19.3.17

…Je n'ai pas voulu qu'il interrogeât mon ombre

Andreï Doronine, Stepan Gavrilov, Thierry Marignac, photo© V. Troyan


À Pétersbourg, où Andreï Doronine et Stepan Gavrilov (son « éditeur » et préfacier) me recevaient comme un prince,  Doronine me faisait visiter la nuit les recoins louches où se passent ses petits récits démoniaques — Transsiberianbacktoblack à paraître chez Zapoï incessamment — dans son 4x4 blanc de gangster, et Gavrilov passait ses journées à me faire visiter la Venise du Nord à pied, me pressant de questions, sur le roman, la littérature, Paris et New York. La plupart du temps, on finissait chez lui, dans un appartement communautaire, héritage de l’URSS, qui, dans cette ville, existe encore, à faire ripaille avec sa très belle femme, et un couple de voisins, dont l'épouse était tout aussi ravissante.
Les deux compères m’avaient prévu un programme : interview et lecture à la bibliothèque Maïakovski, où je fis face une heure et demie à une quarantaine de personnes, curieuses de l’animal parisien et des rapports avec le monde russe. Nos lecteurs russophones en trouveront la vidéo filmée par l’auteur Nikolaï Kofyrine        au lien ci-dessous
 https://www.youtube.com/watch?v=ShETG83L354 https://www.youtube.com/watch?v=ShETG83L354
TM et Gavrilov photo © V. Troyan

De même les russophones trouveront l’article de la revue : « Diskourss », signé par Sergueï Proudnikov, journaliste et chroniqueur, en version originale à cet autre lien.
Pour les autres, on a retraduit les propos tenus à la bibliothèque ce jour-là, 19 février 2017 :


Thierry Marignac est connu en France comme un vétéran de la littérature non-conformiste : 12 romans, dont le plus connu est « Fasciste ». En Russie, comme un vieil ami d’Édouard Limonov, comme le mari fictif de la femme fatale Nathalia Medvedeva, et le traducteur d’auteurs « non formatés », parmi lesquels le poète Boris Ryjii, Vladimir Kozlov, Andreï Doronine. Le Correspondant de « Discours » a rencontré M’sieur Marignac[1], pour parler avec lui de littérature française et russe.
         Thierry, vous traduisez avant tout des écrivains marginaux. Limonov, Kozlov, et à présent Doronine. C’est cette culture qui vous intéresse, la Russie en rupture ?
         —Je ne dirais pas ça. Mon choix se fait en général spontanément. J’ai choisi le premier livre de Kozlov « Gopniki » (en français, Racailles), parce que sur sa couverture figurait le skin-head le plus monstrueux du monde. Je me suis dit, « je le veux ! ». Et je ne m’étais pas trompé : l’histoire de ces jeunes issus de la classe ouvrière de période soviet tardive a frappé les esprits en France. Ou encore Andreï Doronine… j’ai commencé à le lire, et je me suis heurté à une telle quantité d’un grandiose humour noir que je n’ai pas pu résister. Alors mes choix sont principalement intuitifs. De plus quand on se spécialise dans la littérature non formatée, on est le patron de sa niche. Personne ne veut s’occuper de ce genre de littérature.
         Est-il difficile de travailler avec la langue russe ?
         —C’est une langue très complexe. En français nous n’avons pas de déclinaisons, ni de système verbal d’une telle complexité. Il faut donc s’adapter à une structure entièrement différente.  Mais il y a là un bénéfice énorme : tes petits muscles d’écrivain se développent énormément.
         —Dans vos interviews (plus exactement dans une seule, celle de la revue de Gazprom, publiée dans ces pages fin octobre, et uniquement parce qu’on me posait la question… qu’on me repose ici !… Note de TM) vous ne ratez jamais l’occasion  de piétiner les auteurs français contemporains à la mode —Beigbeder, Houellebecque. Vous dites que ce n’est pas de la littérature. Pourquoi vous déplaisent-ils ? Et qu’est-ce que c’est pour vous la « vraie » littérature ?
         Ils ont surgi des réseaux de la grande bourgeoisie, qui leur assurent le succès. On peut ajouter Emmanuel Carrère à cette liste, l’auteur de « Limonov ». Contrairement à ce qu’ils prétendent ce ne sont en aucun cas des romanciers, mais des faiseurs de best-seller. Un roman consiste à raconter une histoire, à construire un drame autour de contradictions entre des personnages intéressants. Pour cela, il est nécessaire de sortir de soi, pouvoir se mettre à la place d’un autre, penser à partir d’une autre individualité, et pas seulement à partir de son soi bien-aimé ! Habituellement, par exemple, les auteurs masculins ont du mal à construire des personnages féminins convaincants. Pour décrire une femme, il faut sortir de soi, pour pénétrer sa logique. Un véritable romancier sait faire ça. Les Beigbeder et consorts en sont incapables (Houellebecque tout en appartenant à la même école, ressort de son côté d’une branche spécifique : la littérature des complexes ; il écrit parce qu’il est aussi laid que son « style » et ses thèmes). Ces gens cherchent l’inspiration dans leur cuisine. Protégés par l’argent, ils n’ont jamais réellement voyagé, ne sont jamais sortis de leur petit monde étroit. Ils chantent leur propre misère. En France on est entré dans le règne du narcissisme. Pour moi, ce genre de textes, ce n’est pas de la littérature, mais de la presse à scandales sous reliure (dite aujourd’hui people). Et c’est pour ça que c’est populaire.
         Quel auteur contemporain considéreriez-vous comme exceptionnel ?
         —Patrick Modiano, lauréat du prix Nobel 2014 ?… Il raconte l’amour, le passé, une France disparue, un Paris lui aussi disparu depuis longtemps. Et ce qu’il ne dit pas compte autant que ce qu’il dit. Il a un style de l'ellipse unique et inimitable. Il crée de la beauté, sans jamais être lyrique. Il aborde de façon oblique, quelques points vitaux de l'Histoire de France: la Guerre d'Algérie, ou l'affaire Ben Barka, pour en citer quelques-uns. Un art de l'esquive et de la pertinence qu'on ne reverra pas de sitôt.
         Comment est-ce que Limonov est considéré aujourd’hui en France ? Il est vraiment devenu le héros de notre temps après le livre de Carrère ?
         —Dans les années 1980, Limonov était l’idole de la gauche caviar. Après, quand il est parti faire la guerre en Yougoslavie, et qu'il a commencé à s’impliquer dans l’action politique, il est devenu à leurs yeux un fasciste, un nazi, un écrivain que l’on maudissait. Ça a duré vingt ans. Quand je prononçais le nom de Limonov chez les éditeurs on me foutait dehors. Après Carrère, c’est devenu une figure qui attirait la curiosité. Maintenant, on le respecte et on le craint simultanément. Mais cet intérêt soudain, n’a pas grand-chose à voir avec Limonov — c’est le succès de Carrère.
         Que voulez-vous dire ?
         —Carrère est un auteur sans grand intérêt, un hyper-narcisse qui écrit surtout sur lui-même. Et brusquement, il tombe sur Limonov. Il commence par un article qui suscite l’intérêt (C’était un bon article, il aurait du s’en tenir là). Après, on publie le bouquin. Toute une armée d’attachées de presse se mettent au boulot, il fait marcher son réseau dans les médias, la diffusion met les bouchées doubles, le bouquin est dans toutes les têtes de gondole. Il vend un tirage grandiose 200 000 en première édition. Pourtant, le livre lui-même consiste en une mauvaise recopie de textes de Limonov. Les éditeurs français se sont dit : on a trouvé la poule aux œufs d’or ! Et ont réédité tous les bouquins d’Édouard. Mais sans obtenir le succès escompté.
         Pourquoi ?
         —Il n’est pas si simple pour un Français de comprendre un Russe dans toutes les particularités de sa vision du monde. Et, bien entendu, son ton tranchant et sa radicalité éloignent les philistins.
TM Pétersbourg 2017, photo©V. Troyan

         On vous connaît aussi comme journaliste. 
Au début des années 2000, vous avez passé beaucoup de temps en Ukraine parmi les toxicomanes, et en avez tiré un livre documentaire. Pourquoi ce thème ? Et pourquoi l’Ukraine ?
         —Mon meilleur ami était mort des suites de l’usage des drogues peu avant ce voyage. Il s’agissait pour moi d’un thème crucial, et il me fallait trouver une issue à ce deuil. Je ne me suis pas risqué à partir en Russie : on m’avait quelque temps avant retenu à l’aéroport  de Moscou pour mes liens avec Limonov, c’était dangereux. En Ukraine, personne n’a fait attention à moi. J’ai préparé ce reportage en secret, je n’en ai parlé à personne, parce que je ne savais pas s’il se réaliserait. J’ai fréquenté les routes de banlieues, les hôpitaux, les repaires de camés. À cette époque, du reste, personne ne savait vraiment ce qu’était l’Ukraine. Quand je repartais, on me disait : « Tu retournes en Russie ! » (À présent, ils crient tous des sottises sur l’Ukraine du matin au soir). Mon livre s’est très mal vendu : qui s’intéressait, il y  a douze ans au thème de la toxicomanie dans un bled comme l’Ukraine ? Mais un an plus tard mes amis des Narcotiques Anonymes de Kiev m’ont passé un coup de fil — déclaration d’amour. Une jeune femme de la Croix Rouge française avait lu mon livre était partie à Kiev et obtenu un budget pour cinq ans, pour les NA de Kiev.
         —Quelle est votre appréciation de la situation aujourd’hui en Ukraine et au Donbass ?
         —N’étant ni Russe, ni Ukrainien, ce n’est pas à moi d’en juger. J’ai de bons amis des deux côtés de la barricade. Je ne crois pas être une autorité dans des règlements de comptes aussi complexes.
       —Et quelle est votre appréciation de l'islamisation de l'Europe ?
       —Pour l'instant, je ne vois pas de problème particulier. Pour vous, bien sûr, c'est effrayant. Mais j'ai vécu toute ma vie dans les rues de Paris avec des Arabes et des Noirs. Oui, si, comme le dit Limonov, 35 millions d'Africains s'installent en Europe, ce sera une catastrophe. Pour l'instant, pour moi, ça va.
         Et enfin, comment caractériseriez-vous votre principal apport comme artiste ?
         —Je pense que le plus important est de ne pas mélanger art et politique. Je ne veux pas avoir le moindre rapport avec le cirque ambiant. L’art est le monde du symbole, de la grâce, de la beauté. Le poète Evgueni Kropivnitski (exclu de l’Union des Écrivains) écrivait, en URSS ( !) :
         L’art pour l’art
         Comme une vision, comme une rêverie,
         Comme un printemps fleuri
         L’art pour l’art,
         Pour l’expression des sentiments
         Pour la beauté et uniquement,
         L’art pour l’art
         Comme une vision, comme une rêverie

         Искусство для искусства
         Как греза, как мечты
         Как вешние цветы
         Искусство для искусства
         Для выражения чувства
         Для чистой красоты
         Искусство для искусства
         Как греза, как мечты
         (Traduction TM)




[1] Le "m’sieur Marignac "est revenu à plusieurs reprises en Russie, ce qui faisait mourir de rire l’auteur !…

10.3.17

Le temps des hommes brisés


         À une époque encore de jachère urbaine, dans le quartier parisien où s’est déroulée mon enfance, il y avait sur le chemin de l’école, un terrain vague plus ou moins utilisé par les éboueurs comme entrepôt de balais, bordé par une palissade de béton gris sale. Elle servait aux colleurs d’affiches, surtout de cinéma, pour les salles du quartier diffusant des films en 2e exclusivité. Ces affiches étaient rarement illustrées, mais elles étaient de couleurs vives et sautaient aux yeux, titres blancs sur fond rouge, dans mon souvenir. Les titres des séries B étaient pour moi un sujet d’émerveillement renouvelé toutes les semaines et quand une affiche traînait trop longtemps, qu’elle avait perdu toute saveur, ma journée était plus maussade : Creuse ta tombe, Django, et fais ta prière, Maciste contre la Reine de Sabba, La Sarabande des hyènes, L’Espion du St-Père, Mes Funérailles à Berlin, Croix de Fer — à cette lointaine époque, on n’avait pas besoin de Tarantino, qu’on aurait sorti sur un rail, enduit de goudron et de plumes.
         Un matin, c’était une affiche de concert qui ornait le béton, deux musiciens à l’air sarcastique —sans doute quelque chose d’expérimental à la Soft Machine. L’inscription s’étalant sur l’annonce hanta toute ma morne journée d’école gaulliste, et je ne l’ai jamais oubliée : Comme un rêve sans conséquences spéciales.
         À la lecture du mélodrame de Gérard Guégan, Hemingway, Hammett dernière[1], je l’ai retrouvée presque mot pour mot, placée dans la bouche d’Hemingway résumant sa vie en fin de parcours, entre l’attendrissement, l’ironie amère et une forme de sagesse zen — ce qui revient au même.
Dans les hagiographies qui ne manqueront pas de fleurir, à l’université ultra-élitiste des classes dominantes à venir, il conviendra de relever chez Guégan cette propension inédite à jumeler : Debord et Guevara, deux types de révolution perdue, Rimbaud et St-Just, surprenant de justesse poétique, et, cette fois, les duettistes du comportementalisme sanctifié, Hemingway et Hammett.
À l’heure des hommes brisés, entre chien et loup, ce qui vaut pour l’un et pour l’autre, nos saints patrons de la sécheresse et de la bravoure accusent des problèmes de héros. Ici, nous demanderons à nos lecteurs un petit effort linguistique :
« According to my definition of tragedy, the tragic pathos, is born when a perfectly average sensibility momentarily takes unto itself a privileged nobility  that keeps others at a distance, and not when a special type of sensibility vaunts its own special claims. It follows that he who dabbles in words can create tragedy but cannot participate in it. It is necessary, moreover, that the « privileged nobility » finds its basis strictly in a kind of physical courage. »
… écrivait Mishima dans Sun and Steel.
Ici, pour la distraction du lecteur, las des envolées historico-intellectuelles, nous ajoutons une image contemporaine!…

En d’autres termes, l’équilibrisme tenté par tant d’autres de leur temps (et Malraux, et Vaillant, et toute la kyrielle d’auteurs communistes) entre la pensée et l’action se ramène à ce que décrivait Drieu dans sa Deuxième Lettre aux surréalistes (1927) :
« Parce que vous rêvez de l’action, vous vous portez parmi ceux qui en vivent et qui la font vivre. Mais, à peine êtes-vous admis dans ce domaine que vous avez cru préférer au vôtre, que toute votre activité se présente comme la revendication de votre ancienne condition que vous essayez de rétablir au milieu de la nouvelle. Hommes d’action intellectuelle indirecte, vous n’avez eu de cesse de vous ranger parmi les hommes d’action sociale directe, mais une fois parmi eux, vous remontrez que le meilleur emploi que vous puissiez tenir, c’est d’y faire de l’action intellectuelle. »
Ici, on m’objectera — un peu trop facilement — qu’Hemingway ou Hammett, au contraire des intellectuels parisiens du surréalisme, ont commencé par l’action, qu’ils ont d’abord été cette « sensibilité parfaitement moyenne, prenant une noblesse qui tient les autres à distance, fondée sur le courage physique… ». Certes… Mais ensuite ?… Quand ils sont devenus ce type spécial de sensibilité qui vante ses revendications particulières ?… Celui qui « se livrant aux mots peut créer de la tragédie mais ne peut y participer ?… ». Et que, pour reprendre les termes de Drieu, au lieu de s’engager comme deuxième classe, comme n’importe qui, ils ont cherché à passer avec armes et bagages dans le domaine de l’action ?… Quel que soit le courage montré par Hemingway, « who took Paris with a few hundred men » selon les mots de Norman Mailer, ou de Hammett qui supporta la taule parce qu’il refusait de balancer ? Plus que les cadavres du placard qui forment l’intrigue de Guégan, chacun de ces deux auteurs ayant un lourd remords sur la conscience, Hemingway en Espagne Républicaine, Hammett dans ses années à la Pinkerton, flic antigrève des années 1920, c’est la déchéance du héros — s’abaissant à la parole publique sans renoncer à ses prérogatives — la véritable trame de Hemingway, Hammett, dernière. Dans quel sens a eu lieu cet aller-retour entre parole et action, quelle importance, à l’heure du bilan ?… Que le remords soit fondé concrètement, dans toutes les afféteries que leur confère à l’un et à l’autre le statut d’écrivain, luxe, ivrognerie chronique et conquêtes féminines, on n’en attendait pas moins. On remarquera, dans ce mélodrame d’hommes vieillissants, le personnage de Geena, jeune Noire proche de Malcolm X, qui sait parler aux Toubabs pour mener sa vengeance contre l’un des protagonistes. On remarquera que le mélodrame s'ouvre sur les états d'âme d'Hammett qui prétendait les avoir en horreur, et les fuyait comme la peste dans ses romans — Guégan est décidément un sacré farceur, en littérature.  On notera l'aridité d'Hammett, à laquelle fit écho celle de son thuriféraire Manchette, ultra-gauche de seconde zone qui ne retint du comportementalisme qu'une forme de préciosité démodée — par rapport à l'écrivain et l'acteur majeur du XXe siècle que fut Hemingway. On remarquera les remords des staliniens et de leurs compagnons de route, après le XXe Congrès. On remarquera —mention spéciale du jury — qu'Hemingway aimait bien Drieu, pour son absence de dogmatisme. On remarquera toute une époque en gestation — dont nous sommes à peine sortis — dans ce temps des hommes brisés, au crépuscule de ceux qui avaient été l’âme de L’ÈRE DU JAZZ ET DU GIN.
Un rêve sans conséquences spéciales, c’est ce que je vous souhaite à la lecture de Hemingway, Hammett, dernière.
TM, mars 2017.




[1] Gallimard, 230 pages, 18€, en librairie le 9 mars.

28.2.17

Fin de saison aux splendeurs énervantes

Géopolitique du ricanement
«Je suis né au mois de mars, c'est moi le printemps», annonçait Céline  dans Mort à crédit, avant d'être voué aux gémonies, pour des raisons éloignées de sa production littéraire, que nous lui reprochons aussi (quelle déception!…), en aparté  toutefois, manquerait plus qu'on se joigne au chœur bêlant de la politcorrectitude, je vous demande un peu — avec nos complexes allégeances France Libre à Dominique de Roux — mais qui n'empêchent pas son statut de génie de la littérature française du XXe siècle — oh quel ennui, ces règlements de comptes intéressés à près d'un siècle de distance.
TM, St-Pétersbourg, 2017, photo © Vladimir Troyan

À l'époque dont nous parlons, Johnny Rotten voulait passer ses vacances au Mur de Berlin pour voir un peu d'Histoire plutôt que de s'emmerder sur une plage peuplée d'abrutis, (Holiday in the Sun), les graphistes punk de Bazooka pirataient au montage l'organe officiel de la vermine de 68, un quotidien qui pollue l'atmosphère aujourd'hui encore — les idéalistes avaient déjà fait du reniement une profession de foi, ce qui est, rendons leur justice, un tour de force. Bref, on avait peu d'illusions en banque, dans le crépuscule chatoyant des fins de régime, et plus loin, des fins d'époque. Quelques années plus tard, un groupe allemand sortait Brejniev Rap, la voix enrouée du despote  finissant, aux échos de chiourme et d'emphysème. Bref, on se tapait de la lutte armée en Amérique du Sud, les catastrophes humanitaires au bout du monde nous laissaient froids, la pourriture du gaullisme dans ses derniers râles — nous lui trouvions une certaine esthétique décadente. On ne savait pas tout sur tout là où on n'avait jamais mis les pieds. On n'avait pas d'opinion sur la globalité et son contraire, on ne se sentait pas obligé de faire son petit BHL, à chaque tremblement de terre.
On ricanait. À y repenser, en contemplant avec consternation la péroraison présente qui se prend au sérieux du matin au soir — c'était plutôt sain, malgré les drogues dures.
TM, Pétersbourg, 2017, photo © Vladimir Troyan.

Ici, nous présenterons quelques poèmes: les Russes Vavilov et Limonov. Ils semblent avoir gardé l'esprit du ricanement. L'actualité est ce qu'elle est, et on ne rasera jamais gratis, certainement pas demain.
Vavilov, dans une veine Lautréamont, dont on se souvient l'épisode du cheveu de Dieu tombé dans un lit de bordel, (Chants de Maldoror) nous parle de la minette du Tout-Puissant, avant de ricaner sur le Kaddhafi de la Grande Époque.
Puis Limonov, dans un rare moment antipolitique, nous décrit le pouvoir comme un fauve altéré de sang, ce qu'il n'a cessé d'être, puisque c'est sa vocation.
Hommage aux mânes du No Future, génération emportée par la bestialité des fins de siècle, qui annonçait celle du suivant, son puritanisme d'ange exterminateur, sa féodalité sans merci, sous la posture d'angélisme.
P.S. Alexandre Vavilov prendra part à une compétition de Slam à Paris et au mois de mai. Mon vieil ami Édouard a fêté ses 74 ans, le 23 février. Enfin, je dédie la première traduction à Serge Quadruppani, qui a retrouvé sa chatte égarée avec tant d'émotion, il y a peu de temps.
(Traductions de TM)
 
Alexandre Vavilov, poète d'Ekaterinbourg
Кошка Бога

Кошка, которая жила на вершине мира,
Считала, что это она создаёт закаты,
Верила, что квартира Бога – это её квартира,
А все остальные – хоть в чём-то да виноваты

Перед её высочеством, кошкой Бога…
Поэтому Бог ложился, она вставала
И каждому человеку – пускай немного,
Но портила жизнь: устраивала скандалы,

Стихийные бедствия, экологические катастрофы,
Творила вселенский хаос в какой-нибудь точке мира,
Одного из евреев по дурости довела до Голгофы,
Взорвала что-то чертовски опасное близ Алжира…

Ну а потом – залезала к Богу под одеяло,
Будто там и была, чему прям-таки крайне рада,
И настолько нежно на ушко ему урчала,
Что Бог не решался сослать её в недра ада.

Бог просыпался, натощак выкуривал сигарету,
Пытался вспомнить: а был ли на карте мира,
Допустим, Алжир? Потому что сейчас его типа нету.
А кошка такая: «Не-е-е было там никакого Алжира.

Я, чтоб ты знал, падших ангелов истребляла!
Вот сам подумай, на кой чёрт мне твои афро-арабы?
Уж как я тебя люблю, а всё тебе, Боже, мало…
Не бережёшь ты меня, не ценишь, хоть и пора бы».

А Бог психует, кричит: «Как это не было, блин, Алжира?
На кухне стоял – между раковиной и банкой с квасом!
Я его лично туда поставил! Это моя квартира!»
И всё это с таким недовольством, с агрессией, басом.

Кошка, понятное дело, обиделась, нассала на Трою.
Бог понимает, что прав, но чувствует себя виноватым.
«Не обижайся, – шепчет, – я завтра новый Алжир построю,
Потому что это вовсе не я, а ты создаёшь закаты…

Кто его знает, может, и вправду не было там Алжира,
Здесь такой беспорядок, бардак размывает сушу…»
И думает кошка, которая живёт на вершине мира:
«Ещё раз накажешь, я тебе, Бог, Карфаген… разрушу».

         Le chat de Dieu
         La chatte, sur les sommets du monde vivant
         Comptait qu’elle créait elle tous les soleils couchants,
         Que les appartements de Dieu étaient les siens
         Que tous les autres — étaient coupables plus ou moins

         Devant sa Majesté, la chatte de Dieu…
         Alors quand Dieu était couché, la chatte se levait subterfuge
         Et de chaque être humain, ne serait-ce qu’un peu
         Elle pourrissait la vie : en faisant du grabuge,

 Catastrophes écologiques, fléaux naturels
En quelque point du monde, elle jetait un chaos universel
Au Golgotha par malice, un Juif elle conduisit,
Et explosa un truc diaboliquement dangereux non loin de l’Algérie

Bon, et après, sous la couverture, elle se glissait vers Dieu le Père
Comme si quelque chose par là, la réjouissait carrément,
Elle lui miaulait ensuite, à l’oreille, si tendrement,
Qu’il ne pouvait se résoudre à la jeter au fond de l’enfer.

Dieu se réveilla, fuma à jeun une cigarette,
Tenta de se souvenir, sur la carte du monde, existait-il,
Admettons, l’Algérie ? À présent, il n’en restait pas tripette.
Mais la chatte : « Non-on-on, là-bas pas d’Algérie, c’est facile.

Sache, pour ta gouverne, les anges déchus, j’ai détruit !
Tes Afro-Arabes, qu’est-ce que tu veux que ça me fasse, réfléchis ?
Je t’aime tant, mais toi mon Dieu, ça ne te suffit pas…
Il serait grand temps, mais tu ne me protèges, et ne m’estime pas ».

Et Dieu se fout en boule, s’écrie : « Comment ça pas d’Algérie bon sang ?
Elle était dans la cuisine, entre l’évier et la canette de kvass !
C’est moins qui l’ai mise là ! C’est mon appartement ! »
Et tout ça mécontent, agressif, d’une voix de basse.

La chatte, c’est entendu, vexée, pissa sur la ville de Troie
Dieu se sent coupable, sachant qu’il a raison toutefois.
« Ne te vexe pas — murmure — demain la nouvelle Algérie sera mon enfant,
Parce que ce n’est pas moi du tout, mais toi qui crée le couchant…

Qui sait, peut-être, qu’il n’y avait pas d’Algérie là, en fait,
Un tel désordre ici, un tel bordel que la terre ferme fait naufrage… »
Et, songe la chatte qui vit du monde sur les sommets :
« Je vais encore te punir, Dieu, je détruirai Carthage… »
Ахтэна яхат

Покорить весь мир на гнедом жирафе
В никакой стране и раю проклятом.
Я хочу быть как… Муаммар Каддафи
В семьдесят восьмом – девяносто пятом.

Ахтэна яхат саави саану,
Саави темво саави самвира.
Ахтэна яхат. Всё идёт по плану.
Всё идёт по плану захвата мира.

Кто там в этом грёбаном Пентагоне
Смеет называть меня вурдалаком?
Все козлы, а я – Муаммар в законе,
Белый дом я – ахтэ нааха… раком.

За свободу слова не дам ни цента,
И за демократию врать не стану,
Но американского президента…
Ахтэна яхат саави саану.

Ахтэна яхат саави самвира!
Вашингтон всецело подвергну аду!
Ливию признают столицей мира
Даже те, кто ахтэн яхат сааду.

Ахтэна яхат саави саата.
Сеять справедливость не перестану,
И Совбез ООН, и любое НАТО,
Если надо, – тоже яхат саану.

Я войду в Нью-Йорк на гнедом жирафе,
Всех пересчитаю по некрологу,
Потому что я – Муаммар Каддафи…
Ахтэна яхат вам теперь, – ей-богу.
Александр Вавилов

Akhten Iakhat
Du haut d’une girafe bai, le monde entier soumis
Dans un pays bidon, un paradis maudit.
Je veux être comme…Mouammar Kaddhafi.
De soixante-dix-huit à quatre-vingt-quinze, comme lui.

Akhten Iakhat, saavi,
Saavi temvo, samvira
Akhtena Iakhat. Tout se passe comme prévu, oui.
Comme prévu, du monde on s’emparera.

Qui donc dans ce putain de Pentagone
S’est permis de me traiter de bête
Tous des chiens, et moi — je suis Mouammar le Don
La Maison Blanche je — akhte naakha… en levrette.

Pas un centime à la liberté d’expression,
Je ne mentirai pas sur la démocratie,
Mais du président américain, les élucubrations…
Akhten Iakhat saanou saavi.


Akhten Iakhat saavi samvira !
Je ferai de Washington un trou infernal
La Lybie sera reconnue comme capitale mondiale
Même ceux qui — Akhten Iakhat saada.

         Akten Iakhat saavi saata
         Je ne cesserai la justice de diffuser
         Dans n’importe quel OTAN, et Conseil de Sécurité,
         Même ceux qui, Iakhten Iakhat, saata.

         J’irai à New York sur ma girafe bai
         Je vous énumérerai sur la nécrologie
         Parce que je suis Mouammar Kaddhafi
         Akhten Iakaht, fichtre, pour vous maintenant, c’est fait.
         Alexandre Vavilov
On ne présente plus Édouard Limonov



           
            Власть львица
         Власть мощным сфинксом лапу подымает
         Грозит, оскалясь пастью, и рычит
Власть – львица, и хвостом нам львица не виляет,
Но сильным, как прутом, им по боку стучит…

Власть смертью отдаёт и кровью, грязным телом.
Бросается  и сбив, ломает кости нам,
С добычею своей, храпя остервенело,
Волочит храбреца к прибрежным валунам…

Там начинает жрать, живот и пах в начале,
Страдалец ещё жив, и в желтые зрачки
Он смотрит, онемев, в своем ума едва ли:
«Она меня жует!» и… ужаса куски…

Прибой смывает кровь, шипя над грудной мяса
Из облака Господь взирает, выгнув бровь
Ему не comme il faut, глаза прикрыл он рясой…
Такая вот она, державная любовь…

У львицы круп стальной, все лапы из металла
В глаза её искрит вольфрамова дуга,
Привыкла отвечать на позывной «Валгалла»
В комплект клыков-когтей добавлены рога…
Эдуард Лимонов, Золушка береманая.

Le pouvoir est une lionne
Le pouvoir, a levé la patte, tel un sphinx puissant,
Il menace et rugit, montre les dents du loup
Le pouvoir — est une lionne, et n’agitera pas sa queue pour nous,
Mais leur frottera les côtes, à coups de barre, violemment…

Le pouvoir rend la mort et le sang, d’un corps souillé.
S’élance, et nous brise les os, offensive.
Avec sa proie,  grinçant, acharné,
Traîne le téméraire vers les rocs de la rive.

Et là se met à dévorer, par le ventre et l’aine commençant,
La victime vit encore, et d’une jaune prunelle,
 Contemple, muette, à peine dans son état conscient :
« Elle me mâche ! » et… horreur, en rondelles…

Le ressac lave le sang, sur la chair de la poitrine, grésillant.
Des nuages le Seigneur observe, fronçant le sourcil,
Il ne trouve pas ça comme il faut, de sa soutane ses yeux voilant,
Voilà l’amour des puissances, semble-t-il…

La lionne a une croupe d’acier, toutes ses pattes sont métalliques,
Dans ses yeux un arc au tungstène étincelle,
Du Walhalla, elle est habituée à entendre l’appel,
À ses griffes et ses crocs on ajoutait des cornes rustiques.
Édouard Limonov, Cendrillon Enceinte