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11.11.21

Le romancier perdu, tourments post-créatifs…

 

La poétesse et sa prof de danse orientale, une actrice de théâtre de Baoumanka, quelque part dans le Caucase, au printemps dernier… photo © Maria Tchoumakova.


(Vers traduits du russe par Thierry Marignac)


Mais qui joue les romanciers…

Le roman est écrit. Le romancier est orphelin.

Il erre chez lui, dans son jardin,

Il téléphone à qui il ne faut pas,

Il peaufine des vieilleries — à ses affaires, il n’y est pas.

 

Le roman est écrit. Le romancier — son créateur, son roi,

Comme de son trône renversé

À présent dans les mains d’une impartiale loi

Il ne lui reste plus qu’à espérer,

Que Celui qui a écrit le romancier

Lui envoie la grâce ranimée

Que tous les trésors de Montecristo, plus précieuse,

Un sujet !

Pour se libérer à nouveau de la fallacieuse

Maison, jardin

Des coups de fil qui ne servent à rien, —

Des nuits d’insomnie à la lueur des bougies

Un nouveau roman, brusquement, il établit.

2002

Но кто играет романистом

                                         ***

                    Роман дописан. Романист осиротел.

                    Скитается по дому, саду,

                    Звонит, кому не надо,

                    Чинит старьё – он не у дел.

 

                    Роман дописан. Романист –

                                                   его творец и царь, 

                    Как будто свергнут с трона,

                    Теперь в руках бесстрастного закона,

                    Лишь оставляющего уповать,

                    Что Тот, Кто написал и романиста,

                    Пошлет живительную благодать

                    Ценнее всех сокровищ Монте-Кристо –

                    Сюжет!

                              Чтоб вновь освободиться

                                                   от дома, сада,

                    Звонков, кому не надо, -  

                    Не спать при свéчах по ночам,

                    Роман слагая новый невзначай.

                                                                       2002

 



 

Les écrivains sont des cassandres

Connaissant aveuglément l’avenir ;

La prophétie est leur salamandre,

Ne se noie pas dans l’eau, dans le feu vit sans faillir.

Les écrivains voient la racine

De ce qui se trame à l’entour

Des souriants corps-à-corps et massacres en sourdine

Des vaisseaux et des désordres de velours

 

Les écrivains sont des cassandres fantomatiques

Médiums de la volonté cosmique

Mais de quoi sont-ils eux-mêmes brisés

Créés pour le bonheur, de douleur ils vont claquer ?

Margarita de Sosnizka

          Писатели – кассандры,

          слепо знающие грядущее;

          Пророчества их – саламандры,

          в воде не тонущие, в огне живущие.

 

          Писатели видят корень

          того, что творится вокруг:

          Улыбчивых рукопожатий и боен,

          судов и бархатных заварух.

 

          Писатели – призрачные кассандры,

          медиумы космической воли...

          Но что так изломаны сами,

          cозданные для счастья, гибнущие от боли?


 

            Маргарита Сосницкая


Terminal Croisière est une eau-forte littéraire très aboutie par son trait, son style, le chromatisme des gris, les sensations, avec des pages magnifiques — tout le passage à l’île de Wight, et autres nombreux effets maritimes. C’en est décadentiste à certains égards comme le seraient une gravure d’un Félicien Rops, un parfum capiteux de JK Huysmans, des feuilles de fiers poètes forcément maudits. Le récit d’un galérien dandy qui, sur un malentendu, serait monté à bord d’un bateau croisière d’affairistes. Et si on pousse l’analogie picturale : Un Odilon Redon égaré au milieu d’une installation de Jeff Koons ou de Damien Hirst. Bref, la symbolique d’une bordée en un monde auquel le narrateur n’appartient pas, restant un marginal par sa fonction de traducteur, ses maigres revenus, et aussi par son pessimisme, ses obsessions — évidemment la situation enrichit plus son imaginaire que son portefeuille. De ce point de vue, le roman est réussi. Et peut-être même, par ce double effet de continuité et de rupture avec le précédent L’icône, il y a encore de la marge pour pousser davantage la radicalité poétique.
Reste l’intrigue. À pousser le bouchon, à quoi bon une intrigue dans un roman de sensations ? Le choix est là un peu entre-deux. Le pan roman polar, ses différents ressorts dramatiques, comme les personnages autres que le narrateur peuvent paraître manquer de reliefs. Sauf que plus de psychologie, de part documentaire, analytique, aurait contrarié, sinon affadi, la dimension poétique, la nostalgie. Une question quasiment insoluble. On navigue là entre surcharge et minceur, selon qu’on y voit le verre à moitié vide ou à moitié plein. C’est de la cuisine, mais c’est la forme qui veut ça. C’est un roman de sensations. On peut dire que Terminal Croisière a les défauts de ses qualités. Les personnages de l’intrigue polar se confondent, mais cet effet renvoie à l’intrigue sentimentale tout aussi floue, au paysage marin, aux affairismes d’un monde qui échappe. J’admets que la pente critique est glissante. Que mon point de vue est réversible. L’harmonie est forcément tributaire de la dissonance. Je dirais que l’impression reste plutôt confuse pour tout ce qui est autre que la confusion. On peut aussi la lire comme la ligne de force du roman. Comme c’est écrit : « cédant la place à une confusion et un bonheur indescriptibles, aveuglants, je ne voyais plus rien… »

Pierre-François Moreau, novembre 2021.

 

 



13.8.21

Ce que nous appelons Dada est un jeu de fous issu de rien…

     Parmi toutes les inversions systématisées du capitalisme post-mortem, veuillez m'excuser, post-moderne, celles des annonces publicitaires de L'Empire du Management sont à souligner: l'époque de l'infinie liberté de mouvement est au contraire celle de l'effroyable immobilité du Même et du Semblable reconstruit dans chaque centre-ville du monde à l'Identique. 

    La technoscience triomphante a également raffiné sa technologie du contrôle à un tel degré que le déplacement géographique s'opère boulet électronique au pied dans une ambiance où l'on ne détermine plus très bien d'où vient cette sourde terreur: des dangers qui nous menacent ou de la Défense offerte par ce pouvoir qui nous aime tant? Celui-ci n'a de cesse de faire de chacun un coupable virtuel pour la protection de tous les innocents…

        

        DADA est la police de la police

    Richard Huelsenbeck




        Récemment, Benjamin de Surmont résumait dans ces pages mon roman Terminal-Croisière, par la jolie trouvaille d'Antivoyage.

    La poétesse Margarita Soznitskaïa lance ici un appel au vent comme Dieu inspirateur.


    
  Vent de l’errance

 

         Vent de l’errance — co-auteur puissant,

         Comme il est capable de créer,

         Tourbillon de la tornade, l’immaculé champ,

         Et le fil du sujet insuffler.

         Vent de l’errance — co-auteur, compagnon de route,

         Il a tant vu, dans tous les coins a séjourné,

         Meilleur que les archives secrètes, toutes,

         Tant de parchemins en feu il a feuilleté

         Voire ceux, qui dans des souterrains étouffés

         Attendaient que vienne leur heure…

         Étreignant tout facilement, le co-auteur,

         M’a dévoilé ce qu’ils recelaient, sans mystère.

         Le vent de l’errance — souffle libertaire

         Disperse en virtuose la tristesse aux quatre vents

         Si mal qu’on ait eu, aucun souvenir à présent

Si le vagabondage est porté par le vent.

Capricieux compagnon de l’errance est le vent

Magellan, Colomb et Vasco de Gama

Pour eux, il est un divin accident

En fait, le frère aîné des aigles de là-bas.

Margarita Soznitskaïa

Photo prise par la poétesse quelque part dans la chaîne montagneuse du Caucase.


 

Ветер странствий

 

Ветер странствий – могучий соавтор,

Он такое умеет творить,

Завертеть в чистом поле торнадо

И навеять сюжетную нить.

Ветеp странствий – соавтор, попутчик,

Много видел, повсюду бывал,

Он архива секретного лучше,

Сколько свитков сгоревших листал

Или тех, что в глухих подземельях

Ждут, когда же наступит их час…

А соавтор, легко всё объемля,

Мне поведал, что в них, не таясь.

Ветер странствий – он ветреник вольный

И выветривать грусть виртуоз,

И не вспомнишь, бывало ли больно,

Если странствия ветер унёс.

Ветер странствий – капризный попутчик

Магелланов, колумбов и васко де гам:

Он для них есть божественный случай,

А на деле - брат старший орлам.

Маргарита Созницкая

28.7.21

Terminal-Croisière de Thierry Marignac 3

 

Margarita Sosnitzkaïa, le Rosaire de la Fortune

    L'affaire était d'une gravité internationale ! Margarita Sosnistzkaïa m'écrivait de Sotchi où des pluies diluviennes avaient provoqué de graves inondations, pour me prouver que "roussalka" n'était pas la bonne traduction de "sirènes" après avoir lu la version russe de mon essai sur la poésie : "Des Chansons pour les sirènes". Sosnitzkaïa ne plaisante pas avec ce genre de truc. Elle a déjà essayé de me démontrer que "les spectres du caveau", traduction russe de la dédicace de mon roman "Morphine Monojet" étaient des cadavres dans le placard. Mais sur ce point-là, j'avais eu gain de cause, elle faisait fausse route! 

    En l'occurrence, avec les sirènes, il semblait qu'elle avait au contraire raison, il s'agissait d'une autre sorte de succubes aquatiques dont je ne réussis pas à trouver l'équivalent en français, l'anglais proposant "mermaid" . Je battis prudemment en retraite, elle était véhémente!




    Margarita Sosnistzkaïa est une romancière (un mot que je n'emploie jamais à la légère) dont j'avais déjà pu juger le travail en tant que membre du jury de la "Saison Intellectuelle" de Saki, au bord de la Mer Noire. Elle donnait une mesure de l'étendue de son talent notamment par la variété des registres d'expression. Si elle m'avait estomaqué l'année dernière avec un conte tragique, d'une brutalité rare, narrant l'errance amoureuse d'un semi-clochard émigré russe en Italie, elle m'avait épaté cette année, avec "Le Rêve de la belle endormie" dont elle m'invita à commenter la publication dans la Péninsule ( Chez Apollo Edizioni, traduit en italien par Valentina Rovida): "…Margarita compose d'un phrasé aérien une fantaisie musicale à l'italienne dont les notes cristallines s'égrènent aux oreilles du lecteur — malgré lui (…) Sa maîtrise de romancière, pour qui les gammes littéraires n'ont pas de secrets, éclate dans ce conte délicieux et léger…".


    La tension était à son comble, les observateurs tenaient des propos alarmistes, lorsqu'elle me transmit ses félicitations pour la publication de "Terminal-Croisière".


    Qu'elle eut l'élégance d'accompagner du poème ci-dessous — pas tout à fait sans rapport avec l'égarement décrit dans mon petit roman à commander au lien suivant: