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2.11.25

Morand et Bounine

 



         LITTÉRATURE INCOMPARABLE

         Aujourd’hui, exception notable, je n’irai pas exhumer des bas-fonds de Newark un auteur Blaxploitation aux allures de malfrat à cran d’arrêt affûté dans la manche, buveur d’apricot brandy et autres poisons du ghetto, un génie poétique de l’ère Brejnev spécialiste de la fausse disparition en fanfare et de la revente des premières éditions volées aux puces de Moscou entre deux maquereautages, voire une chanteuse de beuglants nocturnes belle comme le jour aux vers méphistophéliques inspirés par Pétersbourg, un écrivain néo-beat de Gary, Indiana, chantre des enfers industriels à gueule de clochard  — comme thèmes de ma rêverie que je nommerais bien transgressive, si le terme n’était galvaudé par les milliers d’imbéciles de la péroraison. Mon banquier va encore faire la gueule : Thierry, pour une fois dans votre vie vous pourriez peut-être avoir une idée qui ne soit pas résolument anti-commerciale ! Faire un effort !

Le 4 novembre


         Non, comme si j’avais fait Normale Sup’ — au lieu d’Hypokhâgne de la shooteuse, une université méconnue du littérateur en herbe… les drogues douces menant aux drogues dures selon le schéma bien connu… Où en étais-je ?… Comme si j’avais fait Normale donc, je parlerai pour une fois de deux classiques !… Les misères de l’âge ? Sans doute non, plutôt le dégoût de la ragougnasse post-moderne, toujours plus inculte, toujours plus agressive, écrivait J-M Parisis à propos de Dominique de Roux avec un certain à-propos. J-M, plutôt excellent auteur au départ avait deux défauts :1) il croyait viril d’être imbuvable, 2) il était concurrentiel jusqu’à l’absurde. Il semble avoir disparu des périscopes ces derniers temps…

         Assez, assez, au fait, au fait, crie mon drone de surveillance, Fini les digressions. Soit.



Par conséquent, je n’irai pas par quatre chemins, en évoquant Ouvert la nuit, de Paul Morand, et Les Allées sombres d’Ivan Bounine dans mon cours underground de littérature comparée. J’attends des sponsors qui tardent, je me demande pourquoi, je n’ai rien contre leur oseille, depuis le temps que je souhaite ouvertement me faire corrompre jusqu’à l’os, pourquoi ça passe inaperçu. Ça fait 40 ans, ou peu s’en faut, que je suis dans l’édition d’une manière ou d’une autre, les chasseurs de têtes ont eu le temps de me repérer. I am the world’s forgotten boy… chantait Iggy Pop. Stop!… Mon drone se met à hurler que je m’égare encore, je rends les armes et passe au vif du sujet. Foin des digressions. Que mon maigre lectorat ne m’en tienne point rigueur. Nous autres saltimbanques… Sous pression des banquiers acrimonieux, nous cherchons n’importe quelle issue funambule…



Suffit !

Si dissemblables qu’ils ne semblent au premier abord, Ouvert la nuit, et Les Allées sombres ont en commun un certain goût pour l’inattendu. De surcroît, quasi-contemporains — les années 1920-30. Le déluge de détails topographiques, atmosphériques, sentimentaux, personnels et historiques dans le recueil de nouvelles de Bounine, ouverture de chacun de ses récits d’amours tragiques, lui a valu parfois d’être qualifié d’être « surchargé ». Il s’agit là pourtant de l’extrême singularité du chef-d’œuvre de Bounine, celui qui lui emporta certainement les voix du Nobel pour La Vie d’Artiome en 1933 — moins intéressant. On décerne souvent des honneurs à un auteur pour ses livres passés, plus que pour le livre couronné. Le Nobel 1933 était par ailleurs décerné contre Staline, Bounine faisant partie de l’émigration « blanche » et la guerre anti-communiste de l’époque étant aussi vive que dans nos déclinaisons tardives de la Guerre Froide actuelle.

J’ai vécu ça avec un auteur américain que je traduisais, Bruce Benderson, couronné du prix de Flore en 2004 pour le médiocre « Autobiographie érotique », parce que son extraordinaire roman « Toxico » avait été plébiscité, heureusement pour lui et pour moi, par les médias de l’insignifiance post-gauchiste pro-victimaires, plusieurs années auparavant. Voilà l’édition, les prix… On s’y habitue, on s’y résigne…

Retournons à Bounine… Les Allées sombres, lues à l’enfilade, produisent une impression saisissante de flamboiement de cathédrale noire et rouge, dans le défilé hallucinant situé à diverses époques de tragédies intimes, toujours écrasantes, brèves ou plus longues… Et tant d’émouvants portraits de femmes… There is no happy end… Un déferlement d’histoires bouleversantes, parfois trois pages pas plus… Beaucoup plus impressionnant que ses œuvres ultérieures récompensées par la politcorrectitude anti-soviet de l’époque…

Morand, une figure loin d’être toujours agréable avec sa sécheresse de nanti, son dédain de diplomate, ses louches accointances avec le pétainiste Laval plus tard, était un écrivain remarquable. En quoi est-il comparable à Bounine ?

Avec Ouvert la nuit, à la même période, il offre un tableau remarquable de l’échec patent de toute histoire d’amour dans l’Histoire qui lui était contemporaine. Par des moyens radicalement différents. Là où Bounine est littéralement rococo dans son déferlement baroque en début de récit, Morand, dans son laconisme cruel, reste concis. Pourtant, leur propos est le même. À peu d’années de distance…

Là où Bounine, dans son ruissellement de dorures, étale somptueusement l’éventail de ses moyens, Morand montre une qualité inédite : être toujours imprévisible, jamais le mot attendu, mais toujours retomber sur ses pattes, la note juste — faire de sa dissonance une harmonie. Peu d’auteurs savent en faire autant. Et tant de portraits de femmes, lui aussi… D’Istanbul à Oslo…

Mon atelier de l’écriture qui ne rapporte que dalle est ouvert 24/24 toute la semaine…

Thierry Marignac, novembre 2025.




26.9.25

La tristesse D'Essenine

 

 

(vers traduits par Thierry Marignac)

         En neige déverse le merisier,

         Sa verdure sur les fleurs et la rosée.

         Prêts aux envols, penchés,

         Les freux en bande vont marcher.

 

         Les herbes soyeuses la tête inclinant,

         La résine des pins, on sent.

         Oh vous, chênaies et champs,

         Je suis grisé de printemps.

        

         Réjouissent de secrètes nouvelles,

         Dans mon âme elles étincellent.

         Je pense à ma fiancée,

         Pour elle seulement, je veux chanter.

 

         En neige, déverse-toi merisier

         Chantez, oiseaux forestiers.

         Dans le champ, d’un vacillement précipité,

         En écume, des fleurs je vais arracher.

 Сыплет черемуха снегом,

Зелень в цвету и росе.

В поле, склоняясь к побегам,
Ходят грачи в
 полосе.

 

Никнут шелковые травы,
Пахнет смолистой сосной.
Ой
 вы, луга и дубравы, —
Я
 одурманен весной.

 

Радуют тайные вести,
Светятся в
 душу мою.
Думаю я
 о невесте,
Только о
 ней лишь пою.

 

Сыпь ты, черемуха, снегом,
Пойте вы, птахи, в
 лесу.
По
 полю зыбистым бегом
Пеной я
 цвет разнесу.

 


         Dans un trimestre… il se sera écoulé un siècle jour pour jour depuis la mort du poète Essenine, dans des conditions étranges. Suicide ou exécution, c’est toujours un mystère. Bien sûr les hypothèses foisonnent, les théories fourmillent, les idées abondent, presque autant que sur l’assassinat de Kennedy. Dans un cas comme dans l’autre, la curiosité est passée de mode, en partie tuée par la multiplicité des supputations — lassitude du consommateur.

         Ce qui devrait susciter non moins de conjectures, c’est le pressentiment constant dans toute l’œuvre du poète d’une fin prochaine, une énigme métaphysique difficile à résoudre par des moyens d’investigation anthropométriques. Et l’accablement prématuré d’un homme mort à trente ans devant les ravages du vieillissement « lorsque se flétrit, grisonne, l’or qui couronnait ma tête ». Ou bien l’ayant grillée par les deux bouts, sentait-il les limites d’un corps endommagé par de nombreux abus, d’un génie dépassé par sa démesure ? De nombreuses anecdotes illustrent sa fébrilité, ses départs précipités de ville en ville, sa crainte des menaces — certaines étaient réelles dans les balbutiements du bolchévisme policier. Essenine aimait aussi attirer les dangers sur sa tête blonde, improvisant dans des cabarets mal famés des vers caricaturant les louches consommateurs des bouges de la Guerre Civile, trafiquants, Nepmen, bandits… jusqu’à l’inévitable rixe. Le lyrisme d’ivrogne s’affutant sur le vertigineux tranchant de la cocaïne…

    


     

    Mais dès avant les excès et leur sillage de mélancolie, la note cristalline de tristesse à laquelle je ne cesse de revenir — elle est d’une pureté rarement égalée — est constante chez Essenine, jusque dans ce poème juvénile de printemps où le ravissement adolescent est teinté de la gravité secrète de l’ivresse, corbeaux prêts à l’envol et herbes courbées, verdure qui pleut comme les neiges d’hiver. La griserie est si brutale qu’elle est à peine tolérable, présage de ces extrêmes d’abattement qui deviendront sa marque de fabrique, lorsque le temps l’aura buriné. Le poète vacille dans l’odeur de résine en plein jour comme il vacillera plus tard au fond des ruelles de Moscou dans la nuit interlope… Certes, c’est le cliché en vigueur chez les poètes maudits, le sentiment d’une mort imminente les accable tant qu’ils n’ont de cesse de la hâter. Ou bien une vie démente les grille en trente ans comme une ampoule. Ces explications de manuel scolaire ne me satisfont pas toujours. Le thème du poète comme héros de lui-même, construisant à mesure le charme maladif qui lui soumettra les foules, est courant. On le retrouve chez Limonov, Ryjii, Tchoudakov, avec une spécificité russe plus acide, plus tragique. Or ce thème complique tout, rajoutant un fardeau supplémentaire, dans cette construction entre une part non négligeable de destruction, le travail du style qui broie avant de modeler. En relisant les premiers poèmes d’Essenine, je retrace le chemin d’une mélancolie originelle jusque dans les manifestations de joie.  La tristesse d’Essenine est-elle feinte, ou surjouée, certes, elle a parfois des airs de fonds de commerce si on veut l’envisager comme ça, brise-nous le cœur Sergueï, tu es le maître… Et Essenine était un professionnel dans tous les sens du terme, possédant à fond les accords déchirants qui lui vaudraient la dévotion du public jusque dans les camps pénitentiaires. Distinguer la douleur du cabotinage… Je pense qu’il ne le savait pas lui-même, exécutant d’instinct cette mélopée familière, pour laquelle il avait tant de talent. Sa mort pose un point final à la question : même si le bateleur avait ajouté quelques cabrioles grinçantes à son numéro dépressif, il était né pour perdre et la note cristalline de pure tristesse inaltérable résonne encore à nos oreilles. Essenine avait trouvé des sanglots pour un siècle.

         Cette tristesse impossible à dissiper

         Dans le rire sonore de la jeunesse

         Mon blanc tilleul s’est finalement fané

         De l’aube du rossignol, les échos disparaissent…

        

Этой грусти теперь не рассыпать

         Звонким смехом ранних лет

         Отцвела моя белая липа

         Отзвенел соловьиный рассвет

         T.M. 26/09/2025.

 

30.8.25

Un tramway nommé vieillir

         Anna Arkatova, parfois aussi chiffrée que V. Popov, lui ressemble aussi par l'extrême simplicité de ses moyens d'expression. Le mystère s'épaissit.

 


    

(Vers traduits par Thierry Marignac)

Quel que soient des circonstances le moule

Tu es encore debout à l’arrêt

Il est temps. L’horaire s’écoule

Heure d’entrée, de sortie, c'est compté

Qu’importe que tu aies

Au matin déchiré dix calendriers

 

Se fige mais ne disparaît

Chaque minute sous le tramway

Le tableau en haut va briller

Au plus malin de se figurer

Les dates, la trotteuse continue d’avancer

Pendant que tu songes que le passé est passé

 

Anna Arkatova, 2025.

 

Как бы ни сложилась обстановка

Ты опять стоишь на остановке

Расписание тикает. Пора.

Времени учтенный вход и выход

Ничего не значит оторви хоть

Десять календариков с утра

 

Замирает но не умирает

Каждая минута под. трамваем

Светится верховное табло

Кто умней переставляет даты

Стрелки пальцем двигает пока ты

Думаешь что прошлое прошло

 

Анна Аркатова, 2025.

 

 

24.8.25

L'énigmatique Mister V.Popov, poète de l'abysse

 


        

         On se perd à traquer l’énigmatique poète V. Popov, avec qui l’on communique par personne interposée, dont on reçoit toujours les vers mystérieux avec un frémissement d’inquiétude, dans quelle abysse va-t-on plonger corps et bien. Étrange homme poursuivant une œuvre clandestine, maquisard de l’art pour l’art aux subtilités brutales. On cherche des pistes, pour ce qu’elles valent : une superbe originalité à parler d’amour ou d’érotisme comme dans quelques poèmes qui suivent, l’humour objectif de la vie quotidienne, « Le Chien de l’écriture » disait Drieu. Dans le fameux « Les quarante Bouches » de notre cher Essenine, il nous semble retrouver quelques formes équivalentes à l’expression de V. Popov.

         « Sonnez, sonnez, cornes de mort !

         Comment être, comment être maintenant

         Sur les cuisses maculées des routes ?

         (…)

         C’est parfait quand le couchant taquine

         Et nous flagelle sur des derrières alourdis

         Des verges ensanglantées de l’aurore… »

         Mais ce ne sont que des intuitions guidées par le goût des poésies objectives et V. Popov ne s’y reconnaîtrait peut-être pas.

C’est toujours un plaisir trouble de recevoir les poèmes de ce fantôme, on met des semaines à les consulter puis enfin à les lire. Toutefois toujours fasciné on les traduit avec crainte comme si on s’adonnait à un vice… Depuis Tchoudakov et Ryjii, on n’avait plus connu ce vertige.

         (Vers de V. Popov, traduits du russe par Thierry Marignac)



 

Quand la chicorée a ouvert

         De célestes yeux clairs

 

         Quand déchire d’un revers

         Le calme d’avant l’aube, le tonnerre

         Quand au-dessus du corps endormi l’âme

         Tremble comme en miroir la flamme

 

         Incorrigiblement présent

         Le monde entier comme une crevasse se recousant.

 

когда цикорий раскрывает
небесно-ясные глаза

когда наотмашь разрывает
тишь предрассветную гроза
когда душа над телом спящим
зеркальным пламенем дрожит

непоправимо настоящим
весь мир как трещиной прошит

 

Je suis une herbe tranchante

Je découpe l’atmosphère, tintante

Je suis une veuve noire

Je tisse mes ourlets

Je suis l’asséché ruisselet

Je suis le soleil noir

 

Je suis un tas de briques

Un morceau de crotte sec

 

Je suis une trace de pneu

De l’horizon la fumée bleue

 

Je suis un coup de feu vers le ciel

Je suis un invisible angelot

Tout est ici trépassé mortel

Pas le moindre sens en dépôt

 

Je suis sorti du métro

À la station Konkovo

 

Hercule dessiné par Andreï Molodkine.

я острая трава
со звоном воздух режу

я черная вдова
плету свою мережу
я высохший ручей
я солнечная тьма

я груда кирпичей
сухой кусок дерьма

я оттиск колеса
и горизонта дымка

я выстрел в небеса
я ангел-невидимка
здесь все мертвым-мертво
нет смысла никакого

и вышел из метро
на станции коньково

Sous un ciel d’encre si lent

Avec une pluie battante inclinée

Une telle conversation pour nous s’est dessinée

Jusqu’au métro elle n’allait pas nous mener

Nous hésitons, nous cognons dans un tremblement

Nous courons à la lisière extrême

Comme si on s’éloignait

Ou dangereusement grands on se rapprochait

Incompréhensible comment le dire même

Nous sommes le vent, la musique, nous

La tache de l’arc-en-ciel brûlant tout à coup

Dans les rayons des palpables ténèbres gemmes

Blue dream dessiné par Andreï Molodkine


 

под медленным небом чернильным
с висящим наклонно дождем
такой разговор сочинили нам
мы в нем до метро не дойдем
колеблемся в дрожь ударяемся
по самому краю бежим
то словно бы удаляемся
то близимся страшно большим
как это сказать непонятно
мы ветер мы музыка мы
горячие радуги пятна
в лучах осязаемой тьмы

 

Personne il ne va importuner

Comme une bête il va travailler

Il chevauche le courant d’air argenté

Du suicide l’entrée

La masse de sagesse aux mille branches

Le labyrinthe verbal de l’élan

Il écrit le livre de l’avalanche

En sautoir et traversant

Il sourit avec des mots

En racontant

Des rêves de nous remplis tant et tant

Comme une rame de métro

 

он никому не докучает
работает как зверь
сквозняк серебряный качает
самоубийства дверь
ветвистомудрая громада
словесных дебрей лось
он пишет книгу снегопада
крест-накрест и насквозь
он улыбается словами
рассказывая про
сны переполненные нами
как поезда метро

В. Попов

 

 

 

 

        

19.10.24

L'exposition "Observation" de Placid à Paris


 


Un artiste en état d’observation 

Daniel Mallerin 

    Ça commence par un exploit : dans l’espace minuscule et biscornu de la librairie galerie Actualités (15 rue Gay-Lussac), Placid a réussi à accrocher avec une rigueur martiale et une lisibilité percutante près d’une centaine de ses « paysages » (dessins et gouaches) minutieusement chiadés – comptes rendus des missions d’observation qu’il se confie à lui-même. 
    L’exposition dure jusqu’au 16 novembre. Dénommée Observation, elle est une déclinaison de l’aventure lancée il y a un an environ par Michel Lagarde avec la publication de l’album Ville, Mer, Campagne – 141 paysages de France à la gouache. L’aventure consiste à exploiter de librairie en librairie les pépites de conversation que féconde l’art d’observation de Placid – conversations délicieuses réarmant par leur simplicité la passion, jamais assez assouvie, d’observer l’espace commun. 
 
    Le calcul du peintre sur le motif 
    Il faut dire que l’artiste a inventé un truc tout simple, mais sensationnel, auquel on n’avait pas encore pensé depuis l’invention de l’imprimerie : réaliser des peintures sur le motif en prévision de leur reproduction imprimée, donc du regard d’un lecteur. 
     Un calcul original au résultat incroyable : absorbant le regard du peintre dès les premières images-paysages, le lecteur de Ville, Mer, Campagne (VMC pour le club des souteneurs) éprouve des sensations, délicieuses et furtives, de satiété visuelle qui lui sont intimement familières. Il reconnaît le paysage avant de le regarder, de l’observer et d’en dominer tous les signes. « C’est ça, exactement ça, dans les moindres détails » ! a-t-il envie de s’écrier tant la réalité se montre plus réelle que réelle. 
     Si l’hyperréalisme discret de l’artiste remue de l’enthousiasme c’est d’abord en raison de la familiarité visuelle que dégagent les 141 images-de-paysages découpées par Placid dans l’espace commun que le titre désigne. L’aubaine en librairie : on n’a encore jamais vu la France traitée de cette manière, ni dans un livre, ni dans une œuvre picturale. 
     Un des aspects de la rareté de l’ouvrage est certainement que Placid a pu poursuivre jusqu’au bout son calcul en réalisant lui-même sa mise en page – terme insuffisant à traduire la subtilité et la complexité du défi dans la sobriété de ses apparences. 
 
    VMC 
    Trois sections d’inégales longueurs chapeautées d’un bref bruitage lexical de Françoise Geslin (poète qui dit Oh maman quand on la touche), une conversation avec l’expert Alexandre Devaux en guise d’introduction et 141 légendes réduites au lieu et à la date de réalisation de chaque peinture. Tout est là, sans surplomb, le reste est télescopages et enchainements visuels, une forme de réalisation artistique non répertoriée. 
    L’objet même – son toucher chaud moelleux, son incroyable malléabilité et sa mélancolique allure d’almanach – renforce l’intime familiarité des paysages. Le charme précède l’ébouriffement cérébral : une forme de petit bonheur ramené de loin dans l’enfance. Les paroles nous échappent, l’air nous rattrape : nous avons toujours vu ces paysages de mer et de campagne comme nous connaissons par coeur la grammaire visuelle des villes. C’est un plaisir jalousement gardé, un petit bonheur français comme dans les chansons et les poèmes. 
    Sur cette pente douce, on entre dans le jeu de l’observation avec une attention croissante pour les enseignements visuels des peintures sur le motif en prenant conscience de l’infirmité commune du regard, comme de l’exquise possibilité d’y remédier. 


 
    Paysages urbains 
    Les paysages urbains sont à ce titre spectaculaires car saturés d’objets dont le pinceau fait saillir hypnotiquement tous les aspects – design, matériaux, couleurs, volume, etc. – en même temps que leurs combinaisons dans l’espace public. Jamais on n’aura perçu avec autant d’acuité les revêtements du sol, les grilles d’égout, l’arsenal du mobilier urbain, les variétés de matériaux, les gestes architecturaux, etc., toutes ces choses qu’on regarde sans vraiment les voir et que Placid représente avec une franchise libératrice. Un par un, ces arraisonnements hyperréalistes nourrissent une jubilation esthétique inconnue jusque-là dans l’histoire de l’art. L’enchantement engendre une activité mentale féconde : une compréhension nouvelle de l’ordonnancement urbain, une forme vive et élémentaire de réappropriation. 

    Mer et campagne 
    Les paysages de mer et de campagne offrent de semblables fascination et délectations tout en s’accordant à d’autres registres de sensibilité, d’autres traces mnésiques. La sensation des étendues comme de la gouvernance du ciel devient prégnante. Cependant la théâtralité de la scène d’observation, qui saute aux yeux dans les paysages urbains, demeure ostensible. Leur franche lisibilité, leur force tranquille, frappe le citadin à la vue fatiguée et saturée. Il réalise soudain la sidérante différence entre ces miniatures sur le motif pleines d’intentions et le subjectivisme démonstratif des représentations classiques du paysage dont il a été instruit par les boîtes de chocolat et les musées. 
     La préoccupation constante de Placid est de rapporter tout paysage champêtre – griffé par les lignes à haute tension et les poteaux électriques, parsemé de panneaux signalétiques et de meules emballées de plastique bleu – à son façonnement séculaire, son imperturbable horlogerie humaine. 
     La leçon d’observation se double d’un documentaire méticuleux sur ces aspects de la France qui sont parmi les plus ordinaires ou les plus discrets. 



 Précis de décalage 

    Le documentaire saisit d’abord la palpitation vitale de chaque « mission » d’observation, son accomplissement dans le temps. Le temps qu’il fait dans son ballet de lumières, le temps des saisons balayant les territoires de France, le temps que dégorge la nature jusqu’à ses pathétiques ersatz urbains, le temps de l’Histoire incrustée dans la moindre pièce du puzzle national et puis le temps de l’action elle-même – la traque du motif et l’exécution de la tâche – dont la date en légende scelle l’irréductibilité. 
     Chaque image matérialise une journée du peintre sur le motif entre 2009 et 2023, un hier-aujourd’hui renforçant singulièrement la familiarité de ces divers aspects de la France observés. 
    Placid choisit toujours des aspects ordinaires en jouant en permanence sur le décalage entre la réalité et les archétypes du « paysage national ». Sa façon de résister aux « images toutes faites », comme au formatage des esprits opéré par l’envahissement des images numériques. Un décalage entraîne l’autre, celui que produit pour le lecteur le déroulement non chronologique d’un ouvrage qui tient pourtant du journal/almanach de voyages. Tant et si bien que VMC parait définitivement inclassable sauf à le comparer à un recueil de « poèmes topographiques » de Jacques Réda. La comparaison vaut pour ceux qui apprécient l’un sans connaître l’autre et souligner la rigueur et la subtilité des compositions qu’un petit défaut de fabrication souligne. 
    La moire des détails – le sortilège hyperréaliste de la gouache – étant ternie, l’armature de l’image ressort en force rappelant le calcul initial de Placid, sa conception de la peinture sur le motif – exigeante comme la métrique d’un poème. 

     Précis de composition 
    C’est bien la composition qui dévoile la malice du pari : découper dans le paysage une image autonome capable de se faufiler partout dans la galaxie Gutenberg. Le magazine MLQ en a fait récemment la démonstration édifiante en publiant une série de paysages à la gouache imprimées en bichromie, transgression faisant ressortir leur ossature ou dramaturgie. 
    L’approche est nécessairement frontale : on ne regarde pas le doigt qui montre le motif, l’angle de vue n’est pas à voir, tout doit être exact, aucun enjolivement ne se peut, seuls comptent la minutie et la réplétion de l’image. C’est elle qui engage les défis infiniment renouvelés de la composition, rapportant la réalité observée à l’univers de la représentation – le miroir du monde. 
     
    Du baroque l’ordinaire 
    Au jeu de l’observation de l’observation, le lecteur se voit dénicher dans les formes, volumes et couleurs de chaque paysage la trace subliminale d’une autre peinture – abstraite, fauve, cubiste, etc. – ou quelque accointance avec le minimalisme millimétré d’un dessin de presse ou d’une case de bande dessinée. 
     Ces correspondances aléatoires sont parties prenantes du jeu, même s’il n’est pas indispensable pour ressentir les effets spéciaux de la composition, son harmonie anti-lyrique, baroque pour la multiplicité des formes qui la criblent – celles que le regard ordinaire enregistre sans voir, celles des objets qui n’épuisent pas leur sens dans leur matérialité et leur fonction pratique (Baudrillard) – et la simultanéité des interactions entre les éléments du paysage, entre le motif et le peintre et, enfin, entre le peintre et le lecteur (ou l’amateur d’art quand il s’agit d’observer la peinture en vrai). 
    La foultitude de perceptions engendrées par un seul et banal sujet d’observation est un paradoxe d’autant plus captivant que l’on y perçoit toute l’intention sociale du défi : une peinture n’exigeant aucun code d’entrée, une peinture démocratique, une peinture de maintenant la France, une peinture qui renseigne, une peinture renouvelant notre chère tradition des « paysages de maison », une peinture pour apprendre à mieux décrypter l’environnement ordinaire, une peinture utile aux enfants, une peinture résistant au rouleau compresseur des images numériques, une peinture anti google-maps, anti carte postale, anti touristique, une peinture délivrée du narcissisme artistique, une peinture convoquant la réflexion, une peinture faite pour la conversation, une peinture libre, modeste et généreuse, une peinture que la Compagnie Ouïe dire, basée dans la périphérie de Périgueux, emploie comme le vecteur d’expérimentations sociales inédites entre musées et cités HLM, une peinture qui a fait de l’auteur de VMC un troubadour des temps modernes. 

Observation - Exposition de Placid jusqu’au 16 novembre Librairie-Galerie Actualités 15, rue Gay Lussac, 75005 Du mardi au samedi, de 14h à 19h