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15.1.16

Et puis on n'entreprendrait rien sans un certain optimisme…

… disait Jacques Rigaut. On a de la peine à s'imaginer qu'on est pas seul à être soi… Ce soldat du suicide, héros de nos jeunesses, avait tout de même une certaine tenue. Je crois que c'est ce qui nous plaisait, sa tenue.
Le bruit court déjà sur la Toile, il est temps de cracher le morceau: TM, l'auteur culte de Fasciste (Beaucoup de prestige et peu de ventes, me disait un grand éditeur de mes amis, c'est ça, un auteur "culte"), et votre humble serviteur sort deux bouquins coup sur coup, un roman (le 24 janvier), d'abord, aux éditions du Rocher, sur Paris camé 1979 : Morphine Monojet:



Puis un journal de voyage sur porte-conteneurs (fin février), Cargo sobre récit d'une traversée Marseille- New York, aux éditions Vagabonde :
L'algèbre du manque à travers ses nombreuses équations, à des décennies de distance. Bien au-delà de la politcorrectitude officielle, bien au-delà de la bestialité des propagandes.

10.6.15

Les écrivains russes et l'alcool, enquête sociologique

Brochette d'auteurs russes éméchés, à l'époque du tsar
Je crois que c’est l’auteur de Série Noire DOA, qui citait, au titre des qualités indispensables aux romanciers « Une bonne résistance à l’alcool ». Des amis mal intentionnés (je vous laisse deviner de quelle nationalité) m’ont fait parvenir cet article paru au début du XXe siècle, sous le tsar, dans une feuille de chou non dépourvue d’humour. Les mêmes amis mal intentionnés, et c’était sans doute le but de leur envoi, ont ajouté : « Tu bois comme les auteurs russes, du ‘Yorsh ‘ ». Le « Yorsh » est le nom qu’on donne au mélange bière vodka, et c’est maintenant le nom d’une chaîne de restaurants à Moscou, où Vladimir Kozlov, romancier, a pris l’habitude de m’inviter quand je débarque en ville. (Dernière minute, la toujours pointilleuse et précise, sans compter estimée collègue Kira Sapguir, nous rappelle qu'il s'agit originellement du nom d'un poisson de l'espèce des percidés, nous laisserons le lecteur imaginer lui-même la métaphore aquatique).
 Il s’agit bien entendu d’une rumeur sans fondement, voire d’un coup monté par une officine. Je n’ai pas la contenance d’un romancier russe, ça se saurait. En Glaçonnie, selon l'expression d'un de mes meilleurs amis, une jeune fille de dix-huit ans ira racheter une nouvelle boutanche, que vous serez déjà en réanimation pour coma éthylique. Alors un auteur local, laisse tomber, t'es mort…


COMMENT BOIVENT LES ÉCRIVAINS RUSSES : CE QUE RACONTENT LES AUBERGISTES
(Traduit du russe par TM)

         EN JANVIER 1908 DANS LE JOURNAL « ROUSSKOE SLOVO » (LA PAROLE RUSSE) PARUT UN FEUILLETON CONSACRÉ AUX RAPPORTS ENTRE LES ÉCRIVAINS RUSSES ET L’ALCOOL.

         Le périodique français La Revue a conçu et réalisé une enquête sur le thème « Comment et que boivent les écrivains français ? ». S’inspirant de l’exemple, un journal pétersbourgeois a mené une enquête semblable chez les écrivains russes. Et la conclusion qui s’impose, au final, c’est que ni les écrivains français, ni les écrivains russes n’avalent dans leur bouche pâteuse une goutte d’eau de source pure, se contentant d’en rêver. Nous ne savons pas jusqu’à quel point c’est vrai en ce qui concerne les auteurs français, mais pour les les auteurs russes nous avons décidé de mener une enquête audiatur et altera pars. Comme dans ce cas précis altera pars se trouvent être les barmen des restaurants fréquentés par les écrivains russes, nous nous sommes en toute première instance adressé au barman du restaurant littéraire « Vienna ».

         « Les auteurs boivent avant tout de la gnôle pure, mais ne dédaignent pas pour autant la bière, qu’ils commandent toujours par grands verres. Lorsque leurs moyens le leur permettent, les auteurs exigent volontiers du cognac, préférant les mauvaises marques aux bonnes, qui sont plus chères. En revanche, les écrivains russes boivent rarement des vins bon marché — seulement quand on leur offre — ils n’ont pas beaucoup de goût pour les liqueurs, préférant une deuxième tournée de cognac.
         En ce qui concerne les zakouskis, les écrivains russes exigent surtout ceux qui offrent la quantité à un prix moindre. Beaucoup d’entre eux boivent sans manger ou bien accomplissent le rituel du Yorsh qui consiste à accompagner chaque verre de vodka d’une gorgée de bière. Les écrivains russes ne boivent pas d’eau minérale, mais exigent du kvass (boisson fermentée à très faible degré d’alcool), avec de la glace.
         Les écrivains russes boivent à crédit, bien que certains paient rubis sur ongle en liquide, ou bien petit à petit, par traites. Il arrive que les écrivains russes laissent un otage et viennent payer sa rançon ensuite. S’il est question, comment dire, de la contenance, les écrivains russes viennent tout de suite après les marchands, du reste le verre de taille moyenne — plus répandu dans la société civile que celui des marchands — porte chez nous le nom de verre d’écrivain. Certains écrivains russes boivent jusqu’à la syncope, mais pour la plupart, ils se distinguent par une grande résistance et ne sombrent pas dans l’incohérence. Une fois qu’ils ont bu, les écrivains russes, soit s’embrassent, soit s’engueulent, mais certains prononcent des discours sur l’art et racontent des histoires sur les avances qu’ils ont gagnées et bues — ou bien qu’ils se préparent à gagner et boire. On remarque, d’ailleurs, que les écrivains russes exagèrent de beaucoup le montant de ces avances ».
Le barman du restaurant Vienna.

AU « CAPHARNAÜM »
         —S’il vous plait, dites-nous comment et ce que boivent les écrivains russes ?
         —De la vodka. Ils ne demandent pas beaucoup de zakouskis pour accompagner. Certains, commencent par la bière.
         —Et le vin ?
         —Ils n’aiment pas ça. Les auteurs d’autrefois, eux, oui, ils y comprenaient encore quelque chose, mais ceux d’aujourd’hui, ils ne veulent que de la vodka.
         —Ils boivent beaucoup ?
         —Comme des trous. Pire qu’eux, il n’y a que les dockers.

         AU FEDOROV
         « Les écrivains russes boivent au comptoir et en guise de zakouskis commandent des sandwichs à cinq kopecks. Certains auteurs de best-sellers mettent du Picon, dans la vodka. Les reporters demandent toujours que les petits pains soient brûlants, parce qu’ils se sont gelés en chemin. Quand les acteurs et les écrivains se retrouvent, on les installe autour d’une table ronde, sinon les coups de poing volent dans tous les sens »
         L’aubergiste


         AU CUBA
         « Les écrivains russes ne commandent jamais de champagne, bien qu’il existe une fraction d’entre eux qui, au contraire ne commande rien d’autre que du champagne, y compris au petit déjeuner. Les écrivains russes commandent des liqueurs en général inexistantes. Les écrivains russes ne dégustent pas, ils boivent en rafale. Ils sont plus généreux en pourboires que les pétroliers, et ne sont concurrencés sur ce plan-là que par les ingénieurs des chantiers navals, encore plus munificents. »
         Serveur d’un restaurant de luxe

         AU BUFFET DU THÉÂTRE
         « —Oh, les écrivains russes, ah, les écrivains russes… Qu’est-ce qu’ils ne seraient pas capables de boire ! Ils ne boivent pas encore de gin et ne commandent pas de pale ale. Mais on y viendra ! L’écrivain russe boit tout, l’écrivain russe boit abondamment, l’écrivain russe a besoin d’un crédit important parce qu’il contient beaucoup.
         —Et les dramaturges russes, ils boivent aussi ?
         —Même les poules boivent, alors pourquoi pas les dramaturges russes ? Mais sa contenance le place en quatrième position. Les publicistes occupent la première, ensuite les auteurs de best-sellers, puis les poètes, et ensuite seulement viennent les dramaturges. »

         Tels furent les résultats de notre enquête impartiale. Au lecteur d’en tirer ses propres conclusions.

         Vladimir Azov, Pétersbourg, 1908.

20.4.15

Les femmes et l'alcool


Dublin, février 2011, nuit.
         Depuis que Dessaignes était entré dans le bouge pour boire un whiskey, une jolie femme à son bras, le cœur à la romance, le truand aux cheveux blancs et au nez cassé juché sur un tabouret jouxtant le sien le passait à la question — flanqué pour sa part de quatre ou cinq types de tous les âges qu’il appelait ses « in-laws » ou « belle-famille ». Eux-mêmes participaient à ce qui ressemblait de plus en plus à un interrogatoire. La jolie femme qui l’accompagnait était quant à elle serrée de près par un autre client, que le truand lui avait désigné avec mépris comme « junkie », et qui disparaissait aux toilettes toutes les dix minutes. De son côté, le truand ne lâchait pas Dessaignes d’une semelle, payant verre sur verre, et poursuivant ses investigations : qui était ce Français parlant anglais avec l’accent américain, accompagné par une femme exotique, et pourquoi avaient-ils débarqué sans crier gare dans leur pub d’habitués ?
         Pourtant blanchi sous le harnais, Dessaignes avait négligé tous les signes avant-coureurs de troubles qui auraient du faire sonner l’alarme sous son crâne  de traîne-savates. L’entrée du pub était étroite, engoncée entre deux boutiques fermées, dans une rue en pente mal éclairée dont la rénovation partielle avait visiblement été abandonnée lorsque l’Irlande avait sombré dans ce qui s’annonçait comme une faillite du miracle économique. Plus haut dans la même rue, Dessaignes et la femme aux allures exotiques, atterris dans ce quartier par hasard avaient déjà écumé un ou deux débits de boisson plus accueillants, plus visiblement ouverts aux touristes : plus grands, plus propres, plus lumineux. Et déjà dans ces établissements, le physique inhabituel de l’amie de Dessaignes avait attiré l’attention indésirable d’un ou deux consommateurs imbibés de Guinness. Rien de grave, du reste, mais tout à leur intime conversation, dans la fièvre, les amants souhaitaient perdre le moins de temps possible à écarter les importuns.
Dessaignes venait de la rencontrer et ne connaissait pas encore le détail des origines complexes de sa nouvelle amie, mais sa peau d’albâtre et ses traits européens d’une délicatesse de médaillon contrastaient violemment avec la cascade de boucles brunes, et ses yeux très foncés. Métissage du Caucase, des Carpates, des Balkans orientaux. La pâleur, la finesse surnaturelle slave ou scandinave, et le chien de la Mer Noire. Pour l’instant, l’idylle était leur lingua franca. Sinon, ils parlaient russe le plus souvent, parfois l’anglais comme ce soir, et, l’un comme l’autre, le moins possible du passé — quant à l’avenir, il n’était pas encore d’actualité.
         Cette éperdue carte du tendre avait déboussolé Dessaignes, négligeant la peinture écaillée des murs beige hôpital du bouge, la clientèle de poivrots au-dessous de la ligne de flottaison, la physionomie en berne des naufragés sans retour qu’on trouve dans les bas-fonds. Elle enchantait tant Dessaignes, cette amie don du ciel, qu’il avait à peine remarqué le sexagénaire de petite taille au nez cassé et aux épaules massives — peut-être un ancien pugiliste poids léger — en costard bleu foncé à fines rayures, chemise blanche et cravate rose à gros nœud desserré sous le col ouvert. Si on y regardait de plus près, le corps de métier du sexagénaire se lisait aussi clairement que sur une carte de visite. L’usure des traits burinés d’un vieux soldat du plaisir complétait la touche. (…).

    Thierry Marignac, extrait d'un roman inachevé, 2011.

24.7.13

États généraux du désengagement : discours inaugural du premier secrétaire

Staline et Gorki en 1931

 (Article paru dans Livr'arbitre, numéro 11, printemps 2013)

PASSANT, VA DIRE À SPARTE QUE TOUS ICI NOUS AVONS PICOLÉ À MORT POUR OBÉIR À SES LOIS

L’art pour l’art
Comme une vision, comme une rêverie
Comme un printemps fleuri
L’art pour l’art
Pour l’expression des sentiments
Pour la beauté et uniquement
L’art pour l’art
Comme une vision, comme une rêverie.
Evgueni Kropivnitski

         Dans un esprit certainement très éclairé, moderne et humaniste, j’en passe et des moins flatteuses, il est question de rédiger un morceau de bravoure cohérent pour cette estimable revue sur un enfonçage de portes ouvertes : L’écrivain et le totalitarisme,  rien que ça. Tout d’abord, j’ai horreur du mot « écrivain », bon pour les goncourables, et autres mégalos à verbiage. Je lui préfère romancier ou auteur, plus humbles et surtout plus exacts. Un écrivain, ça se prend terriblement au sérieux, ça cherche le mot d’auteur, ça veut faire date, passer à la postérité, graver son marbre à la Victor Hugo. Collez-lui un sujet aussi tarte que le totalitarisme sous le nez, ça fait littéralement des taches par terre de bonheur : les boulevards de la pontifiance la plus crasse s’ouvrent à lui, et combien de lendemains radieux s’il parvient à vendre sa soupe. Il va pouvoir s’écouter parler de la plus haute importance. Si, par miracle, il arrive à tordre un peu un aphorisme connu sur ce thème archi-éculé, il a une chance de passer à la télé. Il est enfin assis dans son rôle de Sauveur de l’Humanité qui souffre. Fais pas ta rosière, il faut s’y coller, l’heure de gloire est proche. Il va enfin pouvoir se prendre pour un Maxime Gorki à l’envers et être fait Grand Chevalier de la Liberté dans un Verre d’Eau.
         Je pense avec Drieu (Troisième Lettre aux Surréalistes sur l’amitié et la solitude, 1927) qu’un auteur est un faux-monnayeur quand il prétend débarquer dans un autre domaine que le sien avec armes et bagages, qu’il a droit à ses opinions comme tout le monde, mais au même rang que tout le monde : deuxième classe. Lequel Drieu aurait du reste mieux fait de suivre ses propres conseils. La faculté de composer une histoire qui se tienne avec des personnages réalistes dans un style attachant ne donne en aucun cas une autorité automatique en sociologie, philosophie, économie, géopolitique, Histoire, et tout ce qu’il faut savoir pour rameuter les forces vives dans un grand élan universel. Au mieux, un auteur aura une approche de la langue et de l’humain. Au-delà, il outrepasse ses prérogatives, ce qu’ils adorent pour la plupart, ravis d’une gloriole usurpée.
         Puisqu’il faut hélas rentrer dans le vif de ce sujet moribond, je remarque qu’il y a eu au XXe  siècle deux sortes de totalitarisme dont procèdent les métastases survivantes à ce jour, surtout une : le Communisme dans sa forme infectieuse, sous l’Oncle Joe, et le Nazisme. Il y a peut-être eu des écrivains nazis, mais on en parle peu, en dehors des collabos, et ces derniers n’étaient pas allemands. Heidegger ne compte pas, il était philosophe, il faut quand même mettre des bornes de temps en temps pour savoir où on est. Heidegger n’était pas plus capable de raconter correctement un coup de foudre que moi de contredire Kant et Hegel de manière convaincante. Chacun son métier.
 Je sais qu’on a reproché à Cioran d’avoir soutenu la Garde de Fer d’Antonescu, mais 1) la réflexion précédente s’applique à lui aussi, c’est un moraliste pas un conteur, et 2) l’idéologie roumaine était celle d’une dictature musclée d’Europe Centrale, pas un totalitarisme qui impose à la société et à l’individu une vision complète, globalisante, incontestable et sans échappatoire sous peine de vaporisation.
Par contre, il y a eu des écrivains soviets à la pelle. Et pour cause, me confiait Volodia Moysseev, camarade de Kiev travaillant à la réhabilitation des toxicos, puisqu’une fois admis à l’Union des Écrivains, ils pouvaient tranquillement picoler jusqu’à la tombe. À Rostov-sur-le-Don dont Volodia était originaire, les « écrivains » rédigeaient leurs deux premiers romans avec célérité et solennité, et puis, une fois qu’ils avaient accès au bar de la Maison des Auteurs, on attendait le troisième quarante ans. Quoiqu’en pense le rédac-chef qui s’inquiète je le sens, je suis en plein cœur du sujet. Les auteurs maudits antitotalitaires (bien obligés) n’avaient aucun copain à L’Union. C’était la croix et la bannière, pour croûter. Il ne l’a jamais dit, mais Limonov savait bien qu’il n’aurait pas dû taper sur la tête de Yevtouchentko de toutes ses forces avec une bouteille à moitié pleine au club-house des Poètes de Moscou, vers 1973. La bourde. Adieu les tirages à deux millions d’ex. des presses de la Patrie Socialiste. Samizdat à perpétuité.



Et l’on aborde la question  centrale de ce thème au bord de l’épuisement : si l’idéologie, comme l’a prouvé l’histoire à travers les âges, c’est le tiroir-caisse, et c’est de nos jours de plus en plus flagrant, une certaine classe est toujours chargée d’en récolter l’usufruit. Les soviets avaient poussé la cooptation culturelle si loin que nos démocraties cybernétiques en sont réduites à l’imiter par le jeu des médias, des dynasties « d’artistes » et de vedettes dont le succès est assuré par saturation du marché, tout comme la nomenklatura saturait le marché par le monolithisme autoritaire. Les jeunes poètes en étaient réduits à casser des bouteilles sur des crânes de vieux ringards.
Et pourtant, malgré la belle légende des « dissidents », tout le monde ou presque
composait avec ce pouvoir et cette collaboration plus ou moins tacite continue jusqu’au jour d’aujourd’hui. Méfiez-vous des trop belles histoires, disait W.C. Fields, elles sont rarement vraies. S’il y eut des exceptions remarquables, la plupart des intellectuels et écrivains adhéraient au double jeu en vigueur pour surnager. Je pense à Vissotski, remarquable poète, qui joua au chat et à la souris avec le pouvoir soviétique, lâchant du lest pour pouvoir vivre sa vie de beatnick hors cadre, cigarettes, morphine et petites pépées, jusqu’à l’overdose finale que le KGB n’avait pas vu venir… Quant à Sergueï Tchoudakov, poète maudit que la critique et romancière Kira Sapguir, qualifie de  « génie de la poésie russe de la deuxième moitié du XXe siécle »[1], il se défiait comme de la peste de la dissidence et de tous les calculs sur la postérité et l’Occident très tôt à l’œuvre dans ces milieux : De la chair des foules, rien ne me sépare…
Tchoudakov préférait le rôle du mauvais chien parfois en butte aux persécutions, parfois collaborant avec le pouvoir comme la plupart de ses compatriotes sous l’épée de Damoclès, en particulier dans ses activités de lumpen : maquereautage, trafic de drogue, parasitisme. Et sa dignité était là, si paradoxale qu’elle semble aux Don Quichottes rétrospectifs de l’Occident ou aux révoltés à prébendes que sont devenus les « dissidents » : traiter avec la flicaille communiste comme tout un chacun, pour essayer de tirer son épingle du jeu, ce qui ne l’empêcha pas de faire de nombreux séjours dans les hôpitaux psychiatriques du Grand Frère.
L’échange du citoyen soviet avec l’état qui lui dérobe tout (c’est ça, la fondation matérielle du totalitarisme, la confiscation de toute la richesse sociale… tiens, tiens, on dirait une théorie néo-conservatrice…) est incomparable avec celui d’un citoyen des démocraties oligarchiques libérales d'Occident, qui, depuis le début du siècle, gouvernaient en redistribuant une partie des profits réalisés. Comme on nous le fait sentir présentement, ça va changer, Nom de Dieu.
La dignité d’un Limonov tient à un héroïsme un peu différent, non content d’avoir refusé d’abonder dans le sens de la « dissidence » devenue grand public à l’Ouest, il est retourné affronter le monstre, cet état russe sur son socle vieux de mille ans en s’affublant de ses habits d’hier, et se proclamant national-bolchevique, sachant que les conventions d’hier sont parfois les transgressions d’aujourd’hui.
Mais il y eut d’autres formes de résistance, plus insidieuses, parfois venues des communistes eux-mêmes. Je pense à Boris Pilniak, fusillé en 1937, parce qu’il avait, au détour du Conte de la lune non éteinte, un récit inspiré de la mort du maréchal Frounzé — bien qu’il s’en soit défendu — osé suggérer, que le destin pesait plus parfois plus lourd que le matérialisme historique et les progrès de la médecine. Une révolte absolue, de fond, contre l’axiome totalitaire qui prétend avoir résolu l’univers dans son infinitude d’espace-temps — très comparable en cela aux démocraties cybernétiques et leur foi aveugle dans les diktats du marché.
Il y a aussi le refus plus modeste, plus introverti, mais tout aussi buté du poète auteur de l’exergue de cet article, Evgueni Kropivnistski, qui passa sa vie dans son humble masure de campagne à composer des poèmes d’une simplicité, d’une limpidité si frappante, que se constitua autour de ce personnage hors normes un cercle qui devint une sorte d’école, en tous points opposée, sans jamais en parler, à l’idéologie rigide de « l’ingénierie des âmes » imposée par Gorki en 1934, au Congrès des Écrivains. Et certes, dans les années 1940, le goût d’une esthétique dépouillée et d’une élégance suprême était probablement le déni le plus implacable des radotages staliniens.
pacte Ribbentrop-Molotov

Comme il est curieux de constater qu’aujourd’hui, dans les démocraties cybernétiques, cette idéologie de « l’ingénierie des âmes » s’est à son tour communiquée aux auteurs, aux critiques qui doivent obligatoirement diverger de la littérature en abordant un grand problème larmoyant, et qui concerne tout le monde s’il vous plait. Le verdict est sans pitié : c’est ça ou l’autofriction. À chaque époque ses totalitarismes, à chaque époque ses laquais culturels. TM, 2013


[1] Des Chansons pour les sirènes, Trois saltimbanques russes du XXe siècle : Essenine Medvedeva, Tchoudakov, présentés par Thierry Marignac et Kira Sapguir, Éditions l’Écarlate.