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29.1.21

Fraenkel, Un éclair dans la nuit de Gérard Guégan

 

Tout ce que vous n'auriez jamais pu lire sur Dada!!!










    IL N'EN LOUPE PAS UNE, C'EST GÉRARD GUÉGAN 

    En lisant Nikolaï, le Bolchévique amoureux, par un bel après-midi du printemps 2018, à l’époque où on ne les passait pas encore sous clé — paradis perdu — après le si délicat et si réussi, Tout a une fin Drieu…, le si surprenant et efficace Hammett, Hemingway, dernière…, je me demandai brusquement pour quelle raison au juste gâcher une occasion si favorable d’entrer dans les bonnes grâces des belles passantes que le soleil rend parfois bienveillantes ne me laissait aucun regret… lorsque soudain — révélation !… Je retrouvais chez le vieux lion ce ton bourru qui m’avait plu dans ses romans de jeunesse, lus dans l’adolescence, où l’utopie déversée à pleins seaux dans ces années-là était tempérée chez lui par un sens du réel tout à fait salutaire, sans toutefois perdre sa ligne de vaisseau de course à l’horizon… Ce paradoxe établissait la singularité de l’auteur… que j’imagine composite de son amour de la littérature, fugitive caravelle, et de ses origines populaires marseillaises, où, pour paraphraser Cravan, on est moins loin des accidents de chemin de fer !
     Comme le vieux lion ne cesse d’écrire, je trouvais dans ce ton si rare à notre époque… un nouveau point de comparaison avec une de mes idoles : Norman Mailer, dont Richard Stratton , un intime du grand écrivain américain, me dit un jour : He’s writing himself to death !… 
    Dieu — s’Il existe… sur ce point, les opinions divergent — sait que j’ai des reproches à lui faire, à Gérard !… Il est l’artisan du mythe tarte à la crème de l’infâme Bukowski —cette exécrable traduction de Céline exécrablement retraduite qui fascine le vulgaire — et il a publié les mémoires soixante-huitardes de J-F Bizot, le patron de presse hippie dans ses turpitudes, je vous demande un peu !… 
    À sa décharge, concernant cette époque (l975-80), on ne trouve guère qu'un numéro de la revue Subjectif que Gérard animait avec ses complices, consacré à la bière (L'indulgence du jury lui est donc quasiment acquise…), et son roman, Technicolor… Sa première édition des poudreuses mondanités de Pacadis, émouvant personnage, admettons. De surcroît, puisqu'il est question de circonstances atténuantes, la Défense souligne ici que personne ne parle plus de cette première édition du journal de l'épave chic, exempte de toute préface de snobinards du show-biz, contrairement aux suivantes.
    Mais ce Bukowski est la Bible de plusieurs générations d'imbéciles ! Au coude à coude (je ne le cite que pour la jurisprudence, Votre Honneur, Gérard n'y est pour rien) avec les roulements de tambour psycho-dramatiques du pachyderme Ellroy!
    Messieurs les jurés…
    Jusqu’à présent, Guégan ne s’offusque pas de mes réquisitoires contre son lourd casier judiciaire, toujours accueillis avec un humour désarmant. 
    
    « Mais laissons-là Mr Nietzsche », comme disait celui-ci. 
    Passons à l’essentiel, le dernier livre de Gérard, à paraître aux éditions de l'Olivier demain 4 février, grand souffle d'air libre à une période d'étouffement programmé. 

 L’ÂGE DU JAZZ ET DU GIN 
    Depuis si longtemps que Gérard est fasciné par cette ère — « Soirs de Paris, ivres du gin… » écrivait Apollinaire — son Fraenkel tombait sous le sens !… était-ce dans La Rage au cœur, ou Un Silence de mort — je prends un risque terrible… — qu’il évoquait pêle-mêle Zelda Fitzgerald et Malraux, Anaïs Nin, Duke Ellington et Crevel, Paris-la-fête et le champagne en Bugatti sur les routes d’Espagne, dans un bref élan lyrique tout à fait percutant… 
    Diable d’auteur, il s’est attaché à mettre en pièces la théorie élaborée au prix d’une réflexion musclée me causant des courbatures aux neurones. En effet, de Fontenoy le toxico de la LVF — il faudra tout de même que Guégan m’explique comment on attaque Moscou envapé dans les touffeurs d'opium, plus propice aux insolites sommeils qu’à la guerre totale, parole de camé… à moins que le collabo ne se soit converti à la Pervitine nazie ! — à Boukharine, le pusillanime traître à Trotski jouet des femmes qui l’entourent, en passant par Drieu dans sa débâcle finale, Hammett-Hemingway au stade de l'épuisement, je le voyais dans une tentative sans merci d’odyssée de la faiblesse. Éminemment littéraire! 


    Las ! Gérard Guégan ruine ma fabuleuse trouvaille mentale avec Théodore Fraenkel, un homme dont la force, non pas tranquille mais cachée pour l’essentiel, se nourrit de silence et d’ironie. Foin des bravaches, Fraenkel traversera quatre guerres où il prendra une part active, l’aventure d’agit-prop’ intellectuelle et esthétique Dada fondatrice de l’art moderne, sans jamais chercher, contrairement à tant d’autres, les rentes de la gloire. À en croire Gérard — que j’ai tout de même connu plus sérieux — c’est parce que ce Fraenkel qui n’a pas froid aux yeux est un farceur ! 
    L’extrême jeunesse des protagonistes (Breton, Aragon, Soupault, Fraenkel…) à l’époque explique sans doute pourquoi à l’exception de l’un d’entre eux, autre condisciple du lycée Chaptal converti au pacifisme social-dème, ils acceptent d’être expédiés à la boucherie de 1914 sans trop regimber… Bientôt, comme un couperet, tombe le splendide et tranchant : J’objecte à être tué en temps de guerre de Jacques Vaché, que l’on découvre cependant redoutable combattant dans le livre très fouillé de Gérard Guégan, blessé en Champagne par les éclats de sa propre grenade, mais fier d’avoir tué son boche !… Et qui a présenté ce féroce dandy à Breton qui l’immortalisera dans une prose moins ampoulée que d’habitude ?… Fraenkel !… Sans lui, ce passage rapide sous le ciel de la guerre du prince des mythomanes — selon le beau titre dont s’affuble avec désinvolture Vaché sur son lit d’hôpital — serait resté anonyme… Il nous aurait manqué l’Umour ! 



    Pour cette seule raison, maintenant que Gérard a dévoilé le pot aux roses et que la vérité éclate sur la place publique, ce Fraenkel si attaché à disparaître mériterait que par un canular posthume, on élève un monument à sa mémoire !… 
    Celui-ci, taillé dans un basalte opalescent importé d’une galaxie voisine, n’apparaitrait qu’à certaines aubes indécises, entouré tour à tour, selon un principe d’excentricité absolue, des silhouettes holographiques mais toutes en courbes, de Mirotshka en uniforme du NKVD, Annie la Rousse dans son halo de brouillard nantais, Bianca la comédienne en costume de scène… Je déclare la souscription et l’appel d’offres ouverts !… 
    Quel mécène saisira l’urgence de l’entreprise ?… Quel artiste digne de ce nom — s’il en existe encore, autre sujet à controverses — relèvera le défi ? 


    Les véritables critiques, plus besogneux que moi, vous dissèqueront le livre de Guégan — tâcherons !… Rarement a-t-on lu un portrait si complexe et si simple, un cavaleur pourtant si romantique, attaché et tendre avec ses femmes d’exception, un ami si fidèle et si persifleur, un blagueur si sérieux au cours des combats, de la Grande Guerre à la guerre d’Algérie, en passant par L'Espagne Républicaine, la France Libre et l’escadrille Normandie Niémen. Jamais du côté du manche, notre discret Fraenkel. 
     Je ne relèverai que quelques traits essentiels : médecin, Fraenkel soutiendra indéfectiblement et sans leur réclamer d’honoraires ses amis poètes et peintres d’avant-garde en un combat douteux contre les stupéfiants, notamment Jacques Rigaut, ArtaudÇa n’est pas souvent, dites ! 
    Grâce à une approche décontractée et documentaire, intime, des grandes ombres sacrées du dadaïsme et de ses suites, Guégan nous plonge dans leurs intrigues et si le pompeux Breton ne nous surprend guère, il parvient, d’une main légère, à nous rendre Aragon presque sympathique !… Prouesse !… 
     Guégan nous révèle que Vaché la comète avait écrit un conte à la gloire de Fraenkel… Bigre, on a l’eau à la bouche… Qui pourrait me prêter le numéro 2 de La Révolution Surréaliste
Philippe Soupault peint par Robert Delaunay


    J’ai d’autres objections, nonobstant! Contrairement à Gérard, je préfère Soupault que je considère sous-estimé, à Leiris, assommant avec ses postures de grande personne et son ethnopsychanalyse… 
    Soupault expédia (tandis que Drieu et autres en firent des tonnes sur ce sujet) sa rupture avec le surréalisme d’une phrase lapidaire : Fatigué des réunions chez Irma la voyante, je partis dans de longs voyages pour voir le monde
    Soupault, gentleman d’extrême-gauche, voulait casser la gueule à Georges Bernanos. Le rencontrant dans un cocktail littéraire, le surréaliste, désarmé par le charme, l'esprit et la gentillesse de son interlocuteur, finit par se lier avec lui d’une amitié de plusieurs décennies. Celle-ci ne prit fin qu’avec la mort du grand écrivain catholique. (C’était la leçon du jour aux vulgaires excommunicateurs de tous bords, se multipliant comme de proverbiaux rongeurs, sans qu’on ne dispose encore d’aucune myxomatose prophylactique). Soupault !… 
Portrait Prémonitoire d'Apollinaire Georgio de Chirico


    Bref, C’est véniel, comme disait mon très cher ami le romancier Jean-François Merle au sujet d'une scorie ou d'une autre, quand nous étions tous deux les nègres d’une vedette de la chanson française, penchés sur un texte abyssal… 
    Véniel, notamment parce qu’outre cette proximité avec la plus séduisante épopée de l’art moderne au XXe Siècle, j’y retrouve au passage la plus belle ville du monde, si troublante que j’en devins amoureux au premier pas hors de la gare : Odessa, dont Fraenkel était originaire, et qu’il retrouva aux jours déchirés de la Guerre Civile russe… Telle que la cité enchanteresse est dépeinte par le prix Nobel de littérature 1933 Ivan Bounine dans Jours maudits (Окаянные дни réédité aux éditions Bartillat en 2018 ), ouvrage rédigé fiévreusement aux heures d'angoisse en 1918-19 tandis que planait la menace bolchevique… par l'auteur russe rongé d’impatience dans l’attente d’un bateau pour Istanbul, sous l’incertaine protection des troupes anglaises et françaises, parmi lesquelles… Fraenkel
    Véniel enfin, parce qu’avec ce grand souffle d’aventure refusant de se prendre au sérieux, en véritable romancier-journaliste — espèce menacée d’extinction au profit des fantoches contemporains de la littérature des complexes — Gérard Guégan nous restitue l’Umour, ce Sens de l’inutilité théâtrale et sans joie de tout dans son dépaysant Fraenkel, où abondent les éclats de rire, les élégantes, le gin et les péripéties. 
Thierry Marignac, janvier 2021. 
Photo © Doubshine, Moscou 2015

    L’amour, l’ivrognerie, la recherche du succès 
    Tout cela tient dans une coquille de noix
     Tout est si simple, si facile et si près 
    La vie est comme une fleur, la mort une bague à poison au doigt. 
Sergueï Tchoudakov 
(Traduction © TM)

25.11.19

L'Icône, roman de T. Marignac aux éditions des Arènes, collection Équinox', au Centre Culturel Russe Quai Branly, Paris, les 6-7-8 décembre.

…QUE D'AMOURS SPLENDIDES J'AI RÊVÉ…
         J’ai placé mon bonheur dans un calme langage :
         J’aime, et jusqu’aux détours, la route où je m’engage.
         (…)
Et le cruel éclat d’un ciel géométrique
         Sur toutes nos maisons comme un couteau planté.
Odilon-Jean Périer, Poèmes, Gallimard, 1952.


À certains moments, le manque d’expérience universitaire se fait cruellement sentir. Que n’eussé-je fait Hypokhâgne !… Avec quelle superbe j’eusse alors disserté sur mon thème casse-gueule — et d’ailleurs n’importe lequel.
         Lorsque par une journée de grand soleil au bord de la Manche, dont j’ai complètement oublié la teneur, et pour des raisons qui m’échappent aujourd’hui, j’ai inconsidérément décidé d’écrire un roman d’amour, j’étais loin de penser à tout ça. Étais-je mû par des raisons vénales (Ça va faire un malheur !…) existentielles (Il est temps !…), je ne sais plus.
         André Breton, qui était un auteur tarte (l’allitération est ici involontaire), fut plaisamment surnommé Dédé-les-amourettes pour s’être emphatiquement vautré à répétition, notamment le poème : L’Amour Fou dans lequel, spirite amateur, il voyait en outre la prémonition de double vue freudienne d’une rencontre qu’il fit plus tard. De même le : Je vous souhaite d’être follement aimée à sa fille encore nourrisson — dans une lettre où il se retenait furieusement d’aller combattre les Franquistes en Espagne — s’il a contribué à sa renommée, ne me paraît pas très heureux. Selon ses oukases, chaque surréaliste s’épanchait sur la femme de sa vie, même les plus effacés, comme Man Ray.
Du reste, je ne lui jette pas la pierre, à Breton, à une époque où les « romanciers à la mode » sont des chefs de pub qui prennent de l’excstasy, ou bien des psychosés qui fourguent une sous-sociologie entre deux scènes de sexe pour que leurs lecteurs se croient « contemporains » — bref des marchands de soupe. Breton faisait tourner les tables et signait des pétitions avec Léon Trotsky, ça a tout de même plus de gueule.
         Ah, je vous en prie, ne me parlez pas de Stendhal. La cristallisation a très mal opéré dans ma mémoire, une vague impression de givre matinal tout au plus, en survolant ses théories. Et épargnez-moi Barthes — un peu de tenue, s’il vous plait. La brocante, si vous voulez, mais pas structuraliste, c’est vulgaire. Vous aimez l’idéologie dominante, ça vous regarde.

         Pour éviter de patiner plus avant, je risquerai une métaphore : l’amour, c’est le ciel qui tombe dans ma bière par un crépuscule de fin d’été, suprême enluminure d’une vie passagère.
         En évoquant une créature de ciel et d’or, je l’entourais de circonstances et du crépuscule de la civilisation soviétique, un thème à la mode ces jours-ci — trentième anniversaire de la chute du Mur. L’amour c’est tout ce qui n’est pas l’amour, dit le cliché. Cette fin d’un monde est décrite elle-même dans le miroir de la diaspora, reflet brutal sur le verre trompe-l’œil d’une galerie des glaces idéologique. Les déchirements d’une époque charnière dont on arrache les gonds — Internet, à présent biberon universel, était une arme américaine de la Guerre Froide « déclassée » plus tard — constituent les déchirements intimes d’une petite histoire qui se délite au rythme de la Grande. Le monde en accéléré, Paris, Londres, New York, Kiev et Dublin, sur la bande vidéo du triomphe universel de la marchandise au rythme stupéfiant de l’ère de l’information. Et une liaison envisagée rétrospectivement, de l’autre côté de l’Atlantique, suite de décalages. Pour une raison quelconque — dans une crise de modestie absolument pas caractéristique, j’allais dire involontairement — ce roman a retenu l’attention de la présidente du Comité Littéraire du Centre Culturel Russe de Paris quai Branly pour les journées du 6-7-8 décembre où les lecteurs sont bienvenus :


—…Je suis venu te raconter des nuits avec des dames.
  Des nuits d’amour ?
Avec colère, Pierre se mit à rire.

Paul Morand, Ouvert la nuit, NRF, 1922.

(En exergue, Odilon-Jean Périer, bouleversant poète belge que je ne saurai trop recommander, nous a été conseillé par Christopher Gérard — un des très rares romanciers contemporains de langue française qui vaillent le coup de casser sa tire-lire)

8.9.18

Après Gerda, de Pierre-François Moreau

         MIRACLES DE LA BALISTIQUE
         La difficulté d’affronter  un sujet rebattu comme le on ne présente plus —  photographe culte d’une époque où l’expression n’existait pas encore Robert Capa  ressort d’une science bien connue en artillerie de campagne : la balistique. Il s’agit de trouver l’angle d’attaque, simultanément un angle mort d’où l’on échappe au tir de barrage des trop nombreuses et puissantes batteries critiques sanctionnant la moindre erreur de calcul, des sommets d’un académisme en position de force.

         VERTIGE
         En ce sens, mon vieil ami Pierre-François Moreau, s’est montré remarquable tacticien avec son Après Gerda (Éditions Le Sonneur), et je dois reconnaître qu’à l’époque déjà lointaine où il élaborait son projet, j’étais sceptique. Mais Qui ose vaincra, et il a pris l’adversaire au dépourvu, en se glissant dans la peau du sujet sans vergogne, et sous ce camouflage — pilonner sa tragédie intime avec la précision souhaitée, trop vite et trop dérobé pour risquer la contre-attaque. En captant le héros mythique de la photographie de guerre à son plus haut désarroi, après la mort de sa maîtresse, dans toute l’ambivalence et la confusion des sentiments, où se mêlent cafard, culpabilité, douleur sourde, mais aussi soulagement de la page tournée, rancune, reproches posthumes au gré de souvenirs tronqués par l’alcool, et la distance qui ne cesse d’augmenter — Pierre-François nous dessine un portrait vraisemblable de l’émotion d’un homme en proie au vertige.


         LA MÈRE DE TOUTES LES VILLES
         La trame est simple : Capa en partance vers New York après la mort brutale sur un champ de bataille de l’Espagne en guerre avec elle-même de cette femme qu’il aimait peut-être, ou pas, ou plus, taraudé par cent mille questions insolubles, dont la vanité post-mortem est une blessure supplémentaire, cliché du face à face avec la tombe. Capa en partance en bateau, vers la mère de toutes les villes, qu’il ne connaît pas, pour effacer le choc avec un autre choc, d’une intensité presque aussi violente, comme New York est violent au nouvel arrivant. Mais, songe notre héros, Seules les distractions nous empêchent de mourir.
         Je ne sais plus quel peintre ou poète russe racontait ça : en arrivant à New York, il avait acheté une paire de chaussures. Quand il avait quitté la ville, il les avait jetées, elles étaient foutues, usées par les dérives interminables auxquelles se livre toute âme bien née débarquant dans la mégapole — sans guide et sans repères, au hasard des rues d’un quadrillage intermittent, les antennes subliminales vibrant aux ultra-sons de changements d’ambiance multiples et brutaux.
         C’est exactement ce que va faire Capa, multipliant les clichés, photographiant le jazz et la boxe à Harlem, les riches et les puissants du Upper East Side, les ghettos juifs du bas de la ville, la moitié de l’Europe déjà réfugiée là, fuyant les régimes autoritaires de l’Axe, l’hécatombe en préparation. En bruit de fond, la cataracte de son travail de deuil.


         L’ABSENCE
         La tentation était grande de re-raconter la Guerre d’Espagne, et à l’époque où il concevait son projet, j’avais mis en garde PFM, historien de formation, contre celle-ci. Il a superbement évité l’embuscade.
         En effet, selon le cliché, l’amour, c’est tout ce qui n’est pas l’amour, puisqu’il s’épanouit au milieu des contingences. Alors parlons des contingences, excellente patrouille de reconnaissance vers l’objet insaisissable et déchirant.  C’est autour de cette absence, que Pierre-François a construit sa tragédie, absence d’une présence intensément désirée, miroir à facettes de celle de Gerda. En chemin, il retrouve les vaincus du Bataillon Lincoln — souvenirs des cuites d’Hemingway à Madrid — son mentor hongrois de photographie, et pour donner un but à son errance, Capa conçoit avec lui l’idée d’un livre de photos, où la Guerre Civile et Gerda se confondront. Comme se confondent, fragmentés dans ce roman, le kaléidoscope de la Guerre et celui de la ville.
         Une entreprise — chambre d’échos, palais des miroirs — diablement littéraire à laquelle s’est livré mon pote. Et avec succès.

         TM, septembre 2018.