28.7.21

Terminal-Croisière de Thierry Marignac 3

 

Margarita Sosnitzkaïa, le Rosaire de la Fortune

    L'affaire était d'une gravité internationale ! Margarita Sosnistzkaïa m'écrivait de Sotchi où des pluies diluviennes avaient provoqué de graves inondations, pour me prouver que "roussalka" n'était pas la bonne traduction de "sirènes" après avoir lu la version russe de mon essai sur la poésie : "Des Chansons pour les sirènes". Sosnitzkaïa ne plaisante pas avec ce genre de truc. Elle a déjà essayé de me démontrer que "les spectres du caveau", traduction russe de la dédicace de mon roman "Morphine Monojet" étaient des cadavres dans le placard. Mais sur ce point-là, j'avais eu gain de cause, elle faisait fausse route! 

    En l'occurrence, avec les sirènes, il semblait qu'elle avait au contraire raison, il s'agissait d'une autre sorte de succubes aquatiques dont je ne réussis pas à trouver l'équivalent en français, l'anglais proposant "mermaid" . Je battis prudemment en retraite, elle était véhémente!




    Margarita Sosnistzkaïa est une romancière (un mot que je n'emploie jamais à la légère) dont j'avais déjà pu juger le travail en tant que membre du jury de la "Saison Intellectuelle" de Saki, au bord de la Mer Noire. Elle donnait une mesure de l'étendue de son talent notamment par la variété des registres d'expression. Si elle m'avait estomaqué l'année dernière avec un conte tragique, d'une brutalité rare, narrant l'errance amoureuse d'un semi-clochard émigré russe en Italie, elle m'avait épaté cette année, avec "Le Rêve de la belle endormie" dont elle m'invita à commenter la publication dans la Péninsule ( Chez Apollo Edizioni, traduit en italien par Valentina Rovida): "…Margarita compose d'un phrasé aérien une fantaisie musicale à l'italienne dont les notes cristallines s'égrènent aux oreilles du lecteur — malgré lui (…) Sa maîtrise de romancière, pour qui les gammes littéraires n'ont pas de secrets, éclate dans ce conte délicieux et léger…".


    La tension était à son comble, les observateurs tenaient des propos alarmistes, lorsqu'elle me transmit ses félicitations pour la publication de "Terminal-Croisière".


    Qu'elle eut l'élégance d'accompagner du poème ci-dessous — pas tout à fait sans rapport avec l'égarement décrit dans mon petit roman:

(Vers traduits du russe par Thierry Marignac)

Jusqu'au bord de la mer, je me suis précipitée,

La frontière où commence la possibilité

Les sirènes, les vaisseaux volants

Et la menthe glaçante du mauvais sang


    De l'attente du prodige. Il,

Comme un chat volatile,

Jouant avec l'écume à nos pieds

Nous attire sur un chemin doré.


Entre les vagues, il scintille

Mince et brillante aiguille

Il transperce l'horizon

Glissant vers une autre dimension.

Margarita Sosnitzkaïa



    Я вырвалась на край морей,

на грань, где начинается возможность

сирен, летучих кораблей

и мятно-холодящая тревожность

 

ожиданья чуда. Оно,

точно изменчивая кошка,

играет пеною у ног

и манит на сусальную дорожку,

 

что золотится среди волн

и тонкою мерцающей иглою

прокалывает насквозь горизонт,

выскальзывая в измерение иное.


Маргарита Сосницкая

23.7.21

MÉTROPOLITAIN TOTALITAIRE

 

    …Il y a quelque temps un ami me parlait de l’insulte et de la haine du pouvoir comme amour inversé, intériorisation de la domination. Je lui répondais que quand on a assisté dans la rue à la chiennerie et la lâcheté de celui-ci, ce n’est pas toujours vrai — rejet épidermique. 
     Quoiqu’il en soit, face au despotisme et à l’asservissement, il n’est pas mauvais de s’éloigner de l’anecdote ponctuelle et d’observer le paysage dans sa profondeur objective, l’ampleur du désastre. Heureusement, pour cela on peut parfois faire confiance aux véritables artistes. 
    En cette veillée d’armes d’un nouveau genre, Lotta Antonsson, photographe et graphiste de Berlin nous fait la grâce d’une riposte d’un laconisme superbe. Et le poète Sémione Piégov nous donne la mesure de la fatalité en marche. 

© Lotta Antonsson, collage avec des coquillages, 2020: Sous le masque, un visage…


(Traduit du russe par Thierry Marignac)

 Si, au sens global, nous sommes tous atteints de cécité, 
Sans aucune allusion biblique en tête alentour 
Si quelqu’un aperçoit au ciel des molosses démesurés 
Il ne s’agit pas de nous, ni de l’amour 
La balle est idiote, la patrie est mère, aveugle est le destin 
N’avons-nous pas toujours tourné sur cet axe sans fin 
C’est parce qu’il est aveugle que le destin est le destin 
C’est ainsi que l’essentiel c'est: N'aie pas les miquettes 
À quatre pattes le rampant la route va surmonter 
Comme nous avait prédit le prophète 
Parce que le destin est aveugle, parce qu’il est la fatalité 
Bien qu’invisible, chaque jour il va gronder 
 © Sémione Piégov. 

*** если в глобальном смысле мы все слепцы 
без всяких аллюзий и по-библейски в лоб 
если кто-то видит на небе большие псы 
это всё не про нас это не про любовь 
пуля-дура родина-мать а судьба-слепа 
разве мы не на этой вращались всегда оси 
потому что судьба потому слепа что она судьба
 и поэтому главное здесь - не ссы 
дорогу осилит ползущий на четверень- 
ках как нам завещал пророк 
потому что судьба слепа потому-то судьба есть рок 
рокочущий но невидимый каждый день 
© Семен Пегов

12.7.21

Terminal-Croisière de Thierry Marignac 2

 




    Les lecteurs de nos pages connaissent Sémione Piégov, correspondant de guerre (Ukraine, Syrie, récemment le Haut-Karabakh) et… poète !… C’est avec feu notre ami Édouard Limonov qu’il débarqua à Paris pour défiler avec les Gilets Jaunes en mai 2019, pour compléter une des dernières séquences du documentaire qu’il tournait sur le grand écrivain russe, le tournage l’ayant déjà mené si loin, du Donbass à l’Arménie. Mais Sémione n’est pas du genre frileux. LBD et gaz le laissaient de marbre. Les balles avaient déjà sifflé à ses oreilles à Donetsk et dans les banlieues de Palmyre. Jusqu’aujourd’hui, la coïncidence d’une telle bravoure et de la sophistication de ses vers nous stupéfie. Mais, disait Peter O’ Toole à Omar Sharif moulinant son yatagan au-dessus de sa tête dans Lawrence d’Arabie : « Ma peur ne regarde que moi. ». Nous sommes fiers, qu’en dernier présent d’une longue liste, Édouard nous ait présenté un tel ami. Sur une figure historique russe : Yaropolk, Grand-Duc de la Russie Kiévienne, avant l'An 1000 et la conversion au christianisme, au fil de la Dvina fleuve qui traverse Russie, Biélorussie, Lettonie…Voici son Terminal-Croisière:



(Vers traduits du russe par Thierry Marignac ©) 
 
Il redresse ses moustaches, monte sur le drakkar, 
Le vent du Nord, dans sa natte tressé, 
Quelque chose de ce genre, il a, semble-t-il, annoncé — 
Et la malédiction l’endort, hagard. 
 
Tout le détachement est à bord. Il commande sans aboyer. 
Yaropolk n’a pas l’habitude de partager ses somnolences avec les gens, 
Il traverse vers la poupe, sous le goudron se cacher, 
 Ses paumes puent la poix de la coque âcrement. 


 
Pourquoi remâcher ses tourments ? La Dvina occidentale
 Se chargera de tout, indiquera le cours fidèlement. 
Dans cette eau grise le fil des Dieux est visible, transcendantal, 
De même l’éternité, épicée comme une morsure, vivement, 
 
Yaropolk s’endort. Les forêts sont à portée, 
 Des adverbes confus dans sa gorge vont tournoyer, 
Des moustiques de conifères au-dessus de lui danser, 
Des nuages épars de lui vont se soucier. 
 
Il a été toujours de ceux qui se battent jusqu’au bout, 
Mais lorsque leur drakkar sera englouti par une lame sombre, 
Du visage de son père, se souviendra avant qu’il ne sombre, 
Et du cafard à son sujet, qu’il emporte avec lui, avec tout. 
Semione Piégov. 

Le meurtre de Yaropolk



Он поправляет усы, поднимается на дракар, 
Северный ветер, вплетённый в его косу, 
Нечто подобное, кажется, предрекал - 
И проклятие это клонит его ко сну. 

Весь отряд на борту. Командует - не борзеть. 
Не привык Ярополк дрёму делить с людьми, 
Он проходит к корме, забивается под брезент, 
Терпко пахнет смолою корпус его ладьи. 

Что смаковать кручину? Западная Двина - 
Сделает всё сама, верный укажет курс. 
В этой седой воде пряжа богов видна, 
Вечность сама видна, пряная как укус. 
 
Ярополк засыпает. В поймах встают леса - 
Путанные наречья снова во рту вертеть, 
Хвойные комары будут над ним плясать, 
Редкие облака будут о нём радеть. 

Он всегда был из тех, кто борется до конца, 
Но когда их дракар проглотит угрюмый плёс, 
Прежде чем утонуть, вспомнит лицо Отца 
И тоску по Нему, что с собой унёс. 
Семен Пегов.

4.7.21

Terminal-Croisière, de Thierry Marignac


    « Mais vois-tu, Conseiller, la mince note singulière d’un homme, d’une femme, se métamorphose au fil du temps en chambre d’échos cacophonique, peuplée des voix des morts. Heureusement, de nouveaux amis apparaissent pour couvrir ce boucan d’une parole vivante. » 

     L’Icône, TM, Equinox’, Les Arènes, 2019 

     Les villes, aussi, celles qu’on a tant aimées, ont une manière de résonner dans la conscience, d’imprimer leur tonalité dans une cire molle quelque part au fond des circuits nerveux et il suffit d’une note singulière à un carrefour, un accident d’architecture au coin d’une rue, parfois une odeur ou un éclairage à la tombée de la nuit, pour qu’à des milliers de kilomètres et des années de distance, le maudit orchestre entonne le grand air de la nostalgie. Je veux la 179e Rue Ouest, à Manhattan extrême-Nord, le magasin russe au faîte de cette rue en pente, le bar irlandais peuplé d’épaves, des maquereaux dominicains aux ménagères blanches alcooliques, qui fait le coin tout en bas avec Broadway. Je veux passer le pont sur la Moskova, qui mène à Park Koultoury et ses vieilles attractions soviétiques rouillées, en descendant du club de strip-tease Raspoutine, qui abrita un temps la rédaction du magazine eXile au deuxième étage. Je veux le marché de Sébastopol, à quelques encablures de la flotte russe, où d’accortes marchandes me criaient à l’envi : « Lapereau !… Tu es trop maigre !… Mets un peu de viande sur tes os !… Viens goûter mon fromage, mon jambon !… ». Je veux cette rue patibulaire qui serpentait à Tulse Hill, près de Brockwell Park, derrière Brixton, qu’on descendait aux aguets, passant en revue les bandes de dealers jamaïcains sans jamais croiser leurs regards de fauves, où la cocaïne crachait des étincelles. 
    Il me semble que Jérôme Leroy avait écrit des choses semblables sur ses mythes à lui : Lisbonne, Athènes, Kiel en mer Baltique. Mais nos villes disparaissent, submergées par un raz-de-marée de rentabilité. Et nous sommes veufs, continuant à errer parmi les fantômes dans d’autres coins perdus, cherchant l’assonance d’un paysage l’autre, qui, réveillant la douleur du manque, réveillera le plaisir. 
     Ce dimanche matin, sous un ciel blafard d’orage, j’étais en mission, localiser une institution où je dois me rendre prochainement, située aux confins prolétaires de la ville présente, au bout de la sinueuse avenue du Diamant. Le vent et une pluie fine, le gros temps menaçant, le repos dominical, rendaient déserte cette avenue d’errance, sinon quelques épaves près de rares épiceries. L’architecture bourgeoise des maisons de notables — parfois décrépites — le cédait petit à petit aux immeubles collectifs de l’après-guerre, déjà sérieusement endommagés. Au fur et à mesure que Londres côté Knightsbridge faisait place à Tcheliabinsk côté rue Gorki, outre la gamme des émotions — mortes amours urbaines — se faisait jour une vague sensation de danger tandis que le peuple apparaissait. Cette sensation m’a toujours grisé, mais, bien entendu, la gueule de bois dominicale pesant sur le voisinage en soulignait l’absurdité. En revanche, la nuit, par là…

 
     Soudain, aux limites, un périphérique, voie au trafic et aux allures d’autoroute. Au-delà, bien au-delà, les prémices de banlieues désolées. Juste en face, les blocs de béton et de verre, firmes et administrations de la marchandise. La mélodie sentimentale s’achevait sur l’éternel bémol. Après avoir repéré l’objet de mes recherches, je suis revenu sur mes pas. Le microsillon a repris sa mélopée envoûtante. Demain paraît mon dernier et bref roman, écrit pendant le premier confinement. Bien qu’il se déroule en grande partie sur et à la sortie d’un vaisseau de croisière, son sujet sont les miasmes et les charmes singuliers d’une ville qui m’est devenue chère : Bruxelles. Pour le présenter, mieux que de chanter ma propre gloriole « littéraire », la parole vivante d’un nouvel ami : Benjamin de Surmont, du blog Dada-Spontex.
    Thierry Marignac, juillet 2021

© Placid

    La croisière, cette forme de voyage inscrite dans l'imaginaire moderne, revêt souvent la forme d'un répit du monde. Loisirs, rêveries, relations aimables avec des gens d'esprit. Mais dans le dernier roman de Thierry Marignac, Terminal-Croisière, se substitue à cette image traditionnelle de plaisir et d'insouciance, celle du danger et de l'infortune. On le dit parrain de l’antipolar. Il semblerait que, depuis le début, il contrôlait également le territoire de la littérature d’ « anti-voyage ». Quand les écrivains voyageurs ne gardent de l'exotisme que l'esthétique publicitaire et les décors de carte postale, Thierry Marignac choisit, en multipliant les stratégies obliques, d'en conserver l'esprit : surprise, impact inattendu, inquiétante étrangeté.     Terminal-Croisière n’est donc pas, tout comme Cargo sobre en son temps, un roman sur les gréements et les bastingages ! Invité à participer à un symposium de « poésie juridique » sur une de ces croisières savantes accueillant également des séminaires de prospective et autres team building, Thomas Dessaignes, traducteur-juré dont les aventures transatlantiques sont bien connues, va se retrouver pris dans l'engrenage du manège que jouent entre eux journalistes, financiers et technocrates européens. À ses côtés, Bruxelles, Rotterdam, Anvers et la croisière deviennent des lieux d’exil déplaisants remplis d’hommes d’affaires dont le manque d’âme le laisse songeur. Mais au milieu des intrigues et de la gloutonnerie de la bureaucratie mondialisée, entre deux traductions de poésie russe, son « violon d'Ingres », surgit la beauté. Une créature brune aux yeux gris, le corps princier. Une femme, belle mais indifférente, dominant ses sentiments, prête à se dédier corps et âme au combat idéologique qu’elle mène quitte à disparaitre dans les brumes et les jeux de miroirs du business. Une de ces rencontres qui voit se cristalliser en elle tous les paradoxes des hommes comme d’une époque avant d'exploser, ne laissant derrière elle qu’une terre désolée de sentiments flous et de regrets. Entre la houle contenue des hanches d'une beauté slave et les dangereux remous d'un scandale politico-financier, il sera donc difficile pour Dessaignes - dans cet afflux de métaphores maritimes - de garder le cap. 



    Suite logique de L'Icône - narration alternée, histoire d'amour tragique, poésie sensible et visuelle -, Terminal-Croisière mêle tous les thèmes et les obsessions chers à l’auteur avec une habileté et un charme fou. En faisant ainsi naviguer son personnage à travers « les eaux glacées du calcul égoïste », Thierry Marignac, toujours précis et juste, nous apporte le secret d'une chose merveilleuse, l'émotion brute, « brûlure que cent mille verres d'alcool pur ne sauraient égaler ». Santé ! 


    Benjamin de Surmont, juillet 2021.


    Terminal—Croisière est trouvable au lien suivant:









27.6.21

L'Heure du loup de Pierric Guittaut

 



    Chers lecteurs, 
     Je me plains toujours dans ces cas-là, mais au risque de lasser, je recommence. 
    Le dernier roman de Pierric Guittaut, L’Heure du loup, a de terribles défauts, pas moins de quatre : il est excellent, saisissant, torride et bien ficelé. En d’autres termes — il va me donner du fil à retordre pour en parler sans déchoir. 
     Si l’on vivait dans un monde où le talent est récompensé, les racleurs de crincrin du nature-writing auraient du souci à se faire, parce qu’avec Pierric Guittaut — le loup est dans la bergerie. 
     Que les médiocres se rassurent, nous n’en sommes pas là. 
     C’est en approfondissant le personnage déchiré de Remangeon — surgi dans D’Ombres et de flammes — , gendarme fanatique de son devoir et peu apprécié de sa hiérarchie, relégué en Sologne profonde, que Guittaut livre son roman à mes yeux le plus abouti. 
     C’est en affûtant ses thèmes jusqu’à l’imperceptible fil du stylet, que Guittaut peut laisser libre cours à un souffle de lyrisme, de violence et de crudité qui n’a plus rien à envier aux Grands Sudistes du siècle dernier, seul le nom de Caldwell me revient en mémoire, mais Pierric pourrait vous en citer bien d’autres. 
     Guittaut est désormais bien campé dans sa campagne mondialisée, défigurée par la gestion technocratique et les manipulations écolo-polluantes, proie de toutes les convoitises des planificateurs et idéologues — Un territoire vierge ! Il lui suffit désormais de quelques allusions et descriptions pratiques des manœuvres en cours pour qu’on soit de plain-pied dans un bled reculé qui n’est plus qu’un bout de planète irradié par l’absurdité dévorante d’un système radioactif. Tandis que le backwoods noir, cher à l’auteur, s’enfonce dans ses forêts malsaines peuplées d’ombres inédites, indices toujours plus troublants d’une revanche de forces telluriques déréglées. Elles ont pris corps dans l’âme contradictoire et violente de Remangeon gendarme fils de rebouteux, rebouteux lui-même après les heures de service.


      Un homme coupé en deux : éthique de militaire en conflit avec un savoir immémorial irrationnel.            C’est en pleine crise conjugale, au lit de sa maîtresse épouse de notable, que l’appel interrompt la crise de culpabilité du gendarme après l’amour : une jeune fille déchiquetée dans les bois par un animal sauvage, sans doute un loup, espèce récemment réintroduite dans la région sous la pression naturaliste de groupes d’importation américaine aux nostalgies post-modernes, Feral et Wolfwatch qu’un pouvoir régional en réalité vacant a laissé s’implanter. Pourvu qu’on puisse gérer et s’embourber les crédits écolos… 
    Équipées, battues, manifs de défenseurs de la nature, écheveau d’intérêts contradictoires, sur le fond d’intrigues villageoises, de commérages venimeux et de vieilles haines — c’est toute l’habileté de Pierric Guittaut, cette coexistence du plus synthétique de l’Ère de l’Information et du plus éternel vase clos de la province reculée. 


    Si je note, avec un certain amusement, la récurrence des orages— dont il sait transmettre la beauté magnétique — dans l’œuvre de Guittaut, celle-ci est toujours contrebalancée par la description clinique des déprédations post-industrielles sur le paysage. Ici, la méthanisation. Au titre des bonnes idées écologiquement correctes occasionnant plus de dommages que de bienfaits, elle ne peut rivaliser qu’avec les éoliennes !… Il s’agit de transformer les excréments en gaz. Les conditions d’épandage sur divers terrains métamorphosant l’utopie en cauchemar. Guittaut en dresse le portrait. Comme les méthaniseurs sont aussi défenseurs du loup, on touche dans ce passage à une des clés du roman. 
    Les suspects foisonnent, au sujet de la jeune fille déchiquetée. Un dresseur de pitbull en rapport avec elle, demeuré local. Un méthaniseur. Un gros loup féroce, peut-être le personnage le plus singulier du roman. Chez Guittaut, même la forêt est un personnage, quand elle grouille, enferme, hurle. 
    Tandis que le gendarme Remangeon, erre sans chemin dans les monts de ses sens, disait Rainer-Maria Rilke, dans un bled où tout se sait, où femme et maîtresse négligées préparent leur vengeance contre lui. Où d’autres femmes encore convoitent le beau gendarme baraqué — planquées dans des fermes hors des sentiers battus. 


    Je me flatte depuis un certain temps d’être un des rares à avoir signalé le talent particulier de Pierric dans les scènes érotiques et les personnages de femme. Les premières abondent dans l’Heure du loup, et on ne s’en plaint pas. Les secondes, quatre, sont criantes de vérité. Croyez-moi, l’exercice est délicat. Les auteurs, tant hommes que femmes, sont nombreux à se vautrer en la matière, soit qu’ils se masturbent visiblement, soit qu’ils sombrent dans l’insignifiance, voire la mièvrerie. Pierric sait concocter ce cocktail où l’action physique en cours est inséparable des projections mentales qui lui donnent lieu — dans un parallélisme indispensable. Les dialogues des partenaires amoureux mélangent avec une singulière adresse la réserve, parfois la gêne, la proximité, le désir et la cruauté. 
    Le p’tit frère m’a encore épaté ! 

    L’Heure du loup, Equinox’, Les Arènes, 248 p., 17€.

21.6.21

Naître Personne de Albert Likhanov

 




    Il y a quelques semaines, dans une totale « discrétion » de la valetaille médiatique, est paru chez La Manufacture de livres l’excellent roman « Naître Personne » d’Albert Likhanov, qui raconte le recrutement par un gangster d’un orphelin dans les effroyables années 1990 — que la même idéologie occidentale cherche à ensevelir dans le silence, pour qu’on ne cherche surtout pas les racines du rejet global d’une Euro-Amérique prédatrice dans une partie significative de la population russe. 
    Un ami, Benjamin de Surmont, auteur de l’excellent blog Dada-spontex m’envoie le message suivant au sujet de ce livre : 

    Cher Thierry, 
    J’ai lu ce qui me semble être ta dernière traduction à La Manufacture de livres,  Naître personne. Je m’attendais, en commençant ce « témoignage », à un document du genre de Banditsky, à un texte journalistique (le nom de Likhanov m’était inconnu). Autant te dire que j’ai été soufflé ! Évidemment, l’histoire est passionnante mais on est loin, très loin, des polars sur la mafia russe. Les descriptions psychologiques, très fines, et les décrochages poétiques (les paroles des chansons !) élèvent ce livre à un autre niveau. Je ne sais pas si c’est toi qui a eu l'idée de traduire et éditer ce bouquin mais je trouve que c’était un excellent choix ! 
     
    En effet, Likhanov ayant dirigé le Fonds Russe pour l’Enfance, il a eu toutes les possibilités d’examiner la situation dans ces années 90 de sinistre mémoire, sans caricaturer. L’orphelinat qu’il dépeint est loin d’être un paradis, exil froid et sans âme, sans être un enfer pédophile comme il est de coutume de décrire, après les révélations multiples concernant l’église catholique en Irlande ou au Québec. De même sa connaissance des milieux criminels et son savoir-faire de conteur soviet, lui permettent de décrire très exactement le recrutement dans une bande de racketeurs tel qu’il se pratiquait alors en prison, dans la rue, dans un orphelinat… Chez les voleurs dans la loi
     Un tableau à mille lieux des clichés de la propagande médiatique occidentale dans sa bave haineuse et son ordre du jour — qui donne un certain nombre de clés sur la Russie d’aujourd’hui, sans être complaisant. 
     Thierry Marignac, juin 2021

Naître personne, Manufacture de livres, Albert Likhanov, traduit par Thierry Marignac, 362 pages, 20,90 €.

12.6.21

Le tombeau confident de mon rêve infini: deux poètes russes et la mort.

    Récemment rappelés à l’ordre par notre Comité d’Éthique à la sévérité exemplaire pour un incident mineur, nous tenterons ici, dans un autre genre, de ne pas putréfier d’exégèse le minimalisme de nos deux poètes brodant sur la tombe à 45 ans de distance. On soulignera tout de même qu’il s’agit d’un thème indémodable, que l’actualité récente a ramené au premier plan. 
    On notera que chez l’un comme chez l’autre l’économie de moyens est frappante. En accord avec leur sujet, leur style est dépouillé. Le vieux Kropivniski reste impersonnel dans un humour qui grince comme un ricanement d’outre-tombe. Tandis que le jeune Ryjii tient dans la pure émotivité d’une adresse sentimentale, bien que les images dont il use ne soient pas dépourvues d’une ironie amère…     

    C’est à la demande du musicien de Pétersbourg, Vsevolod Dorokhov, qui compose des mélodies sur les poèmes de Ryjii, et souhaite les chanter en français aussi, que nous avons traduit cet ultime poème. 


(Traduction © Thierry Marignac)
 
L’homme 

 Il est à la terre rattaché tellement, 
Malheureusement, il n’est pas très résistant : 
L’échéance de sa vie est courte foncièrement : 
Le corps est un matériau pourrissant. 
 
Il fut jeune, il allait étudier, 
 Mais quelle horreur : 
Il a mûri rapidement. Et 
Il a senti de la mort la terreur. 
 

Parmi les dépouilles mortelles, les décomposés, 
Tous ceux qui sont du siècle prisonniers — 
Modestement son court siècle il a traversé 
Cet humain avec humilité. 

 Et voici la vieillesse arrivée. 
Ah, comme semble racorni ! 
Il est devenu chauve, il est devenu gris — 
En fait, il a perdu toute beauté. 

 C’est un poète. Son âme comme avant, 
Baigne dans l’espoir aveuglant 
Et la rêverie comme un firmament étoilé 
— Et la mort lui semble absurdité. 

 Il appréciait les teintes de la vie 
Les caresses de femmes, et l’amour, 
La beauté de la nature dans ses atours, 
Et le babillage de la poésie. 
 
La mort est-elle possible ! Dieu tout-puissant ! 
Comme c’est absurde ! Qu’est-ce que c’est vraiment : 
Vivre et être et brusquement que quick 
Après d’intolérables souffrances iniques ? 

 Pourquoi donc est-il né ? 
Ou bien le monde terrestre a-t-il seulement rêvé ? 
Ou bien la vie n’est-elle qu’un délire insensé 
Et l’univers ne peut exister ? 

 Il est à la terre rattaché tellement, 
Mais il est fragile, malheureusement : 
Quelque chose tremble et kapout — 
Comme s’il n’avait jamais vécu là, sans doute. 

 Rien ne savent les gens. 
En bêtes sauvages, ils naissent en errant, 
Vivant, se multipliant, 
Et après — ça y est enfin mûrs — crevant. 

Evguéni Kropivnitski, 5 octobre 1955. 




ЧЕЛОВЕК 

 Он к земле привязан очень, 
К сожаленью он не прочен: 
Жизни срок сугубо мал: 
Тело – тленный материал. 

 Был он млад, ходил в гимназию, 
Но какое безобразие:
 Возмужал он быстро. Ах, 
Он почуял смерти страх. 

 Среди тленных, среди бренных, 
Среди всех от века пленных – 
Прожил скромно краткий век 
Сей смиренный человек. 

 Вот и старость наступила. 
Ах, как выглядит он хило! 
Облысел, стал он сив – 
 В общем стал он некрасив. 

 Он поэт. Душа как прежде, 
В ослепительной надежде 
И мечта как звездная твердь – 
И ему нелепа смерть. 

 Оценил он жизни краски 
И любовь и женщин ласки 
И природы красоту, 
И поэзии лепоту. 

 Неужели смерть! О боже! 
Как нелепо! Это что же: 
Жить да быть и вдруг каюк 
После нетерпимых мук ? 

 Для чего же он родился ? 
Или мир земной лишь снился ? 
Или жизнь нелепый бред 
И не существует свет ? 
 
Он к земле привязан очень, 
К сожаленью он непрочен: 
Что-то трахнет – и капут – 
Словно он не жил тут. 

 Ничего не знают люди. 
Как зверьё родятся в блуде, 
Размножаются, живут, 
 А потом – готово – мрут. 

 Евгений Кропивницкий, 5 октября 1955. 

(Traduction ©Thierry Marignac)

Ne me quitte pas…

 Ne me quitte pas, à l’heure 
Où l’étoile de minuit se consumerait, 
Où dans la rue et dans la demeure 
Tout est bon comme jamais. 

 Ni pour ceci-cela, ni pour quoi que ce soit 
Juste comme ça et notamment 
Quand j’ai mal, laisse-moi, 
Laisse-moi complètement, va-t-en. 

 Que se vident les cieux 
Que les forêts noircissent 
Qu’aux abords du sommeil, la terreur m’envahisse 
Que se ferment mes yeux. 

 Que l’ange de la mort, comme au cinéma 
Verse du poison dans le vin 
Les cartes de ma vie qu’il rebatte vers rien 
Et sur le linceul jette une croix. 

 Mais tu resteras éloignée — 
À la fenêtre, blanc merisier
 Tu riras, en ne touchant rien, 
En me tendant la main. 
 
BORIS RYJII, 2000 



 Не покидай меня 

 Не покидай меня, когда 
горит полночная звезда, 
когда на улице и в доме 
всё хорошо, как никогда. 

Ни для чего и низачем, 
а просто так и между тем 
оставь меня, когда мне больно, 
уйди, оставь меня совсем. 

Пусть опустеют небеса. 
Пусть станут чёрными леса. 
пусть перед сном предельно страшно 
мне будет закрывать глаза. 

Пусть ангел смерти, как в кино, 
то яду подольёт в вино, 
о жизнь мою перетасует 
и крести бросит на сукно. 

А ты останься в стороне — 
белей черёмухой в окне 
и, не дотягиваясь, 
смейся, протягивая руку мне. 

 Борис Рыжий, 2000.

8.6.21

Andreï Doronine: hallucinations africaines, proches d'Alfred Dogbé l'étincelant

     Nous reçûmes autrefois, des contes africains d'Alfred Dogbé, l'étincelant, sans savoir quoi en faire, si loin de nous, cet univers, cette mythologie…  D'une Afrique où il travaille en ce moment, Andreï Doronine, éblouissant auteur de Transsiberian back2black nous envoie ce conte étrange.  Avec une certaine densité poétique, venue de son exil…



UN JOUR ORDINAIRE, de Andreï Doronine, traduit par Thierry Marignac
    Tôt le matin, tandis que les coqs entonnaient leur salut réglementaire au jour suivant, l’harmonie fut soudain rompue par un gémissement prolongé. Un soleil alarmé contemplait un tableau étrange. Au milieu de la route entre les hameaux, gisait un homme, en travers de celle-ci. Sa tête était orientée vers le nord et ses jambes, ce qui est tout à fait logique, vers le sud. L’homme gisait immobile, ce qui conférait à son gémissement un caractère particulièrement dramatique. En fait, cher lecteur, par un bizarre concours de circonstances, l’inconnu était revenu à lui cinq minutes avant le début de ce récit, parce qu’un chien velu et très curieux avait flairé ses talons d’un museau humide. —Va-t-en le chien, tu ne vois pas que je suis en sale état, lui avait dit l’homme. Mais le chien ne comprenait rien et poursuivit son étude d’une pointure 44. 
     —Pour l’amour du Christ, fous le camp d’ici, s’il te plaît, dit l’homme au bord des larmes. 
     À ce moment-là, la planète commençait vie mesurée, établie depuis des siècles. Voici que sur la route passa un homme à motocyclette. Son moyen de transport était antédiluvien et visiblement plus vieux que son propriétaire. Si notre héros avait examiné le deux roues, il aurait constaté avec stupéfaction qu’une partie des pièces détachée avaient été remplacées par d’autres. Tout indiquait qu’elles venaient d’une machine à coudre. La motocyclette cracha un nuage de fumée gris-bleu et disparut dans un virage. Une bande d’enfants courait en faisant rouler devant eux une roue. Ancienne, crevée par endroits, Quelque part aux alentours un oiseau se mit à crier. L’homme se redressa sur les mains et contempla ce qui l’entourait. Le paysage ne lui rappelait rien. 
     —Les gosses, où suis-je ? demanda l’inconnu avec espoir. 
     Les enfants s’arrêtèrent et se figèrent sur place. Ils regardèrent l’homme avec curiosité et frayeur. Putain, le vieux est mal en point.
     —Les gamins, dans quelle ville ? Crachota notre héros anonyme, s’arrachant les mots de la gorge.          Les gamins se concertèrent. Ses paroles étaient indistinctes. 
     —Allo, garage, se souvint à son propos le type qui souffrait. 
     —Tu te sens mal ? demanda soudain un enfant en français. 
     —De quoi ? répondit l’homme qui ne comprenait rien. 
     —Ivre, déclara le môme en français à ses amis et ils se mirent tous à sourire. 
    —Qu’est-ce que tu baragouines ? dit l’homme s’efforçant de comprendre. 
     Les gamins éclatèrent de rire et s’éloignèrent en courant.
    —Quel merdier, dit pensivement l’homme en s’allongeant plus confortablement. 
    Il resta étendu là une dizaine de minutes. Le soleil ne se contentait pas de briller, il diffusait une chaleur insupportable. Il fallut que le héros se dépasse et rampe jusqu’à un gros arbre. Sous sa couronne, il était à l’ombre. Cependant cela ne le sauvait pas de grand-chose. L’homme s’étala près du tronc et s’écria : 
    —Au secours. 
    Un mugissement lui répondit. L’homme se prit la tête dans les mains et se mit à pleurer. 
    Brusquement une voix retentit dans son dos. 
    —Pourquoi tu hurles ? 
    L’inconnu leva la tête et vit un vieillard souriant venant à sa rencontre. 
    —Frère, ô mon frère, où sommes-nous ? 
    —Nous ? Au Burundi. 
    L’homme fixa le passant droit dans les yeux. 
    —Le Bou quoi ? 
    —Le Burundi. 
    —C’est où ? 
    —En Afrique. 
    —Aha. 
        L’homme ne pouvait rien dire de plus. 
    —Tu t’appelles comment ? demanda le vieillard. 
    —Sergueï. 
    —Moi c’est Tolik, on se sera présenté. 
        Et Tolik tendit à Sergueï une main gigantesque que celui-ci serra machinalement. 
        —Et dis-moi Tolik. Qu’est-ce qu’il se passe ici ? 
        Tolik s’assit à proximité. 
    —Tout autour, il n’y a que des Africains. Ils jactent tous le français. On n’y comprend rien. 
    —Et comment est-ce que je me suis retrouvé ici ? 
    —Bon, c’est une question philosophique, dit Tolik, plongé dans ses pensées. Où est-ce que tu étais, au départ ? 
    Sergueï s’absorba en lui-même. 
    —Commence par le début, conseilla Tolik. 
    —On a quitté la maison et on est allé à l’aéroport, commença Sergueï. 
        On entendait ses pensées grincer sous son crâne de temps à autre. 
    —Et où se trouve-elle ta maison ? 
    —À Tioumen, répondit Sergueï en s’étonnant. 
    —O, je suis de Nijnevartoski, dit Tolik, réjoui par on ne savait quoi. 
    —Après, on a volé. Après on a fait escale. 
    —Vous voliez vers où ? 
    —Moscou.
    —Mais Moscou c’est loin, de chez vous. 
     —À Moscou, on a changé d’avion et poursuivi notre route. 
     —Il faisait déjà plus chaud, dit Tolik avec satisfaction. 
     —Ça y est je me souviens, s’écria Sergueï, on partait en vacances à Zanzibar, putain. 
    —Bingo, dit Tolik en se mettant à fouiller dans son sac à dos. 
     Il farfouilla longtemps et quelque chose tinta. Finalement, il extirpa une bouteille remplie d’un liquide trouble et la tendit à Sergueï. 
     —Qu’est-ce que c’est ? demanda celui-ci, sans comprendre. 
     —De la gnôle artisanale. Je l’ai échangé contre une montre aux autochtones. Bois, mon compatriote. Je vois que tu n’es pas dans ton assiette. 
     —C’est sûr, acquiesça Sergueï reniflant le goulot de la bouteille avec un mouvement de recul, avalant une gorgée précautionneuse. 
     —Quoi, ça ne te plaît pas ? demanda Tolik en riant et reprenant la bouteille. 
     —Ça pue la merde, dit Sergueï. 
     —Ça ne pue pas, ça sent, tout d’abord. Ensuite, petit frère, la vie n’est pas de la confiture. Alors bois et abstiens-toi de caqueter. 
     Tolik avala deux grandes gorgées, siffla et roula des yeux 
    — La grâce. 
     —Tolik, qu’est-ce qu’on fait ici ? se décida à questionner Sergueï. Et où ? 
    —On est ici au Burundi. On boit de la gnôle. 
     —Non, tu n’as pas compris, comment est-ce qu’on s’est retrouvé ici ? 
     Tolik redevint sérieux. 
     —Il y a déjà presque un mois que j’essaie de répondre à cette question. 
     —Combien ? 
     —Un mois, mon frère, un putain de mois. 
     Sergueï regarda les alentours avec frayeur. Aucun signe de civilisation. Une route de terre battue tortueuse menait quelque part dans la végétation. Les sons qu’on entendait semblaient appartenir non à des humains, mais à des fauves. Et ceux-ci étaient sans doute affamés, ils ne se nourrissaient certainement pas de plantes. Sergueï se souvint des films sur les cannibales et ses yeux s’assombrirent.          
    —Tolik, qu’est-ce qu’ils mangent, les autochtones ? 
        —Ils mangent ce qu’ils trouvent. 
     —Les gens ? Sergueï en avait le souffle coupé. 
     —Ça dépend lesquels, répondit solennellement Tolik. 
     —Les Russes ? dit doucement Sergueï. 
     —Non. Ils ne mangent pas les Russes, dit Tolik avec certitude. 
     —Tu en es sûr ? demanda Sergueï. 
     —Bien entendu. Nous sommes russes, Dieu est avec nous. Tu n’as jamais entendu ça ? 
     Sergueï ferma les yeux. Avec ses maigres connaissances, recueillies dans les leçons de géographie, il était impossible de déterminer où était Zanzibar et où était le Burundi. 
     —Tolik, c’est loin Zanzibar ? commença-t-il, incertain. 
     —Aha, regarde. Tolik prit sa canne et dessina la carte de l’Afrique. 
    La sienne ne ressemblait pas beaucoup à celles qui figuraient d’habitude sur les atlas, mais Tolik n’observait pas les frontières territoriales du continent très rigoureusement. Par conséquent dans la carte de Tolik entrait une partie de l’Europe.
        Tolik pointa le bout de sa canne vers le côté droit du continent. 
    —Et le Burundi ? 
    —C’est là. 
    Le bout de la canne commença à se mouvoir et s’arrêta à une distance assez respectable de la situation hypothétique de Zanzibar. 
    —Tu as compris, maintenant ? 
    —Je n’ai rien compris. J’ai volé vers Zanzibar. 
    —Je vais te dire qu’il faut arriver au continent avant de se retrouver au Burundi . 
    Sergueï regarda son nouveau camarade sans comprendre. 
    —De Zanzibar au Burundi, il y a plus de mille kilomètres. Ça te donne une idée ? demanda Tolik. 
    En guise de réponse, Sergueï se prit à nouveau la tête dans les mains et se mit à hurler. 
    —Bon, ça suffit. Ne joue pas les hyènes. Ça arrive, dit philosophiquement Tolik, s’emparant à nouveau de la bouteille. 
    —Je ne me souviens de rien, murmura Sergueï avec amertume. 
    —Le ciel est un con, conclut philosophiquement Tolik en agitant le bras vers une femme qui passait. Elle portait une grosse amphore sur la tête. 
    —Je les regarde et je pense à eux, mais il y a quelque chose qui m’échappe. Mais j’y pense avec intensité, dit Tolik en reniflant bruyamment. 
     —Mon frère, comment as-tu atterri ici ? demanda Sergueï. 
     —Je ne m’en souviens pas plus que toi. La dernière chose que j’ai gardé en mémoire, c’est d’avoir dit à Irina, ma femme, on va boire encore un cocktail. Plus tard, c’est le trou noir. Je suis revenu à moi. J’étais sur le cul, bien sûr. Au début, j’ai beaucoup morflé. Je pensais, je vais aller à l’ambassade. Mais ici à dix mètres de la route, t’es fini. Tu te fais mordre par des boas. 
    —Les boas ne mordent pas. 
     —Comment tu le sais ? rétorqua Tolik. 
     —J’ai lu ça dans des bouquins. 
    —On ne dit jamais la vérité dans les bouquins. Il n’en sort que du mal. 
    —C’est pas faux. 
    —Bon, après, je me suis habitué. Tu sais, ça a même fini par me plaire. La chaleur, les palmiers regarde comme ils sont beaux. Les autochtones sont aussi des gens compatissants. Ils te nourrissent. Il y a de la gnôle. On survivra. 
     Sur ces mots, il prit Sergueï par l’épaule et lui tendit la bouteille. Celui-ci la prit sans un mot et but jusqu’à ce qu’il n’en reste plus un goutte. 
    —Et tu dis que ça sent la merde, dit Tolik avec indulgence, en regardant comment Sergueï anéantissait la gnôle locale. 
    —J’ai tout bu, dit Sergueï éméché. 
    —Il m’en reste, j’en ai d’autre, répondit Tolik en souriant. 
    Le soleil s’apprêtait déjà à disparaître derrière les feuilles de palmier poussant démesurément avec effronterie, lorsqu’à nouveau des sons inconnus tendirent l’atmosphère. Une chanson s’élevait. Sur les espaces africains, elle se déversait, portée par des voix profondes. Elle était interrompue de temps à autres par des pleurs, mais se poursuivait quand même. Incompréhensible mais pleine de sentiment. Oh, le soir, le soir… J’ai très peu dormi, j’ai très peu dormi, oh en rêve, j’ai eu des visions. 

  Andreï Doronine, (© traduit du russe par Thierry Marignac)

3.6.21

Vivonne de Jérôme Leroy

        
© Charles Duits, surréaliste tardif.



    VIVONNE, OU COMMENT NE PAS ÉCRIRE UNE DISTOPIE DE PLUS. 
 
    Divergences techniques 
 
    La technique du roman de Jérôme Leroy, vieux copain et auteur assez singulier, me pose souvent des problèmes de concentration. Il s’embarque en effet dans ses récits avec les armes et bagages d’une culture phénoménale dont l’énergie lui sert à propulser son lecteur dans son univers et tisser sa toile narrative. Personnellement, cela distrait souvent mon attention du drame en cours. Néanmoins — bien qu’il s’agisse pour moi d’une hérésie — je dois lui reconnaître des succès inattendus avec cette méthode, notamment Le Bloc, où les références à la droite littéraire tombaient à pic. Ce livre-là a également le mérite d’être un sujet de plaisanteries infinies entre nous deux puisque nous avions traité le même sujet (voir mon Fasciste) à un quart de siècle de distance. Si cette méthode m’a parfois troublé encore dans Vivonne, elle était pourtant essentielle à l’ambiance non de catastrophe, mais de désintégration, graduelle puis brusque, remontant aux années soixante, de cette non-distopie littéraire. Et elle est une courroie de communication avec son lectorat. 


 
Comment gagner la guerre 

     Signe des temps, le marché est encombré de distopies qui pâlissent à vue d’œil devant le chaos moderne, l’implosion actuelle, c’est à dire la fusion de la tyrannie et de l’effondrement, précipitée par les technocrates en plein délire du nouvel avenir radieux. Jérôme Leroy contourne l’obstacle en incarnant l’utopie dans un personnage de poète, Vivonne, orfèvre de la disparition, et la maladie moderne dans son double névrosé, et éditeur, Alexandre. L’un et l’autre liés irréversiblement depuis la jeunesse. Bien que partageant peu son goût pour  Hegel (Non seulement philosophe, mais en plus Allemand!… Jusqu'où descendra-t-on!…),  je concède, voilà un bel exemple de dialectique !      
    C’est parfois un tableau atroce, bien sûr, lorsqu’au déchaînement d’une nature déréglée, répondent les hécatombes d’une société en guerre contre elle-même, dont les rouages ont volé en éclats dans la centrifugeuse du Grand Marché Unificateur et l’hégémonie de la techno-science. Mais le poète Vivonne, dans son indifférence divine, danse dans les ruines en évitant les balles — il ne fait que passer. Partout, il laisse des portes sur l’utopie, que Jérôme choisit d’appeler la Douceur. Son art subtil est la Voie Royale où s’engouffrent les âmes, littéralement happées par ses vers, s’échappant de la broyeuse contemporaine jusqu’à leur disparition concrète dans les hasards de la rime, chers à mon vieux Baudelaire. En conclurai-je que pour ce sale communiste de Leroy la Révolution est magique — foin du couteau entre les dents, la beauté terrassera la valeur d’échange et la baisse tendancielle du taux de profit ? Non, je sais me tenir en société, et Jérôme me ferait une scène. Mais peut-être que son thème éminemment littéraire de la disparition, déjà abordé dans Un peu tard dans la saison, est devenu une mystique de l’unique échappatoire. 
     Je note au passage que le personnage de poète de Jérôme s’acharne à disparaître lui-même, rappelant à cet égard furieusement le Fraenkel dadaïste de Gérard Guégan, évoqué en février dans nos pages. Mes amis révolutionnaires semblent unanimes : leur technique du coup du monde, c’est la Stratégie des Spectres. 


 
Même les tueuses ont un père 

     Tout cela ne serait rien encore, on s’embourberait une fois de plus dans les miasmes de la distopie, mais les groupes et les masses prises dans l’étau de l’Histoire sont constituées d’individus. Et c’est en dessinant le drame intime, humain, des quelques protagonistes de sa fresque que Jérôme Leroy échappe aux clichés d’une époque où l’on ne peut plus se servir du nom d’Orwell, éculé, dégradé, prononcé par tant de crapules. Où Huxley est oublié, où Zamiatine, leur inspirateur, auteur de la première contre-utopie du XXe siècle, parue en 1920 (Nous Autres, Gallimard, collection Imaginaire), est ignoré presque partout, sauf en Russie. 
     C’est à travers le personnage d’Alexandre, ami d’enfance du poète Vivonne, que se dessine le tableau. Un des plus intéressants, puisque c’est un salaud. Un salaud sympathique, du reste, dont la jalousie féroce pour son pote, si aérien, se révèle petit à petit avec un art consommé du suspense. De Vivonne, Alexandre envie tout : son talent, son éloignement imperceptible du monde, ses petites amies qu’à l’occasion il lui pique, impuissant toutefois à lui ravir leurs âmes. Alexandre édite son ami, en sabotant consciencieusement sa « carrière ». Jérôme Leroy, au milieu du livre, dresse alors un portrait éblouissant des intrigues et des tragédies familiales, incurablement provinciales… mais la Normandie, c’est pas pour les ploucs !… Chacun de ses personnages abrite un deuil, une douleur durable, un malheur équitable dont la malédiction originelle n’apparaît qu'au fur et à mesure, souvent éclipsé par la grande sensualité des blondes, des virées à la mer, de l’insouciance des corps jeunes — et du packaging de la libido par le doo-wop !… 
     D’une façon générale, les histoires de famille, ça me rase. Mais Jérôme Leroy, dans Vivonne, sait leur conférer une densité à la Maupassant, un suspense à la Hitchcock. Ce long passage sert deux fonctions : souligner la densité humaine, concrète, individuelle, des corps livrés plus tard aux égarements de l’Histoire. Retracer les origines de la décomposition actuelle jusqu’au fallacieux bonheur des Trente Glorieuses, qui cachait tant de plaies vives. La malédiction, ça se transmet. Et lorsque dans la guerre civile qui déchire le pays, une jeune violence à fleur de peau, belle comme le jour, massacre sans états d’âme, elle n’est autre que la fille du poète incarnant l’utopie, dont elle ignore l’existence. C’est le mensonge de sa mère qui la déchaîne. Bien vu, mec ! 
     De même que l’utopie finale, La Douceur, est, par un dernier renversement dialectique, à nouveau la proie des monstres. 
     En dépit de toutes mes objections formalistes, putain de bouquin !… 

Vivonne,  La Table Ronde, 408 pages, 22 €, démerdez-vous pour le code-barre!…

Thierry Marignac, juin 2021



 

11.5.21

Appareil à Vagues, le dernier recueil de Vincent Deyveaux, l'orfèvre du laconisme…

 

Le poète exultant, son œuvre à la main !…





ÉLUDER SANS DÉCEVOIR 
     
    En ce qui concerne l’œuvre construite autour de l’impossibilité d’une œuvre : c’est un royaume casse-gueule, la note cristalline de l’ellipse risque de sombrer dans l’anodin du brouhaha universel, sa finesse de se fondre dans la grisaille. Il faut être Vincent Deyveaux pour s’en tirer avec brio, c’est à dire composer une ambiance de sommeil de verre, brisé au moindre écart de température, écrivit un soir de défonce feu un ami à moi, artiste sans œuvre — comme me le rappelait il y a peu le romancier Pierre-François Moreau — disparu il y a si longtemps que je peux lui piquer la formule.
     Il prend un pseudonyme pour être reconnu. 
V.D. 
    Voici le recueil d’un orfèvre du laconisme : L’Appareil à vagues devenu, dans sa traduction russe, Générateur de vagues, titre que je préfère parce qu’il est plus actif, mais Mister Deyveaux, dans sa réserve implacable, favorise sans doute la neutralité de l’appareil. Roulements de tambours : ce recueil paraît demain 12 mai 2021 à St-Petersburg, en version bilingue, traduit en russe par Olga Logoch. 
    C’est si intime, que ça se brise. 
V.D. 


    Si l’Exil est un hôtel pour reprendre sa formule qui m’est si chère, Mister Deyveaux y a élu domicile. À plus d’un titre : depuis presque vingt ans qu’il vit en Russie… Il était fait pour finir à Antifixion !… 
    Ce drôle de type a connu plusieurs exils, dans son kaléidoscope de biographies : dix ans peintre à Munich, originaire de Marseille ; monteur de cinéma à Moscou où il était parti sur un coup de tête, photographe ; poète à Pétersbourg ; vagabond en Russie, du Caucase jusqu’en Sibérie d’Extrême-Orient. Il en extrait ce résidu sec, à l’humour froid, dont il pétrit sa poésie entièrement constituée d’allusions. Du grand art. 
    Il trouve un argument à la cuisine entre l’évier et la cocotte. 
V.D.

 
    Nous nous entendons très mal : mon tempérament parfois volcanique à éruptions lui paraît du dernier mauvais goût. Quant à moi, je ne lui pardonne pas d’avoir arrêté de fumer. Pire encore : il aime l’art contemporain !… 
    Nous nous entendons très bien : nos variations sur l’exil, notamment linguistique, et ses échos dans la caisse de résonnance subjective sont souvent d’une proximité aussi surprenante que paradoxale. Et combien d’éclats de rire à Piter !… 
    Elles foncent dans la nuit, les nouvelles femmes. 
V.D. 
    Il y a peu de choses aussi navrantes que les théories en poésie. On écartera immédiatement pour mémoire la poésie idéologique à ordre du jour qui paraît-il connaît un regain d’intérêt commercial dans la fange TéléramInrockObsMondÉration. Ça ne vaut rien, mais ça rapporte. Béaba racoleur à l’américaine, comme le homard… 
     Une époque effroyable dans un grand confort. 
V.D


    J’avais exprimé de sérieux doutes quant à la possibilité d’écrire de la poésie en français après DADA, dans Des Chansons pour les sirènes, jusqu’à ce que deux amis me prouvent le contraire, ce qui est la tâche des artistes : Vincent Deyveaux et son tango autour de l’inexprimable, Jérôme Leroy avec ses rengaines de vieux matois du folklore populaire, aux dérives aériennes… Par ordre alphabétique !… Chacun dans une doctrine diamétralement opposée mais tout aussi talentueuse. L’un nageait vers la Norvège, l’autre générait des vagues !… 


    Devoir se démentir soi-même !… Ce qu’il ne faut pas subir quand on est critique !… Je hais les poètes !… Ils me cassent les pieds !… Ils m’obligent à des révisions déchirantes !… Dès que je suis Ministre de la Culture, je convoque ces deux zouaves à mon bureau !… Fini de faire le malin !… 
    Quoi qu’il en soit – et que le lecteur me pardonne ce petit prurit d’autorité d’inspiration stalinienne — L’Appareil à vagues de Mister Deyveaux est un joyau d’une grande pureté dont la poésie subliminale, créatrice d’un climat intérieur, figure parmi ce qu’on peut faire de mieux dans une époque dégradante. 



 Thierry Marignac, mai 2021.

8.5.21

Petite musique lancinante

Buveur de bière,© Kropivnitski
Portrait d'Érik Satie par Suzanne Valadon


    En écoutant "Gnossiennes" d'Érik Satie, petites boucles d'harmonie lancinante, soudain l'idée d'une correspondance avec les gammes du poète Evguéni Kropivnitski — le minimalisme, peut-être, la modestie, certainement.
    Le compositeur, dit-on, achetait une demi-douzaine de costumes de même couleur, portant chacun jusqu'à ce qu'il soit élimé. Les humbles conditions dans lesquelles vivait le vieux maître Kropivnitski on été décrites par Kira Sapguir dans nos pages, le 28-12-2013 — un article intitulé: Manuel de poésie non-conformiste…









(Traduction © Thierry Marignac)

 

AUX GENS 
Gens, voici mes poésies — 
Ce sont d’objectives créations — 
Servez-vous en, apprenez par cœur, allez-y — 
Qu’elles servent le bien, le bon. 
 
Je les écrivis, inspiré par la vie courante — 
Ne doit pas être oubliée ainsi — 
Ne doit pas être oubliée la vie courante, 
Car elle se fond tout particulièrement avec la vie. 
 
J’ai écrit ces vers sur vous, o, gentes !— 
En eux des nuances heureuses ou terrifiantes — 
En eux le contentement, et l’amour et le chagrin…
 Qu’ils servent le bon — le bien ! 

Evgueni Kropivnitski, 1948. 




   К людям

Люди, вот мои стихотворенья, 
Это объективные творенья – 
Пользуйтесь, учите наизусть – 
Пусть они послужат благу, пусть. 

 Я писал их вдохновляясь бытом – 
Посему не должен быть забытым – 
Ибо быт не должен быть забыт, 
Так как с жизнью он сугубо слит. 

 Я писал стихи о вас о, люди!– 
В них оттенки счастья и жути – 
В них и радость, и любовь, и грусть… 
Пусть они послужат благу, пусть. 

Евгений Кропивницкий, 1948.

22.4.21

Pour sortir de l'écœurant utilitarisme des imbéciles dans l'art et la littérature


Photo © T. Z.

    On m'excusera de me répandre sur ce bien lamentable sujet, mais quand on subit le nombre de crétins désireux de recruter pour une cause ou pour une autre, on est bien obligé parfois de réagir… Sous prétexte qu'on se sert des mots pour créer de la beauté, il faudrait signer pour telle ou telle croisade…  Légions d'imbéciles formatés menant une guerre sans risques sur les réseaux sociaux… Si l'on est, disait Georges Brassens, du "parti des myosotis", que ne faut-il pas entendre de nos héros du virtuel…
    En son temps, le modeste Kropivnitski n'hésita pas sous Staline — ce qu'il conviendrait de remarquer — à répondre aux pourfendeurs d'injustices à distance:

(Traduction des vers de Kropivnistki ©Thierry Marignac)


L’art pour l’art
 Comme une vision, 
comme une rêverie 
Comme un printemps fleuri 
L’art pour l’art 
Pour l’expression des sentiments 
Pour la beauté et uniquement 
L’art pour l’art
 Comme une vision, 
comme une rêverie. 
Evgueni Kropivnitski 

Photo © T.Z.


 
Искусство для искусства 
Как греза как мечты 
Как вешние цветы 
Искусство для искусства 
Для выраженья чувства 
Для чистой красоты 
Искусство для искусства 
Как греза как мечты 
Евгении Кропивницкий