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23.11.25

L'affaire des toilettes en or

 


         Dans l’antiquité de la littérature noire, on retrouvait souvent un archétype d’intrigue où un journaliste, policier, détective, s’affairait à dévoiler la corruption, les liens occultes avec le milieu, voire les crimes en coulisses de telle ou telle personnalité publique pour la faire tomber lorsque la vérité éclaterait comme une bombe et restaurer le bon droit. Certains auteurs attardés se servent encore de cette idée qui paraît de nos jours d’une naïveté effarante. Il éclate des bombes toutes les semaines ou peu s’en faut et les dirigeants ricanent. Pire, sans une ou deux affaires bien sordides à leur actif, on les prend pour des truffes.

         C’est la présomption d’innocence dans son inviolabilité anglo-saxonne — la justice ayant la charge de la preuve à établir, ce qui coûte cher — qui a transformé la société américaine en société de l’espionnage permanent et de la provocation, d’une façon plus sophistiquée que l’URSS. Une enquête qui n’aboutit pas, c’est de l’argent jeté par les fenêtres, ça impose d’infiltrer et de ne frapper qu’à coup sûr. Du moins, telle est la théorie. Le résultat — qui s’impose un peu partout sur terre à mesure que le crime se mondialise et que le droit international s’américanise — est que plus ou moins tout le monde est sondé un jour ou l’autre et traîne des casseroles, ce qui les banalise. Un dirigeant moderne les ignore — sauf cas de force majeure. L’absolutisme du marché — et le pouvoir en est un — en imposant ses règles de concurrence acharnée, présuppose une certaine tolérance aux coups de hache dans le contrat. Début décembre 2025, on apprend que dans la sacro-sainte UE au-dessus de tout soupçon, des appels d'offres truqués "formaient notre diplomatie"…

         Aujourd’hui, nous nous intéresserons à ce que Peter Korotaev (blogueur australo-ukrainien connu de nos lecteurs, très critique) et Ruslan Bielov (blogueur russe partisan, mais très objectif dans ses compte-rendu) sans se concerter, ont baptisé L’Affaire des toilettes d’or. Hergé n’aurait pas osé. Mais la démesure oligarchique a des allures de décadence romaine.

         À l’heure qu’il est, tout le monde sait de quoi je parle, le détournement des sommes folles versées au titre de l’aide occidentale à l’Ukraine par les intimes du président en exercice. Peter Korotaev l’a exposé en détails — un article touffu mais complet récemment paru dans nos pages.

Zelenski/Mynditch

         Il y a quelques jours, le très sérieux Wall Street Journal l’évoquait à nouveau. Le titre en était le suivant :

         Kiev a exigé qu’on retire du « plan de paix » le point concernant une audit sur l’aide internationale obtenue

         « Notre publication se réfère aux propos d’un fonctionnaire américain anonyme. D’après lui, pour échapper à de nouvelles poursuites pour corruption dans le gouvernement, l’Ukraine a exigé un changement de formulation selon lequel les deux côtés bénéficieraient d’une « complète amnistie pour leurs actions pendant la guerre ». Ce qui signifie que les camps en présence ne pourraient émettre aucune prétention à caractère judiciaire dans le futur, y compris pour des crimes de guerre.

         D’après les informations du Wall Street Journal le document contenait au départ un projet d’audit sur l’aide internationale. Cependant, le camp ukrainien a insisté pour exclure cette formulation et pour une amnistie complète, nous a informé aux conditions de l’anonymat un haut fonctionnaire américain.

         Ce point (N° 26) figure effectivement dans la version du document publiée par le député du peuple Gontcharenko. De plus, on affirme que ce document a été rédigé par les représentants de Russie et des États-Unis sans la participation ni de l’UE, ni de l’Ukraine (…) »

        


         Depuis le sabotage de Nord Stream, on avait perdu l’habitude des confidences anonymes de personnages haut placés dans l’administration américaine. Au-delà du moyen de pression sur le régime ukrainien que représentent certainement ces « confidences », une des leçons de cette guerre restera peut-être que les secrets les mieux gardés sur les manœuvres et machinations en coulisses ne sont pas étanches…

         On soulignera la servilité abjecte des médias français qui ont le culot de prétendre dans un dossier aussi accablant que : « La démocratie marche puisqu’il y a une enquête ». Dans un article paru le 17 novembre intitulé « Notre fils de pute » (référence à une phrase de Franklin Roosevelt sur le dictateur du Nicaragua Anastasio Somoza) Peter Korotaev (Events in Ukraine, substack) répond de la manière suivante :

         « Ce n’est probablement pas grâce à son expérience inexistante en affaires que Mynditch est devenu le gérant occulte de FirePoint une entreprise de drones et missiles créée en 2023, qui fut récipiendaire d’un tiers des dépenses militaires ukrainiennes en 2024.

         Quelles sont les forces derrière ce spectacle ? Quels sont les enjeux de ce théâtre ?

         Tout d’abord, une chose n’est pas en jeu — la corruption.

         Les NABOU et SAPO n’ont jamais rendu un verdict de peine de prison sur aucune des influentes figures qu’ils ont accusé de corruption. L’enquête sur la corruption du président alors en exercice Petro Poroshenko en 2019 a été l’occasion d’autant de révélations choquantes que le scandale Mynditch, et autant de peines de prison — PAS LA MOINDRE »

        Le second argument invoqué dans le même souffle est l'absence de répression de la corruption en Russie, répété en chœur par la classe politico/médiatique. Il s'agit là de  désinformation officielle occidentale: en été 2024, l'adjoint du ministre de la Défense russe Popov a été arrêté et jeté en cellule pour détournement de fonds et, au début décembre 2025, le banquier de la Banque de Russie, Andreev, également pour favoritisme dans l'attribution de crédits à des entreprises de construction en échange de pots-vin. Les deux hommes et leurs complices croupissent en cellule. Pour leur part, les deux principaux suspects du scandale ukrainien sont dans leur villa à Chypre ou en Israël.

          


    Je me permettrai ensuite de citer mon bouquin « La Guerre avant la guerre » (éditions Konfident, 2023) sur un scandale un peu plus ancien :

         « Quant à Avakov, dénoncé par son compatriote Roïtman, devenu gangster à Brooklyn, comme la preuve que Zélenski est lié au milieu, cet ancien Ministre de l’Intérieur jusqu’en 2021 est l’acheteur de 11 hélicoptères Airbus à la France. Dans l’un de ces appareils, son successeur et toute l’équipe qui l’accompagnait ont été victimes d’une catastrophe aérienne. La perquisition chez Avakov a permis de retrouver les contrats d’achat — on le soupçonne d’avoir perçu des rétrocommissions — non pas au Ministère de l’Intérieur mais au domicile de l’ancien ministre.

         Moltachanov (blogueur ukrainien en exil aux États-Unis, directeur de l’Institut des conséquences de la guerre) fait remarquer que dans l’histoire récente de l’Ukraine, très peu de suspects de corruption ont été condamnés à des peines de prison ferme. En général on se contente de les limoger »

         En effet, l’affaire Avakov n’a jamais eu de suites…

         C’est un président ukrainien bien mal informé ou très naïf qui s’entoure ainsi constamment d’escrocs, sans jamais s’en apercevoir, ni rien toucher, blanc comme neige… C’est pourtant la thèse des journaux parisiens…

         En réalité, l’État ukrainien étant aux mains de bandes depuis son origine — 34 ans — il est peu probable qu’on puisse survivre en n’étant pas soi-même un escroc, le plus vif à poignarder dans le dos.

         À son arrivée au pouvoir, le président ukrainien actuel était considéré comme la créature de Kolomoïski en lutte contre Poroshenko, propriétaire des studios de télévision où l’acteur avait connu la gloire et financier de sa campagne électorale. Kolomoïski, un des oligarques les plus puissants d’Ukraine, intimidait même Poroshenko. En mars 2015, lorsque l’oligarque avait tenté de faire main basse sur Transnaft, compagnie de pipe-lines dans un coup de main avec des volontaires des bataillons nationalistes qu’il finançait pour lutter contre les séparatistes au Donbass, c’est l’ambassade américaine qui avait été obligée d’intervenir auprès de Kolomoïski pour qu’il lâche prise. Un tel parrainage était certainement lourd à porter pour Zélenski. Lorsqu’on apprend par le site Grayzone, que son ami Mynditch, compromis dans l’affaire présente, était comptable de l’empire Kolomoïski, on comprend mieux comment l’oligarque a fini par se retrouver en prison. Mynditch en savait long. Une des traditions mafieuses les mieux établies quand on veut se débarrasser de quelqu’un, c’est de s’adresser à son meilleur ami. On murmure que Kolomoïski, depuis sa cellule, ne serait pas étranger aux récents ennuis de Mynditch et, au-delà de lui…

         Zelenski, élu sur un programme de paix était considéré comme populiste et suscitait la méfiance des libéraux/nationalistes qui forment l’ossature des NABOU et SAPO. Korotaev ajoute :

         « L’Occident l’a toujours trouvé suspect pour son imprévisible populisme et les médias occidentaux l’accusaient continuellement, pendant la période 2019-2021, d’être un agent russe. »

         RT, média russe, cite le NYT :

         « D’après une enquête du New York Times publiée le 15 novembre, Volodymyr Zelensky aurait eu connaissance des mécanismes de détournement de fonds publics dès 2022, et les aurait validés. Plusieurs anciens hauts responsables ukrainiens, interrogés sous couvert d’anonymat, confirment que « Zelensky ne ressent aucune gêne, même lorsqu’une enquête pour corruption est en cours ».

         Puis, plus loin, un média polonais :

         « Les critiques ne se limitent plus à l’Ukraine. Dans un article publié le 16 novembre, le média polonais Mysl Polska s’interroge ouvertement : « Est-il possible que les services de renseignement occidentaux, capables de suivre chaque transfert ou conversation, aient pu ignorer un tel système de corruption ? ». Pour le journal, la responsabilité ne repose pas seulement sur les élites ukrainiennes, mais aussi sur leurs alliés.

    L’Europe est accusée d’avoir « fermé les yeux » et injecté des milliards d’euros d’argent public sans réel contrôle. « Ce ne sont pas des fonds privés, mais des ressources publiques. Les gouvernements occidentaux doivent rendre des comptes à leurs citoyens », écrit Mysl Polska. L’article appelle à des sanctions non seulement contre les auteurs des détournements, mais aussi contre ceux qui les ont couverts, par négligence ou par complicité. »



         Si l’on admet cette hypothèse, pour le moins vraisemblable, et les rumeurs de blanchiment abondent, la proposition d’un plan de paix alternatif réclamé par l’Ukraine ET ses alliés européens prend peut-être un autre sens. Dans les « amendements » proposés par ce camp-là et son exigence de participation aux négociations figure certainement la « formulation » de l’article 26 proposant une « amnistie complète pour les actions pendant la guerre » peut-être pas uniquement avancée et soutenue par l’Ukraine seule.

         Thierry Marignac, novembre 2025.

 

 

        

        

        

6.10.25

L'impérialisme européen

 Nos lecteurs commencent à connaître Peter Korotaev, commentateur ukraino-australien et son blog "Events in Ukraine"(Substack) qui se distingue par sa froideur et son objectivité. Contrairement aux fanatiques de tous les bords, l'homme est sans illusion. Dans cet article datant d'il y a quelques semaines, il évoque un certain passé de l'Europe, et le ressentiment de certaines franges ukrainiennes…



Sur l’impérialisme européen

La responsabilité et l’hypocrisie européennes. Mise à jour sur la guerre éternelle.

( traduit de l'anglais par Thierry Marignac)

16-09-2025.

Au début de l’année, j’avais quelque espoir que la guerre pourrait vraiment toucher à sa fin. Peut-être naïf, mais quelle importance alors qu’aucun d’entre nous n’a aucune influence sur la situation, de toute façon.

Mais même alors, il était également clair que trop de camps étaient impliqués dans le conflit, portant des exigences qui s’excluaient mutuellement. Maintenant, le fait que la guerre va continuer beaucoup plus longtemps semble certain. Le commandant militaire, le blogueur Officier a écrit le 15 septembre :

« Ces derniers temps, j’ai l’impression d’être un salopard de traître parce que j’ai écrit très peu de bonnes nouvelles sur cette chaîne, vraiment très peu, tellement que certains chefs d’unités ont commencé à murmurer qu’Officier était une opération psychologique russe. Bien que des commandants de brigade vexés ne soient pas exactement le meilleur indicateur, c’est tout de même déprimant avec tout ce qui se passe. Dans l’atmosphère flotte une sensation de guerre qui va se prolonger et la possibilité de batailles brutales dans un futur proche. »

 

Hypocrisie européenne

Pourquoi la guerre est-elle si inévitable ?

Un des récits les plus populaires sur la guerre en Ukraine, particulièrement les soi-disant « médias alternatifs », c’est que les intérêts européens ont été mis à mal par « la guerre de Washington ». Il est indiscutable que la guerre a profité aux exportations d’énergie américaines et a été désastreuse pour les prix en Europe et son industrie.

Cependant, il ne s’agit pas que de l’énergie américaine. L’année 2025 a montré que les États européens étaient plus intéressés que les États-Unis dans la continuation de la guerre. Ce sont les dirigeants européens qui ont tenté désespérément  de maintenir les relations Zelenski-Trump, ce sont les Européens qui ont accepté toutes les humiliations par la Maison Blanche à condition qu’elle continue à livrer des armes à Kiev.





Il est clair que l’Europe n’est pas seulement une marionnette américaine. On pourrait avancer que les classes dominantes au pouvoir actuellement en Europe sont fidèles à ce qu’on pourrait appeler les élites mondialistes libérales — les Européens étaient les pantins de l’administration Démocrate, mais pas de ses remplaçants Républicains.

En ce qui me concerne, c’est un concept qui ne me plaît pas particulièrement. Pour moi, c’est beaucoup plus simple : c’est l’impérialisme européen qui est coupable. L’idée d’imputer la belligérance européenne aux États-Unis innocente un continent obsédé pendant des siècles par l’expansion coloniale — bien avant que les États-Unis aient vu le jour.

Aujourd’hui, l’Europe est en phase de stagnation. Une grande partie du monde s’est libérée des anciennes chaînes coloniales européennes. Ce qui était pendant des siècles une « jungle » de prospérité est aujourd’hui obligée d’être en concurrence sur le marché libre avec des pays qui produisent des produits équivalents ou meilleurs pour des prix plus bas.


Terrifiés par de telles changements mondiaux, il n’est pas surprenant que les Européens se raccrochent à leurs plus vieilles traditions — conquérir l’Est. Au Moyen-Âge, les Chevaliers Teutoniques ravageaient l’orient slave. Il n’y a rien de plus européen que Drang Nach Osten, rappelait Hitler aux Alliés européens en 1941. Des dizaines de milliers d’Européens furent volontaires dans diverses unités fascistes pour participer à l’opération Barbarossa — la France, la Belgique, la Hollande et beaucoup d’autres pays qui avaient leurs propres divisions SS.

Hitler était convaincu que l’Allemagne, écartée de l’Asie et de l’Afrique par des puissances coloniales plus fortes, n’avait d’autre option que de se focaliser sur l’Union Soviétique. Aujourd’hui, l’Europe dans sa totalité fait face au même dilemme. D’importantes parties du monde n’acceptent plus d’être des appendices de « l’Occident civilisé ».



Évidemment, la croissance chinoise offre nombre d’opportunités à l’Europe. Mais il semble que l’état d’esprit est beaucoup trop lié à l’idée de sa supériorité « civilisationnelle ».

Les origines économiques de la guerre russo-ukrainienne ne devraient pas être oubliées. Tout a commencé en 2013 avec la soi-disant question de « l’intégration à l’Europe ». Bien sûr, on n’offrait pas à l’Ukraine d’entrer en Europe, mais juste un accord de libre-échange — l’UE avaient des accords semblables avec 72 pays. La plupart d’entre eux avec des pays pauvres comme l’Ukraine.

L’accord finalement signé par l’Ukraine en 2016, comme les autres signés par l’UE est très exploiteur. J’ai parlé de ses effets délétères dans une suite d’articles. Les exportateurs ont la main libre pour dominer le marché ukrainien, tandis que les exportateurs ukrainiens ne peuvent entrer sur les marchés européens en raison de « standards de qualité » extrêmement restrictifs. L’UE a toujours été très active pour empêcher l’Ukraine d’adopter des mesures protectionnistes minimales.

C’était l’expansion de l’UE à travers des années 1990 et 2000 qui donna aux producteurs européens l’avantage dont elle avait besoin pour concurrencer l’Asie. C’est seulement grâce à une force de travail bon marché polonaise, roumaine, hongroise que les firmes automobiles autrichiennes ou allemandes sont restées compétitives, avec une énergie russe bon marché.



Mon propos ici est que la guerre en Ukraine n’est pas le sombre dessein des méchants anglo-saxons contre la pauvre Europe, je ne disputerai pas les intentions néfastes de ces derniers. Mais les Européens ont leurs propres raisons.

Il semble que les Européens ont décidé de ne pas accepter l’égalité avec le monde non-européen « non-civilisé ». Il semble qu’au lieu de ça, ils soient déterminés à « élaguer la jungle » ou « tondre la pelouse » pour utiliser une expression israélienne. D’où leur soutien pour l’Ukraine et Israël.

Au lieu de faire du commerce, l’Europe a choisi de mettre en jeu son avenir économique sur la guerre. 26 des 27 membres de l’UE ont voté la remilitarisation en mars de cette année.  Tandis que ça se résume très simplement à de nouveaux achats à Washington les militaristes optimistes européens prétendent que cela impliquera la réindustrialisation et la création d’emplois. Je ne me risquerai pas à en supputer les chances réelles, mais le propos reste le même — l’Europe en est à résoudre ses dilemmes avec la guerre.

Ça vaut le coup de prendre du recul pour évaluer la culpabilité européenne.

En 2013, le principal problème pour les Russes avec l’accord de libre-échange n’était pas géopolitique. Il était mercantile. Les Russes protestaient que l’accord européen mènerait à un afflux de marchandises européennes bon marché en Ukraine, atterrissant ensuite en Russie, causant du tort aux producteurs russes. À cause des sanctions occidentales, un processus similaire a eu lieu depuis 2014 par la Biélorussie qui a avait même vendu des « crevettes domestiques » aux consommateurs russes.

Fin 2013, le président ukrainien Viktor Ianoukovitch a proposé des négociations trilatérales impliquant l’Ukraine, la Russie, l’UE. Mais les Européens ont rejeté cette idée. Les Européens voulaient que l’Ukraine accepte son traité de libre-échange sur des termes européens et seulement les termes européens.

Des années plus tard, toutes les tentatives du gouvernement ukrainien pour faire de cet accord quelque chose de plus profitable pour les intérêts ont échoué. Seule l’invasion russe de 2022 a mené l’UE a ouvrir ses frontières aux produits agricoles ukrainiens, une générosité qui a pris fin cette année. Et maintenant, le gouvernement ukrainien se plaint que leur pays va perdre des dizaines de millions de dollars à cause du protectionnisme européen. Comme autrefois, les tarifs européens bloquent quoi que ce soit d’autre que le maïs et le blé ukrainiens.

Voilà à quel point l’Ukraine est le plus cher allié de l’Europe. En fait, l’Ukraine a toujours été vue comme une ressource économique et militaire à exploiter sans vergogne.



Amants guindés

Les nationalistes ukrainiens ont toujours vu leur guerre avec la Russie comme une guerre pour l’Europe. Les « libéraux » et droitards idéalisent l’Europe en tant que « civilisation »  supérieure racialement aux « Mongols » Russes. Bien que les libéraux et les droitards aient des accents légèrement différents, l’état d’esprit général est le même.

Cependant, l’hypocrisie égoïste européenne étant toujours plus évidente (cela a, certes, pris un certain temps) les deux camps politiques ukrainiens nationalistes critiquent de plus en plus « l’Occident civilisé » et prophétisent que l’Eurasie prendra inévitablement « la paresseuse, impériale, arrogante » Europe « Le monstre totalitaire nord-oriental se dresse lentement, redresse les épaules, et commence à envahir l’Occident » .

Perdant l’espoir de vaincre, ils ne peuvent qu’espérer que la guerre consume toute l’Europe. Regardons de plus près leur mépris des « lâches Européens » et leur vision d’apocalypse.

Plus loin dans cet article, je jetterai un œil sur les sinistres compte-rendu du front — les soldats et les analystes soulignent la réalité qui dément les déclarations officielles en ce qui concerne les lignes de front de Lyman, de Dobropillia et de Dniepropetrovsk. Comme on s’en aperçoit, les déclarations ukrainiennes d’avoir traversé le saillant russe de Dobropilia ne semblent pas refléter la réalité. La situation, qui se développe rapidement autour du village de Yampil, où les forces russes ont traversé les poreuses lignes ukrainiennes et continuent à rester, malgré les dénégations ukrainiennes officielles.



Pour commencer une manifestante du Maïdan, Maria Berlinska. Depuis 2014, ses activités d’ONG se sont concentrées sur le féminisme au front et la technologie des drones. Un bon exemple de de nationalisme pro-européen.

Mais le 16 septembre, elle a publié un long article condamnant les Européens :

« Notre réalité est bien décrite par quelques nouvelles quotidiennes :

« Les Russes sont entrés dans Yampil dans la région de Donetsk, des combats se déroulent dans le village. »

« Les Russes mené 41 attaques dans la direction de Pokrovsk — État-Major »

« Le dirigeant des chemins de fer ukrainiens sur les attaques russes : ils essaient de détruire des nœuds ferroviaires clés. »

Et en même temps :

« Sikorski pense que l’Otan et l’Europe pourraient établir une zone d’interdiction aérienne au-dessus de l’Ukraine »

Mots-clés :

Entrée des Russes, combats en cours, la Russie a attaqué, ils tentent de détruire des gares…

Pourraient établir…

Pendant que la Russie attaque, infiltre, détruit, l’UE réfléchit lentement et philosophiquement — peut-être qu’on pourrait faire quelque chose ?

Et il s’agit de Sikorski, l’un des politiciens européens les plus raisonnables et les plus pro-ukrainien.

Que pourrait-on dire des autres.

Cette époque sera plus tard considérée comme totalement honteuse pour l’Europe. Ou peut-être qu’elle ne sera pas décrite du tout, parce que l’Histoire est écrite par les vainqueurs.

Et la civilisation européenne est déjà en train de perdre. De perdre en trahissant l’Ukraine.

En n’ayant pas donné des armes lorsque les gens faisaient la queue devant les bureaux de recrutement (Berlinska parle ici de 2022).

En train de perdre pour n’avoir pas mis les sanctions à temps, en continuant à acheter du pétrole et du gaz russe, sponsorisant notre mort.

En train de perdre en fronçant son nez bureaucratique, en recouvrant sa lâcheté sans rémission de paperasses.

En train de perdre en trahissant les Ukrainiens. Tandis que l’Axe des pouvoirs totalitaires, alimentés par des économies capitalistes, bourrés de technologie, avec des centaines de millions de biorobots, se renforce…

(…)

Réveillez-vous ou vous allez mourir.

L’Ukraine vous fait un rempart de son corps, mais l’Ukraine est en train de finir.

(…) 

Dans les livres d’Histoire on se souviendra de vous comme des lâches et des vaincus.

(…) »

 

         (…)

 

         Nouvelles de la guerre

         Finissons par quelques nouvelles du front :

         Tout d’abord dans la partie la plus septentrionale du Donbass, la forêt de Serebrianski. Dans ce secteur, les forces ukrainiennes battent en retraite depuis des mois, l’interminable bataille semble toucher à sa fin.

         Ces derniers jours, les troupes russes ont Bondi en avant vers la ville de Yampil. Une avancée d’environ cinq kilomètres. Les déficiences de l’infanterie ukrainienne rendent les lignes de défense de plus en plus poreuses. Deep State a décrit la situation à cet endroit le 16 septembre :



         « (…) Nous surveillons la situation, l’ennemi a été repéré dans le secteur de Yampil à de nombreuses reprises. Ils ont trouvé un chemin pour infiltrer la bourgade, nous devrions nous attendre à une augmentation de l’activité dans ce secteur. L’ennemi est déterminé à s’emparer de la bourgade, connaissant son importance et sa valeur critique pour toutes les positions situées plus à l’Est » (…) « Si Yampil tombe, l’ennemi se dirigera directement sur Lyman, tout en faisant simultanément pression sur Seversk. »

         Les évènements ne prennent pas exactement un tour favorable. Pour ne pas dire qu'ils prennent un tour franchement désastreux.

         Ensuite, à la frontière Donetsk/Dniepropetrovsk, la partie la plus méridionale de la région de Donetsk. Le saillant russe s’est étendu rapidement pendant toute l’année 2025, et c’est ce qui est reconnu depuis longtemps comme une des menaces les plus graves.

         Si les Russes pénétraient plus avant, elles entreraient dans une steppe peu peuplée, un environnement très différent du Donbass très urbanisé. Cela signifierait aussi un enveloppement des forces ukrainiennes du Donbass et une menace sur Dnipro, le plus gros centre industriel restant à l’Ukraine. La semaine passée a vu plus d’avancées dans le secteur, mettant en doute les déclarations du haut commandement selon lesquelles les forces ne sont pas encore entrées dans la région de Diepropetrovsk.

         Le 15 septembre, la membre du parlement et une loyaliste de Zelenski, Mariana Bezhula a un grand exposé sur la situation là-bas et plus au nord, sur le saillant de Dobropilia. Il y a un peu plus d’un mois que les Russes ont mené leur opération de guerre-éclair dans le secteur, avançant de 15km en quelques jours. Depuis lors les forces ukrainiennes ont annoncé avoir coupé le saillant en deux, mais Bezuhla ne paraît pas en être si sure :

         « Notons que près de Dobropilia la situation continue d’empirer et qu’aucune percée russe n’a été repoussée, tandis que dans la région de Dniepropetrovsk l’ennemi continue à consolider ses positions dans plusieurs villages. Alors qui disait la vérité ? Deep State et Mariana où l’état-major ? »

P. K.

        

 

 

 

20.2.25

Critique littéraire 2

    SUITE ET FIN 


    Voici la 2e partie de la flatteuse critique de l'homme qui fut mon premier éditeur et reste un ami fidèle. On la reprend ici notamment parce qu'elle est exhaustive et dépasse le simple cadre du livre "La Guerre avant la guerre" et aborde d'autres aspects de mon travail. À la veille de publier "L'Interprète" au mois de mars, chez Konfident, un roman para-espionnage lié à l'actualité, puis au début mai "Vu de Russie" à la Manufacture de Livres, reportage effectué durant tout l'automne 2024 en Fédération Russe et d'un bout à l'autre du pays, le récapitulatif de Daniel Mallerin sur mes 40 ans de carrière n'est pas tout à fait inutile…


    

    (Au sujet de Vint, le roman noir des drogues en Ukraine):

    L’ONU et les organisations internationales s’étant engouffrées dans la brèche de la pauvreté et de la corruption, le levier financier et législatif de la lutte contre l’usage des drogues devenait inévitablement un instrument de transformation politique, au gré des ordres du jour et des volontés de puissance, un instrument de pénétration des structures… si l’on ne pouvait nier une certaine amélioration et un ralentissement des épidémies, le pays s’enfermait dans les cycles infernaux de la dépendance aux institutions internationales et leurs diktats. Une bonne partie des conditions présentes de l’affrontement en cours en découle directement.

La coïncidence de l’enquête et de la révolution orange avait donné au projet de livre-reportage une structure inattendue semblable à une coupe longitudinale de la situation du pays. En marge de ses activités au sein des Narcotiques anonymes à l’Hôpital N°5 de Kiev, au contact des damnés de la terre – surveillés, instrumentalisés, brutalisés et rackettés par la police –, Thierry Marignac avait rencontré et interrogé grâce à son statut officiel un large éventail d’acteurs de la santé publique, jusqu’aux plus typiques poissons politiques. Un reportage à hauteur d’épaules avec beaucoup de portraits, d’observations dans des situations parfois dramatiques ou torves, beaucoup de détails relevant l’écart entre les multiples formes de ressentiment populaire et les discours de façade, entre la multiplicité des conflits divisant les ukrainiens et son habillage idéologique. La réalité se loge dans les interstices des propagandes – telle est l’antienne de l’écrivain.

De la misère en milieu littéraire

Vint, le roman noir des drogues en Ukraine parait en 2006. Personne n’en perçoit le signal d’alerte : le milieu culturel ne sait alors à peu près rien de ce pays que beaucoup prennent encore comme une province de Russie... Pour tout dire, malgré la révolution orange, personne n’en a rien à secouer de l’Ukraine et de ses westerns politiques, et encore moins des pandémies de drogues et des politiques de « réduction des risques ». Le mépris qu’inspirent les camés et leur foutue conscience de classe explique certainement l’indifférence, mais que par un phénomène d’agrégation le rejet englobe l’auteur, que « l’ignorance volontaire » entraîne la conjuration du silence, voilà qui est stupéfiant !

Thierry Marignac étant résolument incapable de jouer le vrp de son propre livre et encore moins de se prêter aux rites de cour de l’édition parisienne, et puisqu’il a choisi l’exil, j’ai vainement tenté, avec quelques amis réfléchissant aux politiques de réduction des risques, de proposer ici ou là, au gré des circonstances, une réédition du bouquin – avant et après l’invasion russe en Ukraine. Je me suis bien entendu servi de l’argument Georges Orwell, Albert Londres, Ryszard Kapuscinski, etc. parfaitement orthodoxe.  Rien que de plus sincère, donc aussi épuisant que la loi de Brandolini. Je me suis abstenu d’avancer celui de la came, pourtant tout autant assuré de la place unique, et dialectique, de Vint, le roman des drogues en Ukraine dans la passionnante histoire de la « littérature » qui lui est attachée…

Photo© Daniil Doubschine, 2016, Moscou.


Un air de Dziga Vertov

Même s’il en est le prolongement 20 ans plus tard, La guerre avant la guerre est un ouvrage bien différent de Vint et de ses impératifs de récit d’immersion ; il faut avant tout le voir comme une forme « d’agitprop » occidentale visant à rétablir un certain équilibre de l’information face à la bestialité des propagandes. Pour ce faire, Thierry Marignac a choisi la voie qui s’offrait à lui par l’expérience, à savoir remonter le cours de ces deux décennies de luttes internes acharnées pour la conquête du pouvoir central en Ukraine ayant abouti au conflit actuel, et donc rassembler, traduire et ordonner des informations publiques à la portée de tout journaliste patenté – un travail élémentaire qu’aucun n’avait pourtant encore entrepris avant lui.

La guerre avant la guerre n’est pas une thèse pontifiante, ni une spéculation littéraire, seulement le témoignage d’un écrivain mordu de journalisme, irréductiblement indépendant et scrupuleusement neutre sous le feu des propagandes de chacun des deux camps. Parce qu’il combine travail d’archives et récits d’expériences personnelles, le bouquin a des allures de cinéma documentaire. En somme un petit goût de Kino-pravda. Sa forme de montage, sous une charpente didactique de quatre grands chapitres, est d’ailleurs originale : une myriade de tiroirs enchâssés les uns dans les autres, séquences brèves, parfois sèches, où se succèdent péripéties politiques, hauts faits criminels, batailles géopolitiques, mises en scènes idéologiques, etc. Une pléthore de biographies ou portraits, un fourmillement d’histoires captivantes mêlées aux souvenirs de scènes vécues – torves, oppressantes et souvent comiques – touchant des vérités indémêlables, la marque des fictions de Thierry Marignac.

L’artiste de la vanne

Sobre et parfois même crû, le style des Chroniques ukrainienes répond avant tout à l’impératif de la clarté –l’équilibre de l’information – sous l’effet du temps – 20 ans de l’histoire ukrainienne, 20 ans de relation personnelle avec le pays –,  qui n’ôte rien à l’engagement du témoignage : la soif des échanges, la curiosité franche, la neutralité et le respect dans toute rencontre – jusqu’à celle des toxico-damnés de la terre – et par-dessus tout l’amitié portée à Volodia Moseïev, l’artiste de la vanne, comme disait Céline, repenti aux manettes des Narcotiques Anonymes de Kiev, un curieux mélange de dureté acquise dans les bas-fonds d’URSS et de générosité totale.

Lorsque le Maïdan éclate : Au registre des sources officielles, je ne croyais personne, ni Berlin, ni Moscou. Nous communiquions par Skype tous les deux jours. Il me racontait l’émeute, radicalisée par la brutalité policière. Il me parlait des gens simples et des mecs comme lui, protestant contre l’arbitraire d’un pouvoir qui les dépouillait de tout. Russe ethnique, natif de Rostov-sur-le-Don, Volodia n’avait pas la fibre nationaliste. Il me raconta s’être interposé alors que des militants du Secteur droit tabassaient un Noir dans les rues de Kiev. Nulle vantardise dans ses propos : en 2004, je l’avais vu chasser un dealer en 4x4 des allées de l’hôpital au prix d’un coup de démonte-pneus qui lui avait ouvert le haut du crâne. Mais Volodia aimait l’Ukraine où il vivait depuis si longtemps. Et cette fois, alors qu’il était si sceptique sur la révolution orange dix ans plus tôt, il prenait le parti du peuple dans la rue.

Carte verte, recueil posthume de poésie d'Edouard Limovov


Edouard Limonov, aux origines de l’aventure russophone

C’est avec cette simplicité rugueuse que l’on s’approche singulièrement du vécu ukrainien en même temps que de la trame mentale des entreprises et aventures de l’auteur, toujours déterminées par une infatigable culture de l’amitié,  modelant d’indéfectibles attaches sentimentales tant en Ukraine qu’en Russie. Thierry Marignac y rapporte que son reportage de 2004 sur le Far-Est des drogues était déjà le fruit d’une longue histoire avec le monde russophone dont l’Ukraine fait partie dans une large mesure, quelles que soient les dénégations présentes. Une histoire ayant pour origine l’amitié hors du commun qui s’était nouée avec Edouard Limonov aux débuts des années 80 à Paris et qui ne s’est interrompue qu’à sa mort en mars 2020. Pour rester sur le terrain de l’équilibre de l’information, on note avec intérêt que les deux écrivains s’étaient retrouvés moins d’un an plus tôt pour la dernière fois à Paris, dans un défilé des Gilets jaunes dont Limonov avait tenu la chronique moscovite grâce aux informations fournies par l’exilé Marignac et ses amis GJ.

La rencontre avec Limonov avait fait basculer le destin du jeune écrivain français, vivant alors entre Paris et New York, traduisant à tour de bras de la littérature américaine, dont quelques auteurs cultes de l’underground à l’instar de Jim Carroll (Baskett ball diaries), Philipp Baker (Rasta Gang), Bruce Benderson (Toxico) ou encore Richard Stratton (L’idole des camés) – ceci pour les érudits et fétichistes en la matière. Suite à d’épiques retrouvailles à New York avec l’auteur du Journal d’un raté, Thierry Marignac décida de troquer la langue anglaise contre la langue russe, New York contre Moscou.

Après un passage obligé – héroïque pour un autodidacte – à l’Institut des Langues Orientales de Paris, il avait relancé en Russie ses audacieuses entreprises de traducteur, d’éditeur et même de reporter au sein d’une une équipe de journalistes gonzo qui aura publié durant 10 ans, jusqu’en 2008, le tabloïd moscovite The eXile qui avait pour spécialité de mêler provocation et journalisme d’investigation – aventure risquée au pays des soviets, inenvisageable aux Etats Unis avec ses incontournables lois sur la  diffamation.


Directive stalinienne


L’art de la guerre documentaire

Thierry Marignac a tiré de ces expériences et vagabondages en Russie plusieurs romans – sa corde de funambule – comme de solides amitiés tant avec les dissidents planétaires d’eXile qu’avec un certain nombre d’écrivains russes – subtile richesse qui, dans les vingt ans à rebours de ses Chroniques ukrainiennes, affleure ici et là, toujours pour des raisons explicites d’information. Il en est ainsi de la seule et brève référence à Edouard Limonov donnant, avec une efficacité saisissante,  la mesure de l’ingérence russe en Ukraine… Les fins connaisseurs apprécieront le laconisme tandis que les fanatiques habituels auront tôt fait de brandir l’épouvantail rouge-brun sachant (vaguement) les positions d’Edouard Limonov sur la guerre de 2014 au Donbass. Or, il faut préciser que si Marignac partageait avec son grand ami nombre d’intérêts – chacun reconnaissait l’influence littéraire de l’un sur l’autre – comme nombre de points de vue sur l’état du monde, l’écrivain français a toujours gardé une position d’observateur dans le domaine politique tandis que le russe – une enfance ukrainienne – avait choisi d’y mettre le pied, jusque dans la guerre.

Cependant d’autres écrivains actuels, associés au mouvement punk, dont la singularité et la longévité en Russie sont bien entendu méconnues ici,  prennent dans La guerre avant la guerre un relief aussi frappant. Évoquant l’expropriation western, fin 2014, d’une chaîne de supermarchés ukrainiens dans le plus pur style  russe des années 90, Thierry Marignac rapporte un long extrait de Retour à la case départ du romancier d’origine biélorusse Vladimir Kozlov, « archéologue des soviets » selon ses propres termes, décrivant en détail  la mise en scène d’un raid semblable et sa foudroyante brutalité dans un chapitre superbement intitulé « Querelle de gestionnaire ». Miracle de la fiction dans son insertion documentaire : accéder à toute vitesse au fantastique social, à la concrétion de la prédation – ce grand étouffement – et piger la pertinence de la perle littéraire dans la minutieuse composition des informations.


De la russophobie en milieu littéraire

Une parenthèse qui n’en est pas : Thierry Marignac a traduit et publié en France trois romans époustouflants de Vladimir Kozlov qui s’insèrent parfaitement dans le genre à succès des romans noirs. Le truc de Kozlov, sa virtuosité, c’est de dépeindre la société contemporaine russe sans jugement ni compromis dans un style minimaliste en s’appuyant sur un scénario haletant, une histoire implacable. L’auteur dispose donc en principe de beaucoup d’atouts permettant à un éditeur de tracer la voie d’une aventure littéraire franco-russe marquante avec la publication du quatrième – A Babylone – roman dans la pure lignée de 1984 mais ancré dans le réel de la société russe actuelle, précisément sous le joug de la Covid, soit un an avant le déclenchement de « l’opération militaire spéciale ». Que pensez-vous qu’il advint ? Aucun des quelques éditeurs à qui le livre a été proposé n’a accepté de prendre le risque. Mes propres tentatives – pour l’honneur, pour la fraternité littéraire – ont été jusqu’ici vaines. Il n’est pas encore interdit de se taire.

Un sourcil se soulève :

-       Hum, et l’auteur où en est-il ?

-       Il s’est délocalisé à Istanbul…

Le roman de Vladimir Kozlov dérange parce qu’il est russe. Au secours Stéfan Zweig ! La russophobie infuse jusque dans le milieu littéraire… Probable que l’accueil fait à La guerre avant la guerre en ait également pâti. De toute façon, Thierry Marignac en a déjà fait les frais depuis un bail, mais sous sa forme précédente : cette sorte d’ignorance volontaire que l’on peut voir tout bêtement comme la conséquence de la colonisation culturelle américaine. Elle est criante pour la littérature et la culture russe actuelles. Ajoutons à cela son amitié avec Limonov dont seul notre « Carrère d’encaustique », qui lui doit son succès mercantile, est habilité à parler – on ne prête qu’aux riches. Thierry Marignac a su préserver sa dignité et sa liberté, notamment en s’exilant. Il a fui le milieu parisien, ses petits rois soleils et ses commissaires du peuple sournois.

Dans l'oblast de Tchelyabinsk, une Tour Eiffel et une pancarte "Paris"
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La fiction en liberté surveillée

Rappelons au passage que l’écrivain est victime d’une cabale depuis l’année 1988 où paraissait son premier roman, dont le parti pris esthétique collait à l’esprit du temps, imprimé dans le creuset de la « dictature graphique » du groupe Bazooka. Son crime ? Le dit roman, écrit à la première personne, est intitulé Fasciste[1]. La seule consolation que l’on puisse espérer à revenir sur cette histoire pourrie, qui dure et perdure, est d’imaginer la réaction des lecteurs, libres ou sains d’esprit, qui la découvriront. Que le niveau intellectuel soit si bas, le comportement du milieu littéraire si grotesque est, en effet, difficilement concevable. De mille manières, on a sommé Marignac de se justifier et bien-sûr il s’y est toujours refusé se contentant d’y répondre par une succession de romans aux thèmes politiques, inspirés par des faits réels, qui ont franchement démontré la nature anti-idéologique de ses paris littéraires.

L’écrivain a toujours chèrement payé son coup d’avance. L’assertion peut être solidement étayée, même hors de la question ukrainienne.  Elle crève les yeux avec le recul. On se contentera cependant – pour la force du symbole – de citer seulement ce « roman noir », datant 2006, qui dépeignait le cynisme et l’hypocrisie avec lesquels la forteresse européenne se blinde contre l’immigration : A quai, fiction mémorable dont le « fantastique social », la rudesse et la beauté atteignent la force d’America, America, chef d’œuvre réalisé par Elia Kazan en 1963. On peut d’autant plus en saisir aujourd’hui le caractère prophétique que, simple polar, le roman échappe à la confusion pesamment entretenue en France entre discours et littérature, cette enflure qu’incarnent, Houellebec en tête, les bourrins à succès dont on vante probablement le pouvoir de « déranger ».

Il est pénible de ressusciter de vieilles et méprisables polémiques, surtout s’agissant de la guerre en Ukraine, mais en évoquant l’ensemble de l’œuvre de Thierry Marignac, et pour aller jusqu’au bout de l’interrogation subliminale initiale – qui l’écrivain dérange et pourquoi ? –, on ne peut s’empêcher de relever avec force l’ignorance et la méfiance confondues dont elle fait toujours aujourd’hui l’objet fumeux – symptôme probable de l’esprit rétrograde et moutonnier sévissant en France sous un habillage soixante-huitard usé jusqu’à la corde, mais aussi conséquences du traitement réservé à cette génération d’artistes nés dans les années 60 qui a été systématiquement écrasée, assouvie, instrumentalisée par les générations précédentes.

Un peu de sociologie ne nuit point mais ne suffit pas à expliquer, au-delà de l’incompétence de la critique littéraire, les raisons pour lesquelles l’époustouflante trajectoire de Thierry Marignac – ses aventures d’un continent à l’autre, d’une langue à l’autre, ses liens avec les écrivains les plus singuliers du monde, sa fréquentation des classes dangereuses, son travail opiniâtre d’éditeur et de traducteur – ait été délibérément oblitérée. Tant qu’à faire, après Orwell et Albert Londres, ajoutons le nom de Jack London pour la communauté du destin d’écrivain-aventurier-autodidacte…   Le romancier Pierre-François Moreau évoque, quant à lui, celui d’Arthur Cravan – deux boxeurs irréductibles à toute obédience – mais il est un rapprochement encore plus étonnant que l’on peut faire : celui avec Dominique de Roux.

Thierry Marignac « héritier de DDR » : aucun des connaisseurs des deux œuvres ne peut en disconvenir. Ils sont non seulement tous les deux de brillants et invétérés stylistes, des observateurs aigus des transformations politiques du monde mais aussi de grands aventuriers de l’édition littéraire internationale. Il faut le dire pour conclure. On se rappellera que DDR avait défendu successivement Céline, Gombrowitz, Michaux, Abellio, etc. en même temps que Burroughs et les écrivains de la Beat Generation, mais qui connaît le travail d’éditeur accompli par Thierry Marignac dans le champ de la littérature américaine underground – les Kathy Acker, Sarah Schulman, Bruce Benderson, Carl Watson, John Farris, Darius James, etc. – comme dans celui de la littérature russe ? On s’abstiendra ici de citer les noms de ces stupéfiants inconnus mais on conseillera au lecteur arrivé au bout de cet article de se reporter au Blog Antifixion[2] réalisé par l’auteur, une sorte de déclinaison numérique du pauvre des Cahiers de l’Herne brassant les auteurs internationaux  les plus rares – un labyrinthe fou. Tu t’y perdras, c’est certain, sa richesse est vertigineuse, mais tu pourras y découvrir le travail stupéfiant du traducteur de poésie et, par exemple, la poésie cinglante de Sergueï Tchoudakov, un Villon russe contemporain disparu sans laisser d’adresse, dont le poème qui suit – Comme il nous est facile (1970) -, publié sur Antifixion, offre à ce propos une juste conclusion.

Sergueï Tchoudakov, dit" Le Villon russe"


Comme il nous est facile de nous vêtir de haillons

Et d’un frac redressant l’épine dorsale

Comme aisément les bobards on avale

Admis comme moulage d’une vulgaire contrefaçon

 

Les portes des bordels et celles de la prison

J’ouvre à coups de talons

Comme repérer les traîtres nous est facile

Et comme parfois ils peuvent nous être utiles

 

Restant coincés à deux nez à nez

Comme des enfants en plein bras de fer

Nous vivons dans un climat qui désespère

La mort de la russe poupée

 

La carte de bibliothèque les clés de l’appartement

Les préservatifs et la monnaie

Notre univers est étroit étonnamment

En détails il est laid

 

Ils t’attirent, ils te paient, te collent dos à la muraille

Plains-toi au Seigneur, priez dans vos bènes et pissez

O mon frère vois en moi vaille que vaille

Le tueur et le cadavre en petites quantités

©Sergueï Tchoudakov, 7 mars 1970

 

Daniel Mallerin



[1] Rappelons que Le Bloc de Jérôme Leroy, publié à la Série Noire une vingtaine d’années après Fasciste, empruntait à Thierry Marignac l’idée d’illustrer dans le style du roman noir les stratégies du Front National pour la conquête du pouvoir. L’un obtint de toute la presse les honneurs, et l’autre l’omerta.

[2] https://antifixion.blogspot.com/