5.7.20

Tambourin de la pluie au carreau du poète

©Evgueni Pinaev

(Vers traduits du russe par Thierry Marignac)
         Élégie
         Merci pour chaque petite pluie fine
         Irrésistible musique du passé
         Taper pour écrire à la machine —
         Elle cessera avant de recommencer.
         Se remettra à tomber, comme moi
         À taper sur le noir clavier, en espérant,
         Qu’encore un tout petit peu et tout sera comme avant
         Que le diable m’emporte, le passé reviendra.
         Et fût-ce de telle manière : je n’y figurerai pas,
         Dans ce passé, mais que sans arrêt
         Se déverse la pluie, et qu’à la station de tramway
         Sous l’averse, l’Amour elle-même soit dressée

         Sans parapluie, en courte robe d’été
         Bras croisés sur la poitrine, hautaine
         Coquilles de graines de tournesol dans sa bouche sans gêne.

         Douze vers de Ryjii Boris
         Oubliant sa rage contre lui-même
         Et son entourage pendant trois minutes réconciliées
         Machine à écrire « Olympia »
         Papier « Koum »
         Tel jour de telle année…


         Элегия
Благодарю за каждую дождинку.
Неотразимой музыке былого
подстукивать на пишущей машинке —
она пройдёт, начнётся снова.
Она начнётся снова, я начну
стучать по чёрным клавишам в надежде,
что вот чуть-чуть, и будет всё,
как прежде,
что, чёрт возьми, я прошлое верну.
Пусть даже так: меня не будет в нём,
в том прошлом,
только чтоб без остановки
лил дождь, и на трамвайной остановке
сама Любовь стояла под дождём
в коротком платье летнем, без зонта,
скрестив надменно ручки на груди, со
скорлупкою от семечки у рта.

12 строчек Рыжего Бориса,
забывшего на три минуты зло
себе и окружающим во благо.
«Olympia» — машинка,
«KYM» — бумага
Такой-то год, такое-то число.


28.6.20

Retour sur "Maugis" nouvelle version de Christopher Gérard


         En 2013, comme le temps passe, Belge de fraîche date, à peine deux ans, déjà interprète  d’anglais-russe pour le tribunal de 1ère instance de Bruxelles, sujet de mon prochain roman à venir on ne sait quand, j’avais écrit sur le si beau et si belge roman Maugis, après avoir fait la connaissance de l’ami Christopher Gérard, à peine arrivé outre-quiévrain, en 2011. J’avais déjà noté chez lui, outre une culture phénoménale quoique différant notablement de la mienne, un remarquable usage de la langue française absolument purgé des anglicismes qui la déshonorent chez les auteurs contemporains de l’Hexagone. Sans parler de la limpidité du style de Christopher Gérard, radicalement purgé des maniérismes post-modernes, et des bégaiements forcés de la littérature des complexes, si populaires à une époque de déchéance où les gogols font la loi jusqu’en littérature, stylistes de la débilité. La grande santé, chère à certains si peu recommandables, à une époque où le puritanisme anglo-saxon souverain conseille la maladie propice à éveiller la compassion bêlante de rigueur et son ordre du jour subventionné par les pouvoirs établis. Si la fantaisie de cet auteur m’émerveillait, j’aimais aussi son sérieux, comme le plaisir, disait Jacques Rigaut, suicidé surréaliste, les deux étant complémentaires. Voici ce que j’écrivais alors au sujet de Maugis, roman qui m’éblouissait :
        

         Je viens de terminer Maugis, qui m'a passionné de bout en bout, moi, si
rétif à la mystique. Quel grand roman d'aventures. Et la superposition
des plans, comment dirais-je, physiques et spirituels fonctionne
parfaitement pour donner un récit à deux ressorts à la fois parallèles
et imbriqués. J'ai bien sûr remarqué toutes les ambiguités et les
paradoxes de l'intrigue 2e Guerre Mondiale, la répulsion pour l'Ordre
Noir, et l'Ordre Rouge, mais la distance aussi vis-à-vis de l'Empire
britannique, avec des personnages comme ce camarade indien d'Oxford
combattant du côté des boches, les allusions au bombardement de Dresde par les Alliés, etc. 
         Quel cocktail ! Ébouriffant ! Comme toujours une langue superbe. Et une
véritable proximité avec le thème païen, pas si facile à faire passer.
Un tour de force. Quand je pense que les petits Français prétentiards
ne parlent plus que de leur banderole ou de leurs génitoires, ce qui
revient à peu près au même. Je suis très fier d'avoir lié amitié avec un
auteur comme toi. Ça me rehausse mon statut (qui en a bien besoin).

         Une dernière chose : j'ai connu Inishmore (aux îles d’Aran où se déroule un des chapitres du roman) en 1986, où j'ai passé
plusieurs mois en Irlande du Nord et du Sud. À l'époque (ça n'est plus
comme ça, hélas — tourisme et UE), on partait de Galway même, sur un
rafiot du type que tu décris, avec le bétail. Les autochtones parlaient
encore gaélique entre eux, et se planquaient derrière les petits murets
de pierres quand la tempête survenait (une fois par quart d'heure,
environ). Le jour du retour à Galway, toute l'île chargeait des
troupeaux de vaches sur le bateau. Les mecs poussaient les bestioles
affolées sur le quai, leur passaient des sangles sous le ventre et un
treuil les déposait sur le rafiot. Elles beuglaient à fendre l'âme, et
entre deux troupeaux, les autochtones allaient prendre une pinte au pub
situé un peu plus haut, pour se donner des forces. Le bateau, qui
devait partir à midi, a levé l'ancre à 18 heures. Te dire si je me suis
retrouvé. Je ne connais ni Oxford, mais tu m'as donné envie d'y aller,
ni Bénarès, mais je suis réticent là par contre, je suis du type
Occidental malade aux colonies. Je me contenterai donc de tes descriptions.

         2020, voici que Christopher réédite son meilleur roman, purgé des scories du premier jet enthousiaste, cure de sobriété radicale. Je dois avouer — il l’avait déjà fait pour un autre chef-d’œuvre Le Songe d’Empédocle  que je comprends mal ce genre d’entreprise. Que reprend-on de ce qui est étroitement lié à un moment, à un élan, j’avais refusé de le faire pour la réédition en 2015 de mon Fasciste de 1988 qui m’avait valu les foudres gauche caviar, en son temps. De nombreux auteurs se sont livrés à cet exercice de remaniement d’une première expression dans la chaleur du sentiment. Ce m’était toujours apparu spécieux. En l’occurrence et comme pour Empédocle, l’assèchement de ce superbe roman le rend plus percutant encore, plus lumineux dans ses paradoxes historiques inoubliables dont la justesse est ainsi soulignée. On apprend aussi ça, en sport et en littérature : certains peuvent se permettre les trucs qu’il ne faut jamais faire —  natures irréductibles aux règles communes. Christopher Gérard en fait partie. Son nouveau Maugis  est encore plus beau que le précédent.
         Thierry Marignac, juin 2020.


17.6.20

Aspects d'une poésie nocturne

(Vers traduits du russe par Thierry Marignac)
Des feux de signalisation, l’éclat,
Et l’intersection rose des phares.
Elle est, cette ville-là
Plus nette qu’un nocturne cauchemar.

Ainsi, se déroule ici
Ma vie de minuit à plus d’heure.
Se déplacent et dérivent dans les boîtes de nuit
Les projecteurs.

Tes lèvres au cabaret sont
Plus vives que les cerises de l’autre rive.
Et plus blanches tes dents sont
Qu’à la fonte des neiges, la nacre qui enjolive.

Plus humide, ton regard, et plus clair,
Qu’un talent étranger insincère.
Et quelle importance a ton compagnon
À la lueur des phares, des feux de signalisation.

Bon quoi, admettons l’aiguillon,
Devenons un mince ruissellement de feu,
Pour ne devenir, admettons,
Ni toi ni moi, sans lieu.

Ni toi ni moi, ni
La pluie bleue sous les pneus —
Dans l’éclair bleu
D’une voiture de police de nuit.
Boris Ryjii 2000



* * *
И огни светофоров,
и скрещения розовых фар.
Этот город, который
четче, чем полуночный кошмар.

Здесь моя и проходит
жизнь с полуночи и до утра.
В кабаках ходят-бродят
прожектора.

В кабаке твои губы
ярче ягод на том берегу.
И белей твои зубы
тех жемчужин на талом снегу.

Взор твой ярок и влажен,
как чужой и неискренний дар.
И твой спутник не важен
в свете всех светофоров и фар.

Ну-ка, стрелку положим,
станем тонкою струйкой огня,
чтоб не стало, положим,
ни тебя, ни меня.

Ни тебя, ни меня, ни
голубого дождя из-под шин –
в голубое сиянье
милицейских машин.
2000


14.6.20

Édouard Limonov: aspects d'une poésie objective


(Vers traduits du russe par Thierry Marignac)
FRAGMENT


Nous contemplions le paysage bouche bée
Des villes sur les mers blêmes
Des mers où les baleines parfois barbotaient même
Avec leurs yeux bleus sombres enflammés.

De joyeuses cavernes dans les glaciers verdâtres
Musique et lumière dans les ruines des palais
Les belles dames serrées par leurs cavaliers idolâtres
Menant un pornographique ballet

Avec un magazine de mode dans les buissons gisent les satires.
Yves St-Laurent jeté sur leurs flancs
Les croupes des nymphes semblables à des lyres
Parmi la rocaille, disposées sournoisement…

Un canot jaune surgit d’un sous-marin
Flotte un drapeau noir sur un mât très fin
(O Jolkovski Alik, regarde la rame à l’attaque
Elle s’élève à présent, des vagues arrache la laque !)

Fantômas, en blonde compagnie
Se dépêche d’enfouir dans l’atoll les brillants
Mais le long de la lune (et là la nacelle en gros plan !)
Une montgolfière de policiers a surgi

Sherlock Holmes saute en parachute à terre
Il fume la pipe, sans quitter son imper
Et de choucroute repu, Robinson
Les suit tous à la lunette dressée dans les buissons.

Avec Robinson, nous regardions bouche bée
Vers les nuages, les obèses troupeaux
Respirions la mer, l’ozone et la fumée
Parfois domestiquant Vendredi sans bobos…

Dans les glaces verdies… (professeur Alik, te décideras-tu
Rimbaud ou Baudelaire, c’est l’influence de qui ?
Ou Jules Verne ?) insecte à peine semble le frêle esquif
À Robinson dans sa lunette, d’un pagne de peau de bouc vêtu…
Édouard Limonov 197…

Фрагмент 
........................................
 Мы рот открыв смотрели на пейзажи
На города на бледные моря
В морях порой киты плескались даже
Глазами темно-синими горя 

В зеленых льдах веселые  пещеры
В руинах замков музыка и свет
Прекрасных дам сжимают кавалеры
Ведя порнографический балет 

С журналом мод в кустах лежат сатиры
 Ив Сен-Лоран наброшен  на бедро
И попки нимф похожие на лиры
Среди камней расставлены  хитро... 

С подводной лодки спущен желтый ялик
На тонкой мачте бьется черный флаг
(Гляди на весла! О, Жолковский Алик, 
Сейчас взлетят, с волны  сдирая лак!) 

То Фантомас в компании блондинки
Спешит бильянты закопать в атолл
Но вдоль луны (Здесь крупный план корзинки!)
Воздушный шар с полицией  прошел 

Вниз Шерлок Холмс сигает  с парашютом
Он курит трубку не снимая плащ
А Робинзон, откушавший   шукрутом,
 Следит за всем, труба торчит  из чащ...
............................................... 
Мы рот открыв смотрели с Робинзоном
На облака, на тучные стада
Дышали морем, дымом и озоном
И Пятниц приручали иногда.... .
................................................
 В зеленых льдах...(реши,  профессор Алик, 
Кто повлиял? Бодлер или Рембо
Или Жюль Верн?) букашкой   видит ялик
В козлиной юбке Робинзон  с трубо...
ЭДУАРД ЛИМОНОВ