Typologie de la nausée

Dans la saturation de la pornographie —
aux sens propre et figuré — Epstein, l’écœurement prend bien des formes.
L’effrayante monotonie des horreurs rabâchées de la belle aube au triste soir
suscite un voyeurisme généralisé pour ces 120 journées de Sodome dignes d’un Pasolini
en surchauffe. Elle est alimentée à flux tendus par la classe
politico-médiatique, sûre de tenir là un thème vendeur. La réprobation affichée
n’est qu’un moyen — sinon de se distancier pour certains acteurs suspects — de
se braquer sur un tableau sordide et hypnotique. Elle est aussi l’occasion
rêvée pour le gauchisme sociétal de se mirer dans sa bonne conscience après
coup, en brandissant les droits des femmes, la culture du viol — on vous
épargne le couplet. On soupçonne certains des redresseurs de torts d’aujourd’hui
d’avoir tu des décennies ce qui était de notoriété quasi-publique. Combien
d’Epstein opèrent en coulisses en ce moment-même ? Combien de Weinstein
hollywoodiens se sont-ils partagés l’empire du producteur déchu ?
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| Democracy © Andrey Molodkine |
Le
sensationnalisme, vieille lèpre du marché de l’information, suscite une nausée
équivalente à celle provoquée par la machine Epstein : sexe, crime et
finance, recette d’un succès infernal. On ne se lasse pas des cochonneries
distillées au compte-goutte.
Le grand déballage est aussi un théâtre propice aux
manipulations. Nous avons évoqué il y a peu la façon dont l’affaire devenait
soudain un terrain de la guerre de l’information, la théorie à la fois fumeuse
et toute fraîche d’un Epstein agent russe, contrée de l’autre bord par celle de
ses liens possibles mais non établis formellement, voire avortés, à
l’oligarchie ukrainienne.
Ces aspects « parallèles » du grand déballage ne
sont pas les moins insolites. Ils éloignent le haut-le-cœur devant cette
fascination trouble de la planète entière.
Ainsi, coup de théâtre, le personnage de Noam Chomsky,
saint-patron de l’ultragauche, surgit sans crier gare dans cette nébuleuse de
la dégradation. Bien que, selon toute vraisemblance, innocent des méfaits
perpétrés dans l’île maudite, il aurait entretenu une proximité coupable avec
le sulfureux milliardaire, ayant séjourné aux Antilles, bénéficié de certaines
largesses d’Epstein, de séjours dans des hôtels de luxe, de propositions d’aide
financière à des périodes difficiles pour l’intellectuel. Outre-Manche et
Outre-Atlantique, c’est une levée de boucliers générale de la gauche et de
l’extrême-gauche contre celui qui figurait au panthéon de la résistance au
système. D’après les documents, Chomsky aurait conseillé l’escroc sur la
gestion de son image média jusqu’en 2018 où le scandale s’annonçait. Des photos
du penseur dans l’avion du maquereau, des Chomsky sous le soleil de l’île, de
fraternelles accolades avec Ehud Barak, massacreur de Palestiniens, ou Steve
Bannon, le populiste américain. Des courriels de l’épouse de l’intellectuel
anarchisant — s’adressant à l’escroc comme à un ami intime. Descente aux enfers
— de la gauche-paillasson jusqu’aux pasionarias du Woke, l’idole d’hier est
vouée aux feux de la géhenne.
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| Democracy © Andrey Molodkine |
Et comment expliquer ce qui ressort comme une fascination
mutuelle entre l’un des meilleurs critiques du militarisme américain depuis les
années 1960, comptant au nombre de ses titres de gloire une visite à ses
risques et périls au Nord-Vietnam bombardé en 1971, un des opposants les plus
pertinents à la guerre d’Irak de 2003 avec ses ouvrages « La Fabrique du
consentement » et « La Doctrine des bons sentiments » — et
l’homme de l’ombre, l’âme damnée du capitalisme financier, le souteneur préféré
des grands de ce monde gravitant autour de deux ou trois des services spéciaux
les plus dangereux de la planète ? Au passage, avec l’affaire Andrew Mountbatten-Windsor
et le récent scandale Mandelson, on peut se demander si, outre le Mossad
et la CIA fréquemment cités, le MI6 britannique, lui aussi… Pure spéculation,
bien sûr.
Revenons en arrière. Le type de théoriciens anarchisants
dont Chomsky était devenu l’emblème américain, semble avoir toujours entretenu
cette ambivalence. La définition du mot ultragauche, galvaudé aujourd’hui par
les ignares qui nous servent de ministres, se réfère explicitement à des gens
ayant tout d’abord rompu avec le Parti Communiste puis avec la 4e
Internationale trotskyste — en recherche de l’introuvable communisme libertaire,
depuis l’Allemagne des années 1930, les scissions libertaires du PKA (parti
communiste allemand) et « L’École de Francfort ». Rien à voir avec le
gauchisme léniniste et autoritaire 1960-70. Mais dans la confusion moderne, à
base d’amnésie, d’un tweet l’autre, la bouillie s’épaissit.

En
France, un des fondateurs de cette « mouvance » était un théoricien
d’origine grecque nommé Cornélius Castoriadis et pierre angulaire de la
revue emblématique de l’ultragauche des années 1950 : « Socialisme ou
barbarie ». Il avait rompu avec le PC grec puis la 4e
Internationale, et émigré en France pendant ces années d’après-guerre où les
SAS anglais, suite au partage du monde de Yalta, massacraient les résistants
communistes grecs à l’occupation nazie tandis que Staline glaçait son
Pacte de Varsovie en Europe de l’Est. Économiste, Castoriadis travailla à
l’OCDE de 1948 à 1970. Chez les anarcho-situs, on disait : « Il
détruit la nuit ce qu’il construit le jour ». Dans l’ultragauche, qui se
voulait plus cynique que tout le monde, cette ambivalence passait pour un
machiavélisme subversif : le théoricien touchait un salaire élevé, au cœur
du système à détruire, dont les turpitudes nourrissaient ses desseins
révolutionnaires, ennemi de l’intérieur.
Pour sa part, Guy Debord, théoricien de haut vol lui
aussi du « conseillisme » situationniste, s’il n’était qu’un bohème
sans diplôme, professa toute sa vie une préférence marquée pour les épouses
filles d’industriels finançant la révolution situ. Cette fois encore, dans le
milieu — suprême habileté qu’on rêvait d’imiter. Puis, au début des années
1970, Debord croisa le chemin du très riche agent artistique et producteur de
films Gérard Lebovici, propriétaire des éditions Champ Libre et sponsor
d’un certain nombre des caprices du théoricien révolutionnaire. On parle de
pots d’un miel unique déposés par hélicoptère dans la propriété de Debord et sa
femme chinoise en Haute-Loire. En 1984, Gérard Lebovici fut abattu dans le
sous-sol d’un parking des Champs-Élysées de plusieurs balles 22. Long Rifle
dans la nuque. Affaire jamais élucidée. Brigades Rouges, mafia, anciens
complices de Mesrine dont Lebovici avait publié le livre
« L’Instinct de mort » et protégeait la fille, on se perdait en
conjectures. Debord ne parla jamais clairement. Le journaliste d’investigation
criminelle Jérôme Pierrat maintient que Lebovici blanchissait l’argent
du milieu dans ses productions, un des vices cachés mais notoire du cinéma …
Quoi qu’il en soit, ce meurtre qui avait tout d’une
exécution, mit un terme définitif au compagnonnage du pourfendeur du spectacle
marchand et du promoteur de celui-ci, maître du show-bizness.
De notoriété publique, Debord et Lebovici, hommes d’une
intelligence supérieure, étaient fascinés l’un par l’autre, l’homme d’affaires
et le penseur subversif.
On dispose donc, dans l’ultragauche, d’une quantité
d’histoires — j’en oublie certainement — où le contempteur du capital est l’ami
intime du représentant de celui-ci. Chomsky appartient à cette lignée dont les
ambigüités à cet égard sont légion.
Évidemment, il existe beaucoup d’autres éléments éclairant
la proximité Epstein-Chomsky. Mais le substrat historique de cette tendance
libertaire…
L’un des reproches les plus stridents adressés à Chomsky par
les pasionarias Woke, tient à son apparent mépris de la « cancel
culture » qu’il partage avec Epstein, lorsqu’il lui conseille d’ignorer
les attaques féministes et Me too. D’un point de vue strictement
technique, le théoricien n’a pas tort : répondre, riposter, se justifier,
s’excuser, c’est donner du grain à moudre à l’adversaire. Lorsque les
néo-féministes s’en sont pris à mes anciens rédacs-chefs d’eXile, magazine
contreculturel moscovite il y a un quart de siècle, Matt Taibi, fils de
l’aristocratie journalistique américaine, s’est excusé de ses articles très
lestes. Ce qui a déclenché un assaut sans précédent. Mon ami Mark Ames,
fils de personne, s’est simplement fendu d’un : Get lost… en
laissant passer l’orage et s’en est beaucoup mieux sorti. Contrairement à
Epstein, ni l’un ni l’autre n’avait le moindre viol à se reprocher, juste
quelques provos dans le Moscou incendiaire des années 1990.
Chomsky, linguiste, n’avait peut-être pas que des comptes
d’homme vieillissant — Debord aussi était réac sur le tard — à régler avec les
néo-féministes. Une bonne partie des thèses Woke, mettant en avant la
« victime », sont fondées sur la French Theory (Barthes,
Derrida, Foucauld, Lacan…) exportée puis simplifiée dans les universités
américaines — et retour à l’envoyeur, tout d’abord sous la forme du polititcorrect
et ensuite… L’obscur salmigondis de la French Theory mélangeait psychanalyse, critique sociale,
et… linguistique, jusqu’à la « sémiotique ». Les Américains, assez
patauds en dialectique, en rendirent une version à mi-chemin entre éternel
stalinisme gauchiste et le jansénisme puritain qui leur est propre. Celle-ci
s’appuyait sur un certain nombre d’interprétations approximatives et de
vulgarisations détournant des notions abstraites jusqu’à l’absurde de l’étude
structurale du langage. Pour donner un exemple européen, la notion de
« genre » dont on nous rebat les oreilles est basée sur une
traduction littérale et erronée du gender américain, terme dont
l’acception est un peu plus large. Le « genre », en français est une
notion grammaticale : genre masculin et féminin. Pour parler du sexe
biologique, il faut (fallait) préciser « genre sexuel ». On
reproduisait en miroir les errements d’Outre-Atlantique : simplifier la
simplification. Aux yeux d’un Noam Chomsky, technicien et même ponte de la
linguistique, ces erreurs grossières trahissaient l’amateurisme. De plus,
Chomsky défendait une conception « technologique » de la linguistique
avançant, au-delà des principes d’acquisition et d’imitation traditionnels,
l’idée d’une pré-programmation biologique du cerveau humain à une langue
mondiale, qui s’adapterait aux conditions locales. L’ensemble évoquant à peu
près un ordinateur. En ce sens, le penseur était « mécaniste ». Les
déconstructions poststructuralistes entraient directement en concurrence avec
son travail. Au-delà d’un agacement de vieillard face au braillardes et
braillards, on peut chercher là une des causes de l’hostilité de Chomsky au
néo-féminisme wokiste.
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| Linguistique autodidacte |
L’anthropologue
anglais Chris Knight, auteur du livre « Decoding Chomsky »
offre une autre piste expliquant la cordialité qui marquait les relations du
théoricien et du maquereau du jet-set planétaire. Il rappelle que malgré son
hostilité publique au militarisme américain, le linguiste avait passé sa vie au
cœur même de celui-ci : le Massachussets Institute of Technology dépendant
du Pentagone, fréquentant quotidiennement des hommes qu’il appelait des « criminels
de guerre », entretenant avec eux des rapports conviviaux et parfois
amicaux. Knight cite notamment John Deutsch, futur directeur de la CIA,
avec qui, paraît-il, Chomsky déjeunait fréquemment. Dans cette université, on élaborait
la doctrine de guerre, et les armes, notamment les missiles. Dans un premier
temps, une des raisons qui poussèrent le MIT à recruter Chomsky, était
l’utilité présumée que sa théorie de pré-programmation au langage du cerveau
humain aurait eu, dans les balbutiements de l’ordinateur de l’époque, de
précieuse pour un langage universel des missiles. Ce qui se révéla complètement
faux. Mais, poursuit Knight interrogé par le blogueur YouTube Owen Jones,
sa théorie linguistique avait un autre usage possible dans le volet idéologique
d’une institution comme le MIT : la linguistique de Chomsky, informatique
avant la lettre, contrait radicalement les notions de matérialisme historique
et dialectique de l’ennemi soviétique.
Paradoxalement,
conclut Knight, la place de Chomsky au cœur du militarisme américain lui permettait
d’en faire une critique radicale et informée. En ce sens, on retrouve le modèle
Castoriadis, planificateur du marché européen le jour et adversaire la nuit. Le
capitalisme n’est ni de droite ni de gauche. On pourrait multiplier les
exemples, de l’intérêt montré par la CIA pour des penseurs issus de la gauche
ou extrême-gauche (prouvé par des dossiers déclassifiés) tels que Foucauld ou
l’inénarrable BHL, jusqu’à la Paris Review, dirigée par
« l’écrivain-voyageur » Mathiessen, où l’on retrouve des
contributeurs de la gauche radicale des années 1960, tels que l’écrivain Norman
Mailer. Mathiessen reconnut plus tard avoir été directement financé par
l’USAID (aile financière de la CIA) dans son initiative « contre-culturelle »
anticommuniste. On sait le rôle qu’ont joué hippies et LSD dans les progrès de
l’ordinateur et d’Internet, expliqué en détail par le journaliste russo-américain Yasha Levine dans son livre « Surveillance Valley ».

Chomsky était donc déjà, bien avant Epstein, cul et chemise
avec le gotha du complexe militaro-industriel. Ses ambigüités étaient multiples.
Au-delà des compromissions avérées, les séjours sur l’île d’Epstein, les
séjours dans la demeure new-yorkaise de l’escroc, les largesses de celui-ci
réglant des notes d’hôtel pour le théoricien (pourtant riche) et sa femme, j’en
passe, faciles à retrouver et d’un intérêt mineur — on ajoutera un aspect
« romanesque ». La fascination qu’exerce « l’ennemi ». Au
cœur nucléaire de l’hyper-capitalisme, les théoriciens d’ultragauche jouissaient
de leur prescience. De leur côté, les puissants de ce monde éprouvaient le
plaisir trouble de frayer avec leur « négation ». Dans le cas de
Chomsky et Epstein, deux intelligences exceptionnelles — quoi qu’on puisse dire
de l’escroc, son intelligence ne fait aucun doute — se reflétaient en miroir…
extrêmement flatteur. C’était certainement aussi le cas de Debord et Lebovici.
Ne sous-estimons pas le rôle de la vanité dans cette histoire. On donnerait
cher pour obtenir des enregistrements de leurs dialogues, certainement farcis
d’ironie perverse. Enfin, on soulignera la « parenté du privilège ».
Aucun des théoriciens cités ne sortait du caniveau. Le vertige du génie subversif
devenait jansénisme et accès aux plus hautes sphères. Pour un Epstein,
arriviste sans scrupules, d’une humble famille juive de Brooklyn, parler à un
des intellectuels majeurs du siècle était sans aucun doute une consécration.
Thierry Marignac, février 2026