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1.5.23

L'État de la Phrance

"Je ne laisserai jamais un juge ou un flic m'expliquer ce que je crois être la démocratie."

Dashiell Hammett, auteur du Faucon maltais, à Lilian Hellman sa compagne, avant d'être expédié en prison par la Commission des Activités Anti-américaines, 1951.

25.2.22

"Menace russe II": l'invasion.

 

© Andrey Molodkine

         L’ami Levine qui venait de se vautrer magistralement a été comme tout le monde bouleversé par la nouvelle de l’invasion. En opposition à des médias largement univoques, il dénonçait la propagande de son pays d’adoption : les États-Unis. Puis les troupes russes. Ce qui rappelle que la vérité est dans les interstices des propagandes, toujours bestiales. Nous publierons ci dessous ensuite, l’échange de correspondance qui s’en est suivi entre lui et un Moscovite. Puis un furieux télégramme de dernière minute, venu d'un ami de Kiev. Ça se corse. Le scénario à l'irakienne dans lequel l'Occident voulait entraîner la Russie.

         (Traduction de l’américain et du russe par Thierry Marignac)

         CERCLES VICIEUX

         24 février :

         Je n’ai pas pu dormir de la nuit, essayant de ne pas suivre en boucle le défilé des infos guerre, sans y parvenir. Des temps effrayants et incertains — non seulement pour les Ukrainiens mais également pour les Russes. Je ne suis ni en Ukraine, ni en Russie. Je suis en Amérique. Donc, en dehors de tout le reste au sujet de l’invasion, je dois dire que Poutine a vraiment baisé les Américains sur le front intérieur. On voit déjà comment cette attaque renforce et légitime les éléments les plus cinglés et les plus chauvins de notre société. Nous sommes sur le point d’entrer dans une nouvelle ère belliciste. Ça va devenir de plus en plus stupide et venimeux des deux côtés. Nous sommes donc tous impliqués dans cette affaire, que ça nous plaise ou non.

         Yasha Levine

 

         P.S. Hier soir, je repensais à ce que j’avais écrit il y a un an sur la « doctrine ukrainienne » des Etats-Unis. Cela semble finalement se réaliser. Ça va être terrible, quelle que soit l’issue. Et cette fois, Poutine — d’habitude modéré et prudent dans ses mouvements géopolitiques, mais maintenant en mode chef mafieux avec des comptes à régler — est celui qui se fourvoie.

 

         L’Ukraine ne peut battre la Russie, quel que soit le nombre de conseillers américains pour entraîner les troupes ukrainiennes ou le nombre de millions de profit réalisés par la vente de missiles Javelin. Il ne s’agit pas d’une victoire ukrainienne. Il s’agit de saigner la Russie — économiquement et militairement. Et qu’importe le nombre de gens qui souffrent ou meurent, ou à quel point l’Ukraine et son économie sont ravagés dans le cours des évènements.

 

         Comme je l’ai déjà écrit ici et là auparavant, l’échelon supérieur de la politique étrangère américaine — ses diplomates, espions et politiciens — ont considéré l’Ukraine comme un champ de bataille clé contre l’Union Soviétique depuis la fin des années 1940…

YL.



 

         Moscou, le 24 février, un vieil ami de feu Édouard Limoov

         Tu n’apprécieras peut-être pas mes commentaires.

         Je soutiens complètement ce qui se passe en ce moment.

         C’est dur, mais la situation est devenue si tendue, qu’une opération militaire est la solution la plus rapide et la plus humaine pour régler le problème avec l’Ukraine.

         Il aurait fallu le résoudre de toute façon.

         L’opération est pour l’instant brillamment menée, elle entrera dans les manuels de l’art militaire.

         Ce qui existait à Kiev — n’était pas un État mais une opérette pourrie. Et il vaut mieux avoir à Kiev une marionnette russe qu’une marionnette américaine. Et on n’avait pas le choix. Ce pays est une création artificielle et entièrement fausse comme un décor de série télé.

         Le plus intéressant viendra après la fin des opérations. Comment se partagera l’Ukraine. Il est clair que nous reprendrons les parties russes. Qu’en sera-t-il des parties polonaises et hongroises… ça reste une question. Limonov avait écrit sur tout ça. Il en restera un pays d’Europe Centrale d’une taille respectable. Peut-être sans Kiev. Et il sera loyal envers la Russie.

 

         Ça s’améliore. Par exemple aujourd’hui l’eau du Dniepr coule à nouveau dans le canal de la Crimée du Nord. Les Ukrainiens avaient complètement coupé les vannes après le rattachement de la Crimée à la Russie, et coupé l’eau aux gens vivant dans la presqu’île, pendant toutes ces années, il y avait là-bas d’énormes problèmes d’approvisionnement en eau.

         L ‘appareil d’État russe n’est pas des meilleurs, nous vivons un capitalisme oligarchique, etc. Mais il est de loin meilleur que ce qui existait en Ukraine.

         En ce qui concerne la raison pour laquelle cela se produit maintenant, il y a beaucoup de facteurs en jeu.

         La politique extérieure était en surchauffe, les Etats-Unis ont cherché à provoquer cette guerre par tous les moyens.

         Sinon, je pense que le réarmement, la fourniture de nouveaux genres d’armes à notre armée à pris fin récemment, ce qui autorise à parler aux Américains d’une position de force. Si l’on considère que l’incompétence et la corruption n’ont pas disparues, huit ans pour obtenir une telle supériorité est un délai très court.

         D.D.

 

         Réponse de Yasha Levine :

         Eh bien, ton ami est un optimiste. Ce n’est pas l’Amérique en train d’établir un régime fantoche en Irak ou au Kossovo. Les Russes font ça à leur propre porte — sous occupation militaire. Je ne crois pas que ça se passera si facilement. Il est intéressant de constater que la vision russe nationaliste ne reconnaît pas l’Ukraine comme une force culturelle indépendante.

         L’influence américaine en Ukraine a été plus rusée et de plus longue durée, ce qui remonte à la fin de la Seconde Guerre Mondiale — alimenter le nationalisme, la haine des communistes et de Staline. J’ai étudié ce processus. Le Maïdan ne s’est pas produit en un jour. C’est l’aboutissement d’un long processus d’éducation culturelle, combiné à des manœuvres géopolitiques. L’Amérique a toujours été une force là-bas – mais ce ne sont pas les tanks américains qui ont renversé le régime en 2014.


Et enfin, ce télégramme de Kiev, arrivé à l'instant:

(Traduction TM)

Oh! Mon frère! Les soldats russes courent dans mon voisinage, c'est vrai, il y a déjà des cadavres! Et tu me conseilles de ne pas faire l'idiot ? C'est de mon côté que les Russes attaquent Kiev ! Seuls mes enfants me retiennent de prendre les armes!!! Seuls mes enfants!!!! J'ai une telle haine des débiles russes! Putain! C'est le merdier complet! Gloire à Dieu! Qu'est-ce qu'on va s'unir à ces putains de Russes!? On ne leur donnera pas Kiev, des oreilles de harengs mais pas Kiev! On jonchera la ville de leurs cadavres! On a commencé à distribuer des armes à nos concitoyens, alors un grand nombre de Kiévois, d'habitants de Kharkov et autres habitants des villes et villages d'Ukraine vont faire une guerre de partisans! Voilà ma réponse! Mon gamin m'apporte une arme pour tuer Poutine! En Photo! On n'a pas beaucoup de joies, mais vivre est joyeux! Attendre l'attaque était bien plus dur!




ой! братан! у меня по соседству российские солдаты бегают! правда уже - трупы! а ты - не валяй дурака!?!? с моей стороны проживания российские нападают на киев! не валяй дурака?  только дети меня держат не взять оружие!!! только дети!!!! у меня такая ненависть к россиянским дебилам! бля! пиздец полный!!!! слава богу! что мы объединяемся и ебашим российских! не видать им киева, от селёдки уши им а не киев!!!! мы его завалим российским трупами!!! - начали выдавать оружие нашим гражданам, так-что партизанить будет очень большое количество киевлян харьковчан, сумчан, и прочих жителей  украинских городов и сёл!!! вот такой мой ответ! ребёнок принёс мне оружие, что-бы убить путина! см фото! весёлого мало - но жить весело!!! ждать нападения было тяжелей!!!


13.8.21

Ce que nous appelons Dada est un jeu de fous issu de rien…

     Parmi toutes les inversions systématisées du capitalisme post-mortem, veuillez m'excuser, post-moderne, celles des annonces publicitaires de L'Empire du Management sont à souligner: l'époque de l'infinie liberté de mouvement est au contraire celle de l'effroyable immobilité du Même et du Semblable reconstruit dans chaque centre-ville du monde à l'Identique. 

    La technoscience triomphante a également raffiné sa technologie du contrôle à un tel degré que le déplacement géographique s'opère boulet électronique au pied dans une ambiance où l'on ne détermine plus très bien d'où vient cette sourde terreur: des dangers qui nous menacent ou de la Défense offerte par ce pouvoir qui nous aime tant? Celui-ci n'a de cesse de faire de chacun un coupable virtuel pour la protection de tous les innocents…

        

        DADA est la police de la police

    Richard Huelsenbeck




        Récemment, Benjamin de Surmont résumait dans ces pages mon roman Terminal-Croisière, par la jolie trouvaille d'Antivoyage.

    La poétesse Margarita Soznitskaïa lance ici un appel au vent comme Dieu inspirateur.


    
  Vent de l’errance

 

         Vent de l’errance — co-auteur puissant,

         Comme il est capable de créer,

         Tourbillon de la tornade, l’immaculé champ,

         Et le fil du sujet insuffler.

         Vent de l’errance — co-auteur, compagnon de route,

         Il a tant vu, dans tous les coins a séjourné,

         Meilleur que les archives secrètes, toutes,

         Tant de parchemins en feu il a feuilleté

         Voire ceux, qui dans des souterrains étouffés

         Attendaient que vienne leur heure…

         Étreignant tout facilement, le co-auteur,

         M’a dévoilé ce qu’ils recelaient, sans mystère.

         Le vent de l’errance — souffle libertaire

         Disperse en virtuose la tristesse aux quatre vents

         Si mal qu’on ait eu, aucun souvenir à présent

Si le vagabondage est porté par le vent.

Capricieux compagnon de l’errance est le vent

Magellan, Colomb et Vasco de Gama

Pour eux, il est un divin accident

En fait, le frère aîné des aigles de là-bas.

Margarita Soznitskaïa

Photo prise par la poétesse quelque part dans la chaîne montagneuse du Caucase.


 

Ветер странствий

 

Ветер странствий – могучий соавтор,

Он такое умеет творить,

Завертеть в чистом поле торнадо

И навеять сюжетную нить.

Ветеp странствий – соавтор, попутчик,

Много видел, повсюду бывал,

Он архива секретного лучше,

Сколько свитков сгоревших листал

Или тех, что в глухих подземельях

Ждут, когда же наступит их час…

А соавтор, легко всё объемля,

Мне поведал, что в них, не таясь.

Ветер странствий – он ветреник вольный

И выветривать грусть виртуоз,

И не вспомнишь, бывало ли больно,

Если странствия ветер унёс.

Ветер странствий – капризный попутчик

Магелланов, колумбов и васко де гам:

Он для них есть божественный случай,

А на деле - брат старший орлам.

Маргарита Созницкая

28.8.20

La véritable désinformation occidentale et ses mensonges martelés




         La France ayant la regrettable habitude de singer les USA avec quelques décennies de retard tandis qu’elle est méprisée à Washington, nous avons nous aussi notre version du « complot russe ». On a vu tout récemment un ministre français se ridiculiser en énumérant des assassinats qui n’ont rien à voir les uns avec les autres et dont certains ne sont pas élucidés, pour les attribuer, c’est commode, au locataire — enraciné, certes — du Kremlin. Quel rapport entre Politovskaïa, journaliste politique honnête, et un Litvinenko, transfuge d’un service secret ?… Que Moscou avait à peine nié, puisque tous les services secrets du monde liquident les traîtres quand ils en ont l’occasion, DGSE, CIA, ou MI5 ne faisant pas exception. Ou encore un Berezovski, connu pour ses liens avec la pègre tchétchène, et ses hautes trahisons – il était alors proche du pouvoir — en faveur de celle-ci pendant les deux guerres, les trafics d’émeraudes et de pétrole dans lesquels il trempait étant un secret de polichinelle. Mais ici comme ailleurs on table sur l’ignorance et les préjugés entretenus du grand public. Les journalistes Yasha Levine et Mark Ames ont tenté chez eux de lever le voile sur l’histoire très sombre de l’ingérence américaine dans les affaires russes au cours des années 1990. Levine raconte ci-dessous ce qu’il en est résulté. Que les Français s’abstiennent de tout satisfecit. Le conformisme de l’édition en France n’a rien à envier au Grand Frère.
         (Traduit de l’américain par Thierry Marignac)



         ÉTATS-UNIS ET RUSSIE DANS LES ANNÉES 1990 : VOILÀ À QUOI RESSEMBLE VRAIMENT L’INGÉRENCE :
         Il est difficile d’imaginer un contrôle plus direct  sur le système politique d’un pays étranger — sauf si on l’occupe militairement.
         Yasha Levine, 27 août 2020.

         « Nous avons créé un atelier virtuel ouvert pour le pillage à un niveau national et pour la fuite des capitaux par centaines de milliards de dollars, et le viol des ressources naturelles et des industries sur une telle échelle, que je doute que ce soit survenu auparavant dans l’histoire de l’humanité »
         E.Wayne Merry, officiel de l’ambassade des Etats-Unis à Moscou dans les années 1990.

         Il y a environ un an et demi Mark Ames et moi avons rédigé une modeste proposition de livre sur une histoire de l’ingérence des États-Unis dans la vie politique russe.
         L’histoire que nous voulions raconter commençait au début de la Révolution Bolchevique, lorsque l’Amérique et ses Alliés occidentaux intervinrent dans la Guerre Civile russe aux côtés des Russes Blancs — envoyant environ 15 000 soldats sur le terrain, tuant et emprisonnant les soldats de l’Armée Rouge.
         Mais le cœur de notre récit se focalisait sur les années 1990, lorsque les États-Unis — et en particulier l’administration Clinton — intervenaient dans les affaires intérieures de la Russie à un degré de profondeur tel que le mot « ingérence » est insuffisant pour décrire le phénomène, au sens où l’on entend d’habitude le mot « ingérence ». Il s’agissait plutôt d’une relation coloniale entre une superpuissance conquérante et un État vassalisé par la défaite. Et c’était exactement ce qu’était la Russie à ce moment-là : un État colonisé.
         Jusqu’où allait la soumission de la Russie à l’Amérique ? Eh bien, que l’on considère ceci : grâce des transcriptions récemment « déclassifiées », nous savons qu’en 1999, Boris Eltsine appela Bill Clinton  pour lui dire que Vladimir Poutine serait l’homme de son choix pour lui succéder, des mois avant que quiconque en Russie n'en soit averti, et demanda son approbation.
         Le plus choquant dans ce dialogue, c’est que Clinton donne à Eltsine son accord tacite pour truquer l’élection et installer Vladimir Poutine au pouvoir. La Russie n’était-elle pas censée avoir fait sa transition démocratique, et celle-ci n’était-elle pas censée représenter le plus grand succès de Clinton en politique étrangère ? Comment Eltsine pouvait-il simplement adouber l’homme de son choix et le désigner comme « le prochain président russe en 2000 » ? Étant donné que Clinton avait permis à Eltsine de voler l’élection en 1996, il sait très bien comment et ça ne le gêne absolument pas.
         Le plus triste, c’est que l’aplatissement d’Eltsine devant Clinton pour lui dire qui il allait installer comme président, n’est même pas si choquant que ça, comparé à tout ce qui se passait à l’époque.
         Les gens ne se souviennent plus aujourd’hui que pendant toutes les années 1990, l’Amérique s’est ingérée dans la politique intérieure de la Russie de toutes les manières possibles : elle a participé au truquage des élections, déversé des fonds impossibles à tracer, a facilité l’aide internationale pour permettre à « nos hommes » de rester au pouvoir, financé les militants de l’opposition, blanchi d’horribles violations des Droits de l’Homme… L’Amérique a tout fait. Elle aussi participé à la structuration de l’appareil d’État et des marchés de capitaux.
         Il est difficile de concevoir un contrôle plus direct du système politique d’un pays étranger – à l’exception d’une occupation militaire.
         Comme Mark et moi l’écrivions :
         « Ce que les experts en politique étrangère semblent avoir oublié, c’est qu’à la suite de l’effondrement de l’URSS, l’État américain jouissait d’un pouvoir inégalé en Russie. Cet État nouvellement indépendant croulait sous la dette, mendiant des aides et des prêts pour pouvoir ne serait-ce que nourrir sa population, prêt à tout pour s’allier à l’Occident. Le pays n’avait pas été aussi vulnérable depuis la Révolution Bolchevique — tandis que les États-Unis, vainqueurs de la Guerre Froide, étaient à leur zénith. Ce fut pendant ce bref et monstrueux intervalle de l’Histoire — lorsque le rapport de forces entre Washington et Moscou était aussi extrême qu’entre un colonisateur et un colonisé — que l’Amérique fit pression avec tout son arsenal financier, politique et culturel pour contraindre la Russie à se « transformer » selon les diktats et les intérêts de Washington."

         Les vastes richesses du pays furent privatisées et concentrées dans les mains d’une poignée d’initiés bien placés. Des millions de gens furent précipités dans la misère et la prostitution. Des millions moururent prématurément. The Lancet estime que 4 millions de gens périrent dans la première moitié des années 1990 à la suite des réformes néo-libérales et hyper-capitalistes imposées  par Washington. Paul Klebnikov, le journaliste à scandales  du magazine Forbes assassiné à Moscou en 2005, compara le nombre des victimes à celui des famines organisées par Pol Pot et Staline. Et pourtant la complicité de l’Amérique dans ce crime a été effacée de l’Histoire.
         Il existe une autre conséquence de cette ingérence  que nos médias et notre personnel de politique étrangère préfèrent oublier : l’intervention américaine dans la démocratie russe naissante a permis de transformer une jeune république parlementaire avec une présidence faible pour en faire le système autoritaire de gouvernement centralisé qui existe aujourd’hui — un système que Vladimir Poutine a utilisé pour conserver le pouvoir depuis vingt ans. Nous y sommes : les Américains ne réalisent pas que Poutine est un « monstre » qu’ils ont eux-mêmes fabriqué.
         Nous nous en tiendrons là pour le moment. Mais la raison pour laquelle ce livre n’est pas en rayon, c’est que personne dans l’édition ne voulait toucher à un sujet aussi brûlant.
          Avant que nous ne nous mettions  à essayer de vendre le livre, notre agent était certain que ce serait un succès auprès des éditeurs et qu’on nous offrirait des monceaux de fric pour l’écrire. D’après lui, notre livre offrait une importante contribution historique, remède à l’hystérie américaine sur « l’ingérence russe » infectant notre vie politique depuis que Trump a gagné les élections. Il était certain que les éditeurs étaient prêts à envisager quelque chose de ce genre — notamment parce que la thèse du complot, de la collusion Trump-Russie que Robert Mueller était censé dévoiler commençait à s’effondrer.
         Mark et moi n’étions pas si sûrs que notre livre serait si bien reçu.
         Depuis la victoire de Trump notre culture a été submergée par la panique de l’élite à l’égard de la « Russie » et des « Russes ». Qui a maintenant pris des proportions de déchaînement xénophobe, et il est à présent tout à fait normal — et même respectable — de bombarder les lecteurs et spectateurs de toutes sortes de complots fantastiques et racistes qui profilent de ténébreux Russes infectant « notre »  société, rôdant derrière tout ce qui va mal en Amérique et dans le monde.
         Qui donc aurait pu souhaiter qu’on lui rappelle ce chapitre meurtrier et cynique de la politique étrangère américaine ? Se souvenir que leur gouvernement de centre-gauche — les Démocrates version Clinton, pas moins — avait aidé à plonger la Russie dans la ruine, l’assassinat et l’appauvrissement de millions, contrôlé la création d’une vaste oligarchie et d’un puissant État autoritaire ?
         Ce n’était pas un sujet populaire — au contraire, particulièrement impopulaire aujourd’hui où la Gauche Américaine Morale est censée lutter pour sa survie contre la Horde Mondialisée Russo-Mongole. Bon Dieu, les mêmes Démocrates à la Clinton qui ont détruit et pillé la Russie sont maintenant présentés comme le seul salut de l’Amérique — ressemblant de plus en plus à la Russie oligarchique néo-libérale et privatisée… leur créature.
         Mark et moi et moi avions raison. Aucun éditeur ne voulait y toucher.
         Le livre fut refusé par la plupart aussitôt. Un éditeur simula l’intérêt, manifestement pour nous avoir au téléphone et discuter de la collusion Trump-Russie. Nous l’entendîmes prendre une grande inspiration choquée lorsque nous lui répondîmes qu’il n’y avait certainement pas grand-chose derrière cette histoire. Je suis sûr qu’il est allé voir ses collègues et s’est moqué de nous d’être aussi crédules et de tomber dans le panneau de la propagande russe. « On ne publierait jamais un truc pareil ! Je suis sûr que ce voyou du KGB les paie pour dire ça ».
         Une entrevue avec un petit directeur de collection d’un grand éditeur de Manhattan qui nous abreuva de paroles  en nous confiant son admiration pour le livre et à quel point il était content d’avoir en main quelque chose d’aussi agressif et anti-establishment — fut ce que nous obtînmes de plus proche d’une offre. Il disparut dès que nous lui demandâmes quelque chose de concret.
         C’était une expérience instructive sur le conformisme absolu de l’industrie éditoriale américaine. Voilà le fameux marché ouvert des idées.
         Quoi qu’il en soit, Mark et moi n’avons probablement aucune chance à présent d’écrire ce livre. Mais nous y avions beaucoup travaillé et son enterrement m’a déprimé.
Un roman sur le même sujet

         Mark vivait en Russie pendant une bonne partie de cette période. Il a traversé personnellement de grands morceaux de cette histoire, et a des aperçus extraordinaires sur cette époque. Peu de gens peuvent en dire autant. En ce qui me concerne, j’étais à San Francisco avec ma famille faisant de mon mieux pour m’intégrer comme un « véritable Américain » à l’école, totalement oublieux de ce qui se passait dans la Mère Patrie. Ma famille avait quitté Leningrad en 1989, arrivant l’année suivante en Amérique. Fouiller dans cette histoire oubliée m’aide à remplir les blancs sur le monde post-soviet que nous avions laissé derrière nous.
         La réalité est que personne ne connaît cette histoire. Et elle n’est pas jolie. Elle montre l’Amérique telle qu’elle est, pas comme elle se voit :
         L’Amérique — à un moment où elle aurait pu faire à peu près ce qu’elle voulait en Russie — a choisi l’option la plus vile et la plus barbare. Elle a supervisé le meurtre de masse, le vol et le pillage à une échelle comparable aux temps de guerre. Et a refusé d’en prendre la responsabilité, personne dans les sphères du pouvoir n’a même reconnu que ça s’était passé comme ça. En réalité tout ce qu’a fait l’Amérique a été de blâmer la victime : ces Russes sont trop primitifs et trop asiatiques. Ils sont trop esclaves pour la démocratie. C’est dans leur ADN. Si tout est allé de travers, c’est de leur faute.
         Bref, jusqu’à ce que nous sachions quoi faire de toute cette matière, j’en publierai des extraits. Je commencerai sans doute par un extrait du premier chapitre du livre. Il s’agit de la façon dont l’Amérique s’est ingérée dans les premières élections démocratiques en Russie (1996), et a permis à Boris Eltsine de l’emporter.

         Yasha Levine (à suivre).