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11.10.25

Tristan Leoni et Thierry Marignac

 


         

    Tristan Leoni et Polémique-Victor

 

         Une des règles fondamentales de ce métier de saltimbanque est de ne jamais répondre aux critiques quelles qu’elles soient et de ne jamais s’en offusquer si elles sont négatives par tel ou tel aspect, voire en totalité. Notre foie d’auteur est fragile et dès qu’un livre est paru, il appartient à ses lecteurs — leur liberté de jugement doit être intégralement respectée.

         Cependant, je vais faire ici une exception, pour le long article très fouillé qu’a consacré Tristan Leoni, alias Monsieur DDT à mon dernier bouquin « Vu de Russie » et plus largement à ma présence dans l’édition depuis une quarantaine d’années sur son blog « Douter de tout » ou ddt21 — un intitulé salutaire à une époque sectaire où le fanatisme aveugle est hélas devenu le quotidien du cauchemar. C'est ici: https://ddt21.noblogs.org/?page_id=3689

         Tout d’abord l’attention qui m’y est témoignée est suffisamment rare pour qu’elle m’honore — et avec une telle exhaustivité ! En dehors de mes amis proches…

Ensuite, l’effet de surprise, Monsieur DDT est une sorte de marxiste libertaire si j’ai bien compris, une espèce qui en général m’a classé infréquentable — à l’exception notable de Serge Quadruppani, auteur de polar et traducteur — ne sachant pas trop où me ranger, ce qui, de nos jours, est considéré comme prélude à la mise en examen.

Monsieur DDT, dont j’ignorais l’existence, qu’il m’en excuse, a consacré un ouvrage au Gilets Jaunes qu’il aborde sous un angle inattendu et bienvenu : du point de vue d’une révolte du prolétariat. On n’ergotera pas sur les petits patrons et autres qui s’étaient fédérés aux GJ, ni sur le fait que l’origine — la racine — provinciale du mouvement faisait plutôt penser à une jacquerie. Peut-être que Monsieur DDT évoque ces aspects dans son livre, je ne l’ai pas lu. Mais un excellent ami qui avait pris une part active aux GJ m’a fait ce commentaire à son sujet : « Une critique de gauche radicale intelligente ». Personnellement, le non-conformisme de la démarche ne peut que me plaire. Les ultragauches contemporains peinaient à définir une position — puisque c’est leur devoir — se gardant à droite et à gauche, vis-à-vis d’une révolte spontanée, certes, mais qui correspondait mal à leurs critères.

Dans son approche, caustique tout en étant bienveillante, de mon travail — voire de mon personnage — depuis mon premier roman « Fasciste », Monsieur DDT fait preuve de cette impartialité analytique qui constituait la noblesse de l’ultragauche autrefois — en dépit de toutes ses bibles. En tant qu’analyste, il remonte à la prise de contrôle par les soixante-huitards de la quasi-totalité de l’encadrement culturel dans les années 1970, puis de leur prise de pouvoir en 1981 avec le Parti Socialiste. Il explique le mouvement étudiant « de droite » de 1983, que j’avais couvert comme journaliste radio, de façon sociologique assez pointue. C’était en effet l’origine de mon roman à contre-courant. Je dois dire que là, j’ai sauté quelques passages. Plus vieux que lui d’une douzaine d’années, les pensums marxistes… j’en ai soupé depuis longtemps. Qu’importe, puisque Monsieur DDT estime que c’est son boulot et qu’il le fait plutôt bien, d’une façon suffisamment travaillée en profondeur pour qu’on s’ennuie moins.

Éditions Payot, 2006.


Cependant, et c’est à l’honneur de l’essayiste, les aspects littéraires ne sont pas ignorés : un assez long développement sur mon goût de la poésie russe, dans laquelle il voit à tort un parti-pris « pro-russe » — il en voit d’autres du même genre ailleurs. J’aime la poésie russe, parce qu’à rebours de l’intellectualisme ou des pleurnicheries névrotiques qui usurpent le nom de poésie en Occident, elle parle de quelque chose, rarement abstraite, souvent brutale. Je regrette que Monsieur DDT se serve des traductions de Boris Ryjii publiées par ce médiocre apparatchik du Sud-Ouest parlant à peine russe — un pistonné de l’exécrable Maison des Poètes incapable de faire rimer ses approximatives traductions et qui n’a jamais mis les pieds à Ekaterinbourg. De même les citations d’un Georges Nivat, propagandiste avéré de l’université bon teint sur feu mon ami Limonov ne me semblaient pas indispensables. Ne parlons pas de celles de sa fille…



Mais Monsieur DDT a l’avantage de l’éclectisme des sources et la grande qualité de s’informer un peu partout. Mes répugnances à l’establishment culturel ne le concernant donc pas. Cependant, en ce sens, il paraît incohérent qu’il semble me reprocher d’avoir interviewé Xavier Moreau, qui ne cache pas son soutien au régime russe. En tant que journaliste, négliger tout à fait dans mon tableau général la petite colonie d’expats français à Moscou aurait été une lacune. Et, Monsieur DDT ne peut le savoir puisqu’il ne travaille pas dans l’information, tous les camps ont leur part de vérité. Lorsque Xavier Moreau m’explique le déclin d’Auchan en Russie — il avait été un temps responsable de la sécurité des magasins de la firme — par le fait que les centres commerciaux se sont modernisés dans la Fédération, plus confortables, mieux éclairés et que les grossiers entrepôts de marchandises en vrac sur la toile de corde ont cédé la place à la moquette des salons où tout est velouté… Il y a là plus d’un renseignement utile : sur le développement du pays, sur le commerce contemporain, sur la valeur d’échange et le spectacle marchand qui devraient tirer l’œil de la critique sociale !…

Morphine Monojet, version russe, 2018.


Mais revenons sur le Marxiste, quoique Monsieur DDT fasse partie de ceux qui sont dotés d’intelligence — c’est loin d’être toujours le cas ! Le Marxiste se soucie plus de convaincre que de séduire, son credo est le raisonnement, pas le style. Il est rarement capable de concision ou d’ellipse, d’où la réflexion d’un de mes amis sur le long article de Monsieur DDT : « mais qui aura la patience de lire tout ça ! ». Je précise, pour dissiper toute ambiguïté, que je suis fort reconnaissant à Monsieur DDT de ses exégèses, en 18 bouquins et 90 traductions, on m’a rarement accordé autant d’attention. Narcissisme d’auteur ? Oui, peut-être — fascinant de s’observer vu par un autre qui n’est ni hostile, ni complaisant.



Serai-je aussi long que mon critique de la gauche radicale ? J’ai encore quelques points épineux à soulever. Tout d’abord, une formulation assez maladroite : j’aurais « avoué » que je crois à l’objectivité. Cher ami, je n’avoue jamais rien — à part un certain penchant pour la bière — même au commissariat. Je sais — la nuance est de taille — que l’objectivité existe. Et que sa négation par les menteurs professionnels de la classe médiatico-politique s’explique par la nature de leur sale métier. Comme c’est commode… Bref, cette conviction de longue date a été confirmée par une expérience relativement récente, une douzaine d’années au plus : j’ai travaillé un temps dans le renseignement économique sur l’Ukraine pour des banquiers et des assureurs. C’est une grande école d’objectivité. Le commanditaire se moque éperdument des convictions, points de vue et principes de son informateur. Il veut le tableau le plus proche possible de la réalité pour gagner du fric. On y apprend à déchiffrer les propagandes sur des principes simples : une information surgie dans un seul camp est sujette à caution, doit être vérifiée, recoupée, comparée. Une information surgie simultanément dans deux camps opposés est considérée comme vraie jusqu’à preuve du contraire. Un exemple concret : jusqu’au récent assassinat à Lvov d’un leader ukrainien ultra-nationaliste, j’avais toujours pris la version selon laquelle les snipers du Maïdan en 2014 auraient été des agents de l’ultra-droite ukrainienne ou britanniques, voire les deux, avec beaucoup de précaution. La conversation entre une ministre estonienne et je-ne-sais-plus quel eurocrate, sortie chez les Russes, pouvait être un montage. En 2001, un bidouillage de mes conversations avec Limonov enregistrées chez lui clandestinement nous présentait en Russie comme préparant un coup d’État. En réalité, il me parlait d’un livre sur un terroriste des années 1920 au cours d’une soirée arrosée. Ça rend méfiant, sachez-le, Monsieur DDT, ces expériences de terrain. Néanmoins, lorsque le leader proto-nazi s’est fait descendre il y a peu à Lvov, on a évoqué son rôle non seulement dans l’incendie de la Maison des Syndicats à Odessa, mais aussi, avec l’insistance de plusieurs sources ukrainiennes, dans l’affaire des snipers du Maïdan, jamais élucidée. Là, voyez-vous, on commence à regarder de plus près la théorie du coup monté.  De même que sur l’affaire Boutcha. Il n’est pas anodin que trois ans plus tard, toutes les missions dépêchées sur place, y compris les enquêteurs de la gendarmerie française, n’aient toujours pas rendu de conclusions. Outre la date de la découverte de ces massacres, trois jours après qu’un maire hilare ait déclaré son plaisir que les Russes aient foutu le camp sans relever la moindre tuerie, je rappellerai à Monsieur DDT, les déclarations, qu’il ignore peut-être, de Jacob Kedmi, citoyen israélien, ex-dirigeant du service secret « Nativ » et ancien combattant de la guerre du Kippour : « Jamais, dans mon expérience des combats urbains, je n’ai vu des cadavres aussi bien alignés ». Monsieur Kedmi a dit ailleurs : « La désinformation britannique a toujours été : 1) la meilleure, 2) la plus professionnelle, 3) la plus vile. ». L’américanisme « théorie du complot » n’a supprimé ni les complots, ni les institutions dont c’est le métier. Dans un nid de guêpes comme l’Ukraine… Donc, non, je « n’avoue » pas croire à l’objectivité, je travaille à y parvenir. Un autre exemple, où Monsieur DDT me prétend « un brin conspi », ah, ah, ah, porte sur l’hypothèse selon laquelle les services américains ou autres pourraient se servir des drogues pour déstabiliser la situation intérieure russe. Braqué sur la superstructure, le Marxiste néglige des réalités pratiques que sa science infuse dialectique déclare « anecdotiques ». Il est pourtant de notoriété publique que les seigneurs de la guerre afghans considéraient que l’exportation de leurs opiacés vers l’Occident était non seulement très lucrative mais aussi une forme vicieuse de Djihad. Dans sa bonté native, la CIA raisonnerait autrement… Lorsque, il y a sept ou huit ans, un flic marron avait dérobé 51 kg de cocaïne dans les entrepôts du quai d’Orsay, mon ami le journaliste américain Gonzo Mark Ames, à qui je racontais cette inénarrable affaire, m’avait aussitôt répondu : « funding of black ops ». Le ciel de la théorie devrait parfois contempler la terre des bagnards…



De même, avec une condescendance typique, Monsieur DDT écarte d’un revers de ligne dédaigneux mon « La Guerre avant la guerre » où j’évoquais les luttes de clans très réelles entre Est, Centre et Ouest de l’Ukraine, instrumentalisées par les puissances extérieures qui se livraient bataille dans le pays. Il s’agit, en premier lieu, d’une ignorance de l’Ukraine où l’État est depuis l’origine aux mains de la pègre, un fait qu’on ignore d’autant plus volontiers en Occident, qu’il contredit les fictions « démocratiques » qui arrangent l’UE. Deuxièmement, c’est ignorer l’essence de la guerre américaine et de ses défaites, fondée sur l’utilisation des bourgeoisies compradores et du milieu. En Afghanistan, le frère du président Barzaï — installé dans son fauteuil par George Bush Jr — directeur d’une firme de sécurité, protégeait les convois de l’OTAN, partis du Pakistan, pour fournir aux GI’s, jeux vidéo et Coca-Cola. Ses convois n’étaient jamais attaqués. Une enquête du New York Times de 2006, révéla que le frère du président payait les Talibans. Le serpent se mordait la queue, la guerre américaine finançait ses ennemis. Avec l’Ukraine, où une enquête lancée par un organisme anti-corruption vient de démontrer qu’on cherchait 129 millions de dollars évaporés suite à des appels d’offres truqués au ministère de la Défense en pleine guerre, on est dans le même cas de figure. Il s’agit d’un capitalisme féodal et la défaite potentielle du camp occidental en découle directement. Le patriotisme des oligarques est sur des comptes off-shore. Si, comme Monsieur DDT, on raie d’un trait de plume ces réalités en se réfugiant dans les hauteurs « des rapports de classe et des antagonismes nationaux », on reste aveugle à ce que sont ces rapports de classes sur le terrain, du racket dans sa forme la plus pure. Et aveugle à ce que sont les classes dominantes euro-américaines qui traitent directement avec cette pègre. Y voir un « pro-russisme » me paraît déplacé. En effet, en dépit de son exhaustivité dont je lui suis reconnaissant, Monsieur DDT a apparemment manqué une phrase que j’ai fourgué dans trois livres, deux romans et un reportage, (L’Icône, Terminal-Croisière, Vu de Russie) : « Il ne s’agit plus de l’affrontement de deux systèmes différents (comme à l’époque de l’URSS) mais de la concurrence planétaire sur le marché mondial de deux systèmes identiques »…

N'écrivez jamais vos mémoires!


Dernière pique pour conclure — nom d’un chien, je vais être aussi long que lui ! — il est piquant et assez drôle d’être passé « aux armes de la critique » avec cette grille marxiste libertaire qui a au moins le mérite de sortir du galimatias gauchiste par une certaine rigueur — me rappelant mes propres errements utopico-enragés lors de la lointaine jeunesse anarcho-situ déglinguée, lorsque comprendre l’essence fétichiste de la marchandise et son secret, disait Marx, donnait une impression de toute-puissance conceptuelle…

Quoi qu’il en soit et qu’il en soit remercié, Monsieur DDT est très sympathique, aussi impartial qu’il le puisse en tant que Marxiste et putain comme il a bossé sur mon œuvre !… De surcroît, cette lecture m’a beaucoup amusé !…

Thierry Marignac, octobre 2025

P.S. Plan Média:

…En ce qui concerne la dite "fachosphère" où Monsieur DDT a remarqué que je faisais mes tours de piste pour vendre ma soupe, sans s'en offusquer, ce qui est tout à son honneur… C'était la plus grosse arnaque des médias sous contrôle gauchisant (et de leurs héritiers contemporains): "Si tu parles à la droite (à mon époque d'avant l'alignement généralisé, ça allait jusqu'au Figaro), tu ne passeras plus jamais chez nous qui faisons la loi en littérature…"

Alors si, dans un réflexe d'autocastration bien compréhensible, le naïf épouvanté attendait le coup de fil de Télérama en protégeant sa vertu… vu la concurrence acharnée des grandes âmes militantes entre elles, il restait bloqué au portillon derrière les autres et ne passait nulle part! De leur origine léniniste, les gauchistes avaient gardé la manie de la censure…

Polar sur la guerre de l'information


P.P.S.

Monsieur DDT s'étonne, semble-t-il, que je ne soit pas cité dans un bouquin de balances de gauche sur l'extrême-droite russophile depuis un siècle. Je ne vois pas pourquoi on m'aurait relié à ça… Ça ne serait pas si facile… Ensuite il remarque que je ne suis pas allé voir Prilepine, la vedette de plateau télé et apparatchik  du système, ni Douguine avec sa barbe de prophète, 36e sous-fifre d'un bureau de propagande — qu'on prend pour le cerveau du président de la Fédération Russe… Feu mon ami Limonov — juste avant de mourir — avait dénoncé Prilepine comme un arriviste forcené à éviter à tout prix… Et, depuis plus de trente ans, prenait Douguine pour un vieux con pontifiant. J'étais loin d'être toujours d'accord avec Édouard, mais, dans les deux cas, si. Les souffrances particulières qui leur ont été infligées par… C'est une autre histoire, on ne peut que compatir.

 

        

29.12.19

Les Charlatans de la Chute du Mur

         LES CHARLATANS DE LA CHUTE DU MUR
         En cette fin d’année marquée par des secousses sociales en France, les Grandes Têtes Molles en rangs serrés se sont précipitées pour célébrer le trentenaire de la Chute du Mur : d’une part, pas question pour personne de perdre une occasion de pontifier Sa Propre Éminence engraissée par la lutte antitotalitaire, d’autre part, il était urgent de rappeler aux masses ignorantes leur chance de vivre en démocratie cybernétique — elles crèvent la dalle et se font éborgner dans un ÉTAT DE DROIT !…
         En ce qui concerne les Grandes Têtes Molles qui nous auraient fait la grâce d’enfin passer l’arme à gauche, — occurrence rare dans la génération du baby-boom, sauvée par la médecine contemporaine — s’étouffant en chaire dans leur prêchi-prêcha, leur désolante progéniture s’est chargé du boulot ; tant il est vrai que la reféodalisation du monde, selon la formule si juste de Pierre Legendre, se repère notamment par ses dynasties.  De même que dans la chanson ou le cinéma, le vedettariat politico-intellectuel est une charge de père en fils-fille — ou l’inverse si vous êtes inclusif, vos mœurs ne nous regardent pas. Pour la navrante portée de Nos Anciens Jeunes dont la lutte au couteau avec l’hydre stalinienne fait encore frémir St-Germain : la Chute du Mur est un souvenir d’enfance, comme c’est attendrissant… Papa (Qu’est-ce qu’il foutait là ?… Qui l’avait prévenu ?… Quelle Centrale ?… sont des questions de complotistes !…) m’a rapporté un morceau de Mur… Un tel héritage ajoute sans coup férir un poids filial à la sociologie arriviste du puceau plus ou moins hipster qui ne risque pas de sauter un seul repas de sa vie, ni d’apprendre à la dure, pourvu d’une protection rapprochée, qu’un marron dans le nez, c’est tridimensionnel. Ne parlons pas d’un projectile de LBD dans l’œil. Le policier inconscient qui se permettrait un tel forfait sur un représentant officiel, qui plus est par le sang, des Néo-Lumières, encourrait pour le coup, c’est inédit, les foudres de l’IPN. Fais pas le con, disait-on dans la bande inavouable de ma jeunesse dissipée…

L'ennui, tableau de Walter Sickert

         Je suis arrivé avec quelques heures de retard sur l’événement historique à Berlin, par cette nuit glaciale de novembre 1989. J’avais pris un billet bon marché, correspondance à Amsterdam et, n’entendant pas le flamand, n’avais obtenu en anglais que des explications obscures. Je ratai mon train. J’ai fini le trajet en autocar, me semble-t-il, appelant d’urgence l’ami Wolfgang qui m’attendait — tout ça creusant un trou abyssal dans mon budget au déficit endémique. Dans le merdier ambiant — c’est ainsi qu’il qualifiait la fin du glacis soviétique, en effet Wolfgang était férocement punk, peu porté à l’utopie du paradis marchand enfin à portée de main, —il me fila rencard dans un bar appelé Anfall, qui signifie La Crise en allemand, langue que je n’entends pas non plus. Comment, dans l’indescriptible bordel qui commençait à la gare routière, envahie elle aussi par une horde de zombis mal fringués et hurlants en file indienne aux magasins à larguer des liasses de billets  sans valeur pour acheter du capitalisme, ai-je retrouvé le bar — c’est un mystère sur lequel devront se pencher mes biographes. Ma mémoire d’éléphant me fait défaut. Je ne connaissais pas la ville, et je suis aussi doué pour la langue de Gœthe que pour la physique nucléaire.
         Je précise pour mes biographes : il s’agit d’un blocage historique, je ne suis pas mauvais traducteur en deux langues étrangères et leurs argots divers. Quoiqu’on m’ai littéralement forcé à choisir le boche en seconde langue, nib de nib, pour moi, c’est de l’hébreu. Que personne n’y voie d’allusion à de regrettables évènements survenus dans les années 1940, je ne voudrais pas avoir l’air antichinois — c’est tout. Chez mes grands-parents, rares personnes de ma famille avec qui j’entretenais une communication normale et affectueuse, pour parler d’Outre-Rhin, on disait seulement les Fritz. Ils avaient survécu à deux invasions…
Brighton Pierrot, tableau de Walter Sickert.

         Bref, nonobstant, je trouvai le bar. Il n’était pas envahi par les Osties, comme on appelait les habitants de Berlin-Est avec une certaine condescendance. Celle-ci était compréhensible, je venais de m’en apercevoir à la gare routière : une foule de péquenauds hystériques. Quoi qu’il en soit, cette appellation avait cours dans les milieux marginaux alternatifs qui y avaient élu domicile depuis que l’Occident en Guerre Froide avait déclaré l’enclave encerclée par les communistes : zone franche. On s’établissait en ville, par exemple, pour échapper au service militaire dans la Bundeswehr en Allemagne fédérale. Les Osties, ça aussi c’est historique, avaient préféré débarquer en masse dans les enseignes du prestigieux Kudamm, Champs-Élysées de Berlin, où l’on tentait tant bien que mal de les refouler — sans succès la plupart du temps, telle est la puissance de l’Histoire en marche — vu qu’ils n’avaient pas un rond, fagotés comme l’as de pique et déjà saouls comme toute la Pologne un soir de Noël. À Kreutzberg, quartier des squats et des marginaux, on n’en voyait pas beaucoup, ce soir-là. Et l’ambiance était funèbre. Le pressentiment que cet espace hors du temps, cette liberté en circuit fermé — La liberté en circuit fermé se dégrade en rêve, entend-on dans je ne sais plus quel film de Debord — avait fait son temps, que le triomphe de l’Empire du Bien signifiait la fin de l’utopie berlinoise.

         Wolfgang m’accueillit devant le bar, sanglé de cuir noir, avec une accolade et un sourire amical. Il me présenta sa moto qui avait certainement fait Barbarossa. À l’intérieur, je fis la connaissance de sa petite amie Edmutte, une punkette aux cheveux ras, bien bousculée dans un format de poche, des deux lesbiennes blondes qui partageaient leur appartement. Puis du travelo noir américain avoisinant les deux mètres faisant office de barman à l’Anfall. Un mec inénarrable, originaire de Pittsburg, qu’il avait déserté parce que dans cette sinistre ville de prolos majoritairement noire, ni son humour, ni son homosexualité affichée ne lui offraient un avenir radieux. Pour tous, la solution était : Berlin où tout était permis puisqu’on faisait barrage aux soviets. Ce travelo noir était loin d’être une mauviette : plus tard, dans d’autres soirées au fond du bouge, je le vis foutre dehors manu militari un certain nombre d’importuns, et notamment des Osties…
         Le premier soir à l’Anfall, dans la sinistrose de la victoire occidentale, outre les poncifs de contre-culture déversés à pleins seaux que je dus me farcir — comme si les affirmer était une façon de les graver dans le marbre — j’empêchai Wolfgang, déjà bourré, de rentrer dans le lard de deux skinheads qu’il prenait pour des néo-nazis, en lui faisant remarquer que c’était le contraire. Il allait s’en prendre à des skins antifascistes, ce qu’indiquaient sur leurs blousons plusieurs insignes, brassards, je ne sais plus. Le Sekt, redoutable mousseux berlinois, l’avait rendu mauvais. Dégrisé d’avance par une longue route, je savais encore lire, contrairement à Wolfgang qui perdait les pédales. Le travelo noir, dans son style désopilant, me remercia d’avoir mis un frein aux élans vengeurs de mon pote le motard punk, avec une gentillesse déconcertante et des allusions grivoises en me payant un verre.
         Qu’est-ce que je foutais à Berlin ?… La CIA ne m’ayant pas averti — salope — du flux brusque et irréversible de l’Histoire revenu au-devant de la scène mondiale, ma présence sur le lieu même fétiche de la Guerre Froide, n’avait donc rien à voir avec une quelconque curiosité journalistique pour la fin du communisme. Non. J’étais en bisebille avec une mousmée à Paname et, last but not least, mon éditeur m’avait lourdé après mon premier roman Fasciste, parce que je ne m’étais pas justifié dans la presse de gauche que je conchiais déjà, de notoriété publique. Pour résumer, j’étais là par hasard, sous prétexte que Wolfgang, qui me voyait paumé et sans travail, m’avait invité à partager son squat.

         Nous passâmes le Jour de l’An à Potsdam, puisqu’on pouvait circuler librement et que des douaniers ex-communistes ahuris accordaient à force coups de tampon sur des cartons d’hier, des permis de séjour provisoires à leurs nouveaux maîtres de l’Ouest. On but du Sekt au bord d’un lac où, paraît-il, le maréchal Joukov avait pique-niqué au printemps 1945. On alluma un feu de branches ramassées dans la forêt voisine.
         Ensuite, dans cet hiver 89-90 à Berlin, où la nouvelle époque se présentait comme une sévère gueule de bois, les expulsions se précisaient dans les squats à mesure que la Réunification s’approchait. Mes amis m’entraînèrent dans la tournée des bars à thèmes sur le déclin. Je me souviens du bar conte de fée Lorelei, de l’inévitable KGB — il existe un aussi à Manhattan, dans le Lower East Side — et du bar bunker. Dans tous ces lieux régnait une atmosphère de fin du monde, la libération des peuples opprimés du Pacte de Varsovie annonçait leur disparition prochaine, déchaînant la cupidité des promoteurs. Mes recherches de travail étaient aussi infructueuses que mes tentatives d’apprendre l’allemand. Pourquoi s’encombrer d’un Français ne possédant que l’anglais, alors qu’on avait des Osties sous la main, main d’œuvre à bas prix qui parlait la langue maternelle ?…
         Pour survivre, on allait acheter de la gnôle à Berlin-Est en transition, à des prix communistes, pour la revendre à Kreutzberg, parfois au travelo noir d’Anfall. Son expertise en double comptabilité était le fruit de longues études dans les bas-fonds de Pittsburg. J’ai rarement autant bu que lors de ce crépuscule qui dura quelques mois, magnifié par les médias d’Occident comme une aube nouvelle, fin d’un siècle. La déprime de mes amis était de plus en plus palpable : il fallait changer de mode de vie dans le Nouveau Berlin Unifié. La contre-culture avait joué son rôle de lierre dans le monde communiste, fissurant les murailles. Elle ne resurgirait comme idéologie dominante que plus tard, coupée de ses racines, pour justifier les plus sordides entreprises du capitalisme numérisé. Jusqu’à nos jours, l’ex-Allemagne de l’Est reste déshéritée, réactionnaire, comme dit le pouvoir libertarien. Absolutisme du marché et cuistrerie victimaire, axes biogénétiques de la domination moderne, tout cela avait fermenté dans « l’expérience » berlinoise. Au détriment final de ses participants.
         Au printemps, je quittai Berlin. Les Osties étaient détestés par les Berlinois de l’Ouest, toujours bourrés, encombrant les supermarchés avec leur monnaie de singe, les rues avec les débris qu’ils avaient le front d’appeler des voitures, et toutes leurs turbulences de nouveaux venus au paradis capitaliste.
         Deux ans plus tard, en 1992, j’évoquai cette odyssée dans Cargaison, roman paru aux éditions du Rocher. Un point de vue concret de Berlinois temporaire, loin des homélies des Charlatans de la Chute du Mur, vainqueurs de l’Armée Rouge sur la Rive Gauche de la Seine. En cette heureuse époque, leurs consternants rejetons babillaient à peine.

         Thierry Marignac, 2019.

         

7.1.15

Le terrorisme selon Jean Baudrillard

La LIBERTÉ, c'est lorsque le vice-président des USA siège au fauteuil présidentiel dans ton pays.

Extrait d'un article de Jean Baudrillard, après l'attentat du WTC :

(…)Terreur contre terreur - il n'y a plus d'idéologie derrière tout cela. On est désormais loin au-delà de l'idéologie et du politique. L'énergie qui alimente la terreur, aucune idéologie, aucune cause, pas même islamique, ne peut en rendre compte. Ça ne vise même plus à transformer le monde, ça vise (comme les hérésies en leur temps) à le radicaliser par le sacrifice, alors que le système vise à le réaliser par la force.
Le terrorisme, comme les virus, est partout. Il y a une perfusion mondiale du terrorisme, qui est comme l'ombre portée de tout système de domination, prêt partout à se réveiller comme un agent double. Il n'y a plus de ligne de démarcation qui permette de le cerner, il est au cœur même de cette culture qui le combat, et la fracture visible (et la haine) qui oppose sur le plan mondial les exploités et les sous-développés au monde occidental rejoint secrètement la fracture interne au système dominant. Celui-ci peut faire front à tout antagonisme visible. Mais l'autre, de structure virale - comme si tout appareil de domination sécrétait son antidispositif, son propre ferment de disparition -, contre cette forme de réversion presque automatique de sa propre puissance, le système ne peut rien. Et le terrorisme est l'onde de choc de cette réversion silencieuse. Ce n'est donc pas un choc de civilisations ni de religions, et cela dépasse de loin l'islam et l'Amérique, sur lesquels on tente de focaliser le conflit pour se donner l'illusion d'un affrontement visible et d'une solution de force. Il s'agit bien d'un antagonisme fondamental, mais qui désigne, à travers le spectre de l'Amérique (qui est peut-être l'épicentre, mais pas du tout l'incarnation de la mondialisation à elle seule) et à travers le spectre de l'islam (qui lui non plus n'est pas l'incarnation du terrorisme), la mondialisation triomphante aux prises avec elle-même. Dans ce sens, on peut bien parler d'une guerre mondiale, non pas la troisième, mais la quatrième et la seule véritablement mondiale, puisqu'elle a pour enjeu la mondialisation elle-même. Les deux premières guerres mondiales répondaient à l'image classique de la guerre. La première a mis fin à la suprématie de l'Europe et de l'ère coloniale. La deuxième a mis fin au nazisme. La troisième, qui a bien eu lieu, sous forme de guerre froide et de dissuasion, a mis fin au communisme. De l'une à l'autre, on est allé chaque fois plus loin vers un ordre mondial unique. Aujourd'hui celui-ci, virtuellement parvenu à son terme, se trouve aux prises avec les forces antagonistes partout diffuses au cœur même du mondial, dans toutes les convulsions actuelles. Guerre fractale de toutes les cellules, de toutes les singularités qui se révoltent sous forme d'anticorps. Affrontement tellement insaisissable qu'il faut de temps en temps sauver l'idée de la guerre par des mises en scène spectaculaires, telles que celles du Golfe ou aujourd'hui celle d'Afghanistan. Mais la quatrième guerre mondiale est ailleurs. Elle est ce qui hante tout ordre mondial, toute domination hégémonique - si l'islam dominait le monde, le terrorisme se lèverait contre l'Islam. Car c'est le monde lui-même qui résiste à la mondialisation. Le terrorisme est immoral. L'événement du World Trade Center, ce défi symbolique, est immoral, et il répond à une mondialisation qui est elle-même immorale. Alors soyons nous-même immoral et, si on veut y comprendre quelque chose, allons voir un peu au-delà du Bien et du Mal. Pour une fois qu'on a un événement qui défie non seulement la morale mais toute forme d'interprétation, essayons d'avoir l'intelligence du Mal. Le point crucial est là justement : dans le contresens total de la philosophie occidentale, celle des Lumières, quant au rapport du Bien et du Mal. Nous croyons naïvement que le progrès du Bien, sa montée en puissance dans tous les domaines (sciences, techniques, démocratie, droits de l'homme) correspond à une défaite du Mal. Personne ne semble avoir compris que le Bien et le Mal montent en puissance en même temps, et selon le même mouvement. Le triomphe de l'un n'entraîne pas l'effacement de l'autre, bien au contraire. On considère le Mal, métaphysiquement, comme une bavure accidentelle, mais cet axiome, d'où découlent toutes les formes manichéennes de lutte du Bien contre le Mal, est illusoire. Le Bien ne réduit pas le Mal, ni l'inverse d'ailleurs : ils sont à la fois irréductibles l'un à l'autre et leur relation est inextricable. Au fond, le Bien ne pourrait faire échec au Mal qu'en renonçant à être le Bien, puisque, en s'appropriant le monopole mondial de la puissance, il entraîne par là même un retour de flamme d'une violence proportionnelle.
Dans l'univers traditionnel, il y avait encore une balance du Bien et du Mal, selon une relation dialectique qui assurait vaille que vaille la tension et l'équilibre de l'univers moral - un peu comme dans la guerre froide le face-à-face des deux puissances assurait l'équilibre de la terreur. Donc pas de suprématie de l'un sur l'autre. Cette balance est rompue à partir du moment où il y a extrapolation totale du Bien (hégémonie du positif sur n'importe quelle forme de négativité, exclusion de la mort, de toute force adverse en puissance - triomphe des valeurs du Bien sur toute la ligne). A partir de là, l'équilibre est rompu, et c'est comme si le Mal reprenait alors une autonomie invisible, se développant désormais d'une façon exponentielle.
Toutes proportions gardées, c'est un peu ce qui s'est produit dans l'ordre politique avec l'effacement du communisme et le triomphe mondial de la puissance libérale : c'est alors que surgit un ennemi fantomatique, perfusant sur toute la planète, filtrant de partout comme un virus, surgissant de tous les interstices de la puissance. L'islam. Mais l'islam n'est que le front mouvant de cristallisation de cet antagonisme. Cet antagonisme est partout, et il est en chacun de nous. Donc, terreur contre terreur. Mais terreur asymétrique. Et c'est cette asymétrie qui laisse la toute-puissance mondiale complètement désarmée. Aux prises avec elle-même, elle ne peut que s'enfoncer dans sa propre logique de rapports de forces, sans pouvoir jouer sur le terrain du défi symbolique et de la mort, dont elle n'a plus aucune idée puisqu'elle l'a rayé de sa propre culture(…).
Jean Baudrillard