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28.6.24

Précisions sur "Photos passées"


 

Précision historique :

         Dans un article aussi sympathique qu’élogieux de jrmybouquin, sorti sur Instagram à propos de mon autobiographie en sourdine « Photos passées », je découvre avec bonheur qu’Hervé Prudon n’est pas tout à fait oublié, comme on pourra le lire ci-dessous. Merci jrmybouquin, de vous souvenir de ce grand écrivain.

Je ne m’aventurerai pas cependant à parler de ce raisonneur et oiseux péroreur de Kaâ (Pascal Marignac) comme d’un « Célèbre romancier », la définition d’Alain Léautier dans l’article consacré à mon livre, paru en novembre 2023 dans Marianne me paraît convenir beaucoup mieux : « Auteur de Série B ». Mais dans les 2 articles on a commis la même erreur, qu’il m’importe de corriger : Kaâ, bien que nous portions le même nom, n’était pas mon demi-frère. Nous n’avions ni la même mère, ni le même père, un des sujets du livre. Nous n’étions liés ni par le sang, ni par quoi que ce soit d’autre, d’ailleurs.

Je comprends qu'on puisse s'égarer dans les labyrinthes, "L'affreux nœud de serpent des liens du sang" (Paul Éluard), chers critiques… L'éditeur-auteur J-B Baronian lui aussi s'y était perdu…

Thierry Marignac

 


20.5.24

Le chant des livres de Gérard Guégan

    Lettre ouverte à Gérard Guégan 

 Cher Gérard, 

    C’est mon ami Jean-François Merle, auteur, traducteur, et éditeur un certain temps aux éditions Omnibus, qui m’avait joué ce tour-là quand je lui avais demandé une critique de mon dernier livre « Photos passées », tu sais, celui qui ne t’avait pas plu. Il l’avait fait sous forme de lettre. J’ai décidé de lui piquer le procédé, qui semble si naturel après lecture d’un ouvrage comme ton « Chant des livres » dont la nature est si intime — ta passion de la littérature. Je ne sais pas très bien comment définir ce genre de bouquin bourré d’anecdotes — un domaine où tu brilles — et restituant l’écrivain en chair et en os. Pour les confrères, en tout cas, c’est inestimable. 

    Après mes emportements d’hier soir contre les neutralisations et désamorçages cinématographiques de feu mon ami l’énigmatique Limonov par la bouillie globalisante, ça fait du bien de retourner à un sujet plaisant. 

Abkhasie, avant-hier, photo © TZ.

 

     En abordant la lecture du « Chant des livres », ce qui m’avait frappé, c’était ta description du PCF à l’époque Thorez, qui traitait « Histoires d’Ô » de « livre bourgeois à condamner » et où certains directeurs de conscience te passaient en commission de remise dans la ligne pour avoir lu et aimé des « Poèmes indésirables » anarchisants parus en 1945 et que je soupçonne fortement d’être antipatriotiques… Tu n’avais, dis-tu, « finalement écopé que d’un blâme »… Et sinon ?… On te suspendait par les pieds dans les sous-sols du Colonel Fabien ?… 

     Tes hérésies littéraires reviennent souvent, ton éclectisme, et l’on revoit ces commissaires politiques te déconseillant formellement ceci ou cela. Ça ne s’oublie pas. Mais en parallèle, on voit aussi des personnages de communistes du genre qu’on aimait bien, comme ton oncle Marius, turfiste léniniste, imbattable sur les pur-sang anglo-arabes, le texte d’ « Impérialisme stade suprême du capitalisme », et fin connaisseur de la littérature. 

Votre serviteur et l'équipe du documentaire russe concurrent du mauvais film de Cannes…

 

     Mais dans l’intervalle, ce n’est pas anodin, tu nous glisses Giono, sur lequel, dans ton contexte, c’est piquant, Drieu écrivait : « Quant à Giono on nous a parlé de ses sympathies communistes dans la vie. Elles ne se lisent pas dans son œuvre. Ces grandes fables lyriques, qui nous découvrent dans une campagne de rêve, loin des lourdes atonies de la ville, des passions farouchement réfugiées, sont bien loin de la discipline abstraite des grandes années de Lénine ». Chez toi, qui l’a croisé adolescent, on apprend qu’il était amical, fumait la pipe et ne lisait que des séries noires !… 



 

     En tant que confrère lointain, assez content de voir passer le grand traducteur Armand Robin qui connut une fin tragique, et resta un poète méconnu. Dans un accès de vanité que tu voudras bien me pardonner, je te dirai tout de même que je traduis Essenine nettement mieux que lui. 

    Rassure-toi, je ne vais pas tous les énumérer, déflorant ton livre dans lequel on se balade avec plaisir. Je n’ai aucune opinion particulière sur un Paulhan, par exemple, que je ne crois pas avoir jamais lu et dont tu dresses un portrait sympathique. De Jean-Pierre Énard, je ne me souviens que d’un gros type à lunettes qui avait écrit sur Hollywood, un sujet qui m’indiffère, et m’a rappelé ton roman « Technicolor » une fresque bigarrée parue au Sagittaire — une passion commune ?…Ta conclusion, d’une brutalité exemplaire, pourrait le suggérer : « Sous l’objectif la chair jette le masque ». 

    Tu as toujours eu la gentillesse de rire quand je vomissais Bukowski, Prince de la Grandiloquence Crasseuse, piètre traduction de… Tu l’avais écrit toi-même : « Ça sue et ça grince comme dans Céline, mais avec davantage de désinvolture ». Je reconnais à Bukowski d’avoir été un bon coup d’édition, pour toi et tous les douteux complices dans cette arnaque éditoriale pour le gogo franchouillard épaté par l’Amérique : les Garnier, Bizot… En revanche, je doute que ce poivrot ait été un bagarreur si redoutable. Il avait suffi de ce vieux réac en ruine de Cavanna pour le vider du plateau d’ «Apostrophes »… Mon ami Christian Vilà, auteur de SF punk, avait commencé ainsi son interview imaginaire du pochetron de LA : « On lui a vendu un bout de shit trois fois le prix baba-cool »… 

     Puisqu’on en est aux sujets épineux, je dois te dire aussi que ton entrevue avec Sollers m’a bien fait marrer. Elle est conforme au personnage que j’avais interviewé en 82 pour une radio après son best-seller « Femmes ». Ce mec était l’illustration ambulante du mot fameux de Lautréamont : « Notable quantité d’importance nulle ». Son intelligence éblouissante était entièrement tendue vers un seul objectif : ne surtout jamais rien dire d’intelligible. Sa virtuosité dans cet exercice lui a permis d’en faire une carrière… 

    Dans un registre plus émotionnel, revoir feu mon ami Hervé Prudon dans un chapitre en compagnie de deux auteurs qui me sont inconnus, m’a fait rudement plaisir. Ça lui ressemblait : simple et sympathique. Tu avais eu, après son décès, des mots très élogieux sur son saisissant recueil de poèmes d’agonisant « Devant la mort », sur le site Vive La Culture. Décidément, il faut que je m’y fasse, tu n’as pas que des défauts. Mais tu m’as induit en erreur : je croyais que le texte de lui dont tu parles : « Fièvre », était un roman paru au Sagittaire. Daniel Mallerin vient de me préciser que c’était un texte dans une anthologie de ta revue « Subjectif ». 

     Tout au long de ton livre, on sent que la littérature inspire ta littérature, c’est le plus étonnant pour moi, férocement isolationniste. C’est le fil qui court tout au long du « Chant des livres », par exemple quand tu parles d’un roman sur une liaison entre un maoïste et une sympathisante de « Socialisme ou Barbarie », (deux sectes aux antipodes l’une de l’autre) « dans le style de Ponge, ma plus récente idole ». Je m’efforce toujours au strict contraire, dans la mesure du possible: écarter toute influence. Et pourtant, c’est le plus bluffant : un Guégan ne ressemble à aucun autre livre. 

    En conclusion, vieux roublard, il me semble que ton but est atteint avec ce livre : indissolublement acteur et témoin, tu t’inscris dans le marbre de l’histoire de notre art en désuétude. 

    Puisse le seul rimbaldien que je tolère dans mon entourage, rêver encore longtemps dans les rues de Nîmes !… 

     Thierry Marignac, mai 2024.

Ton serviteur, interviewé dans un salon du livre inavouable, sur le livre que tu n'aimais pas!


2.3.24

André Breton a-t-il dit passe de Charles Duits


 


    MODELÉ DANS UN BLOC DE FOUDRE 
    
     Pour écrire une critique digne de ce nom du tendre et dangereux livre de Charles Duits — à la beauté maladroite à force de justesse — sur André Breton, il faudrait que j’adopte un style paysagiste et sonore, peuplé de meutes surnaturelles sous les cactus énormes et marmoréens, hanté par les hululements de chouettes invisibles jusqu’à l’instant définitif, de pythies aux formes voluptueuses à têtes de rapace — et que je sache lire les oracles, moi si déplorablement dépourvu de toute impulsion métaphysique. Que je joue les Max Ernst au clavier, ce qui ferait bien rigoler mes copains au fait de mon ignorance picturale. Un style bourré d’adjectifs tour à tour renversants ou ténébreux — aux antipodes du mien, dont les arabesques sont inexorablement concrètes. Antipodes est un mot qui compte dans les florilèges surréalistes. 
     
    Mais Breton enjoignait du ton du Commandeur au jeune Duits de ne jamais transformer ses émerveillements en style. Et c’est en premier lieu chez Duits l’histoire d’un adolescent rongé d’insatisfactions, des tourments de la chair : « Les lumières infernales jouaient sur toutes les attitudes de la lubricité ». 
     
    Dans la déclaration de mépris du style, par Breton qui en possédait un parfois redondant jusqu’à l’obscur — ce qui peut sembler contradictoire — on discerne avec émotion le rejet affirmé régulièrement de la gloriole littéraire et de toute réussite purement esthétique, à mon sens la meilleure qualité et un des plus grands apports de Breton à la bouillie artistique. Le fragment radioactif Dada ne cessait d’émettre son rayonnement vénéneux. 
Charles Duits peintre.


    
    Charles Duits ne triche pas au sujet du Grand Homme qui souvent l’éclaire et souvent l’insupporte, Prophète parfois pesant, dressant un tableau où une complexité redoutable le dispute à une simplicité élémentaire, comme en témoigne la parfaite première phrase du livre : « Le vent poursuivait les journaux de 1942 ». Si Duits décrit Breton comme un être parfaitement étranger à la nostalgie… aussitôt cette phrase a provoqué la mienne : a-t-on jamais mieux résumé New York dont les sons, les odeurs, les grands canyons de pierre et les rues malpropres affluent brusquement dans le souvenir ? 

    C’est probablement la coexistence déséquilibrée du tourbillon, des déchirements métaphysiques au ciel de l’art, de la mystique — l’ombre de Gurdjieff passe implacable dans des scènes hallucinantes qu’on aurait peine à croire sans la sincérité du ton qui les rapporte — et tant de la quotidienneté du « village surréaliste » que des souffrances banales de Duits à « l’âge ingrat » qui confère à ce livre son charme de malaise. Celui-ci ne se dément pas jusque bien après, à l’âge adulte, en France, c’est celui de Duits et Breton, séparément, et celui qu’ils ressentent et chérissent quand ils se fréquentent. 

    Le tout jeune homme incarne l’adolescence : il déteste son corps, il est harcelé par les succubes de ses désirs inassouvis. Il est tourmenté par ses condisciples plus âgés qui le traitent de « sale grenouille » dans les pensionnats anglo-saxons, il est en exil de lui-même et des autres, en Amérique blafarde où l’a chassé la guerre, dont les échos parviennent étouffés, gros titres de journaux éparpillés au vent. Mais il est aussi dévoré par « l’orgueil noir, la singularité ». C’est son plus bel atout, celui qui, un jour, lui ouvre la porte d’André Breton. Et tellement d’autres, dans le « village surréaliste » qui parsème Manhattan et Brooklyn. Celle du peintre Matta qui « erra plus tard sans un sou dans les rues de Rome » avec Alain Jouffroy, l’homme au style infracassable de nuit. Avec Matta, Duits vit une grande amitié qui tourne court sans crier gare. Max Ernst, distant, Yves Tanguy tonitruant, le froid et affable Duchamp à l’humour sec comme l’impôt sur le revenu dans des concours de calembours, bientôt la « tendresse intermittente et ombreuse » de Sonia Lekura, artiste-peintre, la gentillesse de Jacqueline Lamba, l’ex-femme de Breton, la générosité de l’amant de celle-ci, David Hare… Tandis que Duits n’est pas tout à fait dupe de ce rôle de jeune homme sublime par lequel Breton l’a intronisé dans le groupe en le proclamant génie poétique.
Charles Duits, peintre.

 

     Plus tard de retour en France, dans le milieu des Édition de Minuit, où l’on croise Georges Bataille et Pierre Klossovski, Duits commet un roman dédié à Kurt Seligmann, un autre ami de New York : « Le mauvais Mari » tableau de mœurs très « années 1950 », que j’ai la faiblesse de beaucoup aimer, alors que l’auteur semble le regretter autant que les intrigues littéraires de ce petit monde. Breton, dont on connaît pourtant les furieuses charges contre « cet art dépassé », semble lui aussi charmé, fait du prince. Ici, une question vient à l’esprit du critique indiscret : la grande Annie Le Brun, préfacière de « André Breton a-t-il dit passe » dont on sait les foucades contre le roman, en-a-t-elle eu connaissance ? 

    Duits et Breton ne se voient plus alors que de loin en loin, leurs relations marquées par les ruptures auxquelles le pape du surréalisme était enclin. Mais il s’agit au fond de ce malaise originel qui ne quittait pas l’adolescent de New York, voire le Grand Homme lui-même, nimbant tout ce livre, entre extase et angoisse. C’est son incalculable étrangeté. Son indiscutable mérite reste, sans méconnaître ni les défauts d’emportement, ni certaines reculades, voire mesquineries la plupart du temps bénignes, de rendre à André Breton une grande lumière d’humanité, quelque chose de phosphorescent, indiscutable dans le fatras surréaliste. La générosité d’abandon, par exemple, dont Breton fait preuve en répondant à Duits, qui lui reproche d’avoir négligé son œuvre personnelle pour écrire des préfaces, très simplement qu’il savait que c’était son devoir. Ce personnage historique pour lequel on ne peut éprouver a priori que des sentiments mêlés, redevient tout à coup sympathique et même proche. Ce qu’Annie Le Brun résume brillamment dans la première phrase de la préface, aussi nue que l’entrée en matière de Duits : « Non, ce livre n’est pas un témoignage de plus sur André Breton. » 

    Et puis il y a le portrait que Duits dresse de lui-même. Au jeu du hasard objectif de ce compte-rendu frémissant d’une amitié bouleversante, on repense aux vers de Tristan Tzara : 
    « Je parle de qui parle qui parle je suis seul 
    Je ne suis qu’un petit bruit, j’ai plusieurs bruits en moi… » 

 Thierry Marignac, mars 2024.

7.1.24

De l'héroïsme en poésie




 

    Depuis longtemps, on remet à plus tard un essai savant d’académicien : le poète comme héros de ses poèmes — une tendance très prononcée chez certains Russes. Mélodrame ou tragédie, voire farce grandiose comme chez Oleïnikov, tout dépend d’une certaine qualité de mise en scène, qui différencie le méchant rimailleur de l’artiste. Pour paraphraser les éloges récents de Jérôme Leroy sur l’autobiographie « Photos passées » (Thierry Marignac, Manufacture de livres), c’est sans doute dans le décalage réussi entre le poète qui écrit et le poète héros de ses propres vers, que se niche la poésie. Des pleurnicheries sublimes d’Essenine sur le vieillissement — lui qui mourut à trente ans — aux larmes de colère d’un Limonov, en particulier à la période new-yorkaise, en passant par le désespoir hautain, le dandysme méchant de Lermontov, jusqu’aux lourds paysages de Boris Ryjii — qui mourut à vingt-sept ans — dans l’Oural, le méridien du talent change en or le plomb de l’amertume, les grisailles du chagrin…


    (Poème traduit du russe par Th. Marignac)
     
    Les motifs, connus dès l’enfance,
     De l’aube, les vermeilles fulgurances, 
     De la mort, de la fin et des moyens, 
     De la patrie, que le diable emporte les siens. 

     Se glissent sur la terre ferme à nouveau, 
     À la vitre du tramway vont se profiler. 
     Que ma pauvre âme soit sauvée, 
     Laisse — un souvenir de ma pauvre peau. 

     Pour que vivent, selon un droit éternel, 
     Tous ceux qui sont nés pour la vie, 
     Lâche-moi dans le ruisseau, face vers le ciel, 
     Lave mon cœur avec la pluie. 

     Tout est si niais et si vert, 
     Mais si bon, putain de ta mère, 
     Comme si le dernier mot, 
     Me laissaient prononcer les salauds. 
     Boris Ryjii, 1998. 



 Мотивы, знакомые с детства, 
про алое пламя зари, 
про гибель про цели и средства, 
про Родину, черт побери, 

опять выползают на сушу, 
маячат в трамвайном окне. 
Спаси мою бедную душу 
и память оставь обо мне. 

Чтоб жили по вечному праву 
все те, кто для жизни рожден,
 вали меня навзничь в канаву, 
омой мое сердце дождем. 

Так зелено и бестолково, 
но так хорошо, твою мать, 
как будто последнее слово 
мне сволочи, дали сказать. 
1998 Б. Рыжий.

16.12.23

" La Mère dans l'âme" de Patrick de Lassagne, retour sur "Photos passées" de Thierry Marignac



Ma péniche à moi s’appelait Armée du Salut 
     « Je suis loin d’être le premier bâtard à tenter de vendre du papier imprimé pour s’éclaircir les idées » notais-je dans « Photos passées », mémoires apocryphes, ou autobiographie en sourdine, au lecteur de décider, qui vient de paraître aux éditions de La Manufacture de Livres. J’aurais peut-être dû écrire : « …le seul bâtard… ». 
     En effet, au-delà d’Apollinaire ou Aragon, que je citais pour rehausser mon statut — il en a bien besoin — meubler chic, il semble que cette histoire, le coup d’un soir ou deux devenu destin pour l’enfant qui en est le fruit, soit d’une banalité à faire frémir mon élitisme. Depuis qu’il est question de mon dernier livre, après tant de rencontres, comme par hasard, de filles et de fils aux pères incertains — de Natalia Medvedeva à « Big » Steve Felton — j’ai fait la connaissance et me suis lié d’amitié avec deux auteurs dont papa avait pris la poudre d’escampette : Nicolas d’Asseiva et Patrick de Lassagne. Nos circonstances différaient autant que la vie diffère, mais certaines constantes étaient invariablement au rendez-vous : les « êtres de silence », selon la belle formule de Patrick, coincés dans le paradoxe, se recréaient à partir du fantôme. 


    Je ne crois pas que Nicolas ait abordé cette histoire, du reste assez cruelle pour lui, il ne m’en a pas parlé. Mais Patrick, dont le sort fut bien plus rude que le mien puisqu’il perdit en sus sa mère tout jeune, a laissé un long poème d’une beauté magistrale : « La Mère dans l’âme ». Devrais-je dire une mélopée ? Laconique au sujet du père et j’envie cette concision : « Il avait pris ce qu’il y avait à prendre, Le cœur et le corps de ma mère… Puis la fuite. » 
     C’est sa mère, d’une beauté physique aussi magistrale que les lignes qu’il lui consacre qui fournit le thème de ce chant empreint d’une douleur sourde — pourtant sans plainte, c’est assez rare pour être souligné à une époque dégradante où larmoyer est un fond de commerce. L’auteur de polars brutaux et réalistes qu’est Patrick possède un redoutable sens du titre : « Kill créole », « Périph’ gang », « Classe dangereuse », ou encore « Absolut Boris », chroniqué dans ces pages il y a quelques mois. Les complaisances d’auto-apitoiement lui sont étrangères. Mais quand il s’attarde sur sa mère, aristo rejetée par sa famille pour avoir fauté avec un Antillais, trimant comme dactylo pour payer sa nourrice « Mère de lait aux seins de glace », la fêlure de la voix est perceptible : « (Qui eut pitié d’elle dans ses fonds océaniens du chagrin et de la solitude ?) » 
     Puis sa mère, épuisée sans doute dans ses chambres de bonne, meurt alors que le gamin a à peine quinze ans, l’enfermant dans le mutisme et la rage qui entraîne une dérive vers la « Classe dangereuse », taper seulement taper — issu d’une double absence « Comme un poing barbare et qui fracasse », écrivait le maudit Drieu la Rochelle. Nous autres bâtards, avons tous notre version de cette fuite en avant, non dépourvue d’une certaine violence, que certains parviennent plus tard à canaliser. Nicolas d’Asseiva et moi, avons traversé cette phase de confrontation avec le monde dominant avec la came. Je la rencontrai banalement dans la rue, où elle était partout. Nicolas la découvrit dans un demi-monde entre la danse et le show-biz, dans sa trajectoire de saltimbanque, où elle était omniprésente… L’un comme l’autre, nous avons surmonté ce vertige de suicide en décrochant. Patrick est devenu scénariste, puis écrivain, plutôt que de finir en Centrale. 
    

    
    Ayant côtoyé l’abîme, Patrick de Lassagne ne se berce pas d’illusions. Dans ses polars, les truands sont des truands : ils vivent de rapines, de racket, de trafics et se contrebalancent de la justice sociale, aggravant la misère générale si ça leur est profitable. Les flics sont des flics — sauf exception, un sale boulot de violence au service du pouvoir. On est loin du polar de gauche, où les policiers à bons sentiments poursuivent les menées d’extrême-droite, où les crackées jouent du Duke Ellington au saxo — Dugenou, t’as déjà vu un accro au crack ?… Parles-lui de solfège, qu’on rigole !!! Les féodalités, férocités, abrutissements n’échappent pas aux bâtards, qui les connaissent dès l’origine. 
     Mais je m’égare, semble-t-il. Le Patrick de Lassagne de « La mère dans l’âme », dans son lyrisme en sourdine est distinct de l’auteur de polars que je recommande. 
    Toutefois, et c’est la mesure d’un tempérament vigoureux, son ressentiment se fait jour dans une ode superbe aux orphelins, réels et littéraires, de David Copperfield à Gavroche et Tom Sawyer : « Moi sans peur et sans reproche, Je m’avance dans le noir, Dans mon habit de vengeance… » Nous ne sommes pas sans rancune… Il ne manquerait plus que ça !… Nicolas d’Asseiva me proposait une Internationale des bâtards quand je lui parlais de « La Mère dans l’âme ». Si le projet se concrétise, j’exige un statut « Odyssée de la rancune », selon le mot d’Emil Cioran. À rédiger par Patrick de Lassagne. 
     N’étant jamais pardonné de ses troubles origines, coupable idéal, le bâtard ne pardonne jamais. 
     « La Mère dans l’âme », lettre d’amour comme il en existe peu, d’un lyrisme en sourdine sans fioritures, aurait manqué sa cible sans cette épopée du ressentiment. Tel quel, ce poème déchirant trouve son équilibre. 
    Nous autres bâtards le plébiscitons. 
     
« La Mère dans l’âme », éditions Materia Scritta, 8 €.
 
Thierry Marignac, décembre 2023.