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17.3.26

Gestapo Berger de Pierre Olivier

 

         Film noir

         Le plus remarquable peut-être, dans le second roman de Pierre Olivier, plus réussi encore que le premier, est que la sensation constante de poisse épaisse qui ne lâche jamais le narrateur de Gestapo Berger (éditions Konfident Noir,), loin de lasser, soit au contraire un fil conducteur, à mesure que le ton poignant de ce récit dégrisé prend le lecteur aux tripes. Je crois qu’un soldat tombé aux mains de l’ennemi, n’en a plus, d’honneur…

https://pierre-olivier-romans.blogspot.com/

         On retrouve cet éclopé de la LVF, apparu tout d’abord dans Lorsque tous trahiront (éditions Konfident Noir/Manufacture de Livres, Prix du roman d’espionnage 2023) roman situé un peu auparavant à la toute fin de la Seconde Guerre mondiale, dans les eaux troubles de la collaboration réfugiée en Allemagne et l’écheveau d’intrigues autour de la mort de Doriot, la toile d’araignée de trois ou quatre services secrets alliés mais concurrents et des nazis qui retournent leur veste.

         Le soldat perdu, dans les remugles de l’immédiat après-guerre, est quant à lui facilement retourné par les services français, n’ayant plus pour ambition que celle de sauver sa peau. S’il ne lui reste plus grand-chose que La fierté de ne pas avoir perdu son amertume (Norman Mailer), le guerrier vaincu a gardé, dans les ruines de de sa défaite intérieure, une morale de combattant, vestige et fétiche. Il est donc d’autant moins difficile de le convaincre de collaborer à la traque de Friedrich Berger, un marginal devenu sous l’Occupation chef de la Gestapo de la Rue de la Pompe (personnage historique réel), par le contre-espionnage français. À ses yeux de soldat, le tortionnaire toxicomane n’est qu’un truand et une bête sauvage. Je me dis aussi que moi, l’éclopé qui ne peux plus servir sur aucun front, je me suis trouvé une guerre à ma mesure…



         Son passé de combattant dans la mauvaise armée sur le front le plus dur, lui confère le profil idéal pour pénétrer les milieux interlopes des divers fugitifs qui pullulent dans le Sud de l’Allemagne et le nord de l’Italie cherchant à survivre avec toutes sortes de combines et décamper vers l’Espagne ou plus loin…

         Après divers passages en Bavière et au Tyrol, de casernes en monastères à travers les filières permettant aux maudits de glisser entre les mailles du filet, le guerrier vaincu échoue à Milan où l’on a repéré les traces du tortionnaire de la Rue de la Pompe — retenu puis protégé par les Anglais. Chacun des mouvements de l’éclopé de la LVF se fait sous la houlette des services français, ne le lâchant pas d’une semelle. Grâce à sa maîtresse allemande et son infiltration du milieu milanais, il finit par entrer en contact avec Berger… Je regarde les autres, les sous-fifres, mais même les pires d’entre eux, comparés à leur chef, me font l’effet de premiers communiants…

         Les trafics sont multiples, des armes qui abondent à la fausse monnaie imprimée par le IIIe Reich, en passant par la prostitution en direction des troupes des armées étrangères occupantes. N’importe lequel d’entre eux est une bonne raison de nouer des liens d’affaire avec ce demi-monde où se côtoient truands et anciens SS, tueurs et spécialistes de l’entourloupe.

         On s’en tiendra là, sur les circonvolutions et les coups de théâtre d’une histoire où tension et suspense sont constants, où le double jeu est recommandé. On relèvera plutôt ce ton inoubliable — mais jamais forcé, jamais mélo — du désabusement et de la déception, digne de la plus grande tradition du noir et ces descriptions au cordeau, bouleversantes, de toutes sortes de lieux exotiques tant à cause du Tyrol, qu’en raison de l’éloignement dans le temps, ces personnages au menaçant laconisme. Tant par ses excellents dialogues que par son intrigue à tiroirs machiavéliques, ce deuxième roman de Pierre Olivier frappe par sa maîtrise. Un second roman, tout le monde vous le dira, est toujours un exercice très délicat. On a déjà fait ses preuves, il faut confirmer, mais l’élan n’est plus le même. L’histoire se poursuivant au gré de la Guerre Froide, l’auteur nous promet une suite pour 2027. Il sera intéressant de retrouver l’éclopé de la LVF, dans ses métamorphoses. Gustave Khune, cité par Dominique de Roux, parlait ainsi d’Hölderlin :

         —Soudain, il se tut et regarda devant d’un regard tranquille. Sur son visage régnait la paix des champs de bataille. Partout autour de lui des ruines : toute volonté effondrée, calcinée…

         (In Maison Jaune)

         Thierry Marignac, mars 2026

        

12.10.23

1er prix du roman d'espionnage: "Lorsque Tous trahiront" de Pierre Olivier

 


LE MAELSTROM DES TRAÎTRES, ROMAN. 

     C’est sans doute la logique du paradoxe qui voulait que le 1er prix du roman d’espionnage soit décerné par l’AASSDN (Amicale des Anciens des Services Spéciaux de la Défense Nationale) — fondée en 1953 à la mémoire notamment des agents morts pour la France pendant la Seconde Guerre mondiale et présidée par Alain Juillet, à Lorsque Tous trahiront, de Pierre Olivier. Il s’agit d’un saisissant maelstrom de traîtres, dans les remugles de la collaboration finissante. 
     Mais les agents doubles ou triples font partie du métier… 
     Ayant peu de goût chez Antifixion pour la prétentieuse expression galvaudée « roman noir », aux « maîtres » autoproclamés d’une nullité effarante, on préfèrera ici parler de littérature des ténèbres. La noirceur du tableau dressé par Pierre Olivier, règlements de comptes entre survivants du PPF réfugiés non loin de Sigmaringen fin 1944, enchaînement de trahisons à triple bande sur fond d’apocalypse, peut difficilement être surpassée. Alignez-vous, les tâcherons. 
     Si son antihéros de la LVF finit par susciter une sorte de sympathie dans son entêtement désespéré à éclaircir les troubles circonstances de la mort suspecte de Jacques Doriot — jusqu’à ce jour une énigme — c’est qu’il est capable, bien que vétéran de l’atroce campagne de Russie, d’éclairs d’humanité. Et qu’il porte en lui une forme de « pureté des maudits » lui imposant de faire justice coûte que coûte. Même et surtout si cela ne sert plus à rien. 


     « Le grand Jacques », selon la formule des militants du PPF, périt mitraillé par un avion allié (probablement britannique) dans une voiture qui l’emmène rejoindre Marcel Déat, cherchant à regrouper les vestiges de la collaboration dans un « Comité de la Libération Française », visant à créer une très hypothétique contre-résistance — utopie qui ne trompe plus grand monde. 
     Notre lieutenant de la LVF est en stage de formation comme radio des futurs commandos que le PPF rêve « d’infiltrer » dans la France libérée. Blessé en Russie, boiteux, diminué et amer à 25 ans, c’est un Phillip Marlowe surmultiplié, avec cette lassitude invincible…de frapper à des portes auxquelles personne ne se soucie de répondre, de questionner des morts (Raymond Chandler, The Long Goodbye).      
    Son expérience d’ancien combattant du Front de l’Est lui confère un statut de formateur lui aussi — orientation, survie, combat en forêt — une position d’autorité qui le place aux premières loges de « l’enquête » sur la mort du Chef. Attribuée tout d’abord à la malchance dans une Allemagne qui a perdu la supériorité aérienne, celle-ci devient bientôt une charade à tiroirs : la voiture habituelle de Doriot a été sabotée, remplacée par un véhicule beaucoup plus voyant, cible désignée. 


    La succession plus ou moins truquée du Chef à la tête du PPF aggrave la suspicion : qui donc, au crépuscule nazi, traite avec les Alliés ? Bientôt notre lieutenant se verra recruté par les Allemands dans une enquête en Bavière-Hesse, chez les débris du PPF — des voyous et des maquereaux, pour l’essentiel. Ce roman du désespoir est aussi un roman de l’errance dans une Allemagne méridionale relativement épargnée — bien que tout s’effondre et que rien ne puisse aboutir. Mais notre antihéros s’acharne, c’est la charge émotionnelle de ce roman très habile. 
     Servi par un style d’une sécheresse exemplaire, ce livre a une autre qualité « historique », celle de lever le voile, d’aborder par la bande un fait oublié : les contacts secrets, fin 44, début 45, entre Heinrich Himmler et Allen Dulles, inventeur plus tard de la guerre du Vietnam, à l’ambassade américaine de Bâle, sujet du classique soviet Dix-sept secondes au printemps, mettant en scène le célèbre espion russe Chtirlitz. Dans Lorsque Tous trahiront, l’intervention d’Himmler jette son voile d’ombre sur la découverte du pot aux roses. Les traîtres sont partout. Le contraste entre la sécheresse du style et la tension intérieure du personnage, la succession de ténébreuses figures, l’intrigue haletante, font de Lorsque Tous trahiront, un livre rare, et de son auteur un émule digne des meilleurs du genre. Les éditions Konfident, et La Manufacture de livres, sont également à l’origine de ce prix dont on n’a pas fini d’entendre parler, accueilli et soutenu par la Mairie du Ve arrondissement

     Thierry Marignac, octobre 2023.