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31.10.24

Jethro Bare, tireur d'élite

© Pictur-Al-Art

 

        TIREUR LONGUE DISTANCE

    de Jethro Bare 

    Une gorgée d'eau. Encore quelques gouttes sur la langue. Une vague fraîcheur sur le palais. De quoi lubrifier le fond du gosier. Déglutir sans difficulté avant le moment fatidique, au cas où, que l'élément qui déconcentre n'existe pas. Coudes de pierre. Il faut les décoller avant de peser une tonne. Par un mouvement lent et régulier, j’irrigue l'extrémité de mes membres supérieurs. L’index, c'est ma vie et celle des autres. Si mon sens du toucher est altéré, je serais perdu dans les quelques millimètres qui me séparent de cette libération tant attendue. Je me retiens. Je me retiens de tout. Je suis un être de retenue. Je bois peu mais je pisse tout de même. Plus tôt, je pouvais me relever pour faire plus loin. Plus tard, j'ai pu remplir deux bouteilles d'un demi-litre, en chien de fusil. Ironie quand tu nous tiens. Je repense à la scène du film l'Étoffe des Héros dans laquelle un astronaute mouille sa combinaison, et la chaleur liquide alourdit mon pantalon cargo. Les degrés ne cessent de monter, la fatigue s'accumule, l'immobilité favorise mon ennemi numéro un : le sommeil. Si je pique du nez, si je cède, je risque de ne jamais plus me réveiller. Ou alors, dans des champs trop clairs. Ceux que je fuis, ceux que j'espère. 
    Je vois loin. Œil propre, lunette propre. Je suis équipé. Les indispensables, les choses utiles et les grigris, à leur place. Dans ma poche arrière gauche, j'ai toujours un petit paquet de lingettes nettoyantes, si possible au lait. C'est devenu une obsession. Dans tous les cloaques que je visite, c'est mon lien avec la civilisation. Dans la même poche, il me reste une pipette de Dacryoserum en spare de mon IFAK*. Je ne clignerai pas. Je me suis remis à cloper durant le dernier tour. Je n'ai pas envie d'arrêter à nouveau. Le goût du tabac me rappelle de bons moments hors du merdier. Je cours toujours. Mon amplitude pulmonaire est intacte, je gère encore. Je suis le plus dangereux apnéiste de surface que ces épouvantails de chair et de chiffons aient connu. C’est ma force. 
    Mathieu est en bas de l'escalier. En vingt-quatre heures, je ne suis allé le voir qu'une fois, sans le toucher. Il est en boule, sur la dernière marche, la tête à l'envers dans son casque. Une drôle de position d'enfant maltraité pour ce fortiche qui me battait sportivement en tout. L'odeur de géranium de son sang est collée dans mes narines, plus que celle de mon urine séchée. J'aimais ce mec, et je l'aimerai longtemps. Ça bouge en face. Les enfoirés vont changer de position. Moment de vérité. Les leçons apprises deviennent une seconde nature à force de faire le turf, l'émotion laisse place à la routine mécanique. Je n'ai plus de spotter mais je vais trouer leur chef en plein milieu. C'est toujours la même balle. C'est toujours une balle différente. Expiration... feu... bang ! C'est lui qui expire maintenant. Toute mon attention, toute mon intention, tout mon être suit le projectile le temps d'un souffle. Le prochain est déjà chambré, j'inspire et tout devient blanc. Les champs clairs ? Déjà ? Je suis emporté par le haut, léger comme une plume. La pesanteur revient d'un coup. J'ouvre les yeux, toujours aussi calme. Le doc’ me dit que j'ai eu de la chance car la balle a traversé. J'ai touché l'inconnu d'en face et un autre inconnu d'en face, plus loin m’a touché aussi, pareil. La vie en apnée. Combien de temps aurai-je encore assez de souffle ? Vivement les champs clairs. 

 *Individual First Aid Kit

8.8.24

L'été des villes qui grondent 2, Jethro Bare

 

Jethro Bare, photo ©Iron Seb, tous droits réservés
Originaire de Saint-Ouen-sur-Seine, où il réside encore aujourd’hui, Jethro Bare est né en janvier 1977.
Nourri par diverses influences, des classiques de la littérature française et internationale à travers le temps jusqu’aux souterrains de la pop-culture, il écrit avant tout sur ce qu’il connaît : la ville, les rues, les profils atypiques, les obsessions, les combines, la violence et la tension des sentiments.
Sa nouvelle noire intitulée « Elle gronde » a été finaliste du concours de nouvelles au Festival International Quais du Polar à Lyon en 2022.
Jethro Bare travaille actuellement sur l'écriture de son premier roman.

    Toujours aussi heureux de publier l'ami Bare, nous présentons ci-dessous la seconde partie et la fin de la nouvelle inaugurale du jeune auteur, deux épisodes au lieu de trois, mais le suspense était intolérable!…

    Ce bel essai, qui attira l'attention du monde du polar dans une de ses cérémonies les plus riches et les plus prisées, devrait attirer celle des éditeurs — si ça existe encore — par sa maestria. 

    TM, président et trésorier à vie d'Antifixion, se ferait un plaisir de jouer les intermédiaires…

    La semaine prochaine, nous publierons sa deuxième nouvelle, tout aussi saisissante: Bébés Parking, également en deux parties. Elle est complémentaire. L'été, si pénible soit-il en ville, n'a pas que des inconvénients…

        


    ELLE GRONDE 2E PARTIE:

    Pour Franck Triquet, c’était une enquête sans coup de feu ni sang. 

Mais il existait bien pire que les flingues et les cadavres. Il y avait cette ville. Son odeur et le son rauque de ses entrailles noires qui grondaient.


    

3. Terrarium

    Retour à Dado City. Cette ville m’obsédait mais ses effluves ne m’avaient pas manqué. Encore ce malaise, encore la même léthargie suspecte dans laquelle chaque figurant semblait plongé. Je finis mon clope avant de monter dans ma voiture pour noter quelques éléments délivrés par Marco qui m’avait fait sa petite visite guidée le matin à l’aube. Pas si sportif ni salissant que ça finalement. Juste descendu une grille discrète qui donnait sous la rue afin qu’il m’explique un peu ce qui n’allait pas dans son boulot. Il voulait bien faire, je le sentais honnête. Inquiet et honnête. Nous étions restés tant que nous pouvions, avant que la nausée et le mal de crâne ne s’installent trop même s’il m’avait expliqué ne plus rien sentir depuis longtemps. Les habitants de Dado ne sentaient plus Dado. On finissait par s’habituer à tout, même au pire.

Luttez pour la propreté!…


    Marco m’avait montré les tuyaux dont il assurait la maintenance et qui couraient dans toute la ville pour distribuer la chaleur. Sur d’énormes sections, ce matos était en très bon état.
«  Changé à l’arrivée de Bouvier ! » m’avait-il précisé avec ironie. Son job consistait en théorie à faire des relevés divers et de la vérification générale, mais la réalité était différente. En pratique, il resserrait des boulons et des écrous toutes les journées de toute l’année, à cause des « vrombissements ». Quatre fois par mois, un dégazage spécial faisait vrombir tout le réseau et il fallait ensuite palier aux effets des vibrations avec défense formelle d’en parler, clauses de confidentialité techniques à l’appui sous couvert de protection de brevets, avec obligation de signer bien sûr. Autre fait troublant : les technicos ne devaient surtout pas poser trop de questions.

Les ingénieurs agissaient, et ces dégazages étaient prétendument essentiels pour la bonne marche des innovations du système. C’était la réponse officielle relayée par les chefs et les syndicats. Circulez, y’a rien à voir !

Ici, tous avaient l’air dans le coltard, mais s’ils ne sentaient plus rien olfactivement parlant, certains devaient tout de même l’entendre, ce vrombissement, plusieurs fois par mois !

C’était ça qu’évoquait la pauvre Annie ? « Quand elle gronde, j’ai peur... la ville me tue » avait-elle expliqué à ma tante Gisèle peu avant de mourir, au bord du désespoir.

J’avais rarement vu un tel degré de résignation dans la population d’une ville tout entière, une dépression presque physiquement palpable qui abattait toute notion d’espérance. Marco jurait qu’il restait vif à cause des pilules du travail, sans me donner d’échantillon par crainte qu’on remonte à lui si je les soumettais à analyse,(il n’avait aucune confiance dans le monde des labos, quels qu’ils soient). Pour les autres c’était Fatalitas.

Les gens ne disaient rien. Ils vivotaient. Ils bossaient. Ils crevaient. Je lui avais parlé du nom d’un canard associatif mentionné dans les coupures présentes sur les microfilms de la P.Q.R de ces dernières années. « Le Mégaphone ».

Avant de le rejoindre pour notre incursion en sous-sol, j’avais fait un tour rapide à l’adresse du local qui s’occupait du journal. Sur place : le désert. Ce rez-de-chaussée de grande barre glauque, où l’on voyait poindre quelques silhouettes en jeans et flight-jackets en cuir chevauchant des mobylettes dans les coins sombres, semblait à l’abandon depuis longtemps. Rien à part l’ombre des vendeurs de came, présents en nombre partout dans la municipalité. Mais le papier édité par ce petit groupe était connu des Dadoseinois, et Marco m’avait lâché un nom : Gilbert Sébastelain. J’avais donc un os à ronger.

Vérification faite, ce Sébastelain était toujours vivant. Né en 1915 à Baie-Mahault, Guadeloupe, et dont la dernière adresse connue était : 16 rue de La Sablière, bâtiment 11, Hall A, Dado-sur-Seine. La CAF m’avait donné un numéro qui ne sonnait pas dans le vide, et Sébastelain et moi avions convenu d’un rendez-vous quelques jours plus tard en terre neutre : Paris 17ème.

Je le repérai de loin, il m’avait dit être en fauteuil roulant. J’avançai vers lui.

Monsieur Sébastelain ? Enchanté, Franck Triquet. Merci de vous être déplacé pour me rencontrer, je voulais vous voir ni trop près ni trop loin de chez vous.

— Bonjour. Dado n’est pas loin, c’est vrai, mais quitte à parler d’elle, je préfère que ce ne soit pas en son sein, vous avez raison.

Gilbert Sébastelain, pur produit du Bumidom, était un solide gaillard antillais qui m’avait expliqué au téléphone avoir perdu l’usage de ses jambes il y a longtemps. Je n’avais pas très bien compris, mais son système immunitaire n’était jadis pas parvenu à combattre une sale infection car affaiblit par une intoxication aux pesticides, au pays. Toujours est-il que l’homme en imposait : regard sûr derrière ses lunettes reliées par une chaînette couleur argent, fine moustache au tracé impeccable, poignée de main très ferme malgré l’arthrose qui déformait ses doigts, et un parfum mentholé qui me rappelait celui de mon père.

Tableau urbain dans l'Oural


Après lui avoir signifié de nouveau que je menais cette enquête pour mon compte, il m’en apprit des vertes et des pas mûres sur sa drôle de ville. Il en avait gros sur la patate et mes questions tombaient à point nommé pour le soulager.

L’élection du maire, datée d’un mandat et demi, avait coupé l’herbe sous le pied de son association et de ses publications « citoyennes et libres » sur la vie de la cité et la politique locale. Plus aucune subvention, plus aucun moyen mis à leur disposition, fermeture en quelques mois, adieu Le Mégaphone. Sébastelain n’avait pas la réputation d’un emmerdeur mais plutôt celle d’un procédurier à la dent dure, patient. Ses questions concernant la mort de sa femme, son aînée de deux ans, décédée mystérieusement d’une infection pulmonaire pour cause toxique alors qu’elle n’avait jamais mis une cigarette à ses lèvres de sa vie, et les risques liés au développement des activités des labos Bouvier dans la ville, l’avaient placé dans le collimateur de l’administration fraîchement remaniée.

— Ils m’ont dit que, de nos jours, un tel mal peut venir de n’importe quoi : pluies acides, pollution atmosphérique, la radioactivité... Foutaises !

Vous pensez à quoi, alors ?

À la même chose que vous si vous êtes l’enquêteur que vous m’avez vendu. Et vous avez l’air assez intelligent pour comprendre.

Le moins que l’on pouvait en dire, c’est que si l’homme ne tenait pas debout, ses arguments, eux, OUI. Son histoire me renvoyait fatalement à Annie, l’amie de ma tante. Et même si mon cerveau avait collé les éléments dans le sens de Sébastelain depuis longtemps, en tant que fonctionnaire par tradition familiale et légaliste convaincu, je ne pouvais pas me résoudre à croire que des institutions officielles agissaient contre la masse sans complexe. Nous étions en France, bordel, pas sous le joug d’une junte lointaine et cynique ! Le système n’était pas, n’a jamais été et ne sera jamais parfait, mais des entités de cette taille, qui plus est sous la responsabilité de l’État, même en partie, ne pouvaient pas sciemment empoisonner les gens ! Et si oui, pourquoi ? Le pognon ? Ce serait comme laisser un produit contaminé dans les hôpitaux sans rien dire ! Il y a toujours un responsable derrière un coupable, et dans le lot, quelqu’un veille sûrement au grain ! Dado-sur-Seine n’était pas un terrarium dans lequel on enfumait les gens avec je ne sais quel produit ?... Si ?

Feu Mme Sébastelain entendait pourtant bien la ville gronder une fois par semaine, aléatoirement, et la peur de « la survenance de ces trompettes de Jéricho » comme elle les décrivait, l’avait sévèrement diminuée vers la fin selon son mari.

Ce dernier avait d’ailleurs vu presque toutes ses connaissances du même âge passer l’arme à gauche et ne pensait devoir son salut qu’à ses séances d’oxygénothérapie régulières, comprises dans son traitement à vie contre les résidus de pesticide dans son corps.

Je devais passer au bureau avant de rentrer et l’air frais qui fouettait mes tempes sur quelques centaines de mètres était salutaire. Ma conversation avec ce vieil homme m’avait abasourdi, dérangé, je nageais entre colère et déni. Ce qui se dessinait derrière les lièvres soulevés ces dernières semaines concernant Dado était dingue, effarant. Je regrettais âprement ma routine de cadavres sur fond de banditisme classique. J’avais besoin de me rassurer, de tâter du concret, de retrouver la raison ! Il fallait que je me rapproche de mes homologues dans cette satanée agglomération, qu’on parle boutique, qu’ils rationalisent tout le foutoir qui était en train de s’installer dans ma tête... qui me dépassait... et dont je n’assumais pas le vertige.

Sur un prétexte bidon, je rendis visite le lendemain au commissaire de Dado, un certain Cabeau. J’avais connu un type avec ce blase à l’école de police, il avait d’ailleurs bien morflé à cause de ce cadeau de naissance. On s’entendait bien mais je l’avais perdu de vue. Il était devenu flic malgré un niveau de sérieux incompatible avec ses ambitions. Trop fêtard, trop centré sur lui-même.

Quand on pouvait fumer dans les bistrots…


Arrivé dans le bâtiment qui abritait la Nationale, j’étais sur les rivages du Styx. Des locaux insalubres et vétustes où traînaient des fonctionnaires au teint jaune et aux traits lourds, baignant dans des relents d’anisette qui figeaient une ambiance à couper au couteau.

J’essayai de ne pas dégager trop de mépris en m’affaissant dans mon costard à 5000 francs garni de boutons de manchettes Amicale PJ plaqués or, quand un grand chauve bedonnant me surprit par une petite tape amicale derrière l’épaule.

Franck Triquet ! J’étais sûr que c’était toi ! Un Triquet de la PJ qui vient voir un pignouf comme moi, certain que c’est pas pour le boulot !

Sans cet humour et ce ton de beauf pas méchant, je ne l’aurai jamais reconnu. C’était bien lui. Mon Cabeau de l’école. Jérôme Cabeau dont il ne restait rien de la superbe. Le crâneur sympa et excentrique s’était transformé en triste sire dont les mains aux ongles rongés tremblaient maladivement.

J’avais face à moi un homme détruit.
Je dus me démasquer assez vite et exposer mes intentions réelles car je ne voulais pas humilier cet ancien camarade, qui avait de toute façon
très bien saisi la duperie. D’abord méfiant, il se laissa aller peu à peu, et, le biberon ambré sorti d’un des tiroirs de son bureau aidant, il reconnut en moi un interlocuteur qui pouvait le comprendre vraiment.

Le soir tombait, le commissariat glissait dans son bourdon de nuit et je ne pris plus aucun détour dans mes questions. Je m’adressai à Cabeau en ami pour apaiser sa peine faite de honte et de résignation, qui était sûrement la cause du psoriasis galopant qui affleurait au col de sa chemise bon marché. Les mots coulèrent.

— Dado, c’est pas le pied tu sais. Je dirige cette tôle, mais je suis plutôt un bouc-commissaire ici...

Sourires gênés.

— T’as croisé la municipale ? Ils ont plus de matos que nous, sans compter les largesses du maire à tous les points de vue ! Et puis les profils... du genre de ceux dont nous on ne veut pas, mais qui savent mener leurs barques dans les caniveaux, si tu vois ce que je veux dire. Non, Dado, c’est une planque pour ceux qui savent fermer leur clapet, comme moi maintenant. Là, t’es pas emmerdé.

Il jeta soudain sa bouteille presque vide dans la corbeille pleine à craquer. Comme lui.

Les gens souffrent ici, Franck, mais tout est verrouillé. L’air est pourri, tu l’as senti. Ça passe par en dessous, quand ça gronde, quand ça vrombit, par le chauffage... ils se sont arrangés pour balancer leur saloperie partout. C’que c’est exactement, j’en sais foutre rien, mais sûr que c’est pas de l’eau de Cologne ! Les dealers mettent la pression sur la population en permanence, le maire s’est glissé le préfet dans la poche grâce à ses amis de chez Bouvier et ils s’éclatent tous ensemble dans des sauteries dégueulasses dont je te passe les détails. Moi, je tourne la tête. Je suis un homme de paille, collègue. J’ai renoncé.



4. Sclérose de combat

La conversation continua toute la nuit entre les quatre murs de ce bureau terne et asphyxiant. J’en sorti sonné, livide, perdu dans un vide intérieur.

La rasante lividité d'un matin blême tombait sur cet horizon de constructions glacées où la vérité s’emboîtait dangereusement. J’avais des billes mais que pouvais-je en faire ? Nous étions deux flics et quelques citoyens à savoir la vérité — face à de monstrueuses et menaçantes machines grippées, pleines d’une rouille suintant la malédiction grondante de Dado.

En marchant vers ma voiture, cibiche au bec et ciboulot remué, tout devint paradoxalement très clair. Mon choix était fait. Rien ne serait plus jamais comme avant. Au fond, révolté, j’étais prêt à me battre.

Moi, je ne renonçais pas. Je ne détournais pas la tête.
Dado-sur-S
eine s’effaçait dans mon rétroviseur, mais pour moi, la guerre était devant.

15.7.24

"Le Pays où le tir au président est un sport national…"

 

…Edward Limonov, Journal d'un raté, Albin Michel, 1982.

Limonov à 17 ans, Kharkov.

 

9.3.24

Bruits de bottes en Europe: "La Guerre avant la guerre, chronique ukrainienne" un an plus tard…

 

            Il y a un an paraissait le livre ci-dessus, revenant sur la préhistoire de cette guerre aux multiples 

aspects que les ignares, les incompétents, les imbéciles et les généraux de salon chargés d'en parler au 

public étaient pressés d'ignorer. Et notamment un élément majeur dans le conflit: la pègre et son 

imbrication avec les services spéciaux de toutes obédiences, au quatre points cardinaux de l'Ukraine,

pègre gazière ou pègre d'État. Ce bouquin journalistique, fondé sur des faits, des reportages et des 

recherches, me valut d'être invité au au salon du livre de: Les Pieux en Normandie, où je débattis avec 

un transfuge du KGB plus ou moins mythomane, exagérant sans doute grandement son importance de 

007 soviet, petit bureaucrate dans une administration employant des millions de personnes à 

l'époque de l'URSS. Un point en particulier soulignait son fond de commerce de transfuge: Il attribuait 

encore le sabotage de… 

Nord Stream aux Russes, tandis que le Pentagone, gêné par les révélations de Seymour Hersh, venait 

de… 

sortir cette histoire fantaisiste d'une initiative privée, financée par un milliardaire nationaliste, louant un 

yacht en Pologne, avec des nageurs de combat en retraite et des explosifs sous-marins dignes du SBS 

anglais à l'endroit depuis 60 ans le plus surveillé de la Baltique… Bref, écran de fumée de services US 

embarrassés. D'aussi longtemps que je me souvienne… tu jouais du violon, comme disait la chanson. 

Mais le transfuge s'entêtait, profitant d'un public crédule… Il savait mieux que le Pentagone!…

    Bref, ce n'était qu'un des nombreux charlatans du commentaire pullulant dans la société, décidés à 

profiter de toute crise… qui se sont encore multipliés au cours de celle-ci…


    Mon livre qui souhaitait dégriser en rappelant la bestialité des propagandes et la férocité des 

grands prédateurs à l'œuvre me valut ensuite d'être reçu par André Bercoff sur Sud-Radio, et a peut-être 

laissé une trace en Normandie, puisque dans son édition d'aujourd'hui le journal La Manche 

Libre publie une interview de votre serviteur au sujet de la dernière maladie des politiciens en Europe:

Jouer les traîneurs de sabres…

    C'est réservé aux abonnés, mais disponible pour quelques euros au lien suivant:

    https://www.lamanchelibre.fr/actualite-1103315-france-monde-emmanuel-macron-envisage-d-envoyer-des-troupes-en-ukraine




11.1.24

Poésie pétrolière


 


    La vie offre parfois — rarement — des surprises. L’ami Bakhytjan Kanapianov, poète auteur du recueil "Perspective inversée", traduit par votre serviteur, vient de m’envoyer les poèmes d’un ami à lui de… Alma-Aty. Outre le défi que présente une telle traduction, on retrouve chez lui peut-être pas par hasard, un fil conducteur de la poésie soviet quand elle exaltait l’effort et le travail d’équipe, la fraternité du labeur, une sonorité qu’on n’avait entendue depuis très longtemps… Le futur ministre avait séjourné au Yémen entre 1983 et 1987, dans une équipe soviétique de forage… 


 BAKTYKOJA IZMOUKHAMBETOV (POÈTE) 
 Originaire du Kazakhstan occidental, président du conseil des vétérans, scientifique, un des fondateurs du secteur pétrolier du Kazakhstan indépendant, Baktykoja Salakhatdinovitch Ismoukhambetov continue en la renouvelant l’antique tradition des steppes selon laquelle l’apparition d’un individu doté de dons multiples était un phénomène habituel. 
 (Vers traduits par Thierry Marignac) 



 
Aïad, Seyoun, El-Moukalla, 
 Alim, Chabda, Khodramaout, Aden, 
 La route de l’amitié nous appelait au Yémen, 
 Nous avions trouvé des sources de pétrole en bas. 
 Un géologue avec des géophysiciens est ici, 
 Foreur, cuistot, médecin, chauffeur, maçon
 Tous un chemin épineux ont franchi 
 Chacun est un héros, vainqueur à sa façon. 
 Nous unirent bientôt de forts liens familiaux 
 Nous nous comprenions à demi-mot, 
 Appréciant le rôle de chacun et sa mission 
 Toujours prêts à l’exploit, toujours prêts au boulot. 
 Soixante degrés à l’ombre, le khamsin sur la face
 La tempête de sable déchaîne ses hallebardes,
 À chaque heure, il faut être guerrier de race, 
 D’un combat avec la nature, à l’avant-garde. 
 Après le déjeuner, le jeudi yéménite 
 Les hommes mâchent le kat, captant des visions
 Même si depuis Mahomet le prophète, la boisson est interdite, 
 D’autres voluptés, accessibles leur sont. 
 Dès l’aurore, l’appel du muezzin, 
 Des vagues de fidèles conduit à la mosquée : 
 Hebdomadairement, le vendredi, un flot humain, 
 Emplit les temples de ses rangs serrés. 
 Et le peuple nomade des bédouins, 
 Vit comme une sentinelle du désert. 
 L’étranger de passage n’ira pas loin
 Les tentes se sont figées comme des gardiens. 
 Dans les terres désertiques, de fructueuses contrées : 
 Chourma, Papaye, orange, citron, les fruits 
 Nous avions trouvé un paradis béni, 
 Vers le sommet des arbres, l’œil était attiré. 

 БАКТЫКОЖА ИЗМУХАМБЕТОВ 

 Аяд, Атак, Сейун, Эль-Мукалла, 
Алим, Шабва, Ходрамаут и Аден…
 Дорога дружбы в Йемен позвала,
 Источник нефтяной был нами найден. 
 Геолог с геофизиками здесь, 
Бурильщик, повар, врач, шофёр, строитель. 
Достойно пройден путь тернистый весь, 
И каждый был герой и победитель. 
 Сплотились быстро в крепкую семью, 
Друг друга понимали с полуслова, 
Ценили роль и миссию свою,
 К труду, как к подвигу, всегда готовы. 
 В тени плюс шестьдесят, хамсин в лицо 
Песчаной бурей яростно швыряет. 
Здесь ежечасно нужно быть бойцом, 
В борьбе с природой, на переднем крае. 
 После обеда в йеменский четверг 
Мужчины кат жуют, ловя виденья. 
Пусть Мухаммед-пророк вино отверг – 
Доступны им иные наслажденья. 
 А спозаранок муэдзина глас 
В мечеть погонит правоверных волны: 
Еженедельный пятничный намаз, 
Рядами тесными все храмы полны. 
 И бедуины, кочевой народ, 
Живут здесь словно стражники пустыни. 
Чужак залетный мимо не пройдёт, 
Жилища их сторожками застыли. 
 В пустынных землях – плодородный край: 
Хурма, папайя, апельсин, лимоны… 
Мы обрели благословенный рай, 
Притягивают взор деревьев кроны.

8.12.21

Reportages sur la mort: Édouard Limonov et Hervé Prudon

 

    Sa vie était comme une patrouille de nuit

    Il ne dormait plus il était le flic de ses insomnies

    Il parcourait les rues du regret du chagrin de la folie

    Il parcourait les mauvais quartiers de la vie

    Les zones dangereuses où vos morts vous sourient…

    Jérôme Leroy, Night Patrol.   

        En cette lointaine année 1981, où mon rêve de devenir romancier prenait tout juste forme, grâce au journalisme et aux éditions du Dernier Terrain Vague, dans ma dérive parisienne, j’avais deux mentors chez les « écrivains professionnels » : Édouard Limonov et Hervé Prudon (personnages absolument dissemblables). Ils ne m’enseignaient pas (qu’on me pardonne ici de me répéter) comment écrire, ou ce qu’il fallait écrire. L’un comme l’autre gentlemen, chacun à sa manière, le didactisme n’était pas leur genre et ils avaient repéré ma tête de mule. Tu es sur la mauvaise voie, continue, devait plus tard conclure Hervé sur mon Fasciste, tandis qu’Édouard, temporairement ébloui par mon fait d’armes inaugural, me proposait d’écrire à L’Idiot Internationalce dont il n’était pas question — cette clique Closerie des Lilas et puis quoi encore ?… Faire des théories, jouer les penseurs, se parer des oripeaux de la Droite littéraire ?… Inutile d’insister !…

      Quoi qu’il en soit, je recevais de l’un comme l’autre quelque chose de beaucoup plus précieux : ils m’enseignaient le mode de vie du saltimbanque — comment survivre, grâce à quelles pirouettes de danseur de corde. Et sans en parler, l’un comme l’autre savaient que j’étais attentif. Ils possédaient l’intelligence elliptique de transmettre à qui le mérite, sans jouer les profs.

         Je n’ai jamais oublié la limaille subtile de grâce de ces leçons par l’exemple.

         Quarante ans plus tard, l’ami Doubschine (homme de confiance d’Édouard) me fait cadeau à Moscou de son dernier livre (posthume, paru après sa mort) : Le Vieux en voyage ( Старик путешествует, pas traduit en français pour l'instant). Je découvre les deux dernières années où mon ami de toujours se savait mourant et souffrait physiquement, où il avait choisi de parcourir le monde une dernière fois : France, Italie, Espagne, Abkhazie, Haut-Karabakh, Mongolie. Tentant le diable plus d’une fois, debout dans les tranchées d’Arménie, les zones limitrophes d’Abkhazie — qu’une balle de tireur d’élite vienne mettre fin à ses souffrances de vieillard.

         Qu’y a-t-il dans ce livre ? J’ai rassemblé des fragments de paysage, des situations survenues avec moi ces derniers temps, des souvenirs surgis du chaos et je vous les livre (n’importe qui : taulards, ouvriers, étrangers, filles perdues, soldats, policiers, révolutionnaires), je vous jette le résultat.



         Son romantisme immémorial (la nature souveraine, et sa fascination pour la guerre, ses amours déchirées avec Natalia Medvedeva) se superpose à cette simplicité déconcertante qui le rendait si concret, si vivant. Il se traîne comme il peut derrière son énergique maîtresse Fifi, à Paris, pour la parade militaire du 14 juillet 2019, aux Champs-Élysées. Il parvient à convaincre le président de la république « non reconnue » du Haut-Karabakh de le laisser aller sur le front, face aux Azéris, où il fait le meilleur repas de sa vie. Il évoque la prison avec Faouzi Lellouche des « Gilets Jaunes », sous mes yeux à Paris, ayant deviné au bout de cinq minutes qu’ils ont ça en commun. Il compare les bergers de Mongolie aux gauchos d’Argentine. Il est déçu, à la Villa Mussolini,  que rien ne rappelle le Duce. Par une après-midi de sang, de soleil et de pourpre à Madrid, il comprend le sens de la corrida, peu avant que le toréador Roman ne soit grièvement blessé par un coup de corne à la cuisse sous ses yeux — toréador à qui Édouard avait parlé juste avant. Une équipe de film le suit au cours de sa dernière dérive sur la planète. Vieux renard, tu as sculpté ta légende.

         Je rentre dans les profondeurs de la grotte et je m’allonge sur le dos, on me met un masque sur le visage et les masques claquent sur la table d’opération. Ils branchent les rayons. Je commence à compter lentement — la centaine c’est peu, il s’agit d’une opération.

         À cette même table, le 17 mars 2020, jour d’apocalypse et de confinement global, il est mort « sur le billard ».

Partir et oublier


         D’une toute autre nature est l’évocation faite par Hervé Prudon des derniers jours dans Devant la mort (Gallimard), recueil de ses derniers poèmes, sa dernière distraction d’homme au seuil de l’abîme. Pour Hervé, l’aventure était morte à l’ère contemporaine, ses romans ont souvent parlé de ça, notamment, La Femme du chercheur d’Or (Flammarion). De plus, il était claquemuré dans la maladie depuis beaucoup plus longtemps qu’Édouard, en bonne santé éblouissante jusqu’à ce jour fatal du printemps 2016, commotion cérébrale. S’était-il enfermé (Hervé Prudon) lui-même dans cette négation des possibles que Limonov démentit avec sa vie de patachon universel ?… Le destin seul, s’il avait une voix, pourrait nous expliquer. Le Français et le Russe, la fin de l’Histoire orchestrée en Occident déchu par la marchandise universelle dès les années 1970, et ce réveil slave lors de la chute de l’URSS.

         Cependant, dans l’énumération minutieuse de ses souffrances d’insecte en sursis, Hervé atteint tout autant, avec sa modestie proverbiale, la dimension exaltée :

         Il ne fera ni jour ni nuit

         Ni chaud ni froid

         Je ne serai ni moi

         Ni un autre

         Sans âme et sans substance

         Je ne serai ni le feu ni le vent

         Ni la pierre ni l’arbre ni l’animal

         Ni la lumière ni les ténèbres

         De moins en moins l’absence

         Et rien de plus en plus

         Jusqu’à ce que rien ne dure

         Oh si, mon ami, tu es le feu et le vent, dont tu n’as pas parlé par hasard, vieux brigand.

         Si la douleur prend ses quartiers

         Plus question de philosopher

         Plus question de dormir la guerre

         On l’a perdue la mort on n’y pense plus

         On a juste mal sans rien faire

         Vivre est devenu superflu

         J’ai longtemps pensé, vieux camarade, que devant la défaite, tu abdiquais trop tôt. Dans la catastrophe présente, la mienne y compris, je ne sais plus.

S’il m’est donné un jour de faire mon propre reportage sur la mort, je souhaiterais être digne de mes mentors de la lointaine année 1981.

         Thierry Marignac, décembre 2021.

        

        

28.11.21

Libre circulation des virus et des biens

 

Lac de Côme à la nuit tombante

"La peur de penser en dehors des consignes a fait de la liberté une prison (…)"

 

"La Big Medicine — la technocratie médicale — nous doit des comptes car elle écrase le pathétique et s'empare de l'homme pour expérimenter un monde qui ne serait plus confronté à l'Abîme, un monde délivré de la pensée, mais Gouverné par les violents (…)"

La Fabrique de l'homme occidental, Pierre Legendre.

 

(Vers traduits du russe par Thierry Marignac)

 

            Lorsque, au soir crépusculaire

            Expire un ciel atrabilaire

            Et sur la marche de l'autel

            Jette un dernier rayon vermeil

 

            Devant lui s'incline, esseulée

            Seule, désireuse de chanter

            Une épouse attristée,

            Une fille trompée.

 

            Qui connaît les ténèbres de l'âme des gens,

            Leur mélancolie, leur ravissement?

            C'est un émail bleu

            Fermé à nos yeux.

 

            Qui nous expliquera pourquoi

            Chez cette épouse, toujours pleine de mélancolie,

            Les yeux sont à demi assombris

            Recouverts pourtant d'un lointain éclat?

 

            Dans quel but sur ce front élevé

            Les rides du doute ont tremblé

            Et entre les sourcils se sont déposés, pesants,

            Des siècles d'épuisement.

 

            Et les lèvres souriantes

            Dans quel but énigmatiques et tremblantes?

            Et exigent un rêve passionnément,

            Pour que de sourires, il ne s'agisse pas  seulement?

 

            Dans quel but en elle tant de charme sans bruit?

            Pourquoi dans ses yeux des feux d'incendie?

            Elle est pour nous un maladif cauchemar

            Ou bien, c'est vrai, un amer cauchemar.

 

            Pourquoi dans un rêve désespéré

            Sur la marche de l'autel s'est-elle inclinée?

            Que lui faut-il des hautes sphères

            Des ombres blanches de l'atmosphère?

 

            On ne sait pas! Les ténèbres nocturnes, profondément,

            Le rêve — l'incendie, l'instant — les gémissements

            Lorsqu'on voit poindre à l'Orient,

            Les rayons d'une vie se renouvelant?

            Nikolaï Goumiliev



           

Когда ж вечерняя заря

На темном небе угасает

И на ступени алтаря

Последний алый луч бросает

Пред ним склоняется одна,

 

Однажелавшая напева

Или печальная жена,

Или обманутая дева.

 Кто знает мрак души людской,

 

 Ее восторги и печали?

Они эмалью голубой

От нас закрытые скрижали

Кто объяснит нампочему

 

У той жены всегда печальной

Глаза являют полутьму,

Хотя и кроют отблеск дальний?

  Зачем высокое чело

 

Дрожит морщинами сомненья,

И меж бровями залегло

 Веков тяжелое томленье

И улыбаются уста

 

Зачем загадочно и зыбко?

И страстно требует мечта,

 Чтоб этой не было улыбки

Зачем в ней столько тихих чар?

 

Зачем в очах огонь пожара?

Она для нас больной кошмар,

Иль правдагорестней кошмара

Зачемв отчаяньи мечты,

 

Она склонилась на ступени?

Что надо ей от высоты

И от воздушно-белой тени

 

Не знаемМрак ночной глубок,

Мечта – пожармгновенья – стоны;

Когда ж забрезжится восток

 Лучами жизни обновленной?

Николай Гумилев