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5.3.26

Sans ennemi l'Amérique dépérit

 

         Evguénia Kovda est une Américaine d’origine russe. Réalisatrice de documentaires, scénariste et essayiste. Mariée à Yasha Levine, que les lecteurs d’Antifixion connaissent. Dans l’article ci-dessous, elle revient sur un sujet clé de notre époque ; la fin de l’URSS, citant abondamment, feu mon ami Limonov. Témoin direct de cet effondrement, qui m’inspira le roman L’Icône (éditions des Arènes, 2019), elle vit aussi aujourd’hui au cœur de l’empire américain. Elle en explique les ressorts et le déclin avec une pertinence rarement égalée. J’ajouterai, on comprendra pourquoi en lisant, que c’est votre serviteur qui avait commandé l’article « La Disparition des barbares » pour le magazine Zoulou, en 1984, quand j’en étais un des rédacteurs. Et que je souscris dans mes derniers livres, à la plupart des affirmations d’Evguénia. Le tout récent massacre en cours, est une preuve supplémentaire. L’Amérique a besoin d’ennemis.

    (Traduit de l'américain par Thierry Marignac)

 

"La disparition des barbares". EL.

35 ans sans URSS

Le 25 décembre, c’était le 35e anniversaire depuis la fin officielle de l’URSS. Je suis contemporaine de cet évènement et de la Russie post-soviet. Je fais partie de la première génération qui n’a jamais vécu en URSS mais a grandi dans la Russie capitaliste avec des publicités pour les Snickers, des dessins animés de Disney et des films de Schwarzenegger.  Ces artefacts américains sont mes souvenirs les plus anciens ce qu’on pourrait considérer comme étrange puisque je suis née à Moscou, que le russe est ma langue maternelle et qu’il existait suffisamment de dessins animés et de films autochtones pour grandir avec. Mais à l’époque l’Union Soviétique avait disparu et toute la production soviet, avec sa moralité soviet, était suspecte. Les gens avaient soif de culture américaine. Pendant mon enfance et ma jeunesse à Moscou, ces produits étrangers étaient considérés comme magiques et supérieurs et plus dignes de confiance. Je regardais Dallas et Santa Barbara en pensant « Bigre, c’est l’Amérique ! »

         Toutefois, étant devenue américaine et vivant le déclin de l’empire américain à son centre — New York — je me demande si c’était comme ça qu’on se sentait à Moscou à la fin de la Pérestroika. Une grande partie de l’intelligentsia semble avoir de moins en moins d’illusions sur le mythe américain et l’exception américaine. D’autre part, une autre partie de l’Amérique semble redoubler de zèle et se joindre à « la vieille garde » quasi-fasciste qui promet de garder le mythe plus puissant que jamais.

         Comme je l’ai répété plusieurs fois, cette décadence américaine me semble vaguement familière. Je suis née durant la décadence d’un autre empire et j’ai grandi après sa fin, dans un monde qui était le Satiricon de Pétrone et Fellini un monde proto-chrétien sans foi ni loi et où seuls les instincts et désirs primordiaux régnaient dans la société ou ce qu’il en restait. Sauf que la Russie était postchrétienne. Elle rejetait le communisme, une foi qui avait ses racines dans le christianisme. En dépit de nombreux ouvrages historiques et reportages journalistiques, la façon dont l’URSS s’est effondrée est toujours aussi stupéfiante pour moi et d’autres. Un livre que j’ai découvert lors d’une visite familiale à San Francisco avance une théorie intéressante à ce sujet. Voici laquelle : l’élite soviétique croyait la propagande américaine sur l’Union Soviétique. Et cette élite a diabolisé l’Union Soviétique jusqu’à son extinction. La Voix de l’Amérique et Radio-Liberté ont fini par remplir leur mission avec succès : déstabiliser et renverser l’Union Soviétique de l’intérieur malgré la censure et les défenses du Rideau de Fer élevées pour se protéger. En fait, cette tentative de s’isoler de l’Occident a mené l’URSS à sa fin, puisque personne ne pouvait faire l’expérience de l’Occident tel qu’il était et qu’on se fiait à une image idéalisée — dressée en grande partie par la propagande américaine et Hollywood.



         Mystérieusement, j’ai trouvé ce livre le soir de Noël à San Francisco. Et une fois les réverbères allumés sur la Petite Russie dans le quartier de Richmond, je suis entrée dans une librairie russe avec ma fille pour lui acheter quelque chose. Mais au lieu de prendre un livre d’enfant, mon attention a été attirée par un vieux livre d’Edward Limonov. C’était un recueil d’articles des années 1980-90 intitulé La disparition des Barbares. Limonov avait publié ces articles dans divers journaux qui avaient proliféré pendant la Pérestroïka, lorsqu’il y avait eu un moment de totale liberté de la presse. À l’époque, on croyait à la fin d’une ère étouffante et au début de quelque chose de grisant et de nouveau. Mais… Limonov n’y croyait pas.

         À la fin des années 1980, Limonov, de même que beaucoup d’autres exilés soviet sont devenus très actifs dans les médias soviétiques. Mais il tranchait sur les autres. C’était la voix de la raison au milieu du bolchévisme pro-occidental du marché libre et l’intelligentsia dont l’obsession était de transformer la Russie en un « paradis capitaliste et démocratique ». Il n’était pas haineux par ignorance. Il était critique comme on peut l’être après l’avoir pleinement expérimenté — un immigrant touchant l’aide sociale à New York, un travailleur manuel dans le nord de l’État, un auteur publié, puis un journaliste à Paris. Ce n’était pas un touriste soviet privilégié, ni un dissident célèbre ou un immigrant protégé — comme un savant ou mathématicien ayant un boulot peinard dans une université prestigieuse. Il avait dû vivre dans une société occidentale par ses propres moyens sans soutien institutionnel ni filet de sécurité. Il était vraiment « passé à l’Ouest ».



         Ce qui donnait une valeur à sa perspective, c’était son antisoviétisme quand il vivait en URSS et faisait partie du monde de l’art underground. Comme il l’expliqua dans l’une de ses colonnes, il écoutait Radio-Liberté (fondée et dirigée par la CIA) comme tout le monde dans son cercle et croyait à tout ce qu’on lui disait. À cette époque, comme tous les autres, il ne remarquait que la grossière propagande soviétique et ne comprenait pas qu’il existait une propagande occidentale. Par exemple, Limonov raconte qu’en 1968, il avait écouté Radio-Liberté parler des tanks soviets à Prague, écrasant le soulèvement. Il était critique sur leur action en Tchécoslovaquie, mais il ne se rendit compte qu’après à quel point ces actualités occidentales étaient biaisées. Elles n’évoquaient jamais les crimes occidentaux comme le massacre de My Lai au Vietnam, un évènement bien plus violent qui s’était déroulé à peu près à la même époque.

         Pour Limonov, ce n’était qu’un exemple de quelque chose de très courant chez les baby boomers soviets, la génération qui devait démanteler l’URSS par la suite. Sa génération était d’une ignorance et d’une naïveté comiques sur l’Occident qu’elle ne connaissait qu’à travers les émissions de radio de la CIA, les quelques films hollywoodiens parvenant en URSS, les voyages limités de ses savants et bureaucrates où ceux-ci ne croisaient que les élites de la société occidentale : cercles académiques, gouvernementaux et industriels. Et ils traitaient de propagande toute critique de l’Occident émise par leur propre État soviétique. Le racisme, les politiques réactionnaires, les victimes innombrables des guerres étrangères, tout cela était vu par les Soviétiques comme des mensonges ou des exagérations. Même lorsque la critique de l’Amérique était pertinente. En bref, ils idéalisaient l’Occident et diabolisait leur propre société. Ils aimaient l’Occident et détestaient leur pays avec une pure passion, réservée à personne d’autre. Les gens aiment parler de désinformation, de nos jours. Eh bien, la génération de Limonov a été élevée par une désinformation occidentale massive. Ce qui les a conduits à démanteler leur propre société avance Limonov. En bref, l’Union Soviétique s’est éliminée elle-même par une opération psychologique.

         Limonov serait probablement resté un l’un de ces baby boomers désinformés s’il n’avait pas été forcé à émigrer vers l’Occident dans les années 1970. Il était chassé d’un monde quasi-socialiste oppressif-mais-sûr vers le monde libre capitaliste — un monde rêvé par tout le monde en URSS, sur lequel on lisait des livres. En Occident, il gagna une expérience réelle. Il en savait plus sur l’Occident que les réformateurs qui démantelèrent l’URSS, mus en partie par un authentique désir de la restructurer et de l’améliorer, la rendre plus démocratique et plus occidentale. Comme toute la population soviétique, ils ne comprenaient l’Occident que de loin. Ils ne connaissaient que le mythe, alors ils poursuivirent le mythe.



         Un des aperçus les plus perspicaces qu’un Limonov, déjà homme mûr, essaya de partager avec un public soviétique encore naïf à la fin des années 1980, était qu’une bonne partie de ce qu’il croyait être de la « propagande soviet » sur le capitalisme occidental, n’était pas du tout de la propagande. L’exploitation brutale du colonialisme européen, un système de classes rigide, la bourgeoisie au pouvoir, quel que soit le parti politique — tout était vrai. D’une certaine manière, avec l’émigration, en vivant aux États-Unis, Limonov avait découvert les « victimes du capitalisme » dont il n’avait aucune idée.

         Il écrivait :

         « L’intelligentsia soviétique continue à creuser pour trouver et exposer les crimes de son pays et détruit les fondements de l’État soviéto-russe. Élevée dans des théories politico-économiques antédiluviennes, elle ne connaît l’Occident qu’à travers livres, cartes postales, et voyages touristiques. L’intelligentsia nihiliste est ignorante et souvent obtuse. Elle accuse l’Union Soviétique de crimes communs à tous les États et tous les systèmes économiques. Son ignorance la conduit à assimiler son nihilisme à la démocratie. »

 

Roman sur la fin de l'URSS (2019!).

         Dans l’un de ses articles de 1990, Limonov concède que Gorbatchev était honnête et voulait le bien commun, quoique mou. Gorbatchev voulait déstaliniser l’URSS — pour inaugurer « le socialisme à visage humain ». Mais c’était aussi un plouc de province « La première génération de sa famille à faire des études, quelqu’un qui avait plongé dans l’aquarium du Parti Communiste très jeune . »

Des décennies avant le très influent livre Effondrement de Vladislav Zubok, Limonov décrivait Gorbatchev de la même manière : très naïf et ignorant de la façon dont fonctionnaient les démocraties occidentales et dont fonctionnait le pouvoir dans une société aussi complexe et fragile que l’URSS. J’ajouterai, qu’il n’est pas étonnant que Gorbatchev ait fini défait, détrôné, et terminé dans une publicité pour Pizza Hut.

         Comme l’explique Limonov, une grande partie de l’intelligentsia — en compagnie de l’aristocratie du Parti Communiste — était dans un processus d’auto-flagellation. C’était masochiste et inepte, puisque Kroutschev avait déjà dénoncé Staline, trois ans après sa mort. Aucun intellectuel de gauche —sans parler des gens au pouvoir — en France ou en Amérique n’irait jusqu’à pousser son propre pays à l’extinction et au suicide aux nom de la réforme. Si l’URSS était si mauvaise, pourquoi vouloir la réformer ?

         En 1984, Limonov publia une courte politique-fiction dans le magazine français Zoulou. Le titre de son recueil d’articles en découle : « La Disparition des barbares ». Bien que l’histoire soit un peu rudimentaire, elle était très juste politiquement. C’est une histoire où l’Union Soviétique disparaît en une journée et où il ne reste plus que du gypse blanc sur toute sa surface. Ce qui mène les pays occidentaux à une grande confusion — perdre leur ennemi n’est pas dans leurs intérêts. Ils en ont besoin pour avoir de gros budgets militaires, soumettre leur population par la peur, etc. Alors ils essaient en sous-main de convaincre la Chine de devenir leur ennemi officiel, mais leur dirigeant décline l’offre, précisant qu’il serait heureux de se rendre aux Américains. Alors l’Occident est désespéré. Il avait besoin de l’Union Soviétique. Il a besoin de « l’autre » pour maintenir sa structure de pouvoir.

         Et est-ce que ça n’a pas fini par se passer comme ça ?  Après l’effondrement de l’URSS, l’Amérique ne pouvait supporter de n’avoir plus d’ennemi. Elle inventé la guerre contre le terrorisme, mais ça ne suffisait pas — il faut un adversaire égal à soi-même — à une machine militaire aussi gigantesque. Et on a réinventé la Russie comme menace — jusqu’à une nouvelle Guerre Froide, qui n’est plus froide mais très chaude et partagée par l’Europe. Ce qui prouve à quel point Limonov était prophétique dans son récit. Blâmer l’ennemi extérieur pour tous les problèmes du monde tout en ayant besoin de cet ennemi extérieur pour la stabilité intérieure est le modus operandi de l’empire américain.

         Comme l’avait prédit Limonov, la Nouvelle Guerre Froide n’est pas idéologique — la Russie n’est pas socialiste et n’offre pas un système économique et de valeurs différent. Cette fois-ci, la Guerre Froide est purement géopolitique et les masques sont tombés. Ayant soif de puissance et de ressources, l’empire américain ne peut plus cacher ses motivations derrière les slogans habituels : « liberté, démocratie ».

         Parmi les prédictions réalisées de Limonov, le nationalisme comme tendance. Il écrivait que si le supra-nationalisme de l’URSS s’éteignait, le nationalisme brutal des républiques soviétiques s’enflammerait. Il écrit : « Le nationalisme ukrainien peut facilement se réveiller et provoquer  le retour du nationalisme russe ». N’en n’est-il pas ainsi aujourd’hui ?

         (…)

         Dans un article de 1991, Limonov se montrait choqué de ce qu’il voyait autour de lui à Moscou. Selon lui, c’était « du masochisme superflu ». Il lui était étrange de voir l’URSS dans la repentance, tandis que les États-Unis entraient dans une phase de « gloire militariste mythomane ». Ce n’était pas la réaction d’un ami. Selon lui, il était clair que quelle que soit l’auto-flagellation soviet, l’Amérique n’aiderait pas la Russie à être prospère et à libérer sa population, il était idiot et naïf de la part des politiciens russes de croire qu’il en serait autrement.

         Limonov prédisait que la période de repentance russe finirait mal — c’est ce qui s’est passé. Et, à présent, c’est la Russie qui est dans sa phase militariste. Mais qui en est coupable ?

         Evguenia Kovda.

2.11.25

Morand et Bounine

 



         LITTÉRATURE INCOMPARABLE

         Aujourd’hui, exception notable, je n’irai pas exhumer des bas-fonds de Newark un auteur Blaxploitation aux allures de malfrat à cran d’arrêt affûté dans la manche, buveur d’apricot brandy et autres poisons du ghetto, un génie poétique de l’ère Brejnev spécialiste de la fausse disparition en fanfare et de la revente des premières éditions volées aux puces de Moscou entre deux maquereautages, voire une chanteuse de beuglants nocturnes belle comme le jour aux vers méphistophéliques inspirés par Pétersbourg, un écrivain néo-beat de Gary, Indiana, chantre des enfers industriels à gueule de clochard  — comme thèmes de ma rêverie que je nommerais bien transgressive, si le terme n’était galvaudé par les milliers d’imbéciles de la péroraison. Mon banquier va encore faire la gueule : Thierry, pour une fois dans votre vie vous pourriez peut-être avoir une idée qui ne soit pas résolument anti-commerciale ! Faire un effort !

Le 4 novembre


         Non, comme si j’avais fait Normale Sup’ — au lieu d’Hypokhâgne de la shooteuse, une université méconnue du littérateur en herbe… les drogues douces menant aux drogues dures selon le schéma bien connu… Où en étais-je ?… Comme si j’avais fait Normale donc, je parlerai pour une fois de deux classiques !… Les misères de l’âge ? Sans doute non, plutôt le dégoût de la ragougnasse post-moderne, toujours plus inculte, toujours plus agressive, écrivait J-M Parisis à propos de Dominique de Roux avec un certain à-propos. J-M, plutôt excellent auteur au départ avait deux défauts :1) il croyait viril d’être imbuvable, 2) il était concurrentiel jusqu’à l’absurde. Il semble avoir disparu des périscopes ces derniers temps…

         Assez, assez, au fait, au fait, crie mon drone de surveillance, Fini les digressions. Soit.



Par conséquent, je n’irai pas par quatre chemins, en évoquant Ouvert la nuit, de Paul Morand, et Les Allées sombres d’Ivan Bounine dans mon cours underground de littérature comparée. J’attends des sponsors qui tardent, je me demande pourquoi, je n’ai rien contre leur oseille, depuis le temps que je souhaite ouvertement me faire corrompre jusqu’à l’os, pourquoi ça passe inaperçu. Ça fait 40 ans, ou peu s’en faut, que je suis dans l’édition d’une manière ou d’une autre, les chasseurs de têtes ont eu le temps de me repérer. I am the world’s forgotten boy… chantait Iggy Pop. Stop!… Mon drone se met à hurler que je m’égare encore, je rends les armes et passe au vif du sujet. Foin des digressions. Que mon maigre lectorat ne m’en tienne point rigueur. Nous autres saltimbanques… Sous pression des banquiers acrimonieux, nous cherchons n’importe quelle issue funambule…



Suffit !

Si dissemblables qu’ils ne semblent au premier abord, Ouvert la nuit, et Les Allées sombres ont en commun un certain goût pour l’inattendu. De surcroît, quasi-contemporains — les années 1920-30. Le déluge de détails topographiques, atmosphériques, sentimentaux, personnels et historiques dans le recueil de nouvelles de Bounine, ouverture de chacun de ses récits d’amours tragiques, lui a valu parfois d’être qualifié d’être « surchargé ». Il s’agit là pourtant de l’extrême singularité du chef-d’œuvre de Bounine, celui qui lui emporta certainement les voix du Nobel pour La Vie d’Artiome en 1933 — moins intéressant. On décerne souvent des honneurs à un auteur pour ses livres passés, plus que pour le livre couronné. Le Nobel 1933 était par ailleurs décerné contre Staline, Bounine faisant partie de l’émigration « blanche » et la guerre anti-communiste de l’époque étant aussi vive que dans nos déclinaisons tardives de la Guerre Froide actuelle.

J’ai vécu ça avec un auteur américain que je traduisais, Bruce Benderson, couronné du prix de Flore en 2004 pour le médiocre « Autobiographie érotique », parce que son extraordinaire roman « Toxico » avait été plébiscité, heureusement pour lui et pour moi, par les médias de l’insignifiance post-gauchiste pro-victimaires, plusieurs années auparavant. Voilà l’édition, les prix… On s’y habitue, on s’y résigne…

Retournons à Bounine… Les Allées sombres, lues à l’enfilade, produisent une impression saisissante de flamboiement de cathédrale noire et rouge, dans le défilé hallucinant situé à diverses époques de tragédies intimes, toujours écrasantes, brèves ou plus longues… Et tant d’émouvants portraits de femmes… There is no happy end… Un déferlement d’histoires bouleversantes, parfois trois pages pas plus… Beaucoup plus impressionnant que ses œuvres ultérieures récompensées par la politcorrectitude anti-soviet de l’époque…

Morand, une figure loin d’être toujours agréable avec sa sécheresse de nanti, son dédain de diplomate, ses louches accointances avec le pétainiste Laval plus tard, était un écrivain remarquable. En quoi est-il comparable à Bounine ?

Avec Ouvert la nuit, à la même période, il offre un tableau remarquable de l’échec patent de toute histoire d’amour dans l’Histoire qui lui était contemporaine. Par des moyens radicalement différents. Là où Bounine est littéralement rococo dans son déferlement baroque en début de récit, Morand, dans son laconisme cruel, reste concis. Pourtant, leur propos est le même. À peu d’années de distance…

Là où Bounine, dans son ruissellement de dorures, étale somptueusement l’éventail de ses moyens, Morand montre une qualité inédite : être toujours imprévisible, jamais le mot attendu, mais toujours retomber sur ses pattes, la note juste — faire de sa dissonance une harmonie. Peu d’auteurs savent en faire autant. Et tant de portraits de femmes, lui aussi… D’Istanbul à Oslo…

Mon atelier de l’écriture qui ne rapporte que dalle est ouvert 24/24 toute la semaine…

Thierry Marignac, novembre 2025.




6.12.24

La guerre culturelle


 


    Mon très cher ami Mark Ames, avec qui nous avons traversé tant de péripéties à Moscou il y a 25 ans, me raconte que Le Monde a fait une critique élogieuse du navet cinématographique de Serebriakov sur feu notre ami commun Édouard Limonov. Comme je ne lis pas ce torchon, je n’étais pas au courant. Bien avant qu’il ne passe aux mains du pire gauchisme sociétal néo-con, les situationnistes avaient appelé cette feuille de chou « Le journal de tous les pouvoirs ». 
     Comme me l’a rappelé un récent biopic d’immigrants russes pleins aux as sur feu le poète Boris Ryjii où l’on comptait utiliser mon personnage de traducteur pour obtenir une caution européenne et prouver que le poète-voyou d’Ekaterinbourg, nostalgique de l’URSS, se serait opposé à « l’opération spéciale » — la guerre culturelle bobo bat son plein. Si j’ai refusé qu’on se serve de mon nom pour le navet Ryjii, la diaspora antirusse s’est tout de même servie de mon personnage, inventant sans doute un quelconque Henri Sigognac affublé de mes caractéristiques. Si jamais j’ai la preuve du contraire, je les traîne devant la Cour Suprême !… J’avoue regretter ne pas avoir vu le biopic pour savoir qui jouait mon rôle et comment. Ça promettait un certain nombre d’éclats de rire. Un bref moment disponible en location, le film a été très vite interdit de diffusion en Fédération Russe. Ma gloire usurpée sur les écrans aura donc été de très courte durée… 
Boris Ryjii, poète de l'Oural.


    Il semble donc normal que l’organe central des néo-cons sociétaux de Phrance fasse l’éloge d’un film nul, fondé sur le navrant recopiage des écrits d’Édouard Limonov par Carrière d’Encaustique. Ce fils à maman pleurnichard vient de s’embourber un nouveau prix littéraire, paraît-il. Né dedans, il les décroche tous, quand t’en as un, t’en as dix. Ce n’est pas une question de mérite, c’est une question de classe dominante. Peu avant sa mort, Édouard m’écrivait : « Thierry, je sais qu’il a du succès parce que c’est un bourgeois». 
    Désamorcer le « fragment radioactif de radicalité » d’Édouard Limonov, semble un objectif logique du révisionnisme gaucho-néo-con, récrivant l’histoire du soir au matin. Selon mes amis éditeurs, les « critiques » de ces organes de désinformation rapportent bien moins qu’un seul article de blogueur un peu spécialisé, un peu pointu. Tout n’est donc pas perdu. Le navet sur Limonov n’enregistrera sans doute pas plus d’entrées. Peut-être même moins. 
    Thierry Marignac, décembre 2024.

19.12.22

Corruption à l'UE: système de la turpitude

 


        LA BOUSSOLE DU CONFINEMENT

         La clarté du printemps 2020, sous la chape du diktat mondial, était couleur de plomb. Ce furent deux mois de dérive immobile au fil du temps, parenthèse de l’absurde, où chaque entrevue à distance imposée dévoilait chez l’interlocuteur, un navire glissant sur des gouffres amers…  On naviguait sur l’abîme, flux et reflux de cette mort dont on nous rabâchait l’omniprésence, en nous amarrant à l’interdit qui nous bloquait dans notre écluse.

         Si, dans la ville septentrionale où j’avais trouvé refuge hors de Phrance, on circulait à peu près librement, sans ausweis auto-signé, sans masque et sans contredanse, les rues largement désertes et les commerces fermés, le silence, la méfiance des passants, évoquaient comme ailleurs le vaisseau fantôme d’une vie suspendue. Le contraste de cette lenteur spectrale sur des eaux stagnantes avec le bouillonnement de l’hystérie officielle, l’hystérie devenue seule parole permise, reprise par tout un chacun à de rares exceptions près, était d’une violence traumatisante, suscitant le déni à chaque surenchère des braillards. La mort rôdait-elle vraiment, à quelques encablures ? Plus tard, cette purée de pois de mots, de thèses et d’antithèses, d’expertise et d’ignorance, d’injonctions contradictoires, fut dissipée, un matin brutal de fin d’hiver, par les canons de l’armée russe. La mort reprenait son allure habituelle et les masques tombèrent.

          Pourquoi revenir là-dessus ? Parce qu’en ces temps déjà lointains de l’avis de tempête pandémique, réglés par les vents contraires du doute et de l’incertitude, quelques-uns avaient retrouvé, ou peut-être découvert, la boussole du désir, l’appel du grand large.

          À l’heure actuelle, où les furies soufflent à nouveau de toutes parts la folie guerrière sur des océans d’ignorance, il n’est pas inutile de s’en souvenir. Petit changement de cap vers l’œil du cyclone, où les eaux sont plus calmes et la vue plus dégagée.

         C’était une initiative du dessinateur-graphiste Philippe Gerbaud, qui eut le coup de génie de réveiller l’instinct, l’humour du naufragé qu’était chacun d’entre nous au cours de cette escale forcée, arrimé à son port d’attache. Il avait baptisé son entreprise Chronotes du confinement. Certes, nous n’avions plus que la chronologie, le mouvement était passible des fers à fond de cale, les quartiers-maîtres de tous les pouvoirs le vociféraient quotidiennement. Je n’en publierai ci-dessous que quelques-unes, que les autres contributeurs me pardonnent…




         




    Pour ma part, si je contribuais activement au rétablissement de l’immunité naturelle par la fantaisie, la rêverie des Chronotes, j’avais, gardant un brin de santé mentale, trouvé un autre stratagème, une autre Croix du Sud, pour traverser cette pause contrainte sans virer louftingue. Ce fut un roman, publié l’année suivante chez Auda Isarn, intitulé Terminal-Croisière. En partie histoire d’amour malheureuse sur un paquebot, en partie interrogatoire policier au port d’Anvers, ses personnages et notamment l’évanescente beauté qui tournait la tête du héros, traducteur comme votre serviteur, me tenaient compagnie, lors de ce confinement prolongé. J’aurais souhaité m’abstenir de claironner ma clairvoyance, confinant, dirais-je sans modestie aucune, parfois à la double-vue et de confirmer la malédiction du romancier-poète Jérôme Leroy à mon encontre — Tu écris tes bouquins trop tôt — mais il s’agissait d’un scandale de corruption à l’UE, d’une enquête menée par des flics belges, sur fond d’hostilité à la Russie…

         Je n’aurais bien sûr pas imaginé qu’on trouve des sacs de biffetons chez des parlementaires européens, des dirigeants d’ONG, des syndicalistes, et mon intrigue, l’arnaque décrite était plus sophistiquée. Si j’avais évoqué des valises de billets, on m’aurait jugé partisan et grossier. C’est le genre de choses qu’on ne pardonne pas à un romancier… Mais tous ces personnages étaient là. Je les croyais juste plus raffinés dans la combine.

         Quoi qu’il en soit, deux ans et demi plus tard, l’actualité paraît prouver que ma boussole de confinement m’avait bien indiqué le Nord.

         En ces temps difficiles, où il importe de retrouver un chemin vers la paix et l’intégrité, ces rappels à la nécessité de l’ironie et du scepticisme s’imposent.  Si on vire tous tocbombes — nucléaires — ça n’arrangera rien.

         Thierry Marignac, décembre 2022.

3.10.22

Conflit Est-Ouest: la pub du voyou



    Farces et fariboles à la foire aux filous 

    (Thierry Marignac)
    
     Si, d’un doigt désinvolte, j’enclenche le mouvement giratoire du barillet à la roulette russe des offenses, inévitablement une viendra se placer en face de la bouche à feu. Dans L’Adieu à Gonzague, Drieu, qui évoquait Jacques Rigaut, parlait d’offenses-breloques. Mais la métaphore ne tient plus debout. Il faudrait une breloque de calibre 7,65. 

     Dans le tintamarre actuel autour de la guerre d’Ukraine, le plus frappant, c’est la notable quantité d’ignorance pilonnée jour après jour sur un sujet que les bavards ont à peine eu le temps d’étudier, puisqu’hier encore, il n’existait pas pour eux. Au fil du temps, et dans divers organes de presse, j’ai pris plusieurs journalistes en flagrant délit : ils racontaient n’importe quoi. J’ai épinglé dans ces pages, il y a quelques mois, un article de Libération sur les drogues en Ukraine, un sujet sur lequel personne ne peut mettre mes compétences en doute. Au second paragraphe, l’auteur démontrait sa totale méconnaissance de la question puisqu’il donnait à la politique de Réduction des Risques (échange de seringues, etc.) une dizaine d’années d’existence, alors qu’elle était déjà officielle depuis deux ans, quand je suis arrivé à Kiev en décembre 2004 pour commencer mon long reportage sur la toxicomanie dans le pays. J’avais épinglé, il y a plus longtemps, un journaliste du … un grand quotidien français, qui au bout d’un laborieux éditorial, confondait la date de l’indépendance de l’Ukraine (1991) et celle de la Révolution Orange (2004). Si ces détails peuvent sembler véniels, ils prouvent concrètement que l’auteur vous enfume, il est lui-même dans une épaisse purée de pois. Je pourrais multiplier les exemples de ce genre.  En réalité, comme les langues et la culture sont d’un abord difficile, que les « spécialistes » ne foisonnent soudainement que lorsque ça commence à rapporter, le tâcheron moyen d’une rédaction boucle un dossier avec Wikipédia et deux articles parcourus, un de la BBC, l’autre du NYT. D’ailleurs, c’est parfois la secrétaire qui se charge de lui mâcher les infos dans un dossier bâclé. Ce qui ouvre des perspectives. Si c’est le cas dans un dossier que je connais et peux repérer, qu’est-ce que ça doit être, dans ceux que je ne connais pas : je ne sais pas, moi, la bande de Gaza, ou les pirates de Somalie. Il faut s’y faire, c’est l’information en démocratie éclairée. Les complotistes diraient que cette incompétence est voulue, mais je n’en jurerais pas, elle est peut-être inhérente au système, à son économie. Sans doute moins innocente est la tendance des médias à écarter les compétences, fussent-elles élevées, de quiconque est mal vu dans leur sérail. 
     Un ami analyste du renseignement économique me confiait à son tour la distance en années lumière séparant les faits de la version qu’en donnent les organes d’actualité, dans des dossiers qu’il avait traités. 
    

    Dans un récent discours, le président russe faisait remonter à la fin de l’URSS les origines du conflit fratricide en cours. On peut penser ce qu’on veut du personnage et de sa rhétorique — c’est néanmoins indéniable. C’est dans cet indémêlable nœud gordien d’une fin précipitée, que trente ans de conflits dans l’ex-empire ont vu le jour. Il faut beaucoup de travail et d’acharnement, d’études, de connaissances, de voyages et de rencontres pour y comprendre quelque chose, avoir considéré l’affaire sous des angles multiples et pas toujours du même endroit. Formatés pour donner un message calibré, et dans l’ensemble le même sur tout l’éventail disponible, les journalistes n’ont ni le temps, ni l’argent, ni l’envie. Comme le faisait remarquer John Le Carré en 2003, il en est ainsi depuis la fin de la Guerre Froide, où curieux renversement de l’Histoire, l’information occidentale est devenue soviétique, c’est à dire l’information d’un bloc. Il n’est pas toujours inutile d’écouter les romanciers. 

    Pour revenir aux offenses, et ne pas succomber à une rage pourtant justifiée contre les « experts » de toutes obédiences, j’en retiendrai quelques-unes qui me piquent encore, que je porte en breloque. Dans mon histoire littéraire, la Russie, puis l’Ukraine ont marqué un tournant, débuté un cycle. Celui-ci a commencé avec le roman Fuyards, paru en 2003 aux éditions Rivages, écrit après un long séjour en Moscovie, qui au travers d’une histoire policière, évoquait en détail la Russie de Eltsine — ruine, sarabande des hyènes, et orgueil blessé. Poliment ignoré, le monde du polar ne s’intéressait qu’à Los Angeles. La Russie n’existait que dans les caricatures de mafieux des romans de Dantec ou les James Bond. Il se vendit tout de même à peu près. 


    
    Ensuite, plus vexant, ma longue enquête en Ukraine Vint, le roman noir des drogues en Ukraine parue en 2006 aux éditions Payot, fut accueillie par un silence assourdissant si l’on excepte le magazine Géo, la radio RFI et l’ex-ambassadeur de France en Ukraine, Philippe de Suremain, qui m’écrivit une longue lettre. À l’époque, selon le cliché en cours en ce moment, personne ne savait où ça se trouvait. Avant mon départ pour Kiev, tout le monde commettait l’erreur : « Tu pars en Russie ». Sur l’Ukraine et bien souvent sur la Russie, l’ignorance est la règle. Mes amis des Narcotiques Anonymes de Kiev étaient furieux: "Nous, on sait faire la différence entre la France et l'Espagne!…"



    Plus récemment, ce qui prête à rire aujourd’hui, par une de mes sacrées inspirations prématurées, je revins sur la fin de l’URSS dans le roman L’Icône, paru en 2019 aux éditions des Arènes. L’originalité du livre tenait au fait que cette histoire était vue à deux époques différentes : de Paris au travers d'un mouvement de dissidents dans les années 80-90, puis vingt ans plus tard du quartier russe de Brighton Beach, où j’ai parfois invité des amis de passage à déjeuner au bord de la mer quand je fréquentais encore New York. À l’exception d’un article de Sébastien Lapaque pour Le Figaro, la réaction générale était l’incompréhension : Qu’est-ce que tu t’intéresse encore à cette vieille histoire ?… Incidemment, la seule séquence ne se déroulant pas en Occident se passait en Ukraine — une vilaine affaire de spéculation immobilière où s’affrontaient Anglais et autochtones au moment où le monde basculait — la victoire définitive de la marchandise pure. À l’heure actuelle, sujet devenu brûlant, les « experts » surgis comme des champignons après la pluie, nous refont le film sans en avoir suivi les épisodes, ou bien avec un ordre du jour partisan. Aucune réflexion sérieuse et de longue haleine, informée. Seuls, temps et concentration appliqués à l’étude d’une histoire aussi complexe imposent une forme d’objectivité au regard. 
    Tu écris tes bouquins trop tôt, m'a dit un jour le romancier et poète Jérôme Leroy avec humour et à-propos. 

    Mais : 
    Ce domaine, plat et froid, inculte et sec, celui des choses possibles, ne m’a jamais tenté comme but de promenade
    Philippe Soupault, Les dernières Nuits de Paris.

4.6.22

Stratégie de la terre brûlée

 

Fumée moscovite

Lourde tête de Français

Manger les chevaux, ou mourir tout à fait

Tu es venu, tu as vu Moscou brûlait

Et en elle ta victoire brûlait.

Quand tu seras de plus solitaire et vieux

Tu te plaindras des vagues enflammées bleues:

—Car ça a crâmé jusqu'au bout… Un tel incendie!…

Dans quel but ça brûlait — on hésitait.

Est-ce qu'on aurait osé brûler Paris —

Nos tours, nos parcs, nos maisons, nos palais ?

Réponds la vague — pourquoi tu te tais?

Je ne suis pas faible d'esprit — mais ça défie mon esprit…

Et les Européens jusqu'à maintenant,

À nouveau les fumées moscovites respirant

Plissent le front…

Certes et comment est-ce qu'il saisiront,

Pourquoi nous brûlons, dans quel but nous brûlons

Boris Ryjii, 1996.

 

Московский дым

Тяжела французская голова:
помирать совсем или есть коней?
...Ты пришёл, увидел – горит Москва,
и твоя победа сгорает в ней.

Будешь ты ещё одинок и стар
и пожалуешься голубым волнам:
- Ведь дотла сгорела...Каков пожар!..
А зачем горела – не ясно нам.

Разве б мы посмели спалить Париж-
наши башни, парки, дворцы, дома?
Отвечай, волна,- почему молчишь?
Хоть не слаб умом – не достать ума...-

И до сей поры европейский люд,
что опять вдыхает московский дым,
напрягает лбы...
Да и как поймут,
почему горим, для чего горим?

1996

 


--

27.5.22

Le secret des machines


 

(traduit du russe par Thierry Marignac)

Vas-y, crépite, ma petite machine,

Débite, la vieille, n’importe quelle absurdité,

Sans hésitation, sur notre passé

Sans mettre en veilleuse ta parole en turbine.

 

Vas-y crépite, mon amie,

Tu as probablement cent ans,

Tu es passé par les mains de qui,

De quel bureau étais-tu l’ornement ?

 

Marchand, enquêteur, ou Tchékiste ?

En effet c’est même une très bonne piste,

Tout n’est pas propre ou pur en toi

Et tes horribles taches rien ne lavera.

 

Tandis que les lettres crépitaient,

Que le chariot somnolent défilait,

Dans le sous-sol à moitié désert

On achevait une sombre affaire.

 

L’ombre au mur, plus noire que la suie

S’est à nouveau tassée après avoir grandi

Sans même chercher à enjamber

Une flaque de sang coagulé.

 

Et l’escalier de marbre gravissait

Sous mille watts de lumière

La secrétaire qui pleurait,

En croquant du chocolat amer.

Boris Rijy, 1998 .

 

Рыжий Борис (1974 - 2001) 

* * *

Давай, стучи, моя машинка,
неси, старуха, всякий вздор,
о нашем прошлом без запинки
не умокая тараторь.

Колись давай, моя подруга,
тебе, пожалуй, сотня лет,
прошла через какие руки,
чей украшала кабинет?

Торговца, сыщика, чекиста?
Ведь очень даже может быть,
отнюдь не все с тобою чисто
и страшных пятен не отмыть.

Покуда литеры стучали,
каретка сонная плыла,
в полупустом полуподвале
вершились темные дела.

Тень на стене чернее сажи
росла и уменьшалась вновь,
не перешагивая даже
через запекшуюся кровь.

И шла по мраморному маршу
под освещеньем в тыщу ватт
заплаканная секретарша,
ломая горький шоколад.

1998

 

 

 

11.9.21

Terminal-croisière: critiques et recensions du dernier roman de TM.



            Embarquement et commandes au lien suivant (ou en librairie,) Auda Isarn, 12 €, 167 pages et des broquilles:

                https://amzn.to/3DKuqyf



Chers lecteurs d’Antifixion,

Ces pages étant destinées, au moins en théorie — outre l'organisation clandestine d’une secte conspirative d’amateurs de poésie russe — à faire la promotion des œuvres de leurs auteurs (en l’occurrence surtout de l’un d’eux : Thierry Marignac. Vincent Deyveaux est toujours vivant, je vous rassure, mais il ne fout rien !… Un recueil de poésie toutes les années bissextiles, et à quoi notre poète maison est-il occupé le reste du temps ?… La Direction des Ressources Humaines compte le convoquer prochainement à ce sujet…), nous aurons l’outrecuidance de vous faire un recueil des plus évocatrices citations des critiques qui ont bien voulu lire mon dernier roman : Terminal-Croisière, chez Auda Isarn. Elles sont illustrées par Placid (https://toutplacid.tumblr.com/), un ami depuis la Révocation de l’Édit de Nantes !…



 

Depuis quelques années déjà, je l’exhortais à utiliser sa connaissance de la capitale de l’Union européenne dans un roman. C’est chose faite, et de façon plus qu’originale, puisque l’intrigue ne se passe ni aux alentours du Parlement ou de la Commission, ni dans ces pubs irlandais ou ces trattorias de luxe où surnagent chargés de communication et trafiquants d’influence, attachés parlementaires et barbouzes – « cette ambiance de sac et de corde ».

    Non, Thierry Marignac nous décrit ce petit monde aussi corrompu que condescendant de façon indirecte, sur un paquebot de luxe et dans des containers de la police des douanes.

Christopher Gérard


Tout tient la route dans la vitesse haletante et la suspension du temps à laquelle se confronte le narrateur, l’auteur et le lecteur découvrant ce livre à couverture de carte postale (au prix d’un livre de poche) en plein milieu de l’été 2021, une « fixion » dont l’action se déroule avant la grande peste comme si le temps avait fait un saut vertigineux, irrémédiable, en nous retranchant de notre propre passé  - autre troublant paradoxe de TC.

Daniel Mallerin




 

            Un roman gris, comme les yeux de Svetlana, comme son pull en cachemire, comme le ciel de pluie, comme le costume des eurocrates... Tant de gris. Le gris serait-il une couleur ? Oui, une couleur multiple, changeante, aux nuances et aux reflets infinis, à l'éclat tour à tour tranchant et sensuel. Si le gris est tout cela, alors Terminal Croisière est à son image.

Velda, le blogdupolar

 

 

     Le jeune policier belge chargé de l’enquête se montre très pugnace, mais saura-t-il dénouer l'affaire à tiroirs qui se présente devant lui ? Thomas Dessaignes restera-t-il amoureusement transi devant le charme slave ? Pour le savoir, il vous faudra lire le dernier roman de Thierry Marignac qui ajoute ici une nouvelle pépite à son œuvre.

Johan Hardoy



 

Roman d’atmosphère maritime (on pense, justement, à À quai), narration subtile qui se joue des temporalités – temps du récit et temps de l’intrigue –, style précis aux métaphores raffinées, on retrouve là toute l’élégante manière de Thierry Marignac.

Arnaud Bordes

 

 

Le traducteur-narrateur est un nouveau personnage dans l’univers du roman policier. Je ne lui connais pas de précédent. Mais dans un monde où la criminalité s’internationalise… Ce type de héros est promis à un grand avenir !

Francis Bergeron

 

Suite logique de L'Icône - narration alternée, histoire d'amour tragique, poésie sensible et visuelle -, Terminal-Croisière mêle tous les thèmes et les obsessions chers à l’auteur avec une habileté et un charme fou.

Benjamin de Surmont




    Une exégèse venue de Russie
Le Rosaire de la fortune 

Notes sur Marignac

 

         J’aurais dû les écrire il y a longtemps, quand j’ai lu le roman. Quand je suis tombée sous son charme, sans comprendre encore les lois présidant à sa création.

 

         Terminal-Croisière peut se traduire en russe de diverses manières. Le terme Terminal des vaisseaux de lignes de croisière est entré dans la nouvelle langue russe post-soviétique.

         Mais il y a encore un élément de férocité, venu de Terminator.

 

         Ainsi, le nouveau roman de Thierry Marignac — auteur aux multiples incarnations — serait classé aujourd’hui comme un journal de voyage, une histoire d’amour avec des éléments de romans policier et comme un roman d’aventures. Et aussi comme intellectuel philologique : parmi les héros apparaît l’ombre non du père d'Hamlet, mais l’ombre du parrain de Pouchkine, le poète Gavril Derjavine bénissant son talent juvénile. TC n’est pas un roman en 3D (très populaire de nos jours). Mais en 4D. Tous ces aspects créent un certain équilibre, des facettes subtiles qui retiennent l’attention du lecteur. D’autre part ces aspects sont les facettes du cristal magique à travers lequel Pouchkine, apercevait l’horizon du roman libre.



 

A.  C. Pouchkine

Evguéni Onéguine

 

Chapitre VIII

 

                  Strophe L

Excuse-moi, mon compagnon inhabituel

Et toi, mon idéal fidèle,

Et toi, mon vivant et permanent

Quoique petit labeur. J’ai su avec vous

Tout ce qui est enviable pour le poète :

L’oubli de la vie et du monde les tempêtes,

La conversation avec des amis doux.

Tant et tant de jours j’ai traversé

Depuis, que Tatiana juvénile

Et avec elle Onéguine dans un rêve indéfini

Me sont apparus en premier —

Et l’horizon d’une romance en liberté

Je n’ai pas à travers un cristal enchanté,

Encore clairement distingué.

(Traduction © TM)

 

Mais Pouchkine et Marignac n’ont pas les mêmes cristaux de clairvoyance : chez le premier il s’agit d’un attribut magique, chez le second une production créative.



 

Le style de Thierry est celui d’une écriture sonore, elle est construite sur une harmonie intérieure, invisible, mais qu’on capte à l’oreille ; ainsi une symphonie ou un morceau d’orgue appelle des images en masse, des instantanés de visions sur l’écran azuré de l’atmosphère ; elle lui donne un volume holographique et lui fournit un espace pour différents effets sonores : les échos pour celui qui survole les labyrinthes, le clapotis des vagues à bord du vaisseau, les voix, les murmures, les cris.

 

Marignac est un compositeur de prose, il s’agit d’une partition littéraire, il faut la traduire comme un livret d’opéra : " à rythme égal" ou, pour parler plus justement, en mesure ou en assonance avec l’original. Sinon l’œuvre ne résonnera pas correctement dans la langue de la traduction. Et tant qu’une telle parenté n’apparaîtra pas chez un traducteur ou une traductrice, on pourra dire que sa prose est intraduisible. C’est-à-dire qu’il ne s’agirait dans ce cas-là  que d’un brouillon, et non d’une œuvre d’art, comme il conviendrait. J’ai découvert le romancier Marignac, en lisant ses œuvres en français.

Margarita Sosnitskaïa, Belle de lettres.

(Traduit par TM)



 

Заметки о Мариньяке

 

Давно надо было их начать записывать, еще когда читала роман. Когда попала под его гипноз, но еще не поняла, по каким законам он создается.

 

«Терминал Круазье» - можно перевести по-разному, там, если опираться на морфологию, несколько смыслов: это и Конечный круиз, и Порт круизов, и Гавань круизов, и еще Терминал круизных лайнеров, т.к. это слово вошло в постсоветский российский новояз. Но есть еще и что-то зловещее от Терминатора.

Итак, данный роман многоликого Тьерри Мариньяка -  сегодня классифицируется как травелог, любовная история с элементами детектива и как приключенческий роман. А еще интеллектуально-филологический: среди героев появляется не тень отца Гамлета, а тень крестного отца Пушкина, благословившего его молодое дарование, - поэта Гавриила Державина. «Терминал круизных лайнеров» - это роман даже не в формате 3D (очень  популярном сегодня), a 4 D. Все эти аспекты создают некое равновесие, тонкую грань, на которой держится внимание читателя. С другой стороны эти аспекты -являются гранями того магического кристалла, сквозь который Пушкин прозревал даль свободного романа.

 



А. С. Пушкин
Роман в стихах
Евгений Онегин

Глава VIII

Строфа L

Прости ж и ты, мой спутник странный,1
И ты, мой верный идеал,2
И ты, живой и постоянный,
Хоть малый труд. Я с вами знал
Все, что завидно для поэта:
Забвенье жизни в бурях света,
Беседу сладкую друзей.
Промчалось много, много дней
С тех пор, как юная Татьяна
И с ней Онегин в смутном сне
Явилися впервые мне —
И даль свободного романа
Я сквозь магический кристалл3
Еще не ясно различал.)

 

 

Но у Пушкина и Мариньяка это разные кристаллы: у первого это атрибут магии, у второго –  произведение его творчества.

 

Стиль Тьерри – это зукопись, она построена на внутренней гармонии, которая невидима, но улавливаема слухом; так симфония или игра на органе вызывает массу образов, картин видений на эфирном экране воздуха; она делает текст объемным, как голограмма и предоставляет ему пространство для разных звуковых эффектов: эха, летящему по лабиринтам, плеска волны о борт судна, голосов, шепотов, крика.

Мариньяк – он композитор прозы, это литературная партитура, переводить ее надо, как оперное либретто: экворитмично или, говоря по-русски, соразмерно и созвучно оригиналу. Иначе произведение не зазвучит на языке перевода. И пока не появится такой конгениальный переводчик/переводчица, его прозу можно назвать непереводимой. Т.е. это будет уровень подстрочника, а не произведения искусства. Я открыла писателя Мариньяка, прочитав его вещь по-французски.

                                                                      Маргарита Сосницкая, Belle de lettres