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17.10.23

WarNerd: Contribution à une histoire de l'assassinat politique

 




    Note du traducteur : Plus qu’un article, ce long texte de WarNerd (« Le Fou de Guerre ») alias Gary Brecher, alias John Dolan, est une tentative littéraire de haute volée entreprise dans un style rase-mottes, où s’entremêlent Histoire mondiale, souvenirs personnel, Histoire californienne, commentaire culturel, considérations sur certains des assassinats politiques les plus retentissants des années 1980. Ironie grinçante et fierté de ne pas voir perdu son amertume, semblent dictés par ce flux-de-conscience digne des meilleurs auteurs « West Coast » — qui en dit long sur la « Plus Grande Démocratie du Monde ». Je note, au passage, que l’influence de Céline sur la Côte Ouest des États-Unis semble nettement plus considérable que ce que j’ai connu à New York, où elle est passée par les « beat », Burroughs et Ginsberg qui étaient allés voir le reclus de Meudon, dans sa demeure en 1960… De surcroît, en cette heure d’un nouveau basculement planétaire, où les passions sont chauffées à blanc, où tout un chacun réclame le massacre des autres, où les politiciens de toutes obédiences se montrent aussi tartuffes, autoritaires et suicidaires que d’habitude, un petit rappel historique tel que celui-ci — d’autres évènements catastrophiques — est sans doute loin d’être inutile. 
     
Traveling arrière sur les assassinats 
 Par the WarNerd. 
(Traduit de l’américain par Thierry Marignac) 

     L’assassinat d’Anouar Sadate, en 1981, fut une affaire particulièrement désordonnée et crade. Selon mes souvenirs, le corps de Sadate avait glissé sous une chaise, et les assassins tiraient avec leurs kalachnikovs sous le bras comme un concierge pousse son balai. Chaque assassinat possède sa touche spécifique. 

     Maintenant que Prigojine est mort, ça semble le bon moment pour parler d’assassinats. Moins de leur mécanique populaire, que de la façon dont les assassinats importants restent en mémoire. Pour moi, certains d’entre eux définissent des époques entières. Je parlerai de deux grands assassinats dans cet article : la tentative de John Hinckley d’abattre Ronald Reagan en 1981, et le meurtre de Pinoy Aquino deux ans plus tard. Ces deux incidents vivent dans des parties très différentes de mon cerveau. C’est typique dans la mémoire personnelle des grands moments historiques qui entrecoupent nos vies. Certains sont enregistrés dans la rubrique « Les chagrins définissant la vie elle-même », d’autres dans « les dates dont il faut se souvenir », et d’autres encore sont franchement marrants. Et on ne peut pas les changer de rubrique. Ils sont mélangés avec les morceaux de musique qu’on écoutait ces années-là, les hontes brûlantes qui reviennent soudainement quand on essaie de dormir, la voiture qu’on conduisait. Et ça signifie qu’ils ne sont pas tous tragiques, bien qu’on soit censé prétendre que tous les assassinats le sont. 
    Ce dont je me suis rendu compte en me souvenant des assassinats survenus au cours de ma vie, c’est que leur portée est aussi large que celle des films d’horreur. En fait, ils ressemblent beaucoup à des films d’horreur, en particulier par cette large portée. Prenons deux des meilleurs films d’horreur de la période pré-Reagan : Massacre à la tronçonneuse et Phantasm. Ils sont tous les deux très bons, mais dans un goût différent. Quand on les a vus, on s’en souvient dans des parties complètement différentes de la boîte crânienne. MàT (1975) n’est que pure horreur. Clara Clover, une grande critique universitaire du genre horreur, a écrit qu’elle s’était mise à « théoriser » sur le genre au bout d’une heure de film la première fois qu’elle l’a vu. Elle appelait ça une réaction de défense. Un « ami » l’avait emmenée le voir pour lui faire une surprise. Des amis comme ça… Au moins, Clover a ainsi entamé sa seconde carrière ; elle était professeur de littérature scandinave, mais a fini par écrire un live sur les films d’horreur : Hommes, femmes et tronçonneuses qui l’a rendu bien plus célèbre que lorsqu’elle écrivait sur les sagas d’Islande. Je dois dire que MàT m’avait moi aussi chamboulé. Je l’ai vu longtemps après sa sortie et à un mauvais moment — seul, bien sûr. Et ça me parlait, raté de l’université à 34 ans. Chaque scène suppurait la crasse et le dégoût, et la morale de l’histoire était que la vie humaine était une horreur, une erreur de l’évolution. J’étais sorti du Century 21 sur l’autoroute 680 avec une envie de vomir, et je suis rentré chez moi en roulant dans ma Galaxy des surplus de la police. C’était comme avoir Schopenhauer sur le siège arrière en train de crier « Je te l’avais dit ! Tu ne voulais pas m’écouter ! ». (Schopenhauer parlait couramment l’anglais, au cas où vous autres pédants m’accuseriez de manquer de réalisme). 
    Phantasm (1979) sortait de la même matrice régionale à petit budget, mais c’était le produit d’un dieu plus clément. C’était un film triste, authentiquement triste. Schopenhauer aurait été plus tranquille sur la banquette arrière, se contentant de soupirer et de dire : « Que faire ? La vie n’est qu’une échelle de poulailler ». » Tandis que MàT pue le sang coagulé, la mauvaise haleine et la sueur froide, Phantasm (filmé en Californie, lorsque c’était encore un endroit bienveillant) prêche qu’il existe encore des oasis de bonté dans un univers cauchemardesque. La bonté échoue dans ce film, s’avère en fait une illusion fatale, mais on sort du cinéma en croyant encore qu’elle est possible, même si la fin montre que le mal a toujours le dernier mot. Bref, cette longue digression pour avancer que même dans des genres qui sont censés n’avoir qu’un ton unique, il peut exister beaucoup de variété tonale. De même qu’il y a des films d’horreur comiques, il y a des assassinats qui poussent à la fibre comique… bien que ce soit une question de goût, ou de perspective, disons, comme je l’ai découvert avec une bombe de bord de route, lorsque j’étais focalisé sur les actualités rurales d’un certain coin d’Europe : 
     
    Le Juge G. et sa femme poussèrent un soupir léger 
    Lorsque les Anglais leur firent signe de passer à la frontière 
    Une camionnette à frites blanc cassé avec pitié ils remarquèrent 
     En panne, au bord de la route arrêté. 

 Mais sur la colline un homme d’un Radio-Shack armé 
Transmetteur modèle automobile révisé 
Le semtex entassé dans la camionnette a appelé 
Madame G… n’a jamais su ce qui lui était arrivé, 

 Mais le juge Gibson eut le temps, tandis que sa terre s’ensoleillait 
De comparer son affaire à d’autres similaires 
Il concéda, en regardant son pare-brise qui implosait 
Que la bombe avait une fondation légale d’enfer. 

(« La mort du juge Gibson » de Stuck-Up

    Les assassinats célèbres au cours d’une longue vie ont ceci de commun avec les films d’horreur qu’ils sont rangés dans la même catégorie médiatique, mais ils varient beaucoup. Certains sont vraiment tragiques, mais pas tant que ça. La mort de Sadate pour voir tenté de traiter avec Israël paraissait à l’époque relever d’une crédulité idéaliste fatale, bien que ce que j’ai appris depuis à propos suggère qu’on ne peut l’accuser de naïveté. Mais à l’automne 1981, Sadate avait l’air d’un bon puni par son propre camp. On avait tiré sur Reagan quelques mois auparavant, le 30 mars 1981. L’Amérique grand public s’en souvient avec affection, mais à l’époque où il a pris une balle, ça n’allait pas si bien. Sa nouvelle administration était un peu trop ouvertement corrompue. Il y avait donc un frisson, du moins dans les régions côtières de la Californie où j’habitais à l’époque, dans les articles sur la tentative de meurtre. On s’était tapé Reagan pendant très longtemps, depuis le milieu des années 1960 et Berkeley lui vouait une haine particulière. Il s’était fait élire sur la promesse d’étrangler le campus de Berkeley et avait appliqué son programme mais lentement, de façon à ce que tous les gens qui comptent sachent que leur carrière était assurée leur vie durant, et que seuls les rangs inférieurs (dont j’étais membre encarté) le sentent tout d’abord. En 1981, il n’y avait plus de manifestations. Les gens de Berkeley en avaient marre du bruit. Ça n’arrangeait rien et empoisonnait l’atmosphère locale bien plus que ça n’influençait la nation. Les gens se sentaient caricaturaux. Mais ça ne se traduisait par aucune pitié pour Reagan. Je ne me souviens pas de la moindre sympathie pour Reagan lui-même. 
    

   
 
    La question n’était pas du tout là. C’était plus simple : les balles ça ne marchait pas sur lui. Il fallait tenir le coup. Cette tension, cette anxiété sur la place qu’on aurait dans une Amérique plus rude, était ce que les vieux hippies qui mettaient des bandes dessinées Doonesbury ne pigeaient pas, c’était que l’époque où l’on pouvait traîner pendant des années était finie. Dans le monde de la classe dominante en train de se refermer de 1981, le casting de cette tentative d’assassinat ridicule semblait la preuve qu’il fallait tenir le coup. L’assassin en puissance était un paumé à face lunaire nommé John Hinckley, qui avait tiré sur Reagan, comme nous l’avions appris assez vite, non pour des raisons politiques, mais parce qu’il pensait que ça impressionnerait Jodie Foster. Foster, on le rappellera, état la seule vedette ouvertement lesbienne de Hollywood à l’époque, alors on peut voir que Hinckley était assez maboul. Et, en plus, il avait tiré sur Reagan et cie avec un .22. Un .22 ! C’était déjà une année assez triste pour moi (et qu’on se souvienne que les assassinats sont toujours des souvenirs personnels). C’était la fin du Punk et de beaucoup d’espoirs stupides dans ma propre vie, et cela se métamorphosa, lorsque Reagan survécut, en une contre-attaque plus revancharde encore de la droite. 

    


    Les gens s’habillaient plus chic (à l’exception de votre serviteur), s’inquiétaient beaucoup plus de leurs carrières et beaucoup moins du Monde sentant les murailles se refermer sur eux et si on ne réussissait pas, on serait dans la mouise. Personne ne disait plus : « prends une année sabbatique, achète une camionnette, vis à Glacier Park ». Non, c’était ou tu nages, ou tu coules, à présent. Alors j’étais là, par l’après-midi du 31 mars 1981, au sud du campus, au carrefour de Bancroft Way et Telegraph, attendant de traverser la rue avec mon conseiller. Le conseiller, ça n’est pas une mince affaire quand on est à mi-chemin d’une agrégation. Lui et moi étions liés d’amitié depuis que j’avais avoué, travaillant pour lui comme assistant, que j’étais abonné au magazine Soldier of Fortune. (Oui, j’étais bête. Nous le reconnaîtrons, Votre Honneur.) Son visage s’était illuminé et il avait admis que lui aussi. Nous avions sympathisé, malgré la différence hiérarchique ; il était prof en chaire, grimpant rapidement les échelons, et je n’arriverais jamais à rien dans l’université, mais nous étions probablement les deux seuls abonnés à Soldier of Fortune sur ce campus géant. On a ce genre d’amitiés entre inégaux dans la vie universitaire. Ça ne se termine jamais bien. Il y a une citation fameuse de Michael Caine, selon laquelle il avait laissé tomber ses amis de moindre condition quand il était devenu célèbre. Ça ne marchait plus, disait-il. À la réflexion, il avait probablement raison. Quoi qu’il en soit on était au carrefour, à attendre un long feu rouge. C’était une journée claire et froide. Le printemps à Berkeley offrait ce genre de belles journées. Le froid ne dure jamais assez longtemps dans la région de la baie. On regardait un étal à journaux jaune avec le San Francisco Chronicle. Le gros titre était : « Reagan hors de danger — la balle extraite de son poumon ». (Du reste, le gros titre se trompait. Reagan avait failli mourir, et si ce cinglé de Hinckley s’était servi d’un plus gros calibre…). On voyait Reagan son visage de vedette de cinéma d’autrefois grimaçant, tandis que ses gardes du corps le fourraient dans une limousine avec une balle dans les flancs. 




Tentant de faire un peu la conversation, j’avais dit avec nervosité, en désignant le gros titre « Waou ! » pensant que ça nous fournirait matière à tailler le bout de gras pendant quelques minutes. C’est la première chose que j’avouerai franchement : Ce qui m’intéressait le plus dans cette histoire c’était la possibilité d’en discuter avec mon conseiller pendant le déjeuner. Hélas, cela ne devait pas être. Mon conseiller avait agité la main vers les journaux et dit : « Eh… C’est mauvais s’il survit, et c’est mauvais s’il meurt. » Point final. Un bon sujet de conversation à la poubelle. Mais, simultanément, j’étais très impressionné par cette nouvelle preuve du détachement olympien de mon conseiller. En plus, il était plus grand que moi. C’était une réaction caractéristique de l’élite en chaire à Berkeley. Les professeurs titulaires s’excitaient rarement sur la politique. Ils étaient plus ou moins de gauche, mais les actualités leur faisaient hausser les épaules. Un horaire complaisant ou aider un protégé à avoir un boulot étaient des questions plus importantes. Ils n’étaient forcément mauvais, mais ils traitaient les actualités avec sévérité. Ceux qui s’excitaient venaient des rangs inférieurs, les subalternes. 

    Je parie que celui qui a conçu la blague sur Jodie et Menahem Begin est celui qui a appelé son groupe de rock Jodie Foster’s Army. 
    Voici la blague : 

Q : Pourquoi est-ce que Menahem Begin a envahi le Liban ? 
R : Pour impressionner Jodie Foster. 

    La blague est aujourd’hui obscure, mais elle avait du sens à l’époque. Les gens se demandaient encore ce que la tentative d’assassinat de Hinckley signifiait. Sous Menahem Begin, Israël envahit le Liban, le 6 juin 1982. Comme si le plus proche allié des États-Unis avait fait quelque chose d’aussi hasardeux, sanglant et insensé que la petite fusillade de Hinckley. Peu de nouveaux consommateurs américains comprirent pourquoi les Israéliens envahissaient, et la poussée vers le nord prit un temps infini, causant de nombreuses victimes civiles. Tsahal était censée être excellente ; elle n’en avait pas l’air à l’époque. L’invasion se conclut par un siège sanglant de Beyrouth, qui força l’OLP à voguer vers la Libye, mais tout s’effondra lorsque des bombes frappèrent des bases israéliennes, françaises et américaines. 243 marines périrent quand un attentat suicide aplatit leur gratte-ciel dortoir et personne ne savait qui était derrière, ni pourquoi. Puis survint l’assassinat de Bashir Gemayel (14 septembre 1982) l’homme que les Israéliens avaient prévu de nommer aux responsabilités au Liban. C’était un assassinat très mûri, très dissemblable à la tentative de Hinckley — ils le pulvérisèrent. Pour se venger, les hommes de Gemayel massacrèrent les réfugiés palestiniens de Sabra et Shatila




    Après tout ce qui s’était déroulé en 1981-82, les gens semblaient souhaiter retourner à la caricature reaganienne de l’Amérique. L’alternative paraissait trop grossière. Une nouvelle ère d’enthousiasme bizarre pour le vieux monde surgit comme des champignons après la pluie : les fraternités étudiantes, la gnôle, les colliers de perles et les chansons de Huey Lewis sur le bonheur d’être comme tout le monde. Le commentaire de mon conseiller était donc le verdict de l’univers : « Mauvais s’il survit, mauvais s’il meurt ». Avant l’assassinat manqué, Reagan faisait partie d’un monde, plus riche et plus important que Berkeley, mais qu’il était encore possible d’ignorer par un snobisme de déclassé. Après la tentative d’assassinat et l’invasion du Liban, ce n’était plus tenable, et nos îlots s’effritaient à la base, bien que les résidences aériennes des profs titulaires restent toujours en sécurité. On ne voyait tomber que les moniteurs et les assistants du ciel en poussant de petits cris. 

    



L’autre gros assassinat du début des années 1980, au moins pour moi, fut le meurtre de Pinoy Aquino, le 21 août 1983, deux ans après qu’Hinckley ait tenté d’abattre Reagan. Les deux assassinats sont le jour et la nuit. Je ne me souviens du meurtre d’Aquino que comme d’une expérience nocturne, parce que je bossais à l’équipe « homard » (de 6 heures du soir à 2 heures du matin) dans l’imprimerie du Contra Nostra Times. Aquino faisait partie de la classe dirigeante philippine, une branche plus jeune, plus progressiste que Ferdinand Marcos, le chef ultra-corrompu des Philippines, marionnette américaine : « Aquino avait été élu au sénat des Philippines en 1967 et critiquait Marcos. Il avait été emprisonné sous des accusations fallacieuses peu après la loi martiale imposée par Marcos en 1972. En 1980, il eut une crise cardiaque en prison et fut autorisé à quitter le pays par la femme de Marcos, Imelda. Il passa trois ans en exil près de Boston avant de décider de rentrer aux Philippines. » Aquino était rentré à Manille, pariant que Marcos n’oserait pas le tuer à l’aéroport. Il avait tort. L’avion atterrit et il mourut dès qu’il posa le pied sur le tarmac. Ça n’était pas exactement un mystère. 





    Tout le monde savait qu’Aquino avait été tué sur ordre de Marcos. Comme dans l’épisode Hinckley, aucune finesse. Aquino savait que sa première seconde sur le sol philippin serait la plus dangereuse. Dans l’avion pour Manille, il avait dit aux journalistes à bord : « Vous devez être prêts, la caméra en main, mais parce que ça peut se passer très vite. En trois ou quatre minutes, ça peut être fini, et je ne pourrai plus vous parler après ça. » Et cela se vérifia. Aquino fut touché par au moins sept balles tirées de différentes armes. Il y avait un coupable de service, un certain Ronaldo Galman, qui avait soi-disant tué Aquino en se planquant sous l’escalier mobile avant d’ouvrir le feu. L’histoire officielle état que Galman agissait sur ordres du Part Communiste philippin et était passé au travers des mailles du filet (plus de mille personnes affectées à la sécurité d’Aquino pour son arrivée. Mais la version impliquant le Parti Communiste était ridicule et pas du tout en phase avec la réalité. En 1983, les partis communistes n’étaient plus les puissances d’autrefois. Comme si Marcos, vieux et malade, avait recours aux mêmes vieux mensonges qui marchait sous Eisenhower. Mais, si j’y réfléchis, ça marchait sans doute aussi sous Reagan
    D’après ce que je sais, personne ne crut à ces salades, ni à la pantomime des flics pour « sauver » Aquino. Le public mondial supposait simplement que Marcos s’en état débarrassé. La stratégie « La faute des communistes » portait elle-même la marque de fabrique Marcos. Marcos était un satrape de l’Amérique, un pantin si vous préférez, issu de la Guerre Froide. Mais son instinct était peut-être meilleur que nous ne le pensions à l’époque. Après tout, ce genre d’excuse passait très bien avec Reagan et son gus de la CIA, Bill Casey. Personne d’autre n’y croyait, mais le personnel de Reagan pouvait y croire et c’étaient les gens qui comptaient. Ils découvraient à ce moment-là que les ricanements des écrivains de la Côte Ouest n’avaient aucun pouvoir de nuisance et, en fait rendaient les électeurs de Reagan plus honteux, gênés et finalement rageurs. 
    Je me souviens donc du meurtre d’Aquino comme d’un évènement nocturne. Je ne sais pas ce que je faisais dans la journée, des études, mais je me souviens du travail de nuit au Contra Costa Times, anciennement connu sous le nom de Feuille Verte. La Feuille Verte m’a poursuivi toute ma vie. Quand j’étais petit, leur Quartier-Général était en face de Sainte-Marie dans Walnut Creek et chaque fois qu’on allait à la messe on voyait des gens faire des piquets devant La Feuille Verte. On voyait aussi des gardes armés qui les observaient. Du genre sérieux, pas des grands-pères. 
    Le propriétaire du journal était Dean Lesher, un personnage de Charles Portis (Romancier américain, auteur de Norwood et True Grit, adaptés au cinéma) en plus ignoble. Lesher avait débarqué du Missouri dans la région de la baie après la Seconde Guerre mondiale et loué un avion privé pour voler au-dessus de la région, cherchant des endroits où investir. Il avait vu une intersection dans la vallée Diablo, après les sommets à l’Est d’Oakland et s’était dit qu’il y aurait bientôt des centaines de milliers de maisons à cet endroit. Il avait acheté un journal local appelé La Feuille Verte, l’avait lentement transformé en un quotidien respectable quoique de droite, et il était devenu milliardaire. C’était le baron officieux de la vallée Diablo. Il va sans dire qu’il en était propriétaire. Lesher avait gagné ses batailles contre les syndicats, les avait brisés et avait propagé sa marque dans la vallée. Tandis qu’elle s’étendait, il s’étendit avec elle, jusqu’à ce qu’il soit plus riche que Crésus, auquel il ressemblait beaucoup. Lesher était considéré de droite même chez les Républicains. 

    




    J’avais commencé comme employé du journal à l’école secondaire, lorsque Lesher décida que le journal allait être payant. Le premier dans ma succession de boulots effrayants consista à annoncer aux gens à la fin du mois qu’il fallait à présent qu’ils paient le journal qu’ils considéraient comme une feuille de chou payée par la publicité qu’ils obtenaient gratuitement. Durant l’intervalle, j’étais devenu «timide » et assez débraillé. J’avais donc besoin d’un boulot qui n’exige pas trop de contact avec le public. Je m’étais dit qu’un boulot de nuit, à faire quelque chose d’épuisant, était la solution. J’avais donc décroché un boulot comme empileur, entassant des tas de journaux sur trois mètres sur un chariot et les tirer dans les machines d’insertion de façon à ce qu’on puisse y glisser des brochures Macy’s.     J’étais assistant d’éducation pendant la journée à Berkeley, mais j’essayais de garder mon boulot de nuit au Contra Costa Times en même temps, dormant chez mes parents et roulant vers Berkeley dans la matinée. C’était loin d’être une bonne idée, mais j’ai mis quelques années à m’en apercevoir. 
    À ce moment-là, L’empire de Lesher s’était agrandi jusqu’à un domaine gigantesque entièrement entouré de palissades à la lisière de Walnut Creek près de Shell Ridge. Il fallait se présenter à la cabine d’un garde armé. Il y avait des fleurs autour de cette cabine, mais elles n’étaient pas convaincantes. Lesher avait fait de son empire une arme. 
    Dan Lesher n’avait jamais été un type séduisant. Même à l’époque où je distribuais les journaux, il ressemblait à un crapaud. En 1983, il avait enflé et s’était avachi — un crapaud en train de fondre. Sa femme du Missouri était morte, ce qui faisait de lui un crapaud solitaire. Donc, la nuit où Aquino fut abattu, j’étais au Contra Costa Times, j’attendais qu’une fournée de journaux venu de la typo apparaisse par un trou dans le mur. On attendait parfois trois, quatre, cinq heures, que la typo arrange le problème technique qui bloquait l’arrivée des journaux, pour pouvoir y glisser les inserts publicitaires, Emporium ou Neiman Marcus
    Les lumières au plafond étaient grises et clignotantes, le bruit rendait la conversation difficile, l’odeur de désinfectant, de cigarettes et les relents de gnôle chargeant l’haleine de tout un chacun, avertissait que ce n’était pas un lieu où la ramener. Une majorité de Blancs, mais aussi pas mal de Mexicains et de Philippins, une Chinoise. Très peu de sourires pour une foule américaine. Les étaient crachés par la typo par un trou dans le mur. Quand la typo avait un problème, le flux s’interrompait et je m’asseyais sur le chariot en essayant d’apprendre des poèmes, ce qui mettait probablement tout le monde en pétard. 
    Après Ted Hugues, j’étais passé à Browning, je ne me lassais pas de « Childe Rolande » : 

 Ma première idée fut qu’il mentait à chaque mot
 Cet infirme enroué aux yeux malicieux 
Regardant avec méfiance l’effet de son mensonge sur le mien. 
À quoi d’autre était-il prêt, avec son bâton ? 
À quoi, disons pour stopper les voyageurs qui passent ? 

     Je lisais et relisais ces lignes sous les néons fluorescents. Elles avaient un sens capital, même je ne savais très bien de quoi il s’agissait : À quoi d’autre était-il prêt, avec son bâton ? À quoi, disons pour stopper les voyageurs qui passent ? Encore et encore quand la typo s’arrêtait et qu’on n’avait rien à faire. Je murmurai ces vers jusqu’à ce qu’ils soient gravés dans mon cerveau. Une fois que ça s’était imprimé dans mon disque dur, je lisais le journal. La grosse nouvelle, c’était l’assassinat d’Aquino, bien sûr. Ça se mélangeait avec Browning. Le CC Times prêtait attention aux Philippines de puis longtemps. En général, Lesher privilégiait les actualités locales, mais les Philippines était la grosse, grosse exception. Non parce que le lectorat était philippin, mais parce Dean s’était remarié. La seconde Mme Lesher s’appelait Margaret et tout ce qu'elle écrivait apparaissait en première page. C’était une serveuse de bar, convertie au christianisme évngéliste, du sud du Midwest, tout comme Dean. Ils avaient convolé de manière pieuse, et elle était devenue la seconde Mme Lesher. 




    Elle devint une présence récurrente à la rédaction du CCT
    Voici un entrefilet du Chronicle
    « Les opinions conservatrices de Mme Lesher ont parfois été sujettes à controverses à la rédaction du Contra Costa Times. On raconte qu’elle avait amené un exorciste après le départ du journal d’un rédacteur homosexuel. 
    « Lesher, adversaire de l’avortement, aurait montré un fœtus en plastique qu’elle gardait dans son bureau à un groupe de jeunes en visite, avant de leur faire un discours pro-vie. 
« Dans une colonne de 1983, elle écrivit avoir rencontré le président philippin Marcos et eu avec lui la conversation suivante : ‘S’il est possible pour Dieu de communiquer avec les simples mortels, je vais vous dire comment il m’a parlé de vous. Il a dit : ne le jugez point, car son histoire n’est pas terminée. J’aime cet homme et Ma Main est sur lui. 
     « Ray Tessler, journaliste au Los Angeles Times qui a travaillé au CCT au début des années 1980, raconte que Mme Lesher l’a convoqué un jour et lui a dit : ‘La nuit dernière, Dieu m’a dit que la diffusion du journal allait être multipliée par quatre.’ » 

    La salle où on glissait les inserts était un endroit coriace en lui-même. Gil, qui prenait les journaux sur le tapis roulant pour que j’en fasse des piles, me racontait les ragots de l’équipe, par exemple ce qui s’était passé entre Mike Flynn et Matt Gamboa. Flynn était un mec pâle au regard mauvais qui faisait cliqueter ses clés quand il déambulait, la démarche avantageuse. Il arborait une crinière jusque sur la poitrine, mais c’était loin d’être un hippie. Il arrivait souvent avec un coquard ou les lèvres éclatées. Gil disait que Flynn avait été en prison à Martinez
    « Il s’est battu avec un autre mec, il a gagné et l’autre a appelé les flics. Flynn était furieux, il disait que c’était un combat à la loyale et on n’appelle pas les flics pour ça. » Gamboa, le copain mexicain de Flynn ne m’effrayait pas comme celui-ci. Du reste, il m’offrit un jour une concoction alcoolisée dans un bidon en plastique, quand on était en pause. Ça paraissait être une avancée, mais non. La semaine suivante — le chariot me heurta et bien que je l’ai ramené à notre salle, je m’évanouis et on me porta jusqu’à la salle de détente, où je découvris que ma popularité était illusoire. Pour entrer dans les détails, le salaud qui jetait toujours le mauvais œil, se réveillait sans doute avec, était assis à quelque chaises de moi et dit : « Oooo, je peux plus travailler parce que j’ai un petit bobo ! » Je pensai mon Dieu, ces types sont si authentiques que même tomber dans les pommes n’est pas suffisant. Ça m’impressionnait, bien que je ne sache pas quoi répondre. J’étais peut-être censé me battre avec lui. Les règles n’étaient pas claires, ce qui, à la réflexion, n’est pas plus mal. Le taux de mortalité était élevé. 
    Flynn et Gamboa cessèrent de venir et Gil me dit : 
« Tu as entendu ce qui est arrivé à Flynn
« Non, en fait. » 
« En miettes. » 
« Sa bagnole ? » 
« Ouais, mais il a morflé lui aussi. Et Gamboa est mort dans l’ambulance. » 
« Mort ? » 
« Ouais à Monument Concord. Ils sont rentrés dans un feu rouge. » 
« Mon Dieu. » 
« Ouais, c’était Flynn qui conduisait, alors ils ne vont pas le relâcher de sitôt. » 
« Bon Dieu, ils étaient copains, non ? » 
« Oui, je crois. Lourde peine pour Flynn. » 
    Après ça, je regardais tous mes collègues différemment. On voyait sur leurs têtes qu’ils ne vivraient pas aussi longtemps que les gens dont j’avais l’habitude en prépa. S’ils étaient destinés à grossir, ils s’empâtaient très jeunes. L’alcool, ou autre chose, leur donnait des cernes sous les yeux. Ils fumaient tous. Et ils n’aimaient pas la vie. Ils étaient en rage et pressés d’en finir. Je l’étais moins. Mon slogan était « Je n’ai pas encore commencé à me battre ». L’idée qu’on puisse mourir rien que par bêtise me rendait nerveux. Alors « Childe Rolande » se gravait en moi, en même temps que les gros titres. Il nous arrivait d’attendre des heures quand il y avait un problème à la typo. Personne ne savait quand ça allait repartir. La plupart fumaient, la mine boudeuse, mis moi, assis sur le chariot je mémorisais « Ma première idée fut qu’il mentait à chaque mot… ». Je murmurais ça jusqu’à ce que la sirène démarre et que les journaux sortent à nouveau de la typo. 
    Et chaque semaine, Margaret Lesher écrivit un article de cinglée pour dire que Ferdinand Marcos avait été désigné par Dieu pour diriger les Philippines à vie, voire plus longtemps. Toutes les semaines ses articles étaient en première page. Et je les lisais toutes les semaines avec une fascination morbide, assis sur mon chariot. Puis elle s’envola à destination de Manille, pour fusionner mentalement avec Marcos. Elle ne fit aucun commentaire sur l’assassinat d’Aquino, mais je soupçonne que sur l’oreiller avec ce bon vieux Dean, elle suggérait discrètement qu’il ne l’avait pas volé. Mais cela ne fonctionna pas. Comme avec toute la politique américaine de ces années-là, le pays se transforma bientôt en asile d’assistés pour les anciennes marionnettes. Quelques mois après l’assassinat, Marcos dut fuir les Philippines. Margaret Lesher ne pouvait le sauver, quel que soit ce que Dieu lui avait dit. Margaret ne pouvait même pas se sauver elle-même. On la retrouva un jour, le visage plongé dans l’eau, flottant à la surface de Lake Mead, en plein désert. 
 WarNerd.

16.7.23

War Nerd: Jihad, Dune, la SF américaine contre-culturelle

    

    War Nerd, alias Gary Brecher, alias John Dolan est un vieil habitué de nos pages, son regard, bourré de lucidité et d'humour, outre nous correspondre 100%, nous a toujours valu des lecteurs!… Dans cette bien morose période estivale, il paraît qu'il faut distraire… Quoi de mieux que les déraillements géniaux du War Nerd — du Jihad aux amphétamines!…
    Servez-vous!…
    

    Jihad, Frank Herbert, Trevor Bickford & Pat boute-en-train. 
     
    De War Nerd (le fou de guerre, Gary Brecher) mars 2023. 
      (Traduit de l’Américain par Thierry Marignac) 
     “Et la race ne connaissait de sûr chemin pour cela — que l’antique route éprouvée qui bousculait tout sur son passage : le Jihad » Frank Herbert, Dune. 
     La plupart des histoires de « Djihadistes occidentaux » ne font plus que passer à l’image rapidement à présent. On dirait que ces tardifs martyrs en puissance ont loupé leur heure. Il y eut une époque, vers 2015, où ils étaient en vogue, mais depuis que l’État Islamique a été effacé de la carte, ils ne tuent et ne meurent plus au nom de rien. Non que le Jihad soit terminé. Les mouvements de ce genre ne meurent pas vraiment, ils traversent des accalmies. Ils se démodent tellement que les gamins peuvent à peine croire qu’on les ait pris au sérieux. Tôt ou tard, ils reviennent au premier plan, s’ils ont été assez puissants pour entraîner de profondes allégeances, mais ça peut prendre un certain temps, susceptible d’excéder le temps d’une vie. 
     À ce stade, environ une décennie après l’effondrement de l’État Islamique, les quelques djihadistes anglo-saxons ne sont pas, comme on dit dans le Commonwealth, surgis de l’étagère du haut. Le dernier apprenti djihadiste est un gamin du Maine ! Pire encore, il s’appelle Trevor Bickford. Ce nom… Je n’arrive pas à l’assimiler, quelques soient le nombre de fois que j’ai essayé. Tout d’abord, j’entends Travis Bickle, comme le héros de Taxi Driver. Travis, Trevor, Bickle, Bickford, c’est trop proche, surtout si on ajoute que les deux ont décidé de finir sous le feu des flingues dans les rues de Manhattan. Du reste, si le Jihad avait été au menu, lorsque Travis Bickle a projeté de faire son cinéma, qui sait ? Mais le premier épisode est une épopée, tandis que le second est encore une mauvaise suite. Travis Bickle, alias Robert de Niro, flinguait un immeuble entier pleins de maquereaux, alors que l’heure de gloire de Trevor Bickford s’est produite ce dernier Nouvel An (2023), une attaque contre plusieurs policiers à Times Square à l’aide d’un poignard Gurkha. L’échec accablant de Trevor se voit dans les photos. Tous les détails sont ratés, du poignard Gurkha à la piscine, jusqu’au chien. Ces poignards Gurkha sont sans doute mortels dans les mains d’un authentique Gurkha, mais pour nous autres civils, ce sont des fauchons multiples malaisés d’usage, comme des coutelas Smurf, la pointe étant courbée vers le bas au lieu du haut. Tout ce qu’on peut faire avec, c’est trancher à un angle difficile, ce qui vous ridiculise. Raison pour laquelle aucun flic n’a été tué ou même sérieusement blessé au cours de l’attaque « frénétique » de Trevor. Il tentait de les frapper sur la tête avec son petit coutelas jusqu’à ce que l’un d’entre eux perde patience et tire dans l’épaule de Trevor. Ce qui a agacé le gars pour toujours, parce que son plan, bien sûr, était le Suicide Classique. Mais les racines de l’absurdité de Trevor étaient sensibles bien avant qu’il ne fasse le compte à rebours sous la boule rutilante de Times Square au Nouvel An. Regardez la photo ci-dessus où Trevor porte une Taqiyah ou casquette islamique… à côté d’une piscine avec un chien. La Taquiyah peut se justifier — en quelque sorte. Ce n’est en aucun cas un article requis. On connaît des tas de Musulmans dévots ne couvrant pas leur tête au cours d’une journée de travail ordinaire. Mais cela aurait tendance à vous identifier comme musulman, surtout quand vous la portez près d’une piscine dans le Maine, à genoux en train de caresser un clebs. Le chien est l’erreur dans l’étiquette. En ce qui concerne les chiens, plutôt que les couvre-chefs, il y a un précédent beaucoup plus ferme, hadith : « Le Prophète a dit qu’il sera déduit deux Qirat de ses bonnes actions, à quiconque a un chien qui n’est ni un chien de garde, ni un chien de chasse. » Là, c’est du sérieux. 
    Ça change de nos jours, mais lentement, et se balader avec un chien est un geste assez radical au Koweït, et dans d’autres endroits plus réactionnaires, les gens qui ont des chiens domestiques les gardent dans leur propriété, sinon on est la cible de regards peu amènes. Même dans le Kurdistan irakien, il y a dix ans, environnement séculier s’il en fut d’après les critères moyen-orientaux, un de nos amis qui promenait son chien — un petit chien inoffensif — fut vilipendé par une femme kurde lui disant ceci : « Ce n’est pas kurde». Ce qui était vrai autrefois, au sens où la plupart des Kurdes, il y a un siècle, étaient de dangereux nomades, peu susceptibles de promener des animaux domestiques au bout d’une laisse. 
     Dans l’imagerie photographique, chiens contre chats s’est révélé une question importante, comportant des tas d’implications sur croyance et incroyance. Ça comptait beaucoup dans la guerre entre l’État Islamique et ses adversaires en Syrie. On se souvient peut-être de photos de djihadistes caressant des chats. Moner Abou Salha a pris cette photo avant de foncer vers son martyre en 4x4. 


    Il appartenait à Jabhat Al Nousrah, et non à l’État Islamique, mais le règlement était en gros (en très gros) le même. Bien entendu, ces photos de djihadistes avec des chatons étaient, au moins en partie, de la propagande visant à montrer le côté tendre des Salafistes. Mais cette tendresse ne s’étendait pas aux chiens. Chiens contre chats n’était pas seulement un film en Irak — c’était plutôt un film de guerre. Lorsque les ennemis les plus déclarés des Salafistes en Syrie, l’armée syrienne, commencèrent à poser avec des chiens, il s’agissait d’une offensive dans la guerre médiatique en Syrie. C’est ainsi qu’on a vu des photos de combattants kurdes, la plupart du temps des femmes, jouant avec des chiots égarés. Il s’agissait de chiots manifestes, de gestes provocateurs envers les djihadistes anti-chiens. Le fait qu’il s’agisse de femmes en uniforme, souvent armées, tenant des chiens dans leurs bras, avait pour but d’enrager les Salafistes. Elles ressentaient probablement une affection réelle pour les chiots. De même que les djihadistes pour les chatons. Il existe une longue tradition de soldats, parfois des soldats très brutaux, s‘amourachant de toutes sortes d’animaux. Mais il est clair qu’un des objectifs des nombreuses photos de combattant de l’armée syrienne avec des chiens et des chiots était de démontrer leur position anti-fondamentaliste. 


    Par conséquent, lorsque ce vieux Trevor posait avec sa taqiyah, agenouillé près d’une piscine, caressant un chien, son message était très flou, comme on dit chez les ophtalmos. Pour n’importe quel Salafiste voyant cette photo, Trevor est aussi bête que les gens qui se font tatouer en thaïlandais à Bangkok, avant de rencontrer un autochtone qui doit leur expliquer ce que ça signifie : « Tu comprends ce tatouage sur ton bras ? » « Oui, ça signifie :’La Voie du Guerrier’. » « Non, c’est assez vulgaire. Si j’étais à ta place, Je porterais une chemise à manches longues ». Il est évident que se mettre à genoux près d’une piscine n’était pas non plus d’un très grand secours. De nombreux djihadistes qui sont morts en Syrie venaient de l’élite, et disposaient probablement d’une piscine quelque part, mais ils ne la mettaient pas en avant dans leur C.V.

 
    Ossama Ben Laden était le descendant (on a rarement l’occasion d’utiliser ce mot) d’une des familles les plus riches d’Arabie Saoudite, ce qui n’est pas de la petite bière, mais il n’aurait jamais posé devant une des piscines familiales à Ryad. Les photos d’Ossama étaient sélectionnées pour raconter l’histoire d’un parcours de la richesse à la pauvreté d’un enfant de milliardaire qui avait choisi la voie du combat plutôt qu’une vie facile à Ryad. Et cette histoire était vraie, plus ou moins. Ossama Ben Laden était né et avait grandi en Islam saoudien. Il suivait l’idéologie d’État, sans se rendre compte que c’était un double jeu à destination des étrangers et des pauvres, pas des familles fortunées de Ryad. Comme tant de ceux qu’on appelle fanatiques, il prenait les idéologues officiels au mot, et agissait selon ces mots — à la grande consternation de ces mêmes idéologues. Ossama n’aurait jamais posé devant une piscine en vêtements salafistes, comme Trevor l’a fait avec sa taquiyah dans le Maine. Ossama aurait pu mettre une photo de lui-même sur les réseaux sociaux, adolescent en vêtements occidentaux devant une piscine mais comme un cliché « d’avant », certainement pas pour montrer sa nouvelle allégeance salafiste. Ça n’aurait aucun sens dans la narration. Et quant à caresser un chien, jamais. Ce n’est pas seulement anti-salafiste, c’est quelque chose d’inconcevable selon les critères de millions de gens dans le monde, dont beaucoup n’ont aucune relation avec l’Islam. Si Ben Laden avait voulu poser près d’une piscine, il aurait pu le faire devant une piscine de Ryad qui aurait ridiculisé Trevor. Ce n’était pas l’arrière-plan qu’il souhaitait. 
    Bickford était un Salafiste de contrebande, l’un de ces convertis récents, choisissant la version la plus rapide, la plus dure de l’Islam qu’ils puissent dénicher, surgie d’un mélange adolescent typique de rage et de confusion. Ces types-là n’ont jamais été la majorité dans les milices salafistes. Ils ont juste été bénéficiaires du plus de publicité. Beaucoup d’autres recrues avaient étudié la théologie leur vie durant, souvent trentenaires ou quadragénaires, venus de familles musulmanes depuis des siècles. Mais ceux qui débarquaient des États-Unis étaient rarement de cette étoffe. 
    

    Il y en avait tout de même quelques-uns : Anwar Al-Awlaki vient à l’esprit, un djihadiste né aux États-Unis qui savait exactement ce qu’il faisait, et travaillait dans la tradition djihadiste. Mais Al-Awlaki était chez lui à la fois dans les cultures Unmah et celle du peuple américain, né au Nouveau-Mexique dans une famille très cultivée yéménite, élevé à la fois aux États-Unis et au Yémen. Son père était un érudit yéménite, alors il appartient aussi à la catégorie « fils du professeur ». Ces mômes étaient l’équivalent séculier du « fils du révérend » dans le folklore des ploucs : ils se sont déchaînés de façon imprévisible. La fille d’un professeur du comité présidant à mon mémoire universitaire, rejoignit, une bande appelée, je ne plaisante pas, les salopes de Berkeley, et lorsqu’elle voulut en sortir, ses anciennes camarades invoquaient la règle faire couler le sang pour adhérer, verser le sien pour quitter. Une histoire qui ne manque pas d’intérêt, mais pour le moment, il suffit de dire que les enfants de professeurs se manifestent (comme voulait l’expression d’usage dans le Berkeley New Age) de façon très intéressante.         
    Cette double origine, au Unmah et en Occident est peut-être ce qui a décidé les huiles américaines à se servir d’un drone contre Al-Awlaki. Qui voudrait de quelqu’un reliant l’idée du Jihad — assez éprouvante même dans la pensée islamique fondamentale — à une variante de culture populaire occidentale ?…
    Après chaque éruption du style Trevor, les observateurs se demandent d’où vient le Jihad et comment il influence la jeunesse. Pour l’essentiel, c’est du blabla absurde dans la mesure où notre culture, comme toutes les autres, possède une conception de la colère justifiée qui est en gros équivalente au djihad. Woodrow Wilson déclenchait-il un Jihad lorsqu’il se mit à balancer du pognon et du sang dans la boucherie de la Grande Guerre ? Ses soutiens le ressentirent comme ça. Voilà le problème : on pourrait se servir du terme Jihad pour presque chaque guerre, puisque presque chaque personne prête à tuer et mourir souhaiterait croire qu’elle participe d’une entreprise morale, et que notre culture à depuis longtemps échoué à maintenir une frontière entre morale et religion. Il est donc plus approprié, ou du moins plus gérable, d’adhérer à une définition directe et littérale, selon une culture populaire qui se sert du mot « djihad ». Commençons par le vers des sables sur le tapis du salon, Dune, le livre qui introduisit le terme Jihad en anglais courant. Dune a été publié en 1965. À quel point le terme semblait lointain et improbable à l’époque est sans doute difficile à imaginer pour les jeunes gens. Les pays musulmans étaient en pleine modernisation. S’ils risquaient d’être affectés par quelque chose, c’était par le marxisme, pas par l’Islam. Donc, lorsque Frank Herbert a décidé de dramatiser le Jihad, il n’anticipait pas le phénomène à venir, il choisissait un terme obscur, désuet, rétro.     
    La nouvelle version de Dune apparue en 2021, tandis qu’une vague d’authentiques djihadistes avait terrifié l’Occident, a voilé le fait-clé, en 1965 le Jihad ne représentait pas une menace dans l’esprit de quiconque, quoiqu’en pensent les blogueurs d’opinion sur Al Jazeera. L’idée qu’Herbert anticipait le futur est fausse et passe à côté du style sans fioritures ni notes en bas de page des écrivains pulp de SF des années 1960. Des auteurs comme Philip K. Dick, Jack Vance piquaient ce qu’ils trouvaient au cours de leurs lectures autodidactes à la bibliothèque. Ils choisissaient des termes qui deviendraient très significatifs, mais pas parce qu’ils étaient de bons élèves au sens traditionnel mais plutôt de bons chapardeurs ; ils pouvaient feuilleter une encyclopédie et repérer la lueur verte émanant dangereusement de certains mots. Ils avaient un sain mépris de la recherche, faisaient confiance à une mémoire agglutinante et aux amphétamines pour dénicher les concepts qui fonctionnent dans un roman. « Jihad » était un de ces concepts, un mot qui excitait les foules SF de San Francisco parce qu’il leur permettait de rêver d’un futur éloigné dans lequel le monothéisme, une idée assez ennuyeuse dans l’Amérique du milieu du vingtième siècle, pouvait se fondre dans une ultra-violence high tech plus séduisante que des B-52 bombardant la jungle sud-est asiatique. 




     Malgré tous les discours sur les recherches approfondies d’Herbert pour Dune, le roman ne montre pas beaucoup d’intérêt pour les discussions infinies et procédurières du concept dans les lois et traditions islamiques. Jihad n’apparait dans le livre qu’à 33 reprises, sans montrer beaucoup de familiarité avec toutes ces discussions islamiques. Le Jihad était, entre autres choses, une manière plus acceptable de ressusciter la notion de Guerre Sainte que d’autres idéologies fondées par des races que nous n’avons pas besoin de présenter ici. Herbert, Vance, Le Guin, K.Dick ne voulaient écrire pas des romans érudits. Lire la loi islamique sur la guerre juste ne les intéressait pas parce qu’ils essayaient de vendre des bouquins qui capteraient l’imagination pubère (du reste, je n’emploie pas pubère de manière péjorative, bien au contraire, mais on n’a pas le temps d’en parler ici). Ils voulaient imaginer quelque chose de moins pénible que la littérature grand public sur le divorce, ou l’ennui du succès et de la prospérité. Herbert choisit de placer son Jihad dans un futur très éloigné, parce que quelque chose de si peu probable que le Jihad ne pouvait survenir que longtemps après la fin de l’ère des romans bourgeois. Le Jihad était une partie d’un rêve qui permettait de sauter le futur proche, plein de machines technos, en particulier les ordinateurs. On a beaucoup parlé de la peur qu’éprouvaient Herbert et consorts pour les ordinateurs, mais il s’agissait plus de mépris que de peur pour les auteurs pulp pleins de speed de la Baie de San Francisco. 

    Si on avait de bonnes amphétamines bon marché sur ordonnance, on n’avait pas besoin d’ordinateur. On était un ordinateur, du moins pendant 48 heures. Le speed (s’élevant sur un fondement de formules pulp) était d’un précieux secours pour trouver des idées et les transformer en romans complets dans l’espace de quelques semaines. On abandonnait donc le monde des machines aux auteurs de la vieille école Asimov/Heinlein — on les laissait se casser la tête sur des questions désespérées du genre : « Comment voyager d’une étoile à l’autre plus vite que la lumière ? » et on démarrait sur des trucs marrants. 
    Voici les prémices du Jihad anti-butlérien de Herbert, avec son célèbre slogan : « Tu ne fabriqueras point une machine pour contrefaire l’esprit humain ». Herbert était peut-être assez conformiste pour absorber une certaine crainte des ordinateurs dont des auteurs tels Phillip K. Dick ne s’embarrassaient pas, mais il savait aussi qu’un humain chargé de suffisamment de drogue de qualité n’avait pas besoin d’ordinateur. Ce qui est la genèse des Mentats : "Par le jus de Sapu, les pensées prennent de la vitesse » ce qui signifie en réalité « Par le comprimé de speed, les pensées prennent de la vitesse ». Et un esprit humain aiguillonné par les amphétamines était bien plus excitant qu’une machine. 


    Le fond de l’histoire du Jihad anti-ordinateur de Herbert n’était que l’agacement speedé de la Baie de San Francisco devant les lentes tortues de boue qui se perdaient en réflexions sur la question des ordinateurs alors qu’on pouvait en devenir un, rien qu'en descendant Telegraph Avenue, ainsi décrite par Tom Gunn, enseignant à Berkeley à l’époque, plaçant ce monologue shakespearien dans la bouche d’un dealer adolescent : 
    Ma méthédrine, mon double soleil, 
 Te donnera deux vies dans la tienne seule, 
Cinq jours de puissance avant la descente. 
    Herbert tira d’autres bénéfices d’emprunter le mot « Jihad » : tout un ensemble de mots arabes ou pseudo-arabes, ce qui est un grand profit. La nomenclature est d’une grande importance en SF. Essayez d’inventer une planète et de la baptiser. Vous comprendrez la difficulté, et verrez comme vos premières idées sont nulles. En ayant accès au vocabulaire arabe associé à « Jihad », Herbert donnait une conviction à ses mots au prix de quelques heures dans la bibliothèque, libre de sauter par-dessus l’inintéressant proche avenir technologique, et ses lents progrès informatiques, jusqu’aux hauts plateaux d’esprits humains aux intentions malveillantes, augmentées par, euh, «L’Épice ». Et on avait bien raison de sauter ces rêves libéraux du futur proche. Il s’agissait de notions désincarnées qui s’achevaient toujours par une humanité salivant dans un champ de fleurs, « protégées par des machines à la grâce affectueuse ». Les prédictions faites par la classe dominante littéraire de l’époque Herbert sont charitablement recouvertes d’un voile d’oubli pudique. Il se trouve que j’en ai gardé quelques-unes en mémoire parce qu’elles faisaient partie des lectures recommandées quand j’ai débuté à Berkeley à l’automne 1973.             
    Voici un exemple que je n’ai jamais réussi à oublier : The Greening of America, habilement résumé par Wikipédia comme : « Une ode à la contre-culture des années 1960 et ses valeurs ». Ce livre fut écrit par un pur produit de la sensibilité New Yorker, le professeur Charles A. Reich de la faculté de droit de Yale. Cette sensibilité était l’ennemie acharnée de la SF de la Côte Ouest. Ce livre est tout d’abord apparu dans le magazine New Yorker sous la forme d’un long essai et a ensuite été distribué à des millions de jeunes gens crédules en première année de fac. La thèse de Reich aurait fait rire la clique sous-payée et ignorée d’auteurs de SF de la Baie de San Francisco. Reich avançait que puisque les États-Unis étaient devenus plus « verts» et plus hippie dans les 5 dernières années, le processus se poursuivrait jusqu’à ce qu’ils deviennent vert fluo. 


    Le système de Reich se décomposait en trois parties, ce qui est toujours un signe d’absurdité à venir : la « Conscience 1 » qui était l’ancienne manière ; ensuite, la « Conscience 2 », qui était du vernaculaire froid, venimeux, de multinationales ; et nous attendions la « Conscience 3 », qui consistait en quelques idioties sur l’accomplissement personnel, se retirer de la course à la réussite, etc. Curieusement, c’était le second succès littéraire d’un prof de Yale dans l’abêtissement de la sensibilité vaguement hippie qu’ils avaient observé dans leurs premières années entre 1965 et 1970. 
        Le premier était Love Story du professeur Erich Segal, un professeur aspirant d’Études Classiques à Yale. Le bouquin de Segal était plus drôle que celui de Reich et eut plus d’influence. Il donna naissance à l’un des dictons les plus nuls des années 1970, une décennie riche en bêtises concises : « L’amour signifie ne jamais avoir à s’excuser ». Et le succès écrasant du livre a empêché Segal d’être prof titulaire à Yale. Il avait besoin de pognon semblait-il, après qu’on ait fait un film larmoyant à partir de Love Story avec Ryan O’Neal et Ali McGraw. Il avait résolu le problème : « Ils vécurent heureux » en tuant Ali grâce à une de ces maladies cinématographiques. Mais Love Story était trop larmoyant et trop bas du front pour Berkeley, alors on nous dirigea vers l’autre produit Yale, The Greening of America, la tentative bien intentionnée du professeur Reich de lire les runes. Comme c’était sur la liste de lecture, on écrivait sa dissertation de 550 mots et on en discutait. Puis j’ai lu au début des années 1980 que James Watt venait d’être nommé comme Secrétaire à l’Intérieur de Reagan, responsable des parcs nationaux, des terres domaniales, et de toute vie sauvage survivante. Watt était une pure vermine ; sa nomination signifiait que tout serait vendu, tué, détruit. En lisant ça dans le journal, je me suis souvenu du bouquin de Reich. L’Amérique avait reverdi pendant quelques années avant de retourner à la politique des multinationales, pire encore. Véritablement pire. Les Américains avaient détesté leur instant de faiblesse verte au début des années 1970. Watt était leur revanche, sous la direction de Reagan qui nous avait dit, alors gouverneur de Californie : « Quand on a vu un seul sapin, on les a tous vus ». Ce qui fait la différence entre ces pseudo-prophètes grand public de Yale et des gens sérieux, expérimentés comme Herbert et ses confrères. Les amateurs extrapolent grossièrement : « Les temps sont plutôt hippie en ce moment, alors ça le deviendra de plus en plus. » 
    Ces extrapolations ont toujours fait ricaner les auteurs de SF. Une erreur de débutant. Ils ont toujours préféré : « La culture devient très hippie, donc il y aura un violent retour de flamme dans la direction opposée ». On voit comment la tradition salafiste, puritaine, guerrière, convenait à cette impulsion. Et les auteurs de SF ajoutaient toujours un je-ne-sais-quoi qui rendait ce futur sombre anti-plaisir plus attirant pour leur public hédoniste. Par exemple, une drogue. Une drogue sauvage et enivrante qui vous garde toujours jeune, ET a une importance religieuse au sein de ce monde guerrier puritain et sans merci. C’est ainsi qu’est née l’Épice, se diffusant dans l’imagination de ceux qui n’avaient pas de gonzesses au lycée. Le Jihad est entré dans la langue des fans anglos de SF. Le Jihad reprenait vie en Arabie au même moment, mais ça avait très peu de rapport avec le best-seller de Herbert. Contrairement à l’affirmation de Al Jazeera selon laquelle « avant même le guerre anti-terroriste, le Jihad était une affaire de malfaiteurs » le Jihad était une idée très abstraite mais très séduisante dans la pop-culture des années 1960. La plupart des gens en aurait entendu parler, s’ils en avaient entendu parler, par Lawrence d’Arabie, ce qui était très cool


    Si Herbert avait su quelque chose sur les récents exemples de Jihad comme le saccage sanglant de Karbala par des Wahhabites en 1802, il aurait été moins fan : « Les Musulmans sont entrés en ville et ont tué la majorité de la population dans les marchés et chez eux. Ils ont détruit le dôme au-dessus de la tombe de Hussein-Ibn-Ali et pris tout ce qu’ils ont trouvé dans le dôme et autour… La grille autour de la tombe, incrustée d’émeraudes, de rubis, et autres pierres précieuses… Toutes sortes de biens, d’armes, de vêtements, de tapis, d’or, d’argent, d’exemplaires précieux du Coran. » Dans ce récit fait par un historien Wahhabite, les « Musulmans » veut dire les attaquants Wahhabites. Les habitants de Karbala étaient eux aussi musulmans, mais pas de la bonne espèce. Pour les Wahhabites, ils n’étaient pas musulmans mais hérétiques, cibles légitimes de pillages et de massacre. Le saccage de Karbala s’est déroulé un siècle et demi seulement avant que Herbert n’écrive Dune, mais ça n’apparaissait pas dans l’esprit des Américains des années 1960. Ce fut déjà assez difficile d’obliger les Américains d’apprendre quoi que ce soit sur l’histoire de l’Islam après le 11 septembre. Avant ça, personne n’avait essayé. Le Jihad est donc arrivé chez Herbert sans son contexte authentique, un mot puissant autour duquel construire une intrigue. S’il en avait su plus que ça, il aurait pu l’aimer beaucoup moins — Herbert était assez conventionnel. 
        Son ami Jack Vance, un esprit bien plus large et plus sobre, aurait pu écrire un livre fondé sur le Jihad en pleine connaissance de l’Histoire, mais Herbert ? En aucun cas. Pour lui, comme le disait Yeats, les rouages de sa grande œuvre naissaient de la sensibilité ordinaire d’un écrivain pulp : 
    Ces images maîtresses puisque complètes 
Ont surgi dans un pur esprit mais sont nées de quoi ? 
Un monceau de détritus ou bien les déchets de la rue, 
De vieilles bouilloires, de vieilles bouteilles, et une boîte en miettes, De la vieille ferraille, de vieux ossements, de vieux chiffons, cette traînée hurlante, 
Qui tient la caisse. Maintenant que je n’ai plus d’échelle 
Je dois me coucher là où les échelles s’élèvent 
Dans des chiffons puants, et des ossements du cœur. 
(Les Animaux de cirque) 
    Pour la population de l’État-client des États-Unis, l’Arabie Saoudite et pour leurs compatriotes shiite brutalisés, le « Jihad » était une réalité beaucoup plus sombre. Et elle serait culminante à la fin du 20e siècle, 170 ans après le saccage de Karbala, grâce à la collusion de la dynastie saoudienne et des compagnies anglo-saxonnes pétrolières, à leur sommet, juste après l’An 2000 dans la montée de l’État Islamique. Après, lorsque cela devint assez massif pour devenir un problème, ce serait écrasé par les armes et l’argent des mêmes forces qui avaient permis sa montée en puissance avec les Saoudiens. Mais cela ne venait pas de sources étrangères ; c’était là depuis toujours, une ressource mentale prête à l’usage dès que nécessaire. Et ses itérations ne sont pas prêtes d’être terminées. Et il faudra très longtemps avant que le « Jihad » semble aussi désuet et pittoresque que pour Frank Herbert, dans le monde guilleret de la Californie de 1965. Entretemps, il y aura des pertes, des combattants de l’État Islamique et des forces syriennes qui savaient exactement pour et contre quoi ils combattaient, jusqu’à Trevor, condamné à un long séjour en prison pour avoir décidé de se servir du concept Jihad , histoire de résoudre ses problèmes d’adolescent. Ça marchait pour Frank Herbert, mais comme la plupart des idées, ça coûte très cher à l’adhérent moyen. 
    War Nerd, alias Gary Brecher, alias John Dolan, mars 2023.

17.9.19

Ne me faites pas dire "game of Drones"

JE VOUS EN PRIE, NE ME FAITES PAS DIRE « GAME OF DRONES » !

         Par War Nerd (Le fou de guerre)
         « Après mûre réflexion, il serait peut-être plus simple pour Pompeo d’admettre que l’Iran existe »…
         (Traduit de l’anglais par Thierry Marignac)
         Nous venons de traverser l’un des engagements militaires décisifs du XXIe siècle, la supposée « attaque de drones » sur les énormes installations pétrolières de Khurais et Abquaiq.
         Le 14 septembre vers 4 h du matin, des explosifs transportés par un engin volant ont touché ces deux cibles qui sont distantes de 200 km l’une de l’autre. Cela a été baptisé « attaque de drones » par les médias saoudiens parce que les engins volants étaient apparemment assez lents  pour être pris sous le feu de deux nids de mitrailleuses dans les installations visées.
         Il s’agissait d’une attaque massive, pas un geste symbolique, mais plutôt d'une frappe stratégique à l’industrie qui est le seul ciment de l’Arabie Saoudite.
         Et c’était une attaque de grande envergure. Il y avait une flopée de missiles : les Saoudiens reconnaissent 17 impacts, et d’un nombre supérieur encore de frappes manquant la cible. Les effets ont été de grande ampleur et les financiers parlaient de « coup qui change la donne », expression très grossière dans leur dialecte.
         Il est clair qu’il s’est passé quelque de grave.
         Mais les reportages qui nous sont parvenus sont défectueux, pleins de trous, à commencer par l’insistance sur les « drones ». Si, comme Mike Pompeo y a fait allusion plusieurs fois, l’attaque a été lancée d’Iran ou du secteur sud-ouest de l’Irak contrôlé par une milice shiite , le drone aurait du franchir une distance de 500 à 800 km pour toucher Khurais et Abquaiq, sachant que ces deux cibles sont distantes de 200 bornes l’une de l’autre.

         Même un lancement depuis la Côte iranienne aurait excédé de beaucoup la portée du Abadil/Qaset le drone porteur de projectiles des Iraniens et des Houtis.
         Khurais est à environ à 200 km à l’intérieur des terres, et le côté perse du Golfe offre encore une largeur d’au moins deux cents kilomètres à cet endroit.
         Donc à moins que le Abadil/Quaset n’ait fait l’objet de perfectionnements inédits à ce jour, il possède un alibi en béton. Alors je me pose la question : pourquoi est-ce que la première vague d’actualités  a tant insisté sur les « drones ». Pourquoi obligatoirement des drones ? Pourquoi pas de simples missiles balistiques, versions du SCUD ? Si on prend un compas imaginaire et qu’on dessine le diamètre de la portée des missiles balistiques et de croisière fabriqués par les usines iraniennes, la distance pose moins de problèmes. Le réglementaire missile sol-sol balistique iranien le Shahab-3 peut être modifié de manière à atteindre des cibles distantes de 2000 km. Ce qui signifierait qu’ils ont été lancés d’Iran comme l’affirme Mike Pompeo. Mais ça peut aussi vouloir dire qu’ils ont été lancés des territoires Houthi au nord-ouest du Yémen. De Sana’a, la capitale tenue par les Houthis, la distance jusqu’à Khurais est de 1600 km par la route — elle n’est pas très embouteillée en ce moment, bien sûr, peu de gens se bousculent pour passer par là — et bien moins à vol d’oiseau comme ce serait le cas d’un Shahab-3. Même Abqaiq, plus près du Golfe, se trouverait dans ce cercle imaginaire des 2000 k avec Sana’a en son centre. L'Iran a d’autre part des missiles de croisière, susceptibles d’être assez lents et assez sonores pour essuyer le feu des nids de mitrailleuse dans les installations, et ont sans aucun doute la portée nécessaire pour atteindre ces cibles de n’importe où dans la région : Irak, du sud, Iran, ou Yémen nord-ouest. Ils peuvent aussi en avoir équipé leurs alliés Houthis : je n’en sais rien. Il se peut que ces missiles lents et bruyants aient distrait les gardes tandis que les missiles balistiques terminaient leur longue courbe. Ou il peut s’agir de drones lancés comme de pures leurres par les cellules shiites du Royaume saoudite. La Province orientale de celui-ci où se trouvent Abquaiq, Khurais et les gros champs de pétrole, est peuplée par une majorité de shiites — et comme me l’a appris mon expérience personnelle, les shiites de toutes obédiences sont loin d’être ravis par la férule des bigots Wahabites. Personne ne sait combien de shiites vivent en Arabie Saoudite, parce qu’il n’y a qu’une seule secte légale dans le pays, et les shiites n’en font pas partie. Alors les derniers à vouloir savoir combien de shiites au juste vivent dans la province orientale sont les hommes du clan Saoud de Najd. Mais, quoiqu’il en soit, la colère des shiites de l’est devient parfois si féroce et bruyante qu’elle brise le silence des Saoudiens, comme lorsqu’on exécute le clergé shiite pour… être le clergé shiite. Il est donc possible qu’il y ait eu un mélange de tactiques de même que d’armes impliquées dans cette affaire : des drones comme leurres, lancées près de la cible par des cellules dormantes : des missiles de croisière comme diversion et des missiles balistiques de type SCUD. Quoi qu’il en soit cette attaque a été un grand succès. Mais cela n’aurait dû surprendre personne. En tout cas pas les lecteurs/auditeurs de WarNerd. On a répété à l’émission sans arrêt, que l’Arabie Saoudite ne pouvait mener une guerre contre l’Iran parce que ses infrastructures sont trop vulnérables « aussi fragiles qu’une colonie sur la Lune » comme le disait notre ami Michael Pollak. Et voilà une attaque low-tech à point nommé (le 14/09/2019) sur les infrastructures pétrolières dans la province orientale. C’était inévitable. Les installations pétrolières sont les cibles les plus aisées du monde. Ces deux installations saoudiennes sont des cibles immenses, ce qui signifie qu’on a pas besoin d’un système de guidage de précision.

         Obtenir des données exactes sur la taille de ces installations n’est pas facile mais Abqaiq, la plus petite, compte 44 000 résidents, au premier rang des plus grosses et plus vulnérables « communauté fermées » sur la terre. Ce qui fixe tous ces gens dans le désert de la province orientale c’est l’argent que rapporte le pétrole. Ce qui les garde en vie, c’est l’eau, soit transportée par camion ou aspirée des usines de désalinisation du Golfe. Et les Houthis ont déjà frappé l’une de celles-ci à l’autre coin du Royaume. Ce qui nous ramène au point de départ : je vous l’avais bien dit. L’Arabie Saoudite ne peut faire la guerre à l’Iran. On ne sait pas (et en cas de guerre ça n’aurait même pas d’importance)  d’où ces attaques ont été lancées ou quelles armes ont été utilisées. Le propos, comme War Nerd le répète depuis des années, c’est que l’invasion saoudienne du Yémen est un désastre, que la guerre avec l’Iran en serait un de plus grande ampleur encore, et qu’après mûre réflexion il serait plus simple pour Pompeo d’admettre que l’Iran existe, et que la famille Saoudienne fasse de Ashura un jour férié légal. Ce qui est beaucoup plus intéressant dans cet événement est qu’il marque un tournant décisif dans l’histoire militaire. De nombreuses blagues définissaient le terrorisme comme « une violence perpétrée par des groupes ne disposant pas d’aviation ». Eh bien, maintenant ils en ont une — ceux que vous aimez et les autres.
© Andreï Molodkine

         Question : Combien faut-il de F16 pour détruire les infrastructures saoudiennes par voie aérienne ?
         Réponse : Aucun.
         Le War Nerd.