18.5.17

Trump n'est pas le premier à vouloir virer le chef du FBI

Mark Ames, journaliste d'élite, nous donne son point de vue, et nous raconte l'histoire du FBI, bien avant Comey et Trump, cet organe du maintien de l'ordre était déjà une drôle d'officine…
Les lecteurs anglophones retrouveront son article en VO au lien suivant: kompromat/http://exiledonline.com/russia-blog-6-the-fbi-has-no-legal-charter-but-lots-of-kompromat/




         LE FBI N’A PAS DE CHARTE LÉGALE, MAIS DES TAS DE KOMPROMAT[1].

 Par Mark Ames,
(Traduit de l’Américain par TM)
J’ai fait l’erreur d’écouter NPR (National Public Radio) la semaine dernière pour déterminer ce que la sagesse conventionnelle avait à dire sur le limogeage de Comey par Trump, supposant que le ton de leurs voix Mister Rogers sous Actifed réfrèneraient un peu l’hystérie ambiante. Et en apparence c’était le cas — les animateurs et invités de NPR ne couinaient pas directement « C’est la fin du monde ! Nous allons tous nous faire égorger comme des agneaux ! », comme ils en ont pris l'habitude sur CNN. Mais ils criaient « Au feu ! » d’une certaine manière, si l’on sait reconnaître les variations infimes de la voix NPR lambda sous Actifed.
         L’animateur du programme de la journée de la NPR a demandé quel était le sérieux et à quel point la décision de Trump de limoger le chef du FBI était sans précédent. La réponse des invités était étrange : ils parlaient de « l’État de droit », et de « viol de la Constitution », mais ensuite ils sont passés à une « violation des normes » par Trump — et vice versa, comme si « loi » et « normes » étaient des termes interchangeables. L’un des invités admit que le limogeage de Comey par Trump était 100% légal, mais cela ne semblait pas compter  dans sa rhétorique au sujet de Trump quittant l’État de droit pour une dictature de style poutinien. Ces mecs ne passeraient pas l’examen d’instruction civique en classe de troisième, mais ils étaient là à noyer le poisson. Ce qui comptait, c’était leur panique et l’outrage qu’ils affichaient — je ne suis pas sûr que quiconque s’intéresse vraiment à la légalité, ou à l’histoire légale, politique, ou « normative » du FBI.
         Pour commencer, le FBI ne colle pas avec les concepts de « constitutionnel » ou « d’État de droit ». Pour la simple raison qu’aucune loi  ne l’a jamais fondé. Les législateurs américains ont refusé d’approuver le FBI, il y a plus d’un siècle, lorsque la proposition a été soumise par Teddy Roosevelt. Il a donc ignoré le Congrès, a poursuivi son projet et l’a établi par fait du prince. C’est une chose dont la cohorte des défenseurs des libertés civiles déteste discuter — le fait que le pouvoir politique centralisé des USA soit dans l’exécutif, un trait du système constitutionnel institué par les Pères Fondateurs.
         À la fin des années 1970, la fin de notre brève Glastnost, on a beaucoup évoqué à Washington la possibilité de créer enfin une charte légale du FBI — 70 ans après sa fondation. Beaucoup d’encre a coulé dans la tentative de transformer le FBI en quelque chose de légal et de défini, au-delà de la police extra-légale et secrète  qu’il était. Si l’on veut jouer les archéologues de l’histoire récente de l’Amérique on peut trouver ça dans les archives du New York Times, des articles intitulés « Le projet d’une charte du FBI met des limites à ses méthodes d’investigation »:
         "L’administration Carter enverra bientôt au Congrès la première charte définissant les activités du FBI. La charte en question impose des restrictions importantes mais pas absolues sur l’emploi de techniques d’investigation controversées, comprenant l’usage d’informateurs, d’agents secrets et d’activité criminelle cachée.
         La charte spécifie également les devoirs et les pouvoirs du FBI, fixant des procédures et critères précis pour l’ouverture et la conduite des investigations. Elle impose au FBI d’observer les droits constitutionnels et d’établir des garde-fous, contre le harcèlement sans contrôle, l’effraction et autres violations."
         …suivis de l’inévitable lamentation, comme cet éditorial du Christian Science Monitor, un an plus tard, « N’oubliez pas la charte du FBI ». Que nous avons bien entendu oubliée — c’était le sens et la valeur de la présidence Reagan pour la réaction post-Glastnost : l’oubli. Comme l’a écrit l’historien Athan Theoharis : « Après 1981, aucune des propositions de Congrès sur la charte du FBI n’a plus été examinée ».
         Les origines du FBI ont été voilées à la fois à cause de sa douteuse légalité et en raison de son but originel — aider un président à livrer bataille aux tout-puissants capitalistes américains. Teddy Roosevelt n’était pas un gauchiste radical — c’était un Républicain progressiste, ce qui sonne aujourd’hui comme un oxymore, mais qui constituait une politique grand public et  dans une phase ascendante à l’époque. Roosevelt fut probablement le premier président depuis Andrew Jackson à essayer de briser la concentration du pouvoir de la richesse, du moins en partie. Il pouvait se montrer brutalement anti-travailleur, mais tels étaient aussi les puissants capitalistes qu’il combattait, ainsi que toutes les structures du pouvoir étatique. Il rencontrait peu d’opposition en poursuivant ses ambitions impériales social-darwinistes en dehors des frontière américaines. Mais il avait beaucoup plus de difficulté quand il s’agissait de combattre les puissants capitalistes chez lui, qui se mettaient en travers de l’obsession la plus honorable de Roosevelt : préserver les forêts, les parcs et les domaines publics des cupides capitalistes. Un memorandum adressé très tôt à Hoover explique les origines du FBI :
         "Roosevelt dans son style dynamique caractéristique, affirma que les pillards du domaine public seraient poursuivis et jugés."
         D’après le reporter du New York Times Tim Wiener, Enemies : A History of the FBI, ce fut le scandale de la fraude sur les terres en Oregon de 1905-6 qui donna l’idée du FBI  à Teddy Roosevelt. Le scandale en question impliquait des politiciens de l’Oregon, qui aidaient le magnat des chemins de fer Edward Harriman à vendre des terres forestières de l’Oregon à des trusts forestiers, et se termina en déférant à la justice un sénateur de l’État, et les deux seuls représentants de l’Oregon au parlement, sans compter des dizaines d’autres citoyens de l’Oregon. Au fond, ils dévastaient des terres et des forêts du domaine public de l’État comme des colonisateurs font d’un pays étrangers — et ça restait en travers de l’estomac de TR.

         Il voulait que son Attorney general — Charles Bonaparte (oui, c’était un véritable descendant de ce Bonaparte) — lui fasse un rapport complet sur les endémiques escroqueries sur les terres des seigneur de la guerre, qui défiguraient l’Ouest américain et menaçaient sa vision de la conservation de la terre et des forêts. Bonaparte créa donc une équipe d’enquêteurs du Service Secret américain, mais TR jugea que leur rapport disculpait les coupables et proposa un nouveau service d’enquête fédéral dans le département de Bonaparte qui ne rendrait compte qu’à l’Attorney general.
         Jusque là, le gouvernement des Etats-Unis devait se fier à des firmes privées, très douées pour briser les grèves, matraquer les ouvriers et tirer sur leurs organisateurs, comme la célèbre Pinkerton, mais pas très fortes quand il s’agissait de s’en prendre aux barons de la finance, qui figuraient parmi les clients importants de ces agences de détectives privées.
         Au début de l’année 1908, Bonaparte écrivit au Congrès pour lui demander l’autorité légale (et les fonds) permettant de créer une « une force permanente d’enquêteurs ». Le Congrès devait alors se cabrer, dénonçant cette idée comme un projet de créer une Okhrana[2] américaine. Le Démocrate Joseph Sherley déclara que «  espionner les gens et s‘immiscer dans ce qui devrait être considéré comme leurs affaires privées »  était contraire aux « idées américaines de gouvernement » ;  le Républicain George Waldo, de New York, dit que le FBI qu’on proposait constituerait une « atteinte considérable à la liberté et aux institutions libres si un département secret de ce style surgissait dans ce pays, comme il existe en Russie ».
         La réaction du Congrès alla par conséquent dans le sens contraire, interdisant à Bonaparte de dépenser quelques fonds que ce soit sur le FBI. Un autre membre du Congrès écrivit un autre alinéa du budget interdisant au Département de la Justice d’embaucher des fonctionnaires du Service Secret pour quelque FBI que ce soit. Bonaparte attendit donc les vacances d’été du Congrès, mettant à gauche des fonds de la Justice, et recruta des agents du Service Secret pour créer un nouveau service fédéral avec 34 agents. C’est ainsi qu’est né le FBI. Le Congrès n’en fut informé qu’en fin d’année 1908, par quelques lignes d’un rapport ordinaire —« Au fait, j’ai oublié de vous dire… ».
         L’histoire sordide du service extra-légal de police américain est avant tout une histoire de propagation de panique xénophobe, d’espionnage domestique illégal, de rafles de masse, et de projets de rafles de masse, de complots visant à piéger les citoyens, et de semer ce que les Russes appellent « Kompromat » — des infos compromettantes sur la vie sexuelle de la cible — pour faire chanter ou détruire des figures politiques américaines que le FBI n’aimait pas.
         La première victime politique des « Kompromat »  de J. Edgar Hoover fut Louis Post secrétaire-adjoint au Travail sous Woodrow Wilson. Le crime de Post était d’avoir relâché plus de 1000 soi-disant « Rouges » des lieux de détention, à la fin  des arrestations de masse du FBI, lorsqu’ils avaient emprisonné et expulsé des milliers de gens soupçonnés d’être communistes. La purge de masse entreprise par le FBI commença avec le soutien populaire en 1919, mais déjà au milieu de l’année 1920, certains (pas le FBI) commençaient à être mal à l’aise. Une opposition juridique aux purges et expulsions de masse du FBI à Boston se conclut par la dénonciation du FBI par un juge fédéral. Après ce verdict, le secrétaire-adjoint Post, un progressiste bienveillant de 71 ans, passa les affaires en revue et contre 1500 détenus que le FBI voulait expulser et se rendit compte qu’on avait absolument rien dans 75% des affaires. Son investigation menaçait de ruiner les poursuites entreprises par le FBI de milliers de gens soupçonnés d’être contrôlés par Moscou.

         Alors, l’un des plus ambitieux jeunes agents du FBI, J. Edgar Hoover rassembla des « kompromat » sur Post et ses liens supposés avec d’autres supposés gauchistes liés à Moscou, avant de refiler le dossier à la  Chambre des Représentants contrôlée par les Républicains — qui annonça rapidement qu’elle entendrait Post pour enquêter sur lui en tant qu’agent de gauche subversif.  La Chambre tenta de mettre Post en accusation mais il se défendit. Son avocat compara les persécuteurs de Post à l’okhrana (La Russie, encore !) « En Amérique, nous sommes tombés au niveau de la Russie sous le régime tsariste », décrivant la campagne de calomnie du FBI comme «encore plus basse dans ses méthodes que les anciens officiels russes ».
         Sous le président Harding, le FBI eut un nouveau patron, William Burns, qui fit les gros titres en faisant porter le chapeau de l’attaque terroriste à Wall Street de 1920 qui fit 34 victimes à un complot du Kremlin. Le FBI prétendait avoir une source fiable qui leur avait confié que Lénine avait envoyé 30 000 $ à la mission diplomatique soviet de New York, plus tard distribuée à quatre agents communistes sur place qui avaient organisé l’attentat à Wall Street. Cette source prétendait avait parlé à Lénine en personne, se vantant d’avoir eu un tel succès avec sa bombe qu’il avait commandé d’autres attentats.
         Le seul problème était que la source fiable du FBI, un petit délinquant juif polonais nommé Wolf Lindenfeld se révéla un pipeauteur d’enfer — surnommé « Linde bidon » — qui pensait que sa confession fabriquée de toutes pièces le sortirait des prisons polonaises et lui permettrait une vie confortable à New York.
         En 1923, le FBI avait à peu près annihilé les mouvements communistes et de travailleurs radicaux en Amérique — ce qui l’autorisait à se concentrer sur un autre de ses passe-temps favoris : espionner et détruire les opposants politiques. Le FBI espionna les sénateurs américains qui soutenaient l’ouverture de relations diplomatiques avec l’URSS : William Borah, de l’Idaho, président du comité des relations avec l’étranger ; Thomas Walsh de comité judiciaire, et Burton K. Wheeler, le sénateur populiste de la prairie du Montana, qui s’était rendu en URSS et voulaient des relations diplomatiques. L’Attorney general corrompu jusqu'au trognon de Harding — Dougherty — dénonça Wheeler comme «  le dirigeant communiste au Sénat, pas plus démocrate que son camarade Staline à Moscou ». Dougherty accusa Wheeler de faire partie d’un complot visant à « attirer autant de membres du Sénat que possible et de diffuser à Washington, et dans les vestiaires du Sénat un gaz aussi mortel que celui qui a tué tant de braves soldats durant la dernière guerre ».
         Hoover, à présent un dignitaire haut placé du FBI, nourrissait tranquillement les journalistes de « Kompromat » en particulier un reporter de Associated Press nommé Richard Whitney qui publia en 1924, un livre à succès : « Les Rouges en Amérique » avançant que les agents du Kremlin avait une « influence pénétrante dans toutes les institutions américaines ; ils ont infiltré tous les aspects de la vie américaine ». Whitney avait dit que Charlie Chaplin était un agent du Kremlin, avec Felix Frankfurter et les membres du Sénat qui voulaient une reconnaissance de l’URSS. Ce qui tua tout espoir de reconnaissance diplomatique pendant la décennie suivante.
         Puis éclatèrent les scandales de l’administration Harding — notamment celui des anciens combattants, des pots-de-vin au plus haut niveau. Lorsque les sénateurs Wheeler et Walsh ouvrirent des enquêtes, le FBI envoya des agents pour rassembler des accusations de corruption bidons contre Wheeler lui-même. Elles étaient manifestement fabriquées et un jury le disculpa. Alors que l’Attorney General  Dougherty fut inculpé d’escroquerie et obligé de démissionner, comme le fut son patron du FBI Burns — mais pas son subordonné Hoover, qui restait dans l’ombre.
         Sous Franklin Roosevelt, les pouvoirs du FBI et ses programmes de surveillance de masse  connurent une expansion sans précédent. Lorsque Roosevelt mourut et que Truman prit sa place, il fut à la fois intrigué et horrifié par ce pouvoir, lorsque Hoover chercha à se faire bien voir du président avec des dossiers compromettants sur d’autres figures politiques. Quelques semaines après son arrivée aux affaires, Truman écrivait dans son journal :
         « Nous ne voulons pas d’une Gestapo ou d’une Police Secrète. Le FBI s’oriente dans cette direction. Ils s’occupent de scandales sexuels et de chantage ouvert… Cela doit cesser… »

         Avec la Guerre Froide, le FBI entretint une véritable obsession sur les homosexuels en tant que Cinquième Colonne aux ordres de Moscou. Les homosexuels, pensait le FBI, était susceptible d’être compromis par le Kremlin — alors le FBI a rassemblé et diffusé ses propres dossiers compromettants sur des homosexuels supposés, soi-disant pour protéger l’Amérique du Kremlin. Au début des années 1950, Hoover a lancé le Programme des Déviants Sexuels pour espionner les homosexuels  et les purger de la vie publique américaine. Le FBI rédigea 300 000 pages de dossiers sur des homosexuels supposés et contacta leurs employeurs, la police locale et les universités « pour expulser les homosexuels de toutes les institutions étatiques, d’enseignement supérieur, et de maintien de l’ordre dans tout le pays » selon le livre de Tim Weiner Enermies. Personne, en dehors du FBI, ne sait combien de vies ont été détruites en l’occurrence sauf Hoover — qui ne se maria jamais, vécut avec sa mère jusqu’à 40 ans et ne se déplaçait jamais sans son « ami » Clyde Tolson.
         Au cours de l’élection de 1952, Hoover était si désireux de venir en aide aux Républicains et à Eisenhower qu’il rassembla et dissémina un « Kompromat » de 19 pages avançant que son rival du parti Démocrate Adlai Stevenson était homosexuel. Le dossier du FBI était gardé dans la section du Programme des Déviants Sexuels — il comprenait des ragots diffamatoires, prétendant que Stevenson était l’un des "homosexuels les plus notoires de l’Illinois ", surnommé « Adeline » dans les milieux gays.
         Dans les années 1960, Hoover et les patrons du FBI rassemblaient des « Kompromats » sur les vies sexuelles de JFK et Martin Luther King. Hoover en montra quelques-uns à Bob Kennedy, prétendant le « prévenir » que le président était vulnérable au chantage. C’était en réalité une façon pour Hoover de faire comprendre aux Kennedy qu’il méprisait, qu’il pouvait les détruire, s’ils le viraient, façon Comey, de son siège de patron du FBI. Les « Kompromats » de Hoover sur la vie sexuelle de Martin Luther King était devenus une obsession de Hoover. Il pensait à présent que les Noirs américains, et non plus les homosexuels, présentaient la plus grande menace de devenir la Cinquième Colonne du Kremlin. Le FBI mit la vie privée de Martin Luther King sur écoute, accumulant les enregistrements des liaisons de MLK avec ses maîtresses, qu’un membre haut placé du FBI finit par envoyer à son épouse, avec une lettre pressant MLK de se suicider.
         Après l’assassinat de JFK, lorsque Bob Kennedy se présenta au Sénat en 1964, il devait raconter une autre histoire dérangeante de « Kompromat » FBI que le président Johnson partagea avec lui pendant sa campagne. Des rapports du FBI qui énuméraient en détail « la débauche sexuelle de membres du Sénat et de la Chambre fréquentant des prostituées ». LBJ demanda à Bob Kennedy si l’on devait laisser fuir ces « Kompromats » pour détruire les candidats républicains avant les élections de 1964. Bob Kennedy devait écrire :
         « Il me dit qu’il avait passé toute la soirée à lire les dossiers du FBI sur ces gens. Et Lyndon parle de ces infos à tout le monde. Et c’est dangereux, bien entendu ».
         Bob Kennedy, Attorney general,  avait lui –même vu un certains nombre de ces dossiers, mais il était totalement opposé à leur divulgation — comme, par exemple, les dossiers sur les putes urinant à Moscou dans la chambre de Trump — parce que « cela détruirait la confiance des citoyens américains dans leur gouvernement et ferait de nous la risée du monde entier ».
         Imaginez-moi ça.
         Ce qui me ramène à la grosse analogie que tous les tâcherons de la presse ont beuglé la semaine dernière, disant que Trump était « nixonien » quand il a viré Comey. En fait, Trump a fait l’inverse de ce que fit Nixon, qui souhaitait limoger Hoover en 1971-72. Sauf qu’il craignait trop le « Kompromat » que Hoover avait peut-être sur lui pour le faire. Nixon s’était brouillé avec son vieil ami et autrefois mentor J. Edgar Hoover en 1971, lorsque le vieux chef malade du FBI avait refusé de se joindre à l’enquête Daniel ELLS/Pentagone, surtout après le verdict favorable au New York Times de la Cour Suprême. Une des raisons pour lesquelles Nixon avait créé sa propre équipe de plombiers cambrioleurs, était le fait perturbant que le patron du FBI soit devenu un peu brumeux dans sa dernière année sur cette planète — et ça rendait Nixon fou furieux.
         Nixon a appelé son chef de cabinet Haldeman :
         « Nixon : J’ai discuté avec Hoover hier soir, et il ne 
va pas poursuivre Ellsberg avec la vigueur que je voudrais. Quelque chose le ralentit.
Haldeman : Tu crois que le FBI s’en lave les mains ?
Nixon : Ouais, surtout du complot. Je veux poursuivre tout le monde. Ellsberg ne m’intéresse pas particulièrement, mais on doit s’en prendre à tous les membres de cette conspiration ».
Les ambitieux adjoints de Hoover étaient reniflaient l'odeur du sang et cherchaient à prendre sa place. Son numéro 3, Bill Sullivan (celui qui avait envoyé les bandes magnétiques sur la vie sexuelle de Martin Luther King, le pressant de se suicider) était particulièrement désireux de se débarrasser de Hoover, pour le remplacer. Alors, tandis que Hoover bétonnait l’enquête sur Ellsberg, Sullivan s’est pointé dans un bureau du Ministère de la Justice avec deux mallettes pleines de transcriptions d’enregistrements illégaux de journalistes et de leur propre personnel commandés par Kissinger et Nixon. Ces enregistrements avaient été commandés durant les premiers mois de Nixon à la Maison Blanche pour empêcher des fuites d’une ampleur sans précédent. Sullivan, avait dérobé ces fuites à Hoover et dit au ministère de la Justice qu’elles devaient être dissimulées à celui-ci qui se promettait de s’en servir pour faire chanter Nixon.
Nixon décida de virer Hoover le jour suivant, en septembre 1971. Mais le jour suivant, Nixon prit peur. Il tenta alors  de convaincre son Attorney General John Mitchell de virer Hoover. Mais Mitchell lui répondit que seul le président pouvait le faire. Alors Nixon prit le petit-déjeuner avec Hoover et se dégonfla. Hoover flatta Nixon et lui confia que voir le président réélu était son vœu le plus cher. Nixon n’avait plus qu’à s’écraser. Le jour suivant Hoover limogea son numéro 3 Sullivan sans cérémonie, en lui fermant et la porte de l’immeuble et celle de son bureau au nez pour qu’il ne puisse rien embarquer avec lui. Sullivan était fini.
Mark Ames, 2017
        
        





[1] Mot russe signifiant documents compromettants sur un individu.
[2] Service de sécurité tsariste.

15.5.17

Sensationnel: l'homme qui avait vendu une Série Noire au nouveau Premier Ministre, Édouard Philippe!

DE NOS ENVOYÉS SPÉCIAUX : 
Jean-François Merle, Jérôme Leroy, Thierry Marignac, au Festival polar au Havre 2015, juste avant l'irruption d'Édouard Philippe.
         C’est après une longue traque que nos reporters ont réussi à localiser le sexagénaire grisonnant d’aspect anodin, habillé dans des tons neutres au centre de toute l’affaire : son nom crépitait sur les télex d’agences de presse, les rédactions de nos concurrents avaient lancé leurs équipes jusque dans l’Oural où cet individu passe une notable quantité de son temps, Canal + le cherchait dans les bas-fonds de New York, un autre de ses repaires. Mais, fidèles à leur public, soldats de l’info,, intrépides, les limiers d’ANTIFIXION l’ont retrouvé là où l’on l’attendait le moins, le long des quais bétonnés d’un grand port normand dont nous tairons le nom, entre le quai d’Irlande et le port de plaisance. Un seul détail chez cet individu qui ne payait décidément pas de mine pouvait attirer l’attention : il portait des lunettes noires et simultanément faisait tournoyer un grand parapluie sans s’inquiéter du paradoxe. Cette excentricité a permis à nos investigateurs d’entrer en contact avec Thierry Marignac, puisque c’est le nom de cet anonyme.
         —Vous vous rendez compte de la contradiction ?…
         L’individu s’est mis à ricaner.
         —1) Je suis incognito, 2) vous ne connaissez pas le climat maritime Nord-Atlantique si vous posez des questions aussi cons. Une minute vous êtes sous les feux ardents de Phébus, la suivante, il tombe des hallebardes.
         —Vous connaissez la nouvelle ?… Sur le gouvernement ?…
         —Vous arrivez de Pontoise ?… Vous croyez qu’on traîne un œil mélancolique sur les grands cargos bourrés d’une pacotille navrante en provenance de Chine, sous un ciel assez bas, devant des flots gris fer pour penser au gouvernement ?… Vous trouvez ça logique ?…
         Nos reporters se sont alors éloignés un chouïa — l’individu avait l’air de mauvais poil et s’échauffait de plus en plus.
         —À quoi pensez-vous alors, c’est pour un reportage…
         —À tout l’oseille que je perds, eh, bamé, en ne faisant pas de littérature engagée, de gauche de préférence, ça rapporte plus.
         L’individu semblait tout à coup plus mélancolique, moins agressif, nos reporters ont saisi la balle au bond.
         —Justement, aujourd’hui 15 mai 2017, il est beaucoup question dans toute la presse de vos liens avérés avec le nouveau Premier Ministre français…
         L’individu a eu une expression sceptique.
         —Faudrait voir à m’éclairer, les gars, le scoop va vous coûter bonbon.
Jérôme Leroy, Thierry Marignac, peu avant l'irruption de…

         Devant un nombre stupéfiant de bières belges payées par la rédaction, l’individu a fini par cracher le morceau.
         —C’était en 2015, oh, je n’en suis pas fier, je cherchais à redorer mon blason dans le milieu du polar, des ratés et des incapables, je me suis inscrit dans une asso de fonctionnaires en retraite. Là j’ai présidé  un certain nombre de commissions où on n’avait pas besoin de moi. Bref, un matin où j’étais dans la choucroute vu mes beuveries de la veille, pour le déjeuner à la Société des Régates du port dont je ne dirai pas le nom, on remet le prix du festival polar à un crétin marchand de tapis qui passe à la télé. Quand j’ai commencé à l’ouvrir, Jérôme Leroy m’a rappelé de ne pas perdre une occasion de me taire. Quel faux-jeton, celui-là quand il s’y met. Ça se voyait sur sa tronche qu’il ne prenait pas lui non plus le crétin lauréat pour Raymond Chandler, ni la bouse qu’il avait pondu à l’intention de ses crétins de lecteurs pour The Long Goodbye (chef-d'œuvre absolu, dont Robert Altman a tiré un film aussi envoûtant que l'air qui l'accompagne… There's a Long Goodbye… And it happens everyday…). Oh, il me le paiera. Le crétin lauréat se répandait, Jérôme, moi et Velda on était dans le coin le plus éloigné vers la mer, et quand le crétin lauréat a fini d’étaler sa bêtise, la conseillère socialiste de la région est intervenue pour rappeler  que depuis qu’on votait pour elle, l’asso polar de fonctionnaires avait des subventions. Mais où était le maire ?… Édouard Philippe, présentement Premier Ministre ?… On l’attendait !… Son speech !… Il a fini par arriver, avec un livre en main, alors qu’on en était presque à aller bouffer sans l’attendre, grâce aux subventions sociales-dèmes qui nous donnait aussi le kir apéritif — la conseillère socialiste s'est taillée sans même le saluer, la vermine post-gauchiste au pouvoir n'a pas de manières, quoi, on leur donne pas de leçons de maintien dans le Lubéron?…  Les mélenchono-NPA farouches de l’asso polar se sont alors précipités vers moi : Thierry, Thierry, le maire a acheté ton livre !… Il faut comprendre qu’en province, le maire… c’est le maire, fût-il du bord opposé. On avait éloigné le maire, parti dans les tentes du festival, à l'autre bout de la plage, alors qu’on était au restau des régates. Et, parmi toutes les œuvres proposées, l’actuel Premier Ministre avait choisi Renegade Boxing Club,  ma Série Noire (Gallimard, 2009). Pourquoi ? Il me confia, au cours de notre bref échange, lorsque je lui signai mon chef-d’œuvre, qu’il allait boxer lui aussi, tôt le matin quelques fois par semaine dans une salle des hauteurs de la ville. Il faut dire qu'il était très grand, une putain d'allonge, quand ça tombe de si loin, ça sonne comme une matraque, croyez-moi, j'en ai vu des comme ça. Je pensais surtout que son assistante lui avait dit : Il y a un seul mec de droite dans cette asso de fonctionnaires, c’est lui Monsieur Édouard !… (évidemment, ça fait un  peu maison close, d'appeler son patron par Monsieur suivi du prénom, mais avec EP, pas moyen de faire autrement!). 
Oui, c’est ma réputation dans le milieu du polar, un crétin (encore) gras à lard, assez semblable à une serpillière, une épave que je connais depuis une éternité à cause de Rivages, en parlait encore récemment à mon chef de la MDL, en lui fourguant un de ses polars : Comment tu peux t’entendre avec Marignac ?… Il est de droite !?…  La fatwa de ce milieu d’imbéciles formatés. L’actuel Premier Ministre me consacra cinq minutes, sur la boxe, et l ‘écriture. Je lui posais des questions en douce, comment est-ce qu’il avait le temps ?… Il m’avoua qu’il n’était pas forcément bon, que c’était pour lui une forme de défoulement. Quant à écrire, il fut plus elliptique encore. C’est vrai, il est Premier Ministre ?…
         Devant l’ébriété manifeste de l’individu à ce stade, nos reporters n’ont pas répondu. Mais il a poursuivi :
         —Je me voyais déjà dans les salons d’honneur de la mairie, conseiller culturel, tous les accès du port ouverts à mes investigations pour mon prochain roman, on disait qu'il avait les dents longues (dont acte aujourd'hui même) je me voyais déjà au Secrétariat d'État à la Culture, et que je t'interdis les assos polar racaille gauchiste, et que je te supprime les subventions, et je ne parle même pas des exécutions sommaires des apparatchiks dont j'ai la liste. Mais, à peine deux mois plus tard, lors de l’anniversaire de la ville, je frimais avec une jolie femme, je le connais, il n’a rien à me refuser !… Pourtant, en m’approchant de la tribune, le cerbère de service me demanda mon accréditation, et Édouard Philippe  lui-même ne répondit pas à mon signe de la main. La politicaille, plus ça vous aime, plus il faut se méfier…
Plus tard, je fus exclu de l'asso polar fonctionnaire, cherchant à les empêcher de se faire arnaquer par une vermine daeninxiste, qui cherchait à les embrouiller. Ma verdeur de langage…


14.5.17

Feu John Farris, le meilleur poète du Lower East Side, Manhattan

         LA MORT DE JOHN FARRIS, POÈTE NOIR AMÉRICAIN INOUBLIABLE
         Oui, alors je ne suis pas très fier, en ce jour de deuil a posteriori, John Farris, le meilleur poète du Lower East Side, Manhattan, est mort il y a un an et demi — janvier 2016— et je ne l’apprends qu’aujourd’hui, par une amie qui le connaissait et l’aimait autant que moi. Mais je ne fréquente plus beaucoup New York, depuis que c'est une ville aseptisée. Personne ne m'a prévenu. John publiait essais, articles, poèmes et critiques de jazz, dans les revues, Sensitive Skin, Tribes, Between C&D. Il publia paraît-il son roman The Golden Ass of John Farris aux éditions Unbearables, (Les Insupportables, ce qui lui allait comme un gant).
         La première fois que j’ai vu John, durant l’été 1992, pour lui acheter une nouvelle du recueil Jungles d’Amérique (L’Arbre à Came, 1993, 10/18, 1995)— dont j'étais l'anthologiste mandaté par l'édition parisienne — intitulée Par Ici, « Here »  en anglais (que vous pouvez retrouver sur les pages d'Antifixion, rubrique John Farris), c’était un homme de 54 ans qui marchait avec une canne, il était gardien du légendaire Living Theatre, 3e Rue Est . Lorsque je lui refilai ses 200 $, il devait dire: "I love doing business with you", mais je l'aimais déjà comme un frère, et il fut toujours généreux avec moi, à chacun de mes séjours à New York. Il rejetait la faute de sa claudication sur une de ses épouses, Haïtienne, qui lui avait jeté un sort, disait-il, le jour où elle avait foutu le camp. Plus tard, j’ai appris qu’il avait la goutte, en raison de son immodérée consommation d’alcool. John vivait en semi-clochard dans les sous-sols du théâtre, et la seconde phrase qu’il avait prononcée était : I used to be so pretty !… avant de me tendre une photo de lui dans les années 1960, un jeune Noir aux épaules découplées sous un chapeau de paille dissimulant mal l’afro, souriant, image de force et d’orgueil. John avait un style inimitable : « I’m a formalist » aimait-il à répéter en lisant Virgile sur un banc de Tompkins Square Park. 

Au cours de dizaines de pendables lectures de poésie, notamment au Nuyorican Poets Cafe, dont il devait se faire exclure par la suite, pour je ne sais plus quelle incartade, lorsque les étudiants blancs névrosés avaient fini de lire leurs petites conjectures sur des chagrins d’amour d’imbéciles, dès que John apparaissait sur scène, avec sa gueule et son sourire de vieux black plein de sagesse apprise à la dure, le silence se faisait. Le poète était là. John était maudit, ex-garde du corps de Malcolm X, on l’avait soupçonné de l’avoir trahi, quand les Musulmans Noirs l’ont descendu, en 1965 (ce que John Farris a nié toute sa vie mordicus). Jusque dans les années 1990, des Américains blancs m’en parlaient, qui n’avaient jamais sauté un repas de leur vie — la mère de John survivait comme elle pouvait, au Welfare, le RSA américain, dont Limonov, bénéficia lui aussi en son temps. Et John avait purgé trois ans de taule entre 18 et 21 ans. Les Amerlocks blancs politcorrects se croyaient tout permis !… John Farris était « ingérable » comme dit la vermine managériste d’aujourd’hui. Il sautait les unes et les autres au gré du caprice, il fumait des Camels sans filtre, des joints tant qu’il pouvait, et quant à la vodka, il ne fallait pas lui en promettre (pour une raison ou pour une autre, John avait horreur du scotch et du bourbon)!… John était un remarquable critique de jazz — son frère aîné, musicien de ce genre-là, était mort d’overdose. Je l'entends encore me répéter sur un riff de saxophone infernal dans une boîte où jouait un de ses potes: That's nigger shit!…
John réussissait à survivre dans le Lower East Side grâce à sa légende. Toujours, de bonnes âmes — des femmes — s’occupaient de notre héros, le nourrissant dans les squats où il vivait, les barmen l’abreuvaient dans les rades où il était admis (peu nombreux, mais il ne fut jamais à cours de repères crapuleux). Je n’ai pas été aussi triste depuis la mort d’Alfred Dogbé, l’éblouissant auteur nigérien et comme j’ai honte de ne l’apprendre que maintenant, la mort de John Farris. Voici un de ses poèmes les plus hilarants pour les aficionados qui se reconnaîtront. 
In memoriam :
         Quand un poète n’arrive pas à écrire, c’est comme une constipation.
         Il lui faut un laxatif. Mon laxatif favori est la marijuana.
         Une bouffée, et mon crâne est plein d’images enfumées : des girafes roses
         Une lambada d’éléphants tachetés (la lambada est la danse nationale des éléphants roses — je veux dire des girafes — les éléponts — je veux dire que les éléphants sont d’une autre étoffe — Je veux dire un endroit où ces deux espèces ne se mélangent pas par peur de transférence, par peur de taches roses) leurs taches roses — 
         Je veux dire leurs peaux roses — rougies par l’excitation
         Tandis qu’ils tournoient et brillent, tournoient et scintillent sur leurs pattes
         Parfaitement carénés pour tournoyer. Les araignées — les graffes — je veux dire les girafes — non, non, je veux dire, les éléphants — — balançant lourdement d’un bord à l’autre, minuscules queues-baguettes marquant le rythme, les yeux vitreux.
         Les yeux des girafes sont naturellement vitreux — je veux dire roses. Les girafes ont de la classe, avec leurs doux yeux roses. Les éléphants tachetés ont un certain poids (J’ai repéré un éléphant, il y a peu, les yeux sans vergogne et vitreux).
         John, Farris, Pipe Dreams, in It’s not about Time, Fly By Night Press, 1993.
         (Traduit de l’Américain par TM)