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3.8.26

Lumière d'août

 

L'énigmatique Viatcheslav Popov en toute saison… pour ses puzzles poétiques.

(Vers traduits par Thierry Marignac)


 

 

Du mois d’août, les plates-bandes flétries

Le jardin d’enfants tourbillonne dans la poussière

 

Les bonnes gens ont dit

Trouver une chambre, ça peut se faire

 

Ils ont dit :

Votre visa

Pour toujours est expiré

 

Il faut s’arrêter

S’éclipser

Rentrer en soi

 

Rouillé, avare, faisant pitié

Rauque est le cuivre du robinet

 

Dans les tuyaux bat le sabot du cheval bai

Mythe ?

De la fuite ?

Des amants ?

 


 

 

***
августа чахлые клумбы
в пыли копошится детсад

сказали добрые люди:
комнату можно достать

сказали они:
ваша виза
просрочена навсегда

нужно остановиться
исчезнуть
прийти в себя

ржаво и жадно и жалко
крана сипит латунь

бьет в трубы копытом лошадка
обь?
бия?
катунь?

В. Попов

 

25.7.26

Feux de tourbe à Moscou 2002

 


            Tout d’abord, l’énigmatique Popov m’avait égaré. De quoi parlait-il ? Et aussi sec, ça m’est revenu… Un été brûlant, il y a un quart de siècle, à Moscou. Doukhovski, ami et secrétaire de Limonov, m’avait prêté son appartement, en vacances quelque part avec sa femme. C’était dans une proche banlieue, un vieil immeuble décrépit, Khroutchevski perdu au milieu des tours géantes construites après l’URSS. Un matin, une odeur âcre de fumée passait par les fenêtres mal équarries…  au carreau, une purée de pois gris clair presque impénétrable, dérobant les tours voisines soudain fantomatiques, aux allures d’iceberg dans la brume. Les champs de tourbe des alentours de Moscou brûlaient, les vents rabattaient la fumée. Cela dura des jours et des jours, des semaines, dans ce brouillard on perdait la notion du temps. Descendre à l’épicerie était une décision sérieuse, une expédition où il fallait prendre des repères sur tout le chemin, sous peine de se perdre corps et bien dans ce brouillard blanc cassé et malodorant. Les silhouettes des passants aux contours mal définis étaient spectrales. Prendre rendez-vous en ville était une chimère, on ne s’y risquait pas. Au bout de quelques jours, le fatalisme moscovite aidant, faire ses emplettes au magasin, c’était se rendre à un festival d’humour noir où vendeurs et clients rivalisaient d’esprit. En septembre, le maire de Moscou Loujkov, qui avait passé l’été au frais dans sa datcha, fut limogé pour sa négligence pendant les fumées. Tout ceci constitue le sujet du poème ci-dessous, brillamment évoqué par Viatcheslav Popov…

 

         (Vers traduits par Thierry Marignac)

 

 

 

Lorsque les tourbières brûlaient

Qu’à travers la fumée chez moi je rentrais

Quand à peine on distinguait

Le cercle du soleil en miroir gris

Quand tout dégoûtait, assombri

Quand la conscience flottait

Que de la météo pitié on implorait

Lorsque la chaleur fermait le tuyau

Ni d’une gaze laswellienne vacillante

Du feu dans les poumons et au cerveau

Ni d’une gaze mouillée ni d’une glace glissante

Ô non, je n’en peux plus.

Viatcheslav Popov.

 

 

 

 

когда торфяники горели
когда я шел домой сквозь дым
когда виднелся еле-еле
круг солнца зеркальцем седым
когда все брезжило и тмилось
когда сознание плыло
скажи гисметео на милость
когда жара сомкнет жерло
ни зыбким ласвелловским марли
от гари в легких и в мозгу
ни скользким льдом ни мокрой марлей
о нет я больше не могу
Popov

 

 

18.7.26

Dernier amour

 

 



(Vers traduits par Thierry Marignac)

 

Leur vie comme la mer s’est retirée

Et il s’est avancé

Un posthume plateau

Un incliné plateau

 

Tout se mouvait, se plaçait

Apparaissait dans sa nudité

Et les nuages gonflaient

Sur un sommet rabaissé

 

Il y a cicatrices et ruptures

Dans l’hiver bouillonnant

Ici sans issue sont vivants

Les esprits post-sépulture

 

Lorsque coagule à l’hôpital

Le prisonnier physique de l’âme en vie

De l’amour la page fatale

NN va tenter de lire

 

À travers un polyéthylène troublé

La médicamenteuse anesthésie

À travers la gaze d’une légère ondée

NN courut vers Anastasie

De ses clous, tomba comme une toile mouillée

NN essaie,

Oh mon Dieu,

NN essaie

Étendu sans lèvres, sans yeux, sans peau

Sur les hauteurs de ses genoux à elle.

Viatcheslav Popov

 

 

©Andreï Molodkine



***

их жизнь ушла как море

а наступило что

посмертья плоскогорье 

покатое плато

 

все сдвинулось сместилось

предстало в наготе

и в облако сгустилось

на низкой высоте

 

есть шрамы и разрывы

в кипении зимы

здесь безысходно живы

посмертные умы

 

 


когда сгущается в больницу

души живой телесный плен

любви последнюю страницу

прочесть пытается NN

 

сквозь мутный полиэтилен

лекарственной анестезии

сквозь марлю мелкого дождя

NN бежал к Анастасии

упал как мокрый плащ с гвоздя

 

NN пытается 

о боже

NN пытается 

NN

лежит без губ без глаз без кожи

на высоте ее колен

 

Вячеслав Попов

 

 

24.8.25

L'énigmatique Mister V.Popov, poète de l'abysse

 


        

         On se perd à traquer l’énigmatique poète V. Popov, avec qui l’on communique par personne interposée, dont on reçoit toujours les vers mystérieux avec un frémissement d’inquiétude, dans quelle abysse va-t-on plonger corps et bien. Étrange homme poursuivant une œuvre clandestine, maquisard de l’art pour l’art aux subtilités brutales. On cherche des pistes, pour ce qu’elles valent : une superbe originalité à parler d’amour ou d’érotisme comme dans quelques poèmes qui suivent, l’humour objectif de la vie quotidienne, « Le Chien de l’écriture » disait Drieu. Dans le fameux « Les quarante Bouches » de notre cher Essenine, il nous semble retrouver quelques formes équivalentes à l’expression de V. Popov.

         « Sonnez, sonnez, cornes de mort !

         Comment être, comment être maintenant

         Sur les cuisses maculées des routes ?

         (…)

         C’est parfait quand le couchant taquine

         Et nous flagelle sur des derrières alourdis

         Des verges ensanglantées de l’aurore… »

         Mais ce ne sont que des intuitions guidées par le goût des poésies objectives et V. Popov ne s’y reconnaîtrait peut-être pas.

C’est toujours un plaisir trouble de recevoir les poèmes de ce fantôme, on met des semaines à les consulter puis enfin à les lire. Toutefois toujours fasciné on les traduit avec crainte comme si on s’adonnait à un vice… Depuis Tchoudakov et Ryjii, on n’avait plus connu ce vertige.

         (Vers de V. Popov, traduits du russe par Thierry Marignac)



 

Quand la chicorée a ouvert

         De célestes yeux clairs

 

         Quand déchire d’un revers

         Le calme d’avant l’aube, le tonnerre

         Quand au-dessus du corps endormi l’âme

         Tremble comme en miroir la flamme

 

         Incorrigiblement présent

         Le monde entier comme une crevasse se recousant.

 

когда цикорий раскрывает
небесно-ясные глаза

когда наотмашь разрывает
тишь предрассветную гроза
когда душа над телом спящим
зеркальным пламенем дрожит

непоправимо настоящим
весь мир как трещиной прошит

 

Je suis une herbe tranchante

Je découpe l’atmosphère, tintante

Je suis une veuve noire

Je tisse mes ourlets

Je suis l’asséché ruisselet

Je suis le soleil noir

 

Je suis un tas de briques

Un morceau de crotte sec

 

Je suis une trace de pneu

De l’horizon la fumée bleue

 

Je suis un coup de feu vers le ciel

Je suis un invisible angelot

Tout est ici trépassé mortel

Pas le moindre sens en dépôt

 

Je suis sorti du métro

À la station Konkovo

 

Hercule dessiné par Andreï Molodkine.

я острая трава
со звоном воздух режу

я черная вдова
плету свою мережу
я высохший ручей
я солнечная тьма

я груда кирпичей
сухой кусок дерьма

я оттиск колеса
и горизонта дымка

я выстрел в небеса
я ангел-невидимка
здесь все мертвым-мертво
нет смысла никакого

и вышел из метро
на станции коньково

Sous un ciel d’encre si lent

Avec une pluie battante inclinée

Une telle conversation pour nous s’est dessinée

Jusqu’au métro elle n’allait pas nous mener

Nous hésitons, nous cognons dans un tremblement

Nous courons à la lisière extrême

Comme si on s’éloignait

Ou dangereusement grands on se rapprochait

Incompréhensible comment le dire même

Nous sommes le vent, la musique, nous

La tache de l’arc-en-ciel brûlant tout à coup

Dans les rayons des palpables ténèbres gemmes

Blue dream dessiné par Andreï Molodkine


 

под медленным небом чернильным
с висящим наклонно дождем
такой разговор сочинили нам
мы в нем до метро не дойдем
колеблемся в дрожь ударяемся
по самому краю бежим
то словно бы удаляемся
то близимся страшно большим
как это сказать непонятно
мы ветер мы музыка мы
горячие радуги пятна
в лучах осязаемой тьмы

 

Personne il ne va importuner

Comme une bête il va travailler

Il chevauche le courant d’air argenté

Du suicide l’entrée

La masse de sagesse aux mille branches

Le labyrinthe verbal de l’élan

Il écrit le livre de l’avalanche

En sautoir et traversant

Il sourit avec des mots

En racontant

Des rêves de nous remplis tant et tant

Comme une rame de métro

 

он никому не докучает
работает как зверь
сквозняк серебряный качает
самоубийства дверь
ветвистомудрая громада
словесных дебрей лось
он пишет книгу снегопада
крест-накрест и насквозь
он улыбается словами
рассказывая про
сны переполненные нами
как поезда метро

В. Попов

 

 

 

 

        

29.6.25

La vie est une planète solitaire

 

Je suis ébloui par les vers de V. Popov, d’une pureté, cruauté, profondeurs admirables. Avec mes humbles moyens, je tente de les transmettre, sans savoir si je tombe juste. La simplicité apparente de ces poèmes est trompeuse, tant de sous-entendus !… Ai-je correctement déchiffré ce poète… Dans son langage poétique… Car c’est bien là la difficulté !… Il ne s’agit pas seulement de la langue étrangère mais de la façon dont le poète se tricote sa langue singulière. Mes tentatives de capter celle-ci ont le mérite d’exister… J’attends les critiques et corrections de l’amie qui m’envoie l’œuvre de ce poète vivant que je n’ai jamais vu…

Moscou 56 Willem Van Genk


 

(Vers traduits du russe par Thierry Marignac)

 

Vous m’avez enterré,

 Menue monnaie laissée tomber

Dans cet abîme, dans cette fissure

Ainsi d’ici-bas, je me suis retiré

Dans l’éternelle tempête pure

Vibrant de l’air étoilé

L’ange de l’irréprochable plaidoyer

À travers moi a rayonné :

Tendrement, la lumière à son visage pointait

Le givre des noms étincelait

Miraculeux destin du réfugié

Je devins chanson et dans l’abîme me suis caché.

V. POPOV

 

вы меня похоронили,

как монетку уронили

в эту бездну, в эту щель —

так я выбрался отсель.

я летел в метели вечной,

звездным воздухом звеня,

ангел речи безупречной 

излучился сквозь меня:

нежно брезжил свет лица,

иней имени искрился,

чуден жребий беглеца —

песней стал и в бездне скрылся.

V. Popov

 

Dans la mer de l’équilibre

S’est arrêté l’avion

Ça n’est pas une dépression

Une glace aux pures fibres

La glace pure de la folie

Étoiles et repos

Rends-toi compte, j’ai péri

Et je repose ainsi

Ailes argentées à mon dos

Rentré le châssis

A l’escale, les gens

Sont presque une demi-douzaine

On dérive vers l’enregistrement

Vers Bekhovo on se traîne

L’atmosphère boire

De l’instant noir.

V. Popov

 


в море равновесия

замер самолет

это не депрессия

это чистый лед

чистый лед безумия

звезды и покой

представляешь умер я

и лежу такой

крылья серебристые

втянуты шасси

человек на пристани

около шести

приплывем в поленово

в бехово пойдем

воздуха мгновенного

черного попьем

V. Popov

Claudia Lennear, célèbre groupie des Rolling Stones

 

À la mort ressemble mon amour

Et aussi son regard me traverse

La mort a une peau mate adverse

Transparente à la lumière du jour

 

Mon amour se perd comme la mort

Par des flammes brumeuses dans le noir

Qui obscurcissent ou brillent encore

En fantôme il semble me voir

Dans son esprit clandestin

 

De remuer, je crains,

De l’effrayer tel un papillon de nuit délétère

Comme nos visages se ressemblèrent

Comme de nos visages la poussière de pollen est légère

 

La vie est une planète solitaire

Les réponses justes ont disparu

Les sourires de l’ombre et éclats de lumière

Nous étions là, et nous n’y sommes plus

V. Popov

 

любовь моя на смерть похожа

и так же смотрит сквозь меня

у смерти матовая кожа

прозрачная при свете дня

 

любовь моя как смерть витает

туманным пламенем во тьме

то смеркнется то вновь светает 

меня за призрака считает

в своем таинственном уме

 

а я боюсь пошевелиться

спугнуть ее как мотылька

о как похожи наши лица

как наших лиц пыльца легка 

 

жизнь одинокая планета

исчезнуть правильный ответ

улыбка тьмы и вспышка света

мы были здесь и вот нас нет

 

V. Popov