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29.1.23

Drogues en Ukraine: St-Guillaume et ses anges, imposteurs et tartuffes


          LA FARANDOLE DES ENFUMEURS

 

         Au prétexte qu’il est « historien de la médecine », un certain Guillaume Lachenal, déjà éreinté dans ces pages pour son article dans l’infâme Libération stupéfiant d’ignorance « Guerre à la drogue, guerre à l’Ukraine » est interviewé dans la revue d’une association a priori sérieuse l’ASUD, sur les sujets des drogues, de l’Ukraine, de la Russie, de la Crimée, auxquels il ne connaît rien, autorité autoproclamée de la rue St-Guillaume — en compagnie d’un ou deux autres propagandistes. Ce prof à Sciences-Po, voyez-vous ça, ne s’est jamais fait un shoot de sa vie, n’a jamais foutu les pieds en Ukraine, ni en Russie, dont il ignore et la langue et la culture. Je l’avais épinglé au mois d’avril, dans un article, mais il insiste !…

         Il me force à me répéter, mais comme signalé dans mon précédent papier, la politique de Réduction des Risques n’a pas commencé en Ukraine en 2010, comme il l’avance, mais fin 2002. C’est dire si ce grand intellectuel — cet historien!…— est au courant des sujets qu’il aborde !… Quand je suis arrivé en Ukraine en 2004, pour un reportage sur la toxicomanie, cette politique (substitut d’opiacés, échange de seringues, prévention de l’Hépatite C et du SIDA), était appliquée depuis déjà deux ans. Mais ce Lachenal de la rue St-Guillaume ne peut pas le savoir, puisqu’il n’y est jamais allé, qu’il n’a jamais fait la moindre enquête de terrain sur la toxicomanie en Ukraine, dont il se permet de parler. Il s’agit, bien entendu dans son ordre du jour de privilégié « savant », de diaboliser les Russes, rébellion à la mode et sans grand risque à son poste de mandarin rive-gauche.

         Et pourquoi est-ce que l’Ukraine appliquait la Réduction des Risques ?… Par pureté morale, irréprochable et immaculée ? Non, on n’y était pas moins puritain qu’ailleurs sur les drogues et les toxicos. Mais parce que les institutions internationales avaient exigé l’intervention d’organisations civiles sous peine de couper la manne des subventions. En effet, la première tranche (20 millions de dollars) des subventions internationales (ONU, OMS, UE, etc.) avait été détournée, par les apparatchiks de la médecine, police, justice et va savoir qui d’autre à 98% et plus. L’audit internationale ayant révélé que moins de 2% avait servi au but initial. Monsieur Lachenal n’en a jamais entendu parler. C’est un sujet rarement abordé à St-Germain des prés.

         À la suite de la légalisation et de l’intervention notamment de mes amis des Narcotiques Anonymes de Kiev, la manne ne s’était pas interrompue, les apparatchiks se servaient toujours au passage, mais moins. Cependant, si l’on ne pouvait nier une certaine amélioration dans la vie des drogués et un ralentissement des fléaux épidémiques, l’Occident angélique et l’organisation Soros aux buts si œcuméniques avaient mis le pied dans la porte : ils étaient parvenus à intervenir dans la législation d’un pays indépendant. Leurs avocats anglo-saxons grassement payés préparaient d’autres projets de loi de plus grande ampleur visant à le faire changer d’orbite — leur véritable objectif sans rien d’humanitaire.

Pendant ce temps-là, le racket continuait. Les policiers, en Ukraine « démocratique », étaient toujours en maraude dans les allées de l’hôpital n°5 de Kiev pour dépouiller les camés du peu qu’ils avaient à la sortie de la consultation pour le VIH. Je l’ai vu en 2004, après l’élection de Viktor Youchenko, je l’ai revu en 2009, et en 2015 sous Porochenko. La Réduction des Risques n’y changeait rien. Début 2005, à Kiev et Odessa, j’avais vu la police passer chercher son enveloppe dans un laboratoire de méthamphétamine, et à Simféropol, dans la Crimée encore ukrainienne, dans un laboratoire de transformation du Mak, la paille d’opium dont on tire une héroïne de mauvaise qualité. Je n’ai aucune raison de penser, connaissant le terrain — à la différence de Monsieur Lachenal — que ça ait changé par la suite, en tout cas pas à l’hôpital n°5.  Pourquoi ne pas relever l’hypocrisie d’État de la Russie, elle existe, mais pourquoi ne pas donner toutes les informations dans tous les camps ? Parce qu’on est une Grande Tête Molle comme disait Lautréamont, privilégiée jusqu’au trognon à ordre du jour idéologique. De même, Monsieur Lachenal, du haut de sa chaire, prend bien soin de ne pas aborder le fléau toxicomane supérieur statistiquement en Ukraine à celui des opiacés : le Vint ou méthamphétamine. Ça ne l’arrange pas. Il n’existe pas de substitut à cette drogue que les affreux Russes auraient détruit après l’invasion de la Crimée. Ou alors, mais c’est presque pire, il n’en a jamais entendu parler.  De plus, les salles de shoot dont il prône l’ouverture pour lutter contre l’impérialisme russe, il faudrait leur adjoindre un service d’urgence et de pompes funèbres — les toxicos au Vint meurent vite.

Mon ami le romancier punk Vladimir Kozlov présentera son livre "L'Empire intérieur", à la librairie "Une pièce et demie" à Istamboul, le 18 février. À la différence des tartuffes, il connaît son sujet et ne roule pour personne.


         Monsieur Lachenal et ses comparses, plus médiocres que lui encore, accusent la Russie de ne pas pratiquer la Réduction des Risques. C’est très discutable. Celle-ci n’est pas une politique affichée par l’État en Fédération Russe qui s’est enfermée dans un puritanisme de façade pour contrer l’impérialisme occidental et sa tartufferie victimaire. Au fond, on a affaire aux deux faces d’une même hypocrisie. Parce qu’en truffant d’agents d’influence et pire les ONG qui menaient cette politique en Russie à un certain moment, l’Occident si bien intentionné toujours, a tout simplement mené à leur expulsion, non pas que la Fédération Russe ne souhaite pas gérer ce problème, mais elle ne souhaitait pas livrer son territoire aux espions. Et c’est bien la seule chose qui choque Monsieur Lachenal : qu’on ait viré les Occidentaux, dont les intentions sont pures et généreuses par essence. Parce que ce qui lui importe, ce ne sont pas les camés, mais bien l’affichage propagandiste de convictions pseudo-humanitaires dans une posture pseudo-scientifique.

En réalité, et localement, d’autres associations ont pris le relai, notamment en province, j’en ai été témoin à Ekaterinbourg, où le fils du poète Boris Rijy était traité par l’une d’entre elles, accro au SPICE, encore une drogue fléau inconnue du professeur de la rue St-Guillaume, historien de la médecine — sans substitut elle non plus. Les autorités — si elles n’encouragent pas officiellement la Réduction des Risques à la Hidalgo qui parque les crackés mais pas chez elle — ferment les yeux, ce qui n’exclut pas les rackets possibles, parce qu’elles doivent faire face à cette question, elles aussi. Les principes de la Réduction des Risques sont assez simples et ont été largement diffusés, de même que les divers groupes anonymes  — alcoolique, toxicomane, etc. J’ai personnellement assisté à une réunion de co-dépendants anonymes dans l’Oural. Des parents ou époux de camés et d’alcooliques qui prenaient leur co-dépendance en main. En réalité, les Russes s’organisent eux-mêmes et sans bannière pour répondre à l’urgence. C’est ce qui défrise nos intervenants : ils veulent Soros et la CIA qui nous préparent des lendemains radieux.



Enfin, Monsieur Lachenal, nous sort de sa manche un Vladimir Ivanov, ancien du KGB — on frémit tout de suite — responsable du port de Pétersbourg et narcotrafiquant. Dans un accès d’honnêteté, exceptionnel chez lui, il avoue que c’est du Wikipédia. Le soi-disant spécialiste aurait pu trouver autre chose. Ou alors, le diabolique Ivanov importe de la cocaïne de Medellin, de l’ecstasy d’Amsterdam, que sais-je. Parce que dans un pays comme la Russie, qui a une frontière avec le Tadjikistan, l’Ouzbékistan et autres, à deux pas des champs d’opium afghans, avec des communautés d’Asie Centrale installées à demeure depuis longtemps, il faudrait être vraiment tordu pour faire un détour pareil avec de l’héroïne. Or Monsieur Lachenal, pour les raisons que nous avons évoquées, ne parle que des opiacés. Il sort donc ici de sa « spécialité ».

Notre brillant professeur a-t-il entendu parler du récent projet d’enlèvement de la fille du ministre de la Justice belge par les narcotrafiquants du port d’Anvers, et de l’enquête qui a suivi démontrant des complicités jusque dans les douanes ?… Du réseau de même ampleur à Rotterdam ?… Il ne dénonce personne ?… C’est probablement parce qu’il s’agit là encore de Sud-Américains, de Belges et de cocaïne. Il ne peut pas être sur tous les fronts. Et c’est secondaire dans la lutte contre Vladimir Poutine, n’oublions pas ses priorités réelles qui n’ont rien à voir avec la came et ses proies.

Payot 2006, époque où les imposteurs se consacraient à leurs chères études.


En réalité, Monsieur Lachenal a une information unique et de seconde main : le président de la Crimée a brûlé les stocks de méthadone après le rattachement à la Russie, un geste certainement odieux et certainement symbolique à ne pas minimiser. De là à pondre de longues tirades idéologiques et farcies d’allégations fantaisistes sur des réalités qu’on ignore… Ce Monsieur conjugue donc à merveille les caractéristiques de notre encadrement politico-médiatique : c’est un ignare à ordre du jour.

Et, sauf son respect, l’association ASUD pourrait choisir des intervenants qui savent de quoi ils parlent.

Thierry Marignac


29.12.19

Les Charlatans de la Chute du Mur

         LES CHARLATANS DE LA CHUTE DU MUR
         En cette fin d’année marquée par des secousses sociales en France, les Grandes Têtes Molles en rangs serrés se sont précipitées pour célébrer le trentenaire de la Chute du Mur : d’une part, pas question pour personne de perdre une occasion de pontifier Sa Propre Éminence engraissée par la lutte antitotalitaire, d’autre part, il était urgent de rappeler aux masses ignorantes leur chance de vivre en démocratie cybernétique — elles crèvent la dalle et se font éborgner dans un ÉTAT DE DROIT !…
         En ce qui concerne les Grandes Têtes Molles qui nous auraient fait la grâce d’enfin passer l’arme à gauche, — occurrence rare dans la génération du baby-boom, sauvée par la médecine contemporaine — s’étouffant en chaire dans leur prêchi-prêcha, leur désolante progéniture s’est chargé du boulot ; tant il est vrai que la reféodalisation du monde, selon la formule si juste de Pierre Legendre, se repère notamment par ses dynasties.  De même que dans la chanson ou le cinéma, le vedettariat politico-intellectuel est une charge de père en fils-fille — ou l’inverse si vous êtes inclusif, vos mœurs ne nous regardent pas. Pour la navrante portée de Nos Anciens Jeunes dont la lutte au couteau avec l’hydre stalinienne fait encore frémir St-Germain : la Chute du Mur est un souvenir d’enfance, comme c’est attendrissant… Papa (Qu’est-ce qu’il foutait là ?… Qui l’avait prévenu ?… Quelle Centrale ?… sont des questions de complotistes !…) m’a rapporté un morceau de Mur… Un tel héritage ajoute sans coup férir un poids filial à la sociologie arriviste du puceau plus ou moins hipster qui ne risque pas de sauter un seul repas de sa vie, ni d’apprendre à la dure, pourvu d’une protection rapprochée, qu’un marron dans le nez, c’est tridimensionnel. Ne parlons pas d’un projectile de LBD dans l’œil. Le policier inconscient qui se permettrait un tel forfait sur un représentant officiel, qui plus est par le sang, des Néo-Lumières, encourrait pour le coup, c’est inédit, les foudres de l’IPN. Fais pas le con, disait-on dans la bande inavouable de ma jeunesse dissipée…

L'ennui, tableau de Walter Sickert

         Je suis arrivé avec quelques heures de retard sur l’événement historique à Berlin, par cette nuit glaciale de novembre 1989. J’avais pris un billet bon marché, correspondance à Amsterdam et, n’entendant pas le flamand, n’avais obtenu en anglais que des explications obscures. Je ratai mon train. J’ai fini le trajet en autocar, me semble-t-il, appelant d’urgence l’ami Wolfgang qui m’attendait — tout ça creusant un trou abyssal dans mon budget au déficit endémique. Dans le merdier ambiant — c’est ainsi qu’il qualifiait la fin du glacis soviétique, en effet Wolfgang était férocement punk, peu porté à l’utopie du paradis marchand enfin à portée de main, —il me fila rencard dans un bar appelé Anfall, qui signifie La Crise en allemand, langue que je n’entends pas non plus. Comment, dans l’indescriptible bordel qui commençait à la gare routière, envahie elle aussi par une horde de zombis mal fringués et hurlants en file indienne aux magasins à larguer des liasses de billets  sans valeur pour acheter du capitalisme, ai-je retrouvé le bar — c’est un mystère sur lequel devront se pencher mes biographes. Ma mémoire d’éléphant me fait défaut. Je ne connaissais pas la ville, et je suis aussi doué pour la langue de Gœthe que pour la physique nucléaire.
         Je précise pour mes biographes : il s’agit d’un blocage historique, je ne suis pas mauvais traducteur en deux langues étrangères et leurs argots divers. Quoiqu’on m’ai littéralement forcé à choisir le boche en seconde langue, nib de nib, pour moi, c’est de l’hébreu. Que personne n’y voie d’allusion à de regrettables évènements survenus dans les années 1940, je ne voudrais pas avoir l’air antichinois — c’est tout. Chez mes grands-parents, rares personnes de ma famille avec qui j’entretenais une communication normale et affectueuse, pour parler d’Outre-Rhin, on disait seulement les Fritz. Ils avaient survécu à deux invasions…
Brighton Pierrot, tableau de Walter Sickert.

         Bref, nonobstant, je trouvai le bar. Il n’était pas envahi par les Osties, comme on appelait les habitants de Berlin-Est avec une certaine condescendance. Celle-ci était compréhensible, je venais de m’en apercevoir à la gare routière : une foule de péquenauds hystériques. Quoi qu’il en soit, cette appellation avait cours dans les milieux marginaux alternatifs qui y avaient élu domicile depuis que l’Occident en Guerre Froide avait déclaré l’enclave encerclée par les communistes : zone franche. On s’établissait en ville, par exemple, pour échapper au service militaire dans la Bundeswehr en Allemagne fédérale. Les Osties, ça aussi c’est historique, avaient préféré débarquer en masse dans les enseignes du prestigieux Kudamm, Champs-Élysées de Berlin, où l’on tentait tant bien que mal de les refouler — sans succès la plupart du temps, telle est la puissance de l’Histoire en marche — vu qu’ils n’avaient pas un rond, fagotés comme l’as de pique et déjà saouls comme toute la Pologne un soir de Noël. À Kreutzberg, quartier des squats et des marginaux, on n’en voyait pas beaucoup, ce soir-là. Et l’ambiance était funèbre. Le pressentiment que cet espace hors du temps, cette liberté en circuit fermé — La liberté en circuit fermé se dégrade en rêve, entend-on dans je ne sais plus quel film de Debord — avait fait son temps, que le triomphe de l’Empire du Bien signifiait la fin de l’utopie berlinoise.

         Wolfgang m’accueillit devant le bar, sanglé de cuir noir, avec une accolade et un sourire amical. Il me présenta sa moto qui avait certainement fait Barbarossa. À l’intérieur, je fis la connaissance de sa petite amie Edmutte, une punkette aux cheveux ras, bien bousculée dans un format de poche, des deux lesbiennes blondes qui partageaient leur appartement. Puis du travelo noir américain avoisinant les deux mètres faisant office de barman à l’Anfall. Un mec inénarrable, originaire de Pittsburg, qu’il avait déserté parce que dans cette sinistre ville de prolos majoritairement noire, ni son humour, ni son homosexualité affichée ne lui offraient un avenir radieux. Pour tous, la solution était : Berlin où tout était permis puisqu’on faisait barrage aux soviets. Ce travelo noir était loin d’être une mauviette : plus tard, dans d’autres soirées au fond du bouge, je le vis foutre dehors manu militari un certain nombre d’importuns, et notamment des Osties…
         Le premier soir à l’Anfall, dans la sinistrose de la victoire occidentale, outre les poncifs de contre-culture déversés à pleins seaux que je dus me farcir — comme si les affirmer était une façon de les graver dans le marbre — j’empêchai Wolfgang, déjà bourré, de rentrer dans le lard de deux skinheads qu’il prenait pour des néo-nazis, en lui faisant remarquer que c’était le contraire. Il allait s’en prendre à des skins antifascistes, ce qu’indiquaient sur leurs blousons plusieurs insignes, brassards, je ne sais plus. Le Sekt, redoutable mousseux berlinois, l’avait rendu mauvais. Dégrisé d’avance par une longue route, je savais encore lire, contrairement à Wolfgang qui perdait les pédales. Le travelo noir, dans son style désopilant, me remercia d’avoir mis un frein aux élans vengeurs de mon pote le motard punk, avec une gentillesse déconcertante et des allusions grivoises en me payant un verre.
         Qu’est-ce que je foutais à Berlin ?… La CIA ne m’ayant pas averti — salope — du flux brusque et irréversible de l’Histoire revenu au-devant de la scène mondiale, ma présence sur le lieu même fétiche de la Guerre Froide, n’avait donc rien à voir avec une quelconque curiosité journalistique pour la fin du communisme. Non. J’étais en bisebille avec une mousmée à Paname et, last but not least, mon éditeur m’avait lourdé après mon premier roman Fasciste, parce que je ne m’étais pas justifié dans la presse de gauche que je conchiais déjà, de notoriété publique. Pour résumer, j’étais là par hasard, sous prétexte que Wolfgang, qui me voyait paumé et sans travail, m’avait invité à partager son squat.

         Nous passâmes le Jour de l’An à Potsdam, puisqu’on pouvait circuler librement et que des douaniers ex-communistes ahuris accordaient à force coups de tampon sur des cartons d’hier, des permis de séjour provisoires à leurs nouveaux maîtres de l’Ouest. On but du Sekt au bord d’un lac où, paraît-il, le maréchal Joukov avait pique-niqué au printemps 1945. On alluma un feu de branches ramassées dans la forêt voisine.
         Ensuite, dans cet hiver 89-90 à Berlin, où la nouvelle époque se présentait comme une sévère gueule de bois, les expulsions se précisaient dans les squats à mesure que la Réunification s’approchait. Mes amis m’entraînèrent dans la tournée des bars à thèmes sur le déclin. Je me souviens du bar conte de fée Lorelei, de l’inévitable KGB — il existe un aussi à Manhattan, dans le Lower East Side — et du bar bunker. Dans tous ces lieux régnait une atmosphère de fin du monde, la libération des peuples opprimés du Pacte de Varsovie annonçait leur disparition prochaine, déchaînant la cupidité des promoteurs. Mes recherches de travail étaient aussi infructueuses que mes tentatives d’apprendre l’allemand. Pourquoi s’encombrer d’un Français ne possédant que l’anglais, alors qu’on avait des Osties sous la main, main d’œuvre à bas prix qui parlait la langue maternelle ?…
         Pour survivre, on allait acheter de la gnôle à Berlin-Est en transition, à des prix communistes, pour la revendre à Kreutzberg, parfois au travelo noir d’Anfall. Son expertise en double comptabilité était le fruit de longues études dans les bas-fonds de Pittsburg. J’ai rarement autant bu que lors de ce crépuscule qui dura quelques mois, magnifié par les médias d’Occident comme une aube nouvelle, fin d’un siècle. La déprime de mes amis était de plus en plus palpable : il fallait changer de mode de vie dans le Nouveau Berlin Unifié. La contre-culture avait joué son rôle de lierre dans le monde communiste, fissurant les murailles. Elle ne resurgirait comme idéologie dominante que plus tard, coupée de ses racines, pour justifier les plus sordides entreprises du capitalisme numérisé. Jusqu’à nos jours, l’ex-Allemagne de l’Est reste déshéritée, réactionnaire, comme dit le pouvoir libertarien. Absolutisme du marché et cuistrerie victimaire, axes biogénétiques de la domination moderne, tout cela avait fermenté dans « l’expérience » berlinoise. Au détriment final de ses participants.
         Au printemps, je quittai Berlin. Les Osties étaient détestés par les Berlinois de l’Ouest, toujours bourrés, encombrant les supermarchés avec leur monnaie de singe, les rues avec les débris qu’ils avaient le front d’appeler des voitures, et toutes leurs turbulences de nouveaux venus au paradis capitaliste.
         Deux ans plus tard, en 1992, j’évoquai cette odyssée dans Cargaison, roman paru aux éditions du Rocher. Un point de vue concret de Berlinois temporaire, loin des homélies des Charlatans de la Chute du Mur, vainqueurs de l’Armée Rouge sur la Rive Gauche de la Seine. En cette heureuse époque, leurs consternants rejetons babillaient à peine.

         Thierry Marignac, 2019.