Evguénia Kovda est une Américaine d’origine
russe. Réalisatrice de documentaires, scénariste et essayiste. Mariée à Yasha
Levine, que les lecteurs d’Antifixion connaissent. Dans l’article
ci-dessous, elle revient sur un sujet clé de notre époque ; la fin de
l’URSS, citant abondamment, feu mon ami Limonov. Témoin direct de cet
effondrement, qui m’inspira le roman L’Icône (éditions des Arènes, 2019),
elle vit aussi aujourd’hui au cœur de l’empire américain. Elle en explique les
ressorts et le déclin avec une pertinence rarement égalée. J’ajouterai, on
comprendra pourquoi en lisant, que c’est votre serviteur qui avait commandé
l’article « La Disparition des barbares » pour le magazine Zoulou,
en 1984, quand j’en étais un des rédacteurs. Et que je souscris dans mes
derniers livres, à la plupart des affirmations d’Evguénia. Le tout récent massacre
en cours, est une preuve supplémentaire. L’Amérique a besoin d’ennemis.
(Traduit de l'américain par Thierry Marignac)
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| "La disparition des barbares". EL. |
35
ans sans URSS
Le
25 décembre, c’était le 35e anniversaire depuis la fin officielle de
l’URSS. Je suis contemporaine de cet évènement et de la Russie post-soviet. Je
fais partie de la première génération qui n’a jamais vécu en URSS mais a grandi
dans la Russie capitaliste avec des publicités pour les Snickers, des dessins
animés de Disney et des films de Schwarzenegger. Ces artefacts américains sont mes souvenirs
les plus anciens ce qu’on pourrait considérer comme étrange puisque je suis née
à Moscou, que le russe est ma langue maternelle et qu’il existait suffisamment
de dessins animés et de films autochtones pour grandir avec. Mais à l’époque
l’Union Soviétique avait disparu et toute la production soviet, avec sa
moralité soviet, était suspecte. Les gens avaient soif de culture américaine.
Pendant mon enfance et ma jeunesse à Moscou, ces produits étrangers étaient
considérés comme magiques et supérieurs et plus dignes de confiance. Je
regardais Dallas et Santa Barbara en pensant « Bigre,
c’est l’Amérique ! »
Toutefois, étant devenue américaine et vivant le déclin de
l’empire américain à son centre — New York — je me demande si c’était comme ça
qu’on se sentait à Moscou à la fin de la Pérestroika. Une grande partie de
l’intelligentsia semble avoir de moins en moins d’illusions sur le mythe
américain et l’exception américaine. D’autre part, une autre partie de
l’Amérique semble redoubler de zèle et se joindre à « la vieille
garde » quasi-fasciste qui promet de garder le mythe plus puissant que
jamais.
Comme je l’ai répété plusieurs fois, cette décadence
américaine me semble vaguement familière. Je suis née durant la décadence d’un
autre empire et j’ai grandi après sa fin, dans un monde qui était le Satiricon
de Pétrone et Fellini un monde proto-chrétien sans foi ni loi et où seuls les
instincts et désirs primordiaux régnaient dans la société ou ce qu’il en
restait. Sauf que la Russie était postchrétienne. Elle rejetait le communisme,
une foi qui avait ses racines dans le christianisme. En dépit de nombreux
ouvrages historiques et reportages journalistiques, la façon dont l’URSS s’est
effondrée est toujours aussi stupéfiante pour moi et d’autres. Un livre que
j’ai découvert lors d’une visite familiale à San Francisco avance une théorie
intéressante à ce sujet. Voici laquelle : l’élite soviétique croyait la
propagande américaine sur l’Union Soviétique. Et cette élite a diabolisé
l’Union Soviétique jusqu’à son extinction. La Voix de l’Amérique et
Radio-Liberté ont fini par remplir leur mission avec succès : déstabiliser
et renverser l’Union Soviétique de l’intérieur malgré la censure et les
défenses du Rideau de Fer élevées pour se protéger. En fait, cette tentative de
s’isoler de l’Occident a mené l’URSS à sa fin, puisque personne ne pouvait
faire l’expérience de l’Occident tel qu’il était et qu’on se fiait à une image
idéalisée — dressée en grande partie par la propagande américaine et Hollywood.

Mystérieusement, j’ai trouvé ce livre le soir de Noël à San
Francisco. Et une fois les réverbères allumés sur la Petite Russie dans le
quartier de Richmond, je suis entrée dans une librairie russe avec ma fille
pour lui acheter quelque chose. Mais au lieu de prendre un livre d’enfant, mon
attention a été attirée par un vieux livre d’Edward Limonov. C’était un recueil
d’articles des années 1980-90 intitulé La disparition des Barbares.
Limonov avait publié ces articles dans divers journaux qui avaient proliféré
pendant la Pérestroïka, lorsqu’il y avait eu un moment de totale liberté de la
presse. À l’époque, on croyait à la fin d’une ère étouffante et au début de
quelque chose de grisant et de nouveau. Mais… Limonov n’y croyait pas.
À la fin des années 1980, Limonov, de même que beaucoup
d’autres exilés soviet sont devenus très actifs dans les médias soviétiques.
Mais il tranchait sur les autres. C’était la voix de la raison au milieu du
bolchévisme pro-occidental du marché libre et l’intelligentsia dont l’obsession
était de transformer la Russie en un « paradis capitaliste et
démocratique ». Il n’était pas haineux par ignorance. Il était critique
comme on peut l’être après l’avoir pleinement expérimenté — un immigrant
touchant l’aide sociale à New York, un travailleur manuel dans le nord de
l’État, un auteur publié, puis un journaliste à Paris. Ce n’était pas un
touriste soviet privilégié, ni un dissident célèbre ou un immigrant protégé —
comme un savant ou mathématicien ayant un boulot peinard dans une université
prestigieuse. Il avait dû vivre dans une société occidentale par ses propres
moyens sans soutien institutionnel ni filet de sécurité. Il était vraiment
« passé à l’Ouest ».

Ce qui donnait une valeur à sa perspective, c’était son
antisoviétisme quand il vivait en URSS et faisait partie du monde de l’art underground.
Comme il l’expliqua dans l’une de ses colonnes, il écoutait Radio-Liberté
(fondée et dirigée par la CIA) comme tout le monde dans son cercle et croyait à
tout ce qu’on lui disait. À cette époque, comme tous les autres, il ne
remarquait que la grossière propagande soviétique et ne comprenait pas qu’il
existait une propagande occidentale. Par exemple, Limonov raconte qu’en 1968,
il avait écouté Radio-Liberté parler des tanks soviets à Prague, écrasant le
soulèvement. Il était critique sur leur action en Tchécoslovaquie, mais il ne
se rendit compte qu’après à quel point ces actualités occidentales étaient
biaisées. Elles n’évoquaient jamais les crimes occidentaux comme le massacre de
My Lai au Vietnam, un évènement bien plus violent qui s’était déroulé à peu
près à la même époque.
Pour Limonov, ce n’était qu’un exemple de quelque chose de
très courant chez les baby boomers soviets, la génération qui devait
démanteler l’URSS par la suite. Sa génération était d’une ignorance et d’une
naïveté comiques sur l’Occident qu’elle ne connaissait qu’à travers les
émissions de radio de la CIA, les quelques films hollywoodiens parvenant en
URSS, les voyages limités de ses savants et bureaucrates où ceux-ci ne croisaient
que les élites de la société occidentale : cercles académiques,
gouvernementaux et industriels. Et ils traitaient de propagande toute critique
de l’Occident émise par leur propre État soviétique. Le racisme, les politiques
réactionnaires, les victimes innombrables des guerres étrangères, tout cela
était vu par les Soviétiques comme des mensonges ou des exagérations. Même
lorsque la critique de l’Amérique était pertinente. En bref, ils idéalisaient
l’Occident et diabolisait leur propre société. Ils aimaient l’Occident et
détestaient leur pays avec une pure passion, réservée à personne d’autre. Les
gens aiment parler de désinformation, de nos jours. Eh bien, la génération de
Limonov a été élevée par une désinformation occidentale massive. Ce qui les a
conduits à démanteler leur propre société avance Limonov. En bref, l’Union
Soviétique s’est éliminée elle-même par une opération psychologique.
Limonov serait probablement resté un l’un de ces baby
boomers désinformés s’il n’avait pas été forcé à émigrer vers l’Occident
dans les années 1970. Il était chassé d’un monde quasi-socialiste
oppressif-mais-sûr vers le monde libre capitaliste — un monde rêvé par tout le
monde en URSS, sur lequel on lisait des livres. En Occident, il gagna une
expérience réelle. Il en savait plus sur l’Occident que les réformateurs qui
démantelèrent l’URSS, mus en partie par un authentique désir de la restructurer
et de l’améliorer, la rendre plus démocratique et plus occidentale. Comme toute
la population soviétique, ils ne comprenaient l’Occident que de loin. Ils ne
connaissaient que le mythe, alors ils poursuivirent le mythe.

Un des aperçus les plus perspicaces qu’un Limonov, déjà homme mûr, essaya de partager avec un public soviétique encore naïf à la fin des années
1980, était qu’une bonne partie de ce qu’il croyait être de la
« propagande soviet » sur le capitalisme occidental, n’était pas du tout
de la propagande. L’exploitation brutale du colonialisme européen, un système
de classes rigide, la bourgeoisie au pouvoir, quel que soit le parti politique
— tout était vrai. D’une certaine manière, avec l’émigration, en vivant aux
États-Unis, Limonov avait découvert les « victimes du capitalisme »
dont il n’avait aucune idée.
Il écrivait :
« L’intelligentsia soviétique continue à creuser pour
trouver et exposer les crimes de son pays et détruit les fondements de l’État
soviéto-russe. Élevée dans des théories politico-économiques antédiluviennes,
elle ne connaît l’Occident qu’à travers livres, cartes postales, et voyages
touristiques. L’intelligentsia nihiliste est ignorante et souvent obtuse. Elle
accuse l’Union Soviétique de crimes communs à tous les États et tous les
systèmes économiques. Son ignorance la conduit à assimiler son nihilisme à la
démocratie. »
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| Roman sur la fin de l'URSS (2019!). |
Dans l’un de ses articles de 1990, Limonov concède que
Gorbatchev était honnête et voulait le bien commun, quoique mou. Gorbatchev
voulait déstaliniser l’URSS — pour inaugurer « le socialisme à visage
humain ». Mais c’était aussi un plouc de province « La première
génération de sa famille à faire des études, quelqu’un qui avait plongé dans
l’aquarium du Parti Communiste très jeune . »
Des
décennies avant le très influent livre Effondrement de Vladislav Zubok, Limonov
décrivait Gorbatchev de la même manière : très naïf et ignorant de la
façon dont fonctionnaient les démocraties occidentales et dont fonctionnait le
pouvoir dans une société aussi complexe et fragile que l’URSS. J’ajouterai,
qu’il n’est pas étonnant que Gorbatchev ait fini défait, détrôné, et terminé dans une
publicité pour Pizza Hut.
Comme l’explique Limonov, une grande partie de
l’intelligentsia — en compagnie de l’aristocratie du Parti Communiste — était
dans un processus d’auto-flagellation. C’était masochiste et inepte, puisque
Kroutschev avait déjà dénoncé Staline, trois ans après sa mort. Aucun intellectuel
de gauche —sans parler des gens au pouvoir — en France ou en Amérique n’irait
jusqu’à pousser son propre pays à l’extinction et au suicide aux nom de la
réforme. Si l’URSS était si mauvaise, pourquoi vouloir la réformer ?
En 1984, Limonov publia une courte politique-fiction dans le
magazine français Zoulou. Le titre de son recueil d’articles en
découle : « La Disparition des barbares ». Bien que l’histoire
soit un peu rudimentaire, elle était très juste politiquement. C’est une
histoire où l’Union Soviétique disparaît en une journée et où il ne reste plus
que du gypse blanc sur toute sa surface. Ce qui mène les pays occidentaux à une
grande confusion — perdre leur ennemi n’est pas dans leurs intérêts. Ils en ont
besoin pour avoir de gros budgets militaires, soumettre leur population par la
peur, etc. Alors ils essaient en sous-main de convaincre la Chine de devenir
leur ennemi officiel, mais leur dirigeant décline l’offre, précisant qu’il
serait heureux de se rendre aux Américains. Alors l’Occident est désespéré. Il
avait besoin de l’Union Soviétique. Il a besoin de « l’autre » pour
maintenir sa structure de pouvoir.
Et est-ce que ça n’a pas fini par se passer comme
ça ? Après l’effondrement de
l’URSS, l’Amérique ne pouvait supporter de n’avoir plus d’ennemi. Elle inventé
la guerre contre le terrorisme, mais ça ne suffisait pas — il faut un
adversaire égal à soi-même — à une machine militaire aussi gigantesque. Et on a
réinventé la Russie comme menace — jusqu’à une nouvelle Guerre Froide, qui
n’est plus froide mais très chaude et partagée par l’Europe. Ce qui prouve à
quel point Limonov était prophétique dans son récit. Blâmer l’ennemi extérieur
pour tous les problèmes du monde tout en ayant besoin de cet ennemi extérieur
pour la stabilité intérieure est le modus operandi de l’empire américain.
Comme l’avait prédit Limonov, la Nouvelle Guerre Froide
n’est pas idéologique — la Russie n’est pas socialiste et n’offre pas un
système économique et de valeurs différent. Cette fois-ci, la Guerre Froide est
purement géopolitique et les masques sont tombés. Ayant soif de puissance et de
ressources, l’empire américain ne peut plus cacher ses motivations derrière les
slogans habituels : « liberté, démocratie ».
Parmi les prédictions réalisées de Limonov, le nationalisme
comme tendance. Il écrivait que si le supra-nationalisme de l’URSS s’éteignait,
le nationalisme brutal des républiques soviétiques s’enflammerait. Il
écrit : « Le nationalisme ukrainien peut facilement se réveiller et provoquer le retour du nationalisme russe ». N’en n’est-il pas ainsi aujourd’hui ?
(…)
Dans un article de 1991, Limonov se montrait choqué de ce
qu’il voyait autour de lui à Moscou. Selon lui, c’était « du masochisme
superflu ». Il lui était étrange de voir l’URSS dans la repentance, tandis
que les États-Unis entraient dans une phase de « gloire militariste
mythomane ». Ce n’était pas la réaction d’un ami. Selon lui, il était
clair que quelle que soit l’auto-flagellation soviet, l’Amérique n’aiderait pas
la Russie à être prospère et à libérer sa population, il était idiot et naïf de
la part des politiciens russes de croire qu’il en serait autrement.
Limonov prédisait que la période de repentance russe
finirait mal — c’est ce qui s’est passé. Et, à présent, c’est la Russie qui est
dans sa phase militariste. Mais qui en est coupable ?
Evguenia Kovda.