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11.8.26

La décadence allemande par Vladimir Kozlov

 

         LA SOCIOLOGIE ENRAGÉE DE VLADIMIR KOZLOV

 


         J’avais fait connaissance avec V. Kozlov en juin 2009 à Moscou, près de la station de métro Novotselenskaiä. Son premier roman, paru l’année suivante en France sous le titre « Racailles » aux éditions Moisson Rouge m’avait enthousiasmé. C’était le récit sans concession ni fioritures, d’une adolescence marquée par le racket et la violence, dans une cité-dortoir de la banlieue de Moguileev, Biélorussie, à l’époque de la Pérestroïka, ambiance de fin du monde où tout se délabre à vue d’œil. Le livre fut plus tard salué par Gérard Guégan dans « Sud-Ouest », une critique intitulée : « La vie à bout portant ». Il eut un succès très inattendu pour un auteur étranger inconnu — il vendit son tirage. « Racailles » était écrit presque exclusivement en argot, un vocabulaire de 300 mots, dont la poésie jouait sur des modifications infimes dans l’ordre des mots ou la formulation. Quand un critique lui avait demandé pourquoi il avait employé une langue si limitée, Vlad avait répondu : « Parce que dans cet univers-là, ce qu’on ne peut exprimer dans ces 300 mots n’existe pas ».

         Vlad était un homme de taille moyenne, très mince, les traits aigus, les pommettes hautes, vêtu en hispter américain, casquette de base-ball, short large, tee-shirt Spiderman. Il faisait très chaud à la terrasse du café où nous avions rendez-vous. Je l’avais déniché grâce à son site Internet et, contrairement à tant d’autres auteurs dans des situations semblables en Russie ou aux États-Unis, lorsque je lui dis que j’allais le traduire et le faire publier… il me crut. Ma ferveur était sans doute communicative.



         Dans les six ou sept ans qui suivirent, je traduisis encore deux autres de ses romans, dont le dernier « Guerre », paru en 2016, est toujours disponible aux éditions de la Manufacture de Livres. Il se rendit à Paris plusieurs fois, et nous dînions invariablement ensemble quand je passais à Moscou. Il se distinguait par une écriture sèche, cinématographique, où les nuances affectives ne passaient que dans le dialogue. Ses sujets étaient toujours brûlants et tournaient autour de la fin de l’URSS et de la « Nouvelle Russie » des années 1990. On lui affublait même le surnom « d’archéologue des soviets ».



         Notre amitié traversa une zone de turbulences, quand le conflit russo-ukrainien éclata. Opposant déclaré au régime russe, Vlad soutenait l’OTAN et jugeait insuffisant le soutien de l’UE à l’Ukraine. Il a émigré en Allemagne. Pour ma part, je refusais de prendre parti publiquement dans une guerre pour moi crève-cœur, puisque j’ai des amis des deux bords. Sans qu’il me l’ait signifié clairement, je sais qu’il trouvait ma neutralité — et toute neutralité — inacceptable. Néanmoins, pour l’équilibre de mon reportage russe « Vu de Russie » (Manufacture de Livres, 2025), le contrepoint, je lui donnais la parole dans une longue interview, de même qu’à un Ukrainien et une poétesse partageant son point de vue. Vlad était véhément, mais m’assura de sa confiance totale, lorsque je lui promis de traduire fidèlement ses propos et de les publier intégralement. Malgré notre affaire Dreyfus, les liens tissés en quinze ans n’étaient pas tout à fait rompus. Sans vouloir jouer les moralistes — oh, le vilain mot — cet exemple pourrait être médité par les fanatiques confortablement éloignés du champ de bataille où c’est une autre histoire, de part et d’autre du nouveau « Rideau de Fer ».



         C’est si vrai qu’il y a trois jours, Vladimir Kozlov m’envoie un brûlot de 70 feuillets, complètement inattendu, tenant plus du pamphlet que du roman. Il s’agit du monologue intérieur enragé d’un chauffeur de taxi de 35 ans, ethniquement allemand, mais né en Russie, revenu en Allemagne avec ses parents dans les années 1990. Comme le narrateur de « Racailles » au crépuscule du communisme, celui de « Chauffeur de Taxi » dresse le constat d’une société qui implose, s’effiloche pan par pan, avec une précision qui est la marque distinctive de l’auteur. Invasion d’une immigration multiple — Syrie, Afghanistan, Somalie, Ukraine…— sans contrôle et souvent narcotrafiquante, qui submerge les rues, ramollissement généralisée d’une jeunesse allemande corrompue par les drogues et les néo-sexualités, effondrement de l’économie asphyxiée par le sabotage de Nord Stream, qualité allemande en chute libre : des voitures défectueuses, des chemins de fer en retard, de la bière médiocre, tout est au rendez-vous dans ce tableau de la déchéance d’une nation. Par petites touches et constantes bordées de jurons. Un livre populiste, qui aurait pu je crois, être écrit dans d’autres pays d’Europe, décrivant le désespoir en sourdine d’une bonne partie de la population du continent, abandonnée à elle-même par ses dirigeants et, de plus en plus, privée du droit d’exprimer son ressentiment autrement qu’en secret — ce qui décuple la rage. Ce livre aurait pu être écrit en France et plus encore au Royaume-Uni, où la déshérence est comparable.

         Les incidents qui émaillent le récit sont parlants : le chauffeur de taxi expulse de son véhicule deux Arabes parce qu’ils écoutent une émission antisioniste sans leur faire payer le prix de la course entamée. La semaine suivante, il est convoqué au commissariat où un policier allemand mais politcorrect —ou bien est-ce synonyme ? — lui fait savoir que ses clients ont porté plainte pour racisme et que l’un d’eux a un œil au beurre noir. Le chauffeur a hurlé mais n’a frappé personne, il nie. On lui montre la photo du coquard et on lui assure qu’il y a des témoins. Au procès, il prend une lourde amende.

         Circulant dans sa famille et celle de sa petite amie russe, il s’aperçoit que ses parents et beaux-parents, atterrés eux aussi par l’Allemagne qui se dégrade sous leur nez, sont sensibles aux sirènes russes leur dépeignant une vie paisible et florissante au Vieux Pays, envisageant le retour vers Dobrograd (La bonne bourgade) ville Potemkine idéale où on les attend. Nouvel accès de rage du chauffeur : Vous croyez à ces fariboles ? Et il mêle tout alors : les immigrés exotiques qui vivent de l’aide sociale payée par ses impôts et du trafic, les réfugiés ukrainiens férocement antirusses mais qui ne vont pas se battre, les réfugiés russes qui se plaignent mais ont supporté le régime toutes ces années, les riches qui s’en foutent, les politiciens et journalistes qui mentent du matin au soir, la concurrence effrénée des taxis arabes et turcs…

         Certains passages de ce brûlot sont dignes de l’effroyable comique des pamphlets maudits du grand Céline qui, disait Philippe Sollers, n’avait jamais été aussi génial, aussi inventif.

         Si j’ai toujours reconnu chez Vladimir Kozlov une intelligence brillante et une grande originalité, cette fois, j’ai failli tomber de ma chaise. Je m’attendais à tout sauf à ça. Quand je l’ai interrogé pour savoir comment cette idée avait germé, il m’a répondu dans son style laconique qu’en deux ans d’Allemagne et dans bien des milieux, il avait vu partout cette rancune clandestine, ces constats amers, cette révolte rentrée mais fondée sur des réalités criantes. C’est ainsi que lui était venu le personnage du taxi, concentré de bile.

         Je reconnais bien là mon ami de Moscou — toujours à contre-courant, l’œil vif, le regard acéré et le talent de transmettre sans commentaires, ce qui exige un savoir-faire tout particulier.

         Comme Vladimir Kozlov ne m’envoyait pas son brûlot par hasard, j’ai cru bon de lui dire que la publication de celui-ci exigeait une intelligence sociologique, un sens de l’humour, un courage — complètement démodés chez les petits fonctionnaires de gauche de l’édition parisienne moderne. J’ai écrit, il y a peu dans ces pages — à propos de cette pantalonnade des nantis dans la récente « affaire Grasset » — : le « pluralisme » c’est quand on est tous d’accord, le «  fascisme » c’est quand quelqu’un dit le contraire.

         Vladimir Kozlov est né désillusionné. Grandir dans une cité d’urgence de Moguileev à l’époque soviet est une cure radicale. Ma réponse ne l’a pas surpris. J’espère me tromper et trouver un éditeur. « Chauffeur de taxi », par sa vivacité, son sens de l’observation, sa pertinence, son actualité, le mérite vivement.

         Thierry Marignac, août 2026.

 

        

        

        

27.7.19

KGB rock

Carte du sieur Andropov

         On a beau rester à l’écart des auteurs, on finit par en connaître une tripotée, et aux quatre coins du monde. Leurs bouquins arrivent en rafales, parce qu’un malheur n’arrive jamais seul !…
         Après P-F Moreau et son manga hélvéto-nigérian, après le drame en pointillés de Jérôme Leroy, mon vieux copain Vladimir Kozlov (c’est aussi ça le problème, les vieux copains s’accumulent !…) vient d’ajouter un nouveau roman: KGB rock (éditions Distopia, Moscou), à son archéologie des soviets !… Le titre fait référence à un morceau légendaire du groupe Défense Civile où chantait feu le non moins légendaire Lietov, vedette underground.
          L’intrigue tragi-comique d’une bande de sbires fatigués du KGB, abasourdis par quelques néo-nazis surgis de nulle part, alors que le dernier grand tyran Brejnev est à l’article de la mort, sur fond de pourrissement soviet définitif, de contreculture occidentale pernicieuse, et d’un sentiment d’impasse rappelant si fort une UE en fin de parcours dans son blabla dogmatique de jour en jour plus autiste… Nos agents chevronnés s’arrachent les cheveux, d’où sont sortis ces groupies du IIIe Reich ?… Et leur patron s’acharne, il veut des résultats !… Nos agents, habitués à coffrer du dissident droitsdelhommiste, sont complètement largués… Pas un indice !…Pas un indic !…
         Kozlov n’en fera jamais d’autres !… Impossible de résister à livrer les premières pages…


         KGB Rock
         De Vladimir Kozlov
         (Traduit du russe par Thierry Marignac)

         20 avril 1982, mardi
         —Qu’est-ce qui se passe avec ton film ? demanda Liza. Tu as des nouvelles ?
         Liza — cheveux courts, en robe noire au profond décolleté — et Stass — cheveux foncés, légèrement bouclés, moins de trente ans, en veste de velours marron — étaient assis à une table de café devant une fenêtre.
         Stass fronça le sourcil, tourna la tête.
         —Après-demain, la commission artistique se réunit au studio…
         Il sortit une cigarette d’un paquet de « Iava », prit son briquet, l’alluma, tira une bouffée, souffla la fumée.
         —…C’est là que tout se décidera. Ou bien le studio recommandera la sortie du film… et alors on passera à l’étape suivante, l’Institut d’État du Cinéma. Ou alors…
         Liza regarda par la fenêtre. Le soleil jouait sur l’eau jaillissant de la fontaine.
         —Un certain Alexeï m’a passé un coup de fil, dit Liza. Il avait eu mon téléphone par Gocha. Il monte un groupe. Il m’a proposé d’essayer de chanter avec eux.
         —Quel genre de groupe ? Qu’est-ce qu’ils jouent ?
         —Il m’a dit que c’était du punk-rock.
         —Et qu’est-ce que tu as répondu ?
         —J’ai dit pourquoi pas. On s’est mis d’accord pour se retrouver demain soir et aller à la Maison de la Culture. Vers Khorvino.
         Stass écrasa sa cigarette dans le cendrier.
         —Je n’ai pas beaucoup écouté de punk-rock. Mais j’ai bien aimé les Sex Pistols. Des mecs marrants qui hurlaient avec des voix de fausset. Tu connais ?
         —Ouais.
         —Bon. On y va ?
         Liza hocha la tête, se leva, recula sa chaise, se dirigea vers la sortie.
         Stass prit ses cigarettes et son briquet sur la table et la suivit.
Logo des SA


         Liza et Stass sortirent du passage souterrain.
         Une douzaine de types en chemises noires se tenaient devant la statue de Pouchkine avec des brassards blancs sur lesquels des swastikas étaient dessinées à la main.
         Les passants se retournaient et s’arrêtaient pour les regarder. Un homme aux cheveux roux en blouson de cuir sur un maillot froissé écrivait rapidement sur un bloc-notes, jetant de temps en temps des coup d’œil de droite et de gauche.
         Un des types — de haute taille, avec des cheveux courts de couleur claire — se mit à crier :
         —La Russie est sous le joug d’une dictature communiste depuis plus de soixante ans ! Seul le national-socialisme est en mesure de la vaincre !
         —Qu’est-ce que c’est ? demanda Liza.
         —Aucune idée.
         Stass haussa les épaules.
         Ils s’arrêtèrent à leur tour.
         Les types levèrent le bras en l’air pour faire un salut nazi. Un milicien  courut vers eux, portant les galons de sergent et hurla :
         —Qu’est-ce que c’est que cette manif ? On trouble l’ordre public ?
         Les types éclatèrent de rire.
         Leur chef leva le bras à nouveau, les autres l’imitèrent, et se mirent à crier : « Sieg Heil ! ».
         L’un d’eux extirpa une pile de tracts d’un sac et la projeta dans les airs. Les tracts s’envolèrent et retombèrent s’éparpillant sur le trottoir. Quelques passants les ramassèrent.
         Un homme en blouson bleu saisit un des types à l’épaule.
         —Je vais te casser la gueule ! Je me suis trouvé un facho ! Mon père est mort à la guerre !
         Deux autres types sortis du groupe le repoussèrent.
         Le leader fit le signe convenu, croisant les bras sur la poitrine. Les types se dispersèrent d’un pas rapide dans toutes les directions. Il passa à quelques mètres de Liza et Stass.
         Il regarda Liza dans les yeux avant de se fondre dans la foule.
         —Qu’est-ce que c’était que ça ?
         Liza regardait Stass.
         —Quelque chose de simultanément très étrange, très rare, et très interdit, dit celui-ci. S’il y avait eu un caméraman, quels plans on aurait eu…
         Liza ramassa un tract sur le trottoir, maculé d’une trace de semelle. Il était illustré d’une swastika, d’une faucille et d’un marteau barrés d’une croix et d’un slogan : « Vive la victoire du national-socialisme sur le communisme ! »
         Le sergent de la milice ôta sa casquette, et se gratta un front où la sueur perlait. Il secoua la tête.
         L’homme roux s’approcha de lui et dit avec un fort accent étranger :
         —Bonjour ! Je suis correspondant du New York Times. Je m’appelle Glenn Stark. Pouvez-vous nous commenter ce qui vient d’arriver ?
         Le sergent remit sa casquette, agita le bras dans un geste impatient. Le correspondant s’éloigna.

         (…)

30.11.18

Maciste contre d'Artagnan

         Un spectre hante la toile : celui de la fausse information (plus connue sous le nom de fake news, dans le jargon américanisant affecté par les charlatans des médias et leurs amis politiciens quand ils veulent avoir l’air sérieux) main dans la main avec le diabolique complotisme — cellules dormantes partout disséminées dans les recoins du Réseau Universel qui sapent les fondements mêmes de la démocratie virtuelle !…
         Le maître incontesté, le Grand Ordonnateur de cette alchimie de l’ombre, cet art des ténèbres auprès duquel le vaudou n’est qu’un jeu d’enfants, est le Russe. Génétiquement modifié au siècle dernier après la grosse purge du Grand Joseph, c’est devenu chez lui une seconde nature, un équivalent à ce qu’est chez l’Américain le micro dans le portable des présidents alliés, le pillage des ressources ou des technologies des pays amis, l’espionnage de l’Union Européenne, la déstabilisation du Moyen-Orient, ou chez le Chinois le rachat des bar-tabacs parisiens . Jour et nuit, le Russe ourdit ses démoniaques machinations, à l’effet corrosif comme l’acide sur les fragiles tissus de ce qu’on appelle depuis peu en Phrance : L’État de Doigt. Car, ne l’oublions jamais mes amis, et sans vouloir être parano, ce qui n’est pas du tout notre genre, ce serait mal nous connaître :  le complotiste est avant tout un comploteur !
         Bien souvent, le Russe agit par personne interposée, la redoutable 5e Colonne !…
         Heureusement, la sûreté nationale veille à protéger les Pravdas de MONDELIBRE, notamment de leur abyssale chute de clientèle, explicable non par leur abrutissante uniformité, mais par une conspiration de l’étranger…
         Récemment, la sûreté nationale a identifié une redoutable Bande des Trois, tous liés d’une manière ou d’une autre au machiavélique Russe, sous le label pervers d’ANTIFIXION — ah les traîtres, ils ne reculent devant rien !…
         Leurs messages subliminaux sont envoyés grâce aux poésies d’Essenine, Lermontov, Ryjii, Tchoudakov, Nikonov, Ivanov, Ermolaïev, sans compter le sulfureux Limonov… Des photos de Pétersbourg !… Les satires de la romancière Kira Sapguir, née en Union Soviétique (ah, ah !…), des articles, reportages, et analyses de journalistes américains INDÉPENDANTS, c’est à dire non inféodés au New York Times, sans la moindre affinité avec CNN !… Des critiques de romans et textes de romanciers : Pierric Guittaut, Pierre-Francois Moreau, Christopher Gérard, Gérard Guégan, Vladimir Kozlov, Andreî Doronine, Alfred Dogbé, Carl Watson, Hervé Prudon, Jean-François Merle !… Des portraits d’artistes : Michel Quarez, Placid, Evguéni Pinaïev, Oskar Rabin, Evguéni Kropivnitski !…
         On le constate, le dossier est accablant.
         Mais, heureusement, comme on pourra le voir ci-dessous, nos services ne les lâchent pas d’une semelle :



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