampires rock’n’roll, incapables de voir le jour et donc de travailler, on n’a rien du héros solaire, tout de même, ni du Beach Boy.
Et pourtant, dans les villes, et mégapoles où j’ai traîné, il m’arrivait souvent de jouir de cette sensation de silence et d’opacité, dans une rue accablée qui me rappelait et Duits, et Gombrowicz.

POUR L’INSTANT, DÉMERDEZ-VOUS
Chaque ville avait sa note particulière de chaleur et de lumière . Paris était étouffant, et en 2003, on a failli crever : pieds et torse nus, deux ventilateurs à fond les manettes, fabrication chinoise, distribution Barbés-Rochechouart.  On commençait presque à avoir du mal à boire de la bière. Au bord de leur piscine, les ministres nous recommandaient de baisser la clime, à la télé. Un été très instructif : on pouvait calancher comme des mouches, on s’inquièterait plus tard en haut lieu, à la rentrée, pour limiter les dégâts électoraux. Pour l’instant, démerdez-vous.
À Washington Heights, dans le nord de Manhattan, les masses compactes d’air visqueux à fendre au plus près de la rivière en rêvant d’un souffle d’air — enfermaient même les vendeurs de coke Dominicains, assez accrocheurs d’habitude, dans le mutisme. Cette année-là, 1992, les émeutes qui avaient suivi l’exécution d’un dealer connu du quartier avaient provoqué des incendies qui n’avaient pas fait baisser la température. Tout le monde était abattu — non j'exagère, un ou deux cadavres seulement, les autres se contentaient d'être déprimé ou au violon — et il traînait dans le quartier un nombre de flics record.
 À Moscou, le ciel sans nuages et le soleil étaient gris, et au troisième jour, un été, les feux de tourbe que la canicule avait déclenché submergeaient la ville de leurs fumées suffocantes, le thermomètre avait bondi vers le haut de plusieurs degrés. Ça avait duré des semaines. On finissait par s’habituer à ce brouillard nauséabond et même apprécier les contours surréalistes qu’il donnait à la moindre expédition chez l’épicier, sans parler d’un rendez-vous en ville. La population, aussi, changeait d’attitude. Coincée dans l’étau d’absurdité de la chaleur, des fumées, et de l’incurie des pouvoirs publics, elle ressortait l’humour du condamné qui la caractérise et dans lequel elle excelle, pour des raisons historiques. C’était au début des années 2000, je crois.
Berlin était sec et brûlant.
Berlin est allemand, alors… j’ai peut-être un préjugé. Depuis Bismarck, à travers Marx ou Gœbbels, ces gens-là ne nous causent que des ennuis, regardez un peu l’Europe.
Bruxelles était supportable parce qu’à 50 km à peine de la mer. Le vent soufflait souvent.
Londres était humide. En été, ça n’arrange rien. Les mauvaises années, à peine plus tolérable que New York.
La monotonie du climat continental à Kiev, chaleur de four, était interrompue par des orages d’une violence stupéfiante qui noyaient tout aux alentours.
À Vilnius, en Lituanie, les pluies glacées d’automne commençaient fin juillet.
Dans chacune de ces villes, je ressentis plein pot le silence et l’opacité de cette lumière des mois chauds, en traversant des rues anodines ou dangereuses, dans mes déambulations psychogéographiques. À Vilnius, le danger était surtout dans la ville russe abritant les citoyens de seconde catégorie.
Dans le mutisme et l’obscurité de l’été noir de lumière, l’été malsain des villes, les rues de la canicule était le lieu du ressassement intime — le dialogue avec les esprits dont je me réclame, qui sera notre sujet. Où, sinon dans la déchéance urbaine et le concret le plus immédiat — boire — peut-on dénicher l’œil du cyclone, l’intermonde miroitant vers les grands ancêtres ?… Seulement dans la torpide misère, sous l’empire des oiseaux, d’une mégapole en été. Ou peut-être au Sahara, le vide sidéral, mais c’est bourré de crotales et de scorpions. Vous me direz, en ville, de nos jours…

PAYEZ-MOI UNE BIBLIOTHÈQUE
En général, à quelques rares exceptions près, je supplie mes ami(e)s de ne pas m’offrir de livres. S’il y en a un de plus qui rentre chez moi, je ne saurai littéralement plus où m’asseoir.
Plus grave encore, lieu du regard abusé, certain(e)s m’offrent du tout-venant de la désolante production contemporaine !… Que je ne lirai jamais !…
Alors le prochain qui m’offre un Goncourt, la dernière traduction ratée d’une bouse américaine ou même l’œuvre incontournable d’un penseur à la mode, est condamné — s’il souhaite que le navet qu’il me force à stocker chez moi pour lui faire plaisir y reste — à me payer une bibliothèque !…
         Bon, il y a un hic à mon raisonnement : les livres que certains d’entre eux écrivent. Ceux-là, pour des tas de raisons inavouables, il faut bien que j’en parle, c’est quand même pour ça qu’on me les envoie. Mon talon d’Achille, en quelque sorte. N’en profitez pas, ce serait mesquin. Ça ne vous ressemble pas, ce genre de procédés, vous me décevriez beaucoup.


         SAUF DANS LES CHANSONS POUR LES SIRÈNES
         J’ai pris l’habitude, en tout cas dans ma correspondance, de parler de Jérôme Leroy, comme d’un frère ennemi. Quelles que soient nos divergences de toutes sortes, et Dieu sait qu’il y en a !… — quand on se voit, on rigole tout de suite, amis de toujours. Avant tout, ce qui me bluffe chez lui, et je n’en fais pas mystère, c’est son talent de poète. Écrire quelque chose qui soit possible en langue française d’accepter aujourd’hui comme poésie, la tâche est ardue. Mais Leroy se débrouille. Et plutôt bien. Notamment dans son dernier recueil Sauf dans les Chansons.
         Sa scansion, si elle emploie parfois des facilités, le fait ouvertement, comme une chanson des rues, de celles qui nous sont chères… La mémoire est un roman noir infini/Le regret, le chagrin, le matin encore indécis… Très classe, Bon Dieu, poignant, laconique à souhait, professionnel.  
Cité dans ce recueil, je suis évidemment suspect de prévarication… Oh,  si seulement Jérôme avait les moyens de me corrompre !… Vous me connaissez, vénal, je n’ai rien contre !…
         Pourtant, son Tombeau pour Natalia Medvedeva, convoque, avec assez de maladresse volontaire, cette fausse patte faussement trisomique, finalement aérienne — son obsession des années 1980.
         À prier et prier encore,
Pour l’âme glorieuse et violente,
De Natalia Medvedeva.
         Lorsqu’on tombe, bien des pages plus tard — s’obstinant malgré une modestie cruellement éprouvée par ses éloges —  sur une référence directe à Lautréamont : aussi émouvante qu’un passage à niveau sur une départementale, on commence à se dire, ouais, je pige pourquoi je parle encore à cet enfoiré de communiste, allié à mes ennemis depuis toujours. Il a le sens du clin d'œil
         Beau comme la rencontre fortuite d’un parapluie et d’une machine à coudre sur une table de dissection, avait prononcé Isidore Ducasse, dans un de ses (fréquents) accès d’humour grinçant. Leroy avait trouvé une façon d'adapter cette blague à son propre système, en y réintégrant sa base nostalgique. Vraiment pas maladroit.
Souvenir de sa réplique, au téléphone, quand je lui proposais un « meilleur » titre pour son précédent recueil :
         Oui, mais la poésie, il ne faut pas que ça « sonne » poétique, tu vois ce que je veux dire ?…
         Et, à lire certaines élégies comme Le Syndrome de l’archipel, on se met à percuter le faux rythme du poète, à lui pardonner ses ébauches un peu trop nombreuses, à se prendre à ses ritournelles déviées d’une note crécelle en fin de parcours qui recèle toute la saveur. Une tâche aussi délicate n’est pas à la portée de tout le monde, réclame un talent singulier.
TM, Juillet 2015