1.2.18

Poètes, mépris et monuments

Édouard Limonov devant un personnage historique.
По родительским пóльтам пройдясь,
нашкуляв на «Памир»
и «Памир» «для отца» покупая в газетном киоске,
я уже понимал, как затейлив и сказочен мир.
И когда бы поэты могли нарождаться в Свердловске,
я бы точно родился поэтом: завел бы тетрадь,
стал бы книжки читать, а не грушу
метелить в спортзале.
Похоронные трубы не переставали играть
постоянно в квартале над кем-то рыдали, рыдали.
Плыли дымы из труб, и летели кругом облака.
Длинноногие школьницы в школу бежали по лужам.
Описав бы все это, с «Памиром» в пальцáх на века
в черной бронзе застыть над Свердловском,
да на фиг я нужен.
Ибо где те засранцы, чтоб походя салютовать
к горсовету спиною, глазами ко мне и рассвету?
Остается не думать, как тот генерал,
а «Памир» надорвать
да исчезнуть к чертям, раскурив на ветру сигарету.
Борис Рыжий
1999

(vers traduits par TM)
         Déambulant dans les fringues parentales
                                            La revue Pamir [1]serrée dans le poing
         Et achetant Pamir "pour mon père" au kiosque comme un journal,
         Je comprenais déjà la complexité et l’enchantement du monde à tel point.
         Et quand à Sverdlovsk pouvaient naître les poètes,
         Je serais né poète : j’aurais trimballé un cahier
         Lu des bouquins, et sur la poire en tempête
                                            Au gymnase je n’aurais pas frappé.
         Les cheminées, trompes funèbres n’ont cessé de jouer —
         De sangloter, sangloter, sur quelqu’un dans le quartier.
         Les cheminées crachaient et s’envolaient des nuages de ronds de fumée.
         À l’école des écolières aux longues jambes dans les flaques couraient.
         Ayant décrit tout ça, Pamir dans les doigts à jamais
         Sur Sverdlovsk dans un bronze noir me figer,
                                            Je sers à que dalle, ouais.
         Car où sont ces merdeux que je les salue en passant —
         Tournant le dos à la mairie, les yeux sur moi et vers le Levant ?
         Comme ce général, il ne reste qu’à ne plus penser
                                            Pamir déchirer
         Et s’en aller au diable, en m'en grillant une au vent.
         Boris Ryjii, 1999.




[1] Revue mensuelle littéraire et socio-politique fondée en 1949 par l’Union des écrivains tadjiks.

23.1.18

La mort de Dorothée Chémiakine

Dorothée Chemiakine© archives familiales

     J'ai croisé Dorothée Chemiakine, dans le grand appartement parisien de la rue de Rivoli, ou régnait un désordre bohème, avec sa mère. Le père était absent (Le grand peintre et sculpteur Mikhaïl Chemiakine, un temps familier de Dali), il séjournait à New York. C'était avec Limonov bien sûr, et, je crois, lors d'une des rares visites de son ex-femme Elena Chapova, il y a quelque 35 ans. Une petite adolescente habillée en noir punk-gothique, aux allures d'animal sauvage, j'ai du la revoir une ou deux fois dans le même genre de circonstances, elle restait en mémoire et tout le monde parlait élogieusement de son talent précoce. Kira Sapguir rend hommage à l'artiste écorchée qu'elle était sans doute (article paru en russe dans L'Observateur de Russie http://rusoch.fr/ru/events/pamyati-dorotei-shemyakinoj.html):
L’ARTISTE DOROTHÉE CHEMIAKINE EST DÉCÉDÉE DANS UNE PROVINCE FRANÇAISE.
         Dorothée Chemiakine est née le 9 mai 1964 à Pétrograd-Léningrad-Pétersbourg. Elle était née sous le signe du Taureau. Le même que celui de son père, l’artiste Mikhaïl Chemiakine.
         Ses « forts des Halles »[1], qui tirent la charge surnaturellement lourde de carcasses taurines lentement dans la ville nocturne avec des cordes de basse tendues[2], avaient soufflé ceci à Mikhaïl Chemiakine par ses entrailles de taureau. Leur bourdonnement en sourdine — fut l’accompagnement inaudible de l’enfance de Dorothée.
         Et cette enfance se déroula dans un manoir ensorcelé. Un manoir où la fête ne s’arrêtait jamais — la fête éternelle de la création. Heureusement le manoir avait été ensorcelé par des enchanteurs bienveillants, son perron était couvert  d’inscriptions conjuratoires et Tchernomor[3] le noir, et sa Pravda rouge n’y pénétrèrent jamais.
         Ce manoir enchanté consistait en une simple pièce dans un appartement collectif — mais il y avait  des jouets idéaux et d’anciens contes  racontés à Dorothée par sa mère l’enchanteresse et sa grand-mère la fée, animant les poupées.
         Ce monde de contes de fées exigeait le papier. Le père, en voyant les premiers dessins de sa fille comprit tout de suite : elle était artiste jusqu’au bout des ongles — et il entreprit de l’éclairer sur toutes les subtilités des couleurs et du papier.
         Dorothée Chemiakine eut droit à sa première exposition à l’âge de quatre ans — à l’époque, on exposa ses œuvres au Musée Russe. Et c’est à cette exposition de dessins enfantins que Tchernomor la menaça d’un doigt inquisiteur : la petite Dorothée Chemiakine fut accusée de… formalisme. Ainsi s’exprima son hérédité, mais en fait la continuité de son héritage.

         NON CONFORMISTE EN COUCHES
         Les fenêtres du manoir de conte de fées, s’ouvrirent largement sur le monde libre, lorsque la petite fille eut sept ans — elle se retrouva à Paris avec ses parents. Elle y participa à la fameuse exposition au Palais des Congrès de la capitale — à égalité avec des maîtres de l’art non officiel tels que Oleg Tselkov, Oscar Rabin, Mikhaïl Chemiakine son père, Ernst Neizbestny. Dorothée eut droit à un stand complet, et la majorité de ses œuvres furent vendues le jour de l’ouverture de l’exposition.
         L’élégant sarcasme et le graphisme virtuose qui échappent en général à l’enfance transportaient les amateurs et connaisseurs ; la capacité de figurer le mouvement d’un seul trait puissant et précis héritée de son père. La subtilité des nuances de la couleur étaient sans nul doute la marque de l’influence de sa mère, la grande artiste Rebecca Chemiakine.
         Ensuite les expositions se succédèrent l’une après l’autre : Paris, New-York, Londres, Hong-Kong. En Grèce, en Suisse, en Russie.

         En 1994, dans une exposition à la galerie Carpentier fut présentée sa série de trente œuvres sur le thème de la « Corrida » (pastel à l’huile et collages).

         Le ciel s’ouvrait, dans l’arène se produisait Apis, le Dieu taureau. La bataille sacrée commençait, celle qui avait tant inspiré Goya et Picasso.
         S’accomplissait alors l’immolation prédestinée par l’épée ou la corne : le torero s’abat, lâchant l’épée ; le cheval empalé par la corne, pousse un cri d’agonie, les dents serrées par la douleur. La mort se retourne en passion.
         Le taureau est l’élu parmi les monstres terrestres. La bataille vaut mieux qu’un massacre. Et les mules traînent le cheval dans le sable, tirent ses tripes au soleil, puis la carcasse ensanglantée et ceinte d’une chaîne du taureau. La vie quitte l’arène.
         Dorothée Chemiakine n’était pas attirée vers ce moitié combat moitié ballet de demi-dieux par le clinquant, la furie de l’instant ou les pirouettes acrobatiques des postures agiles du torero — mais par son appréhension de l’essence de la corrida, le caractère épique du « moment de vérité » comme l’appellent les afficionados, solennel et sévère.
         C’est ainsi que tout est ici mêlé, entrelacé, déversé — la carcasse du taureau, le tournoiement d’ailes de corbeau de la cape, l’éclat crasseux d’un soleil blanc, le sang vermillon sur fond gris-brun.
         Dorothée Chemiakine dessina ses taureaux et toreros, comme pour célébrer l’action consacrée, le rituel funèbre, constant, comme la prière, éternel, comme l’amour.
         Et qu’est-ce qui mêlait, liait tout ça ? La mélancolie.
         Kira Sapguir
         (Traduit par TM)




[1] Silatchi, ou « homme fort », légendaires personnages de cirque et de foire, dont un des plus célèbres fut Ivan Chemiakine (1877-1952) fameux haltérophile et lutteur de son temps. Titre d’une série de tableaux de Mikhail Chemiakine, chapitre de la série plus générale « Le Ventre de Paris ».
[2] Les cordes de contrebasse étaient fabriquées avec des boyaux de bœuf.
[3] Dieu marin de la Mer Noire, mi diabolique, mi satirique, dont la bienveillance était sujette à caution, ici, il symbolise les soviets.

18.1.18

L'orgueil des poètes







Chez Oulougbek Esdaouletov (dont nous ne savions toujours pas grand-chose, nous abstenant soigneusement de lire sa fiche Wiki), nous plaisait une certaine simplicité essininienne, (Sans excentricités de poète, Je ne puis vivre sur cette terre, S.E.), lyrisme en sourdine, marquer au feu quelques paroles élémentaires sur le marbre du temps. Si loin des abstractions… Ah, et puis l'orgueil d'être poète.
(Vers traduits du russe par TM)
         
NE DEMANDEZ PAS L’HEURE AUX POÈTES
         Ne demandez pas l’heure aux poètes,
         Ils ne vivent pas sur ce temps-là
         Leur en demander raison, c’est bête
         Les forcer à regarder en bas.

         Rêveur comme un gamin, spontanément,
         Vit le poète, sans apprendre à vivre.
         Lui seul, immortalisera le temps
         Où vous avez pu sans talent survivre.

         Qu’est-ce que notre vie ? Du crépuscule au levant
         Étouffer des incendies, jusqu’à la fin des ans.
         Ne demandez pas l’heure aux poètes,
         Leur temps, c’est l’éternité. Tout le secret tient là, en fait.
         Oulougbek ESDAOULETOV, tiré du recueil : Ne demandez pas l’heure aux poètes…


         Не спрашивайте время у поэтов,
         Ведь не живут поэты по часам.
         Не стоит их за то вызвать к ответу
         И заставлять их спустить глаза.

         Мечтатель, как ребенок, непосредствен,
         Живет поэт, не научившись жить.
         Но лишь ему и обессмертить время,
         Что вы смогли бездарно просадить.

         Что наша жизнь ? С заката до рассвета
         Тушить пожары до скончания лет.
         Не спрашивайте время у поэтов,
         Их время – вечность. В этом весь секрет.
         Улугбек ЕСДАУЛЕТОВ, обрывок из сборника НЕ СПРАШИВАЙТЕ ВРЕМЯ У ПОЭТОВ…



         Ne vous inquiétez pas pour le poète —
         Il ne craint pas une longue fête.
         Vers la lumière son âme s’élancera
         Au-dessus du souci s’élèvera.

         Au poète, n’enlevez
         Pas sa plume en liberté :
         Le poète franchit
         Tous les interdits
         Au nom de la vérité et de la bonté.

         Le mot enflammé, vivant,
         Traversant mille désagréments
         Fait fondre les chaînes éternelles
         Brûle tout l’inutile, étincèle.

         N’oubliez pas, sur le poète :
         Que l’univers survolant,
         Soutien, conseils, il attend qu’on lui transmette
         Comme sans défense, les enfants.
         Oulougbek ESDAOULETOV, tiré du recueil : Ne demandez pas l’heure aux poètes…


         Не беспокойтесь за поэта –
         Ему не страшен долгий той
         Душа, стремящаяся к свету
         Поднимется над суетой.

         Не отнимайте у поэта
         Его свободного пера :
         Поэт нарушит
         Все запреты
         Во имя правды и добра.

         Живое, пламенное слово,
         Пройдя тысячи невзгод,
         Расплавить вечные оковы
         И все ненужное сожжет.

         Не забывайте про поэта :
         Над мирозданием летя,
         Он ждет поддержки и совет
         Как беззащитное дитя !
Улугбек ЕСДАУЛЕТОВ, обрывок из сборника НЕ СПРАШИВАЙТЕ ВРЕМЯ У ПОЭТОВ…