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26.8.11

Héritage de la louve (pour Pat Caza)

 Il existe — au cœur du cœur de toute femme — un poignard vibrant d’acier trempé si noir qu’on le jurerait taillé dans l’onyx. Cette lame du métal le plus froid fichée au tréfonds de l’ombre se confond parfaitement aux ténèbres —  épieu planté au fond d’un piège. Dans un déclic de couteau survie et vengeance se fondront —  à l’instant le plus bref — vers son éclair fugace, funèbre, décisif.
         Ci-gît l’héritage de la louve enfoncé dans la nuit furtive.

TDM 2011

11.8.11

Limonov et Carrière d'Encaustique




Couverture du recueil "Le vieux pirate"

Il pleut des coups durs
On va encore dire que je suis jaloux, aigri, infréquentable et tutti-quanti, mais à certains moments, le pied ne peut s’empêcher de se crisper dans la godasse pour le coup de latte au train, et je vous assure, il ne s’agit pas de célinisme mal placé. En effet, il se trouve qu’Emmanuel Carrière d’Encaustique vient de pondre une bio d’un de mes plus vieux potes, en l’occurrence Édouard Limonov, sachant qu’il le connaît à peine, l’ayant vu deux fois pendant les quatorze ans qu’Édouard a passé à Paname, et que ses écrits sur le vieux punk bargeot de toutes les Russies n’empêcheraient pas une rombière de Saône-et-Loire de s’endormir sur le chef-d’œuvre, en écoutant Richard Claydermann. Le sieur Encaustique a un style policé — surtout je m’engage pas trop — et son audace la plus ébouriffante, consiste à dire qu’il ne le juge pas !…
La dernière fois que j’ai vu Édouard, il y a deux ans à Moscou au mois de juillet, après toutes nos aventures, dont une — en 2001— a failli me faire échouer au goulag ou peu s’en faut, en tout cas une séance que je ne recommanderai à personne avec le FSB, je l’ai salué d’un « Comment ça va vieux pirate ?… » qui lui a donné le titre de son dernier recueil de poésie, Le vieux Pirate.
Bon, pour être tout à fait honnête, il vaut mieux que ce soit Encaustique qui l’ait écrit, sachant qu’avec ses prix littéraires et sa daronne académicienne, le livre a plus de chances d’attirer l’attention que si c’était votre serviteur qui l’avait rédigé — je suis voué aux gémonies pour mes péchés d’insolence face à la tartufferie Phrançaise, et maintenant mondialisée. Néanmoins — et c’est une litote par rapport à la lénifiance d’Encaustique, le fils à maman — je ne sais pas le dire en français : My prose packs a punch !… Il se trouve que je connais Limonade depuis 30 ans — ayant fait sa connaissance en 1981 pour être précis — que je n’ai plus besoin de raconter que je me suis marié en 1985 avec Medvedeva pour qu’elle reste en Phrance avec lui, et que — bien que ne partageant pas ses convictions russo-russes héroïco-tralala — il fait cependant lui aussi, partie de mes amis Antifessebouc !…
Dans l’univers de chapelles et de coteries phranco-phrançaises, même si j’écris sur Édouard depuis toujours, ayant remarqué avant tout le monde qu’il s’agissait d’un destin hors-normes, il va de soi que l’oseille et la notoriété vont à Encaustique, qui n’en a pas besoin, vu qu’il est né dedans. Carrière cirée d’avance m’avait du reste contacté il y a quelques années pour avoir des détails sur Édouard — il en savait si peu — avant de se raviser, vu qu’il avait appris sans doute que ses romans à faire pleurer d’ennui ne m’inspiraient qu’indifférence.
Bref, ça n’est pas si grave. On s’y fait. On ne prête qu’aux riches. C’est à dire que les riches se prêtent à eux-mêmes. Une conjoncture tendancielle qui a posé des problèmes sociétaux, ces derniers temps, notamment en Angleterre.
TDM, Août 2011.

RIP l'entregent


In memoriam mondanités
Il semble que la dernière provo de votre serviteur aie coûté à notre estimable publication son chroniqueur mondain, Pierre-François Moreau. Je ne reviendrai pas sur le très insignifiant personnage qui avait inspiré ma diatribe, disons simplement que celle-ci relevait de l’autodéfense, on menaçait de me dénoncer publiquement dans ces chasses aux sorcières virtuelles des néo-religions de la Toile. J’ai donc pris les devants, Be first, be best. Je n’avais pourtant évoqué que des faits avérés : l’égout fessebouc sert aux multinationales à vendre les cochonneries sans valeur mais très chères et procureuses d’identité dont les émeutiers de Londres se sont emparés récemment parce qu’on leur fout sous le nez sans arrêt et qu’ils n’ont pas les moyens de se les payer. D’autre part, il est également avéré que l’égout fessebouc est une mine d’infos pour les RG de tous les pays. Mais c’est violer un interdit réel, bien plus grave que les transgressions rétrospectives des tabous de l’ère Pompidou dont se goberge le demi-monde d’acteurs culturels de troisième ordre sous la pression duquel Pierre-François Moreau a cédé. Cracher sur cette église là est impardonnable. Nous regretterons Pierre-François, un bon camarade, et qui donnait à nos pages un caractère aérien dont nos sombres bobines sont bien incapables. Mais enfin, sans scandale, ces mêmes pages seraient moins savoureuses : il ne nous déplait pas d’avoir enfreint les règles de conformisme et d’autocensure, d'avoir chié sur fessebouc, l'institution la plus lamentable de l'époque.
 Pat Caza, un véritable ami, a résumé brillamment la tempête dans le verre d’eau : « On dirait un mauvais épisode de General Hospital ! ».
Ces pages continuent avec les purs et durs : l’inénarrable et remarquable Caza, Vincent Deyveaux, roc de solidité et d'acuité visuelle,  et TM, l’agité du bocal.

7.7.11

Tu n'as rien vu à Fukushima

Publicité de la Belle Époque




CE MONDE SIMPLISTE…



DE SERGUEÏ TCHOUDAKOV
(Traduit par TM)




Ce monde simpliste atrocement condamné débordant
Comme un crachat sur cent éclaboussures, je m’y suis fracassé
Foule épaisse amassée entourant mes semblables, maudissant
Le triomphe avait lieu des fourmis insensées
Dieu n’existe pas, sans lui nul n’a conçu de prothèse
Pour, au cadre gentleman, river cette vermine balaise,
Mais un savant surdoué saisit une boîte de fer, de zinc,
Pour y cloquer une tranche d’uranium 235.
© Sergueï Tchoudakov, 1972.
Seule photo connue de Sergueï Tchoudakov, trouvée par hasard, par la police soviet, sur une fausse carte.


Етот мир простой и страшный обречённо обтекая
Как плевок на сотню брызгов я разбился об него
А вокруг толпа сгустилась мне подобных обрекая
Муравьиного безумья состоялось торжество
Бога нет и вместо бога не придумали протеза
Чтобы в рамках джентелменских это быдло удержать
Но учёный с пятым пунктом взял контейнер из железа
И вложил кусок урана маркой 235
© Сергей Чудаков, 1972.

5.7.11

Vénéneuses floraisons des femmes

Medvedeva en train de rouler sa caisse

            UN CRIME INUTILE, CERTES, MAIS PARFAIT
         La force bouleversante de déséquilibre émanant de Natalia Medvedeva aurait dû me convaincre qu’en elle, sous des dehors de paumée, se masquait un artiste éblouissant. Mais ses romans étaient mauvais, exagérant les travers de Limonov avec qui elle vivait, le goût du scandale poussé parfois jusqu’au ridicule, sans en avoir les qualités — la simplicité déconcertante, la lucidité implacable.  Le rock’n’roll de Natacha dans sa période parisienne — servi de façon unique par son coffre Jéricho à fracasser les fenêtres — était composé par des musiciens qui n’avaient pas évolué depuis le tout début des années 1980, et sonnait terriblement New-Wave. Or, lorsque le groupe se constitua, vers 1988, l’époque avait changé.
Toutefois, j’aurais dû avoir confiance en sa voix.
Medvedeva fille de la Sainte Russie


NOUER LES TRIPES
Dans mon esprit, s’il y avait à l’époque une preuve indubitable que le talent avait cueilli Natacha au berceau, elle résidait en effet dans cette basse profonde qui nouait les tripes pour des raisons élémentaires. Ça mordait n’importe qui au ventre, même quand elle entonnait au débotté de vieilles rengaines éculées, genre, Le Temps du Muguet — elle adorait ça. En prime, ça exaspérait Limonov, contraint de subir le folklore toute la journée .
J’exagère, il y avait aussi sa grâce native, perturbée, son élégance de jolie fille, et la douceur brusque, inattendue, a contrario des femmes russes, assez bourrues d’ordinaire  — chez elle plus impromptue encore, plus céleste. Beaucoup d’indices, finalement, que pour déchiré qu’il soit chez elle, le sens du beau ordonnait en coulisses l’honneur, le charme, en un mot l’essence de Natacha.
La cruauté ordinaire du destin des exilés devait bâillonner, pour l’essentiel, cette voix jusqu’à la rendre inaudible, si l’on excepte un certain culte — à présent teinté de goût du rétro 1980-1990 —assez fervent chez certains proches de la mouvance nationale-bolchevique en Russie, pour celle qui se faisait appeler : La Chanteuse des Nuits.
Je me souviens du bistrot de République où elle me donna son recueil de poèmes en 1997, en riant de mon russe encore balbutiant.  Elle était apprentie popstar en Russie à l’époque, quelques disques plutôt réussis dont l’admirable  Tribounal, qui signifie en russe cour martiale, dont elle avait écrit les chansons, frappantes par un lyrisme qu’elle ne déployait dans mon souvenir qu’à de rares instants d’oubli — quand elle s’abandonnait enfin au spleen sans fard, celui de la fille sans père de Leningrad, ballottée par l’Histoire. Elle exploitait enfin — il était temps, selon moi — sa légende au fond cruelle, gamine russe trop belle, trop marle pour son lot d’esclave, exilée déchue de la nationalité soviet mannequin aux Etats-Unis, en vogue dans les milieux du rock pour une saison sur la Côte Est, avant de changer de rive pour aboutir dans des beuglants russes de LA — sur le point d’être recrutée par le porno quand elle avait rencontré Limonov et mis le cap sur Paris. Talk about pressure, disent les Anglos à présent totalement castrés comme chacun sait, sur ce genre de mode de vie inaccessibles aux calvinistes. Pour elle, c’était ça, le rock’n’roll.
Medevedeva grillant une tige


SON ET LUMIÈRE DU CAVEAU
Le sort qu’elle me jeta en me faisant — à travers ses récits d’enfance soviet péterbourgeoise — le sosie de son frère de sang alcoolique (Comme si j’avais besoin de ça !…) me poussa sans doute à jeter un œil sur sa poésie, par un jour désœuvré, plusieurs années après sa mort. Tous les Russes sont poètes, et l’écrasante majorité des poètes est constituée de casse-burnes à expédier au goulag régime sévère pour les empêcher d’écrire, toutes nationalités confondues.
Mais, en lisant les vers de Natacha, je retrouvais sa voix. Mieux encore, amie disparue, j’en discernais l’origine, le lieu dont elle n’avait jamais pu s’exiler malgré toutes ses tentatives, la recherche éperdue de celui, digne de sa flamme, qui lui adoucirait un monde si rêche — elle était prête à tout donner en échange au Prince Noir.
Plus nettement encore dans l’éclairage posthume, la disposition des chrysanthèmes, le gentleman traducteur, sale type, trois quart vampire, un quart mécène — malgré tout plus généreux que la plupart de ses contemporains —  n’a qu’un seul mérite dans son labeur de sans grade : sa capacité à remarquer la singularité.  Et c’est sa gloire, bien au-delà des génuflexions fugitives que telle ou telle vedette des médias ou de l’édition tient brusquement à lui accorder à tel ou tel moment, pour se mirer dans une bonne conscience de pacotille : pseudo-reconnaissance du travail. Tous des chacals, c’est bien ce qui perturbait Natacha, obsédée par l’idéal que sa voix portait aux meilleurs instants. Et la charogne elle-même pue nettement moins que les charognards.
En traduisant les poèmes de Medvedeva, l’unique note étranglée  m'a crevé les tympans. Trop femme pour faire la femme, trop proche de l’abîme pour le simuler.
Notre histoire post-moderne étant ce qu’elle est, Natalia Medvedeva n’y survécut point. Laissant derrière elle et trop tard des éclairs d’intensité comme on n’en rencontre pas souvent, dites.
Le titre du recueil dont sont extraits les poèmes traduits à ce jour annonce la couleur : Je flotte comme une Bannière.
TM, JUILLET 2011.

28.6.11

Vertige de sirène du fond des eaux sombres

Tombe de Natalia Medvedeva

C'était il y a longtemps et c'est pas vrai (dicton russe)
De Natalia Medvedeva
(Traduction TM)

C'était il y a si longtemps
S'en souvenir fait mal aux doigts
Crispés sur le vin qu'on boit
Les ongles rosissent d'un afflux de sang

C'était si loin de la vérité
Que le regard se troublait
Mamie racontait bien les contes de fée
Mais on sait que c'est pas vrai

C'était tellement doux-amer
Que devenir tueur
Ne faisait pas du tout peur
Il fallait se cacher pour bien faire

Se cacher et simuler
Et attendre la minute inédite
Lorsque prunelles vers les orbites
Se révulsent sous les siècles émeutiers

Lorsque l'arrondi d'un "O", à peine
Tremblant tout d'abord se durcit
Voilà l'instant de s'abreuver sans merci
Au long cou, buvant direct à la veine

Pour ne pas penser il y a si longtemps
Ne pas avoir mal aux doigts
Ne pas regarder la fenêtre, aux abois,
Et désespérer, c'est trop bas, même en sautant,
Pour se fracasser les côtes.
Mais enfin aimer le plus proche de nos hôtes.

Natalia Medvedeva, octobre 1984, Paris

Natalia Medvedeva dans les années 1990

Это было так давно
Что припомнить–пальцам больно
так сожмёшь ими вино
Ногти розовеют кровью

Это было так неправда
Что в глазах уже троится
Сказка бабушкина складна
Только знаешь–небылица

Это было сладко-горко
Так - что сделаться убийцей
Страшно не было б нисколько
Надо было затаиться

Затаиться-притвориться
И дождаться той минуты
Когда яблоко глазницы
уплывет под века смуты

Когда выпуклые "О"
Содрогнувшись затвердеют
Вот тогда и взять свое
Впившись в вену длинной шеи

Чтоб не думать–так давно
Не было чтоб пальцам больно
Не смотреть чтобы в окно
И отчаяться–как низко
Чтоб сломать ребро...
А любить того кто близко

Н. Медведева, Октябрь 1984, Париж