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TIREUR LONGUE DISTANCE
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| Jethro Bare, photo ©Iron Seb, tous droits réservés |
Toujours aussi heureux de publier l'ami Bare, nous présentons ci-dessous la seconde partie et la fin de la nouvelle inaugurale du jeune auteur, deux épisodes au lieu de trois, mais le suspense était intolérable!…
Ce bel essai, qui attira l'attention du monde du polar dans une de ses cérémonies les plus riches et les plus prisées, devrait attirer celle des éditeurs — si ça existe encore — par sa maestria.
TM, président et trésorier à vie d'Antifixion, se ferait un plaisir de jouer les intermédiaires…
La semaine prochaine, nous publierons sa deuxième nouvelle, tout aussi saisissante: Bébés Parking, également en deux parties. Elle est complémentaire. L'été, si pénible soit-il en ville, n'a pas que des inconvénients…
ELLE GRONDE 2E PARTIE:
Pour Franck Triquet, c’était une enquête sans coup de feu ni sang.
3. Terrarium
Retour à Dado City. Cette ville m’obsédait mais ses effluves ne m’avaient pas manqué. Encore ce malaise, encore la même léthargie suspecte dans laquelle chaque figurant semblait plongé. Je finis mon clope avant de monter dans ma voiture pour noter quelques éléments délivrés par Marco qui m’avait fait sa petite visite guidée le matin à l’aube. Pas si sportif ni salissant que ça finalement. Juste descendu une grille discrète qui donnait sous la rue afin qu’il m’explique un peu ce qui n’allait pas dans son boulot. Il voulait bien faire, je le sentais honnête. Inquiet et honnête. Nous étions restés tant que nous pouvions, avant que la nausée et le mal de crâne ne s’installent trop même s’il m’avait expliqué ne plus rien sentir depuis longtemps. Les habitants de Dado ne sentaient plus Dado. On finissait par s’habituer à tout, même au pire.
Marco m’avait montré les tuyaux dont il assurait la maintenance et qui couraient dans toute
la ville pour distribuer la chaleur. Sur d’énormes sections, ce matos était en très bon état.
« Changé à l’arrivée de Bouvier ! » m’avait-il précisé avec ironie. Son job consistait en
théorie à faire des relevés divers et de la vérification générale, mais la réalité était différente.
En pratique, il resserrait des boulons et des écrous toutes les journées de toute l’année, à
cause des « vrombissements ». Quatre fois par mois, un dégazage spécial faisait vrombir tout
le réseau et il fallait ensuite palier aux effets des vibrations avec défense formelle d’en parler,
clauses de confidentialité techniques à l’appui sous couvert de protection de brevets, avec
obligation de signer bien sûr. Autre fait troublant : les technicos ne devaient surtout pas poser
trop de questions.
Les ingénieurs agissaient, et ces dégazages étaient prétendument essentiels pour la bonne marche des innovations du système. C’était la réponse officielle relayée par les chefs et les syndicats. Circulez, y’a rien à voir !
Ici, tous avaient l’air dans le coltard, mais s’ils ne sentaient plus rien olfactivement parlant, certains devaient tout de même l’entendre, ce vrombissement, plusieurs fois par mois !
C’était ça qu’évoquait la pauvre Annie ? « Quand elle gronde, j’ai peur... la ville me tue » avait-elle expliqué à ma tante Gisèle peu avant de mourir, au bord du désespoir.
J’avais rarement vu un tel degré de résignation dans la population d’une ville tout entière, une dépression presque physiquement palpable qui abattait toute notion d’espérance. Marco jurait qu’il restait vif à cause des pilules du travail, sans me donner d’échantillon par crainte qu’on remonte à lui si je les soumettais à analyse,(il n’avait aucune confiance dans le monde des labos, quels qu’ils soient). Pour les autres c’était Fatalitas.
Les gens ne disaient rien. Ils vivotaient. Ils bossaient. Ils crevaient. Je lui avais parlé du nom d’un canard associatif mentionné dans les coupures présentes sur les microfilms de la P.Q.R de ces dernières années. « Le Mégaphone ».
Avant de le rejoindre pour notre incursion en sous-sol, j’avais fait un tour rapide à l’adresse du local qui s’occupait du journal. Sur place : le désert. Ce rez-de-chaussée de grande barre glauque, où l’on voyait poindre quelques silhouettes en jeans et flight-jackets en cuir chevauchant des mobylettes dans les coins sombres, semblait à l’abandon depuis longtemps. Rien à part l’ombre des vendeurs de came, présents en nombre partout dans la municipalité. Mais le papier édité par ce petit groupe était connu des Dadoseinois, et Marco m’avait lâché un nom : Gilbert Sébastelain. J’avais donc un os à ronger.
Vérification faite, ce Sébastelain était toujours vivant. Né en 1915 à Baie-Mahault, Guadeloupe, et dont la dernière adresse connue était : 16 rue de La Sablière, bâtiment 11, Hall A, Dado-sur-Seine. La CAF m’avait donné un numéro qui ne sonnait pas dans le vide, et Sébastelain et moi avions convenu d’un rendez-vous quelques jours plus tard en terre neutre : Paris 17ème.
Je le repérai de loin, il m’avait dit être en fauteuil roulant. J’avançai vers lui.
— Monsieur Sébastelain ? Enchanté, Franck Triquet. Merci de vous être déplacé pour me rencontrer, je voulais vous voir ni trop près ni trop loin de chez vous.
— Bonjour. Dado n’est pas loin, c’est vrai, mais quitte à parler d’elle, je préfère que ce ne soit pas en son sein, vous avez raison.
Gilbert Sébastelain, pur produit du Bumidom, était un solide gaillard antillais qui m’avait expliqué au téléphone avoir perdu l’usage de ses jambes il y a longtemps. Je n’avais pas très bien compris, mais son système immunitaire n’était jadis pas parvenu à combattre une sale infection car affaiblit par une intoxication aux pesticides, au pays. Toujours est-il que l’homme en imposait : regard sûr derrière ses lunettes reliées par une chaînette couleur argent, fine moustache au tracé impeccable, poignée de main très ferme malgré l’arthrose qui déformait ses doigts, et un parfum mentholé qui me rappelait celui de mon père.
Après lui avoir signifié de nouveau que je menais cette enquête pour mon compte, il m’en apprit des vertes et des pas mûres sur sa drôle de ville. Il en avait gros sur la patate et mes questions tombaient à point nommé pour le soulager.
L’élection du maire, datée d’un mandat et demi, avait coupé l’herbe sous le pied de son association et de ses publications « citoyennes et libres » sur la vie de la cité et la politique locale. Plus aucune subvention, plus aucun moyen mis à leur disposition, fermeture en quelques mois, adieu Le Mégaphone. Sébastelain n’avait pas la réputation d’un emmerdeur mais plutôt celle d’un procédurier à la dent dure, patient. Ses questions concernant la mort de sa femme, son aînée de deux ans, décédée mystérieusement d’une infection pulmonaire pour cause toxique alors qu’elle n’avait jamais mis une cigarette à ses lèvres de sa vie, et les risques liés au développement des activités des labos Bouvier dans la ville, l’avaient placé dans le collimateur de l’administration fraîchement remaniée.
— Ils m’ont dit que, de nos jours, un tel mal peut venir de n’importe quoi : pluies acides, pollution atmosphérique, la radioactivité... Foutaises !
— Vous pensez à quoi, alors ?
— À la même chose que vous si vous êtes l’enquêteur que vous m’avez vendu. Et vous avez l’air assez intelligent pour comprendre.
Le moins que l’on pouvait en dire, c’est que si l’homme ne tenait pas debout, ses arguments, eux, OUI. Son histoire me renvoyait fatalement à Annie, l’amie de ma tante. Et même si mon cerveau avait collé les éléments dans le sens de Sébastelain depuis longtemps, en tant que fonctionnaire par tradition familiale et légaliste convaincu, je ne pouvais pas me résoudre à croire que des institutions officielles agissaient contre la masse sans complexe. Nous étions en France, bordel, pas sous le joug d’une junte lointaine et cynique ! Le système n’était pas, n’a jamais été et ne sera jamais parfait, mais des entités de cette taille, qui plus est sous la responsabilité de l’État, même en partie, ne pouvaient pas sciemment empoisonner les gens ! Et si oui, pourquoi ? Le pognon ? Ce serait comme laisser un produit contaminé dans les hôpitaux sans rien dire ! Il y a toujours un responsable derrière un coupable, et dans le lot, quelqu’un veille sûrement au grain ! Dado-sur-Seine n’était pas un terrarium dans lequel on enfumait les gens avec je ne sais quel produit ?... Si ?
Feu Mme Sébastelain entendait pourtant bien la ville gronder une fois par semaine, aléatoirement, et la peur de « la survenance de ces trompettes de Jéricho » comme elle les décrivait, l’avait sévèrement diminuée vers la fin selon son mari.
Ce dernier avait d’ailleurs vu presque toutes ses connaissances du même âge passer l’arme à gauche et ne pensait devoir son salut qu’à ses séances d’oxygénothérapie régulières, comprises dans son traitement à vie contre les résidus de pesticide dans son corps.
Je devais passer au bureau avant de rentrer et l’air frais qui fouettait mes tempes sur quelques centaines de mètres était salutaire. Ma conversation avec ce vieil homme m’avait abasourdi, dérangé, je nageais entre colère et déni. Ce qui se dessinait derrière les lièvres soulevés ces dernières semaines concernant Dado était dingue, effarant. Je regrettais âprement ma routine de cadavres sur fond de banditisme classique. J’avais besoin de me rassurer, de tâter du concret, de retrouver la raison ! Il fallait que je me rapproche de mes homologues dans cette satanée agglomération, qu’on parle boutique, qu’ils rationalisent tout le foutoir qui était en train de s’installer dans ma tête... qui me dépassait... et dont je n’assumais pas le vertige.
Sur un prétexte bidon, je rendis visite le lendemain au commissaire de Dado, un certain Cabeau. J’avais connu un type avec ce blase à l’école de police, il avait d’ailleurs bien morflé à cause de ce cadeau de naissance. On s’entendait bien mais je l’avais perdu de vue. Il était devenu flic malgré un niveau de sérieux incompatible avec ses ambitions. Trop fêtard, trop centré sur lui-même.
Arrivé dans le bâtiment qui abritait la Nationale, j’étais sur les rivages du Styx. Des locaux insalubres et vétustes où traînaient des fonctionnaires au teint jaune et aux traits lourds, baignant dans des relents d’anisette qui figeaient une ambiance à couper au couteau.
J’essayai de ne pas dégager trop de mépris en m’affaissant dans mon costard à 5000 francs garni de boutons de manchettes Amicale PJ plaqués or, quand un grand chauve bedonnant me surprit par une petite tape amicale derrière l’épaule.
— Franck Triquet ! J’étais sûr que c’était toi ! Un Triquet de la PJ qui vient voir un pignouf comme moi, certain que c’est pas pour le boulot !
Sans cet humour et ce ton de beauf pas méchant, je ne l’aurai jamais reconnu. C’était bien lui. Mon Cabeau de l’école. Jérôme Cabeau dont il ne restait rien de la superbe. Le crâneur sympa et excentrique s’était transformé en triste sire dont les mains aux ongles rongés tremblaient maladivement.
J’avais face à moi un homme détruit.
Je dus me démasquer assez vite et exposer mes intentions réelles car je ne voulais pas
humilier cet ancien camarade, qui avait de toute façon très bien saisi la duperie. D’abord
méfiant, il se laissa aller peu à peu, et, le biberon ambré sorti d’un des tiroirs de son bureau
aidant, il reconnut en moi un interlocuteur qui pouvait le comprendre vraiment.
Le soir tombait, le commissariat glissait dans son bourdon de nuit et je ne pris plus aucun détour dans mes questions. Je m’adressai à Cabeau en ami pour apaiser sa peine faite de honte et de résignation, qui était sûrement la cause du psoriasis galopant qui affleurait au col de sa chemise bon marché. Les mots coulèrent.
— Dado, c’est pas le pied tu sais. Je dirige cette tôle, mais je suis plutôt un bouc-commissaire ici...
Sourires gênés.
— T’as croisé la municipale ? Ils ont plus de matos que nous, sans compter les largesses du maire à tous les points de vue ! Et puis les profils... du genre de ceux dont nous on ne veut pas, mais qui savent mener leurs barques dans les caniveaux, si tu vois ce que je veux dire. Non, Dado, c’est une planque pour ceux qui savent fermer leur clapet, comme moi maintenant. Là, t’es pas emmerdé.
Il jeta soudain sa bouteille presque vide dans la corbeille pleine à craquer. Comme lui.
— Les gens souffrent ici, Franck, mais tout est verrouillé. L’air est pourri, tu l’as senti. Ça passe par en dessous, quand ça gronde, quand ça vrombit, par le chauffage... ils se sont arrangés pour balancer leur saloperie partout. C’que c’est exactement, j’en sais foutre rien, mais sûr que c’est pas de l’eau de Cologne ! Les dealers mettent la pression sur la population en permanence, le maire s’est glissé le préfet dans la poche grâce à ses amis de chez Bouvier et ils s’éclatent tous ensemble dans des sauteries dégueulasses dont je te passe les détails. Moi, je tourne la tête. Je suis un homme de paille, collègue. J’ai renoncé.
4. Sclérose de combat
La conversation continua toute la nuit entre les quatre murs de ce bureau terne et asphyxiant. J’en sorti sonné, livide, perdu dans un vide intérieur.
La rasante lividité d'un matin blême tombait sur cet horizon de constructions glacées où la vérité s’emboîtait dangereusement. J’avais des billes mais que pouvais-je en faire ? Nous étions deux flics et quelques citoyens à savoir la vérité — face à de monstrueuses et menaçantes machines grippées, pleines d’une rouille suintant la malédiction grondante de Dado.
En marchant vers ma voiture, cibiche au bec et ciboulot remué, tout devint paradoxalement très clair. Mon choix était fait. Rien ne serait plus jamais comme avant. Au fond, révolté, j’étais prêt à me battre.
Moi, je ne renonçais pas. Je ne détournais pas la tête.
Dado-sur-Seine s’effaçait dans mon rétroviseur, mais pour moi, la guerre était devant.
Il y a un an paraissait le livre ci-dessus, revenant sur la préhistoire de cette guerre aux multiples
aspects que les ignares, les incompétents, les imbéciles et les généraux de salon chargés d'en parler au
public étaient pressés d'ignorer. Et notamment un élément majeur dans le conflit: la pègre et son
imbrication avec les services spéciaux de toutes obédiences, au quatre points cardinaux de l'Ukraine,
pègre gazière ou pègre d'État. Ce bouquin journalistique, fondé sur des faits, des reportages et des
recherches, me valut d'être invité au au salon du livre de: Les Pieux en Normandie, où je débattis avec
un transfuge du KGB plus ou moins mythomane, exagérant sans doute grandement son importance de
007 soviet, petit bureaucrate dans une administration employant des millions de personnes à
l'époque de l'URSS. Un point en particulier soulignait son fond de commerce de transfuge: Il attribuait
encore le sabotage de…
Nord Stream aux Russes, tandis que le Pentagone, gêné par les révélations de Seymour Hersh, venait
de…
sortir cette histoire fantaisiste d'une initiative privée, financée par un milliardaire nationaliste, louant un
yacht en Pologne, avec des nageurs de combat en retraite et des explosifs sous-marins dignes du SBS
anglais à l'endroit depuis 60 ans le plus surveillé de la Baltique… Bref, écran de fumée de services US
embarrassés. D'aussi longtemps que je me souvienne… tu jouais du violon, comme disait la chanson.
Mais le transfuge s'entêtait, profitant d'un public crédule… Il savait mieux que le Pentagone!…
Bref, ce n'était qu'un des nombreux charlatans du commentaire pullulant dans la société, décidés à
profiter de toute crise… qui se sont encore multipliés au cours de celle-ci…
Mon livre qui souhaitait dégriser en rappelant la bestialité des propagandes et la férocité des
grands prédateurs à l'œuvre me valut ensuite d'être reçu par André Bercoff sur Sud-Radio, et a peut-être
laissé une trace en Normandie, puisque dans son édition d'aujourd'hui le journal La Manche
Libre publie une interview de votre serviteur au sujet de la dernière maladie des politiciens en Europe:
Jouer les traîneurs de sabres…
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Sa vie était comme une patrouille de nuit
Il ne dormait plus il était le flic de ses insomnies
Il parcourait les rues du regret du chagrin de la folie
Il parcourait les mauvais quartiers de la vie
Les zones dangereuses où vos morts vous sourient…
Jérôme Leroy, Night Patrol.
En cette lointaine année 1981, où mon rêve de devenir romancier prenait tout juste forme, grâce au journalisme et aux éditions du Dernier Terrain Vague, dans ma dérive parisienne, j’avais deux mentors chez les « écrivains professionnels » : Édouard Limonov et Hervé Prudon (personnages absolument dissemblables). Ils ne m’enseignaient pas (qu’on me pardonne ici de me répéter) comment écrire, ou ce qu’il fallait écrire. L’un comme l’autre gentlemen, chacun à sa manière, le didactisme n’était pas leur genre et ils avaient repéré ma tête de mule. Tu es sur la mauvaise voie, continue, devait plus tard conclure Hervé sur mon Fasciste, tandis qu’Édouard, temporairement ébloui par mon fait d’armes inaugural, me proposait d’écrire à L’Idiot International, ce dont il n’était pas question — cette clique Closerie des Lilas, et puis quoi encore ?… Faire des théories, jouer les penseurs, se parer des oripeaux de la Droite littéraire ?… Inutile d’insister !…Quoi qu’il en soit, je recevais de l’un comme l’autre quelque chose de beaucoup plus précieux : ils m’enseignaient le mode de vie du saltimbanque — comment survivre, grâce à quelles pirouettes de danseur de corde. Et sans en parler, l’un comme l’autre savaient que j’étais attentif. Ils possédaient l’intelligence elliptique de transmettre à qui le mérite, sans jouer les profs.
Je n’ai jamais oublié la limaille subtile de grâce de ces leçons par l’exemple.
Quarante ans plus tard, l’ami Doubschine (homme de confiance d’Édouard) me fait cadeau à Moscou de son dernier livre (posthume, paru après sa mort) : Le Vieux en voyage ( Старик путешествует, pas traduit en français pour l'instant). Je découvre les deux dernières années où mon ami de toujours se savait mourant et souffrait physiquement, où il avait choisi de parcourir le monde une dernière fois : France, Italie, Espagne, Abkhazie, Haut-Karabakh, Mongolie. Tentant le diable plus d’une fois, debout dans les tranchées d’Arménie, les zones limitrophes d’Abkhazie — qu’une balle de tireur d’élite vienne mettre fin à ses souffrances de vieillard.
Qu’y a-t-il dans ce livre ? J’ai rassemblé des fragments de paysage, des situations survenues avec moi ces derniers temps, des souvenirs surgis du chaos et je vous les livre (n’importe qui : taulards, ouvriers, étrangers, filles perdues, soldats, policiers, révolutionnaires), je vous jette le résultat.
Son romantisme immémorial (la nature souveraine, et sa fascination pour la guerre, ses amours déchirées avec Natalia Medvedeva) se superpose à cette simplicité déconcertante qui le rendait si concret, si vivant. Il se traîne comme il peut derrière son énergique maîtresse Fifi, à Paris, pour la parade militaire du 14 juillet 2019, aux Champs-Élysées. Il parvient à convaincre le président de la république « non reconnue » du Haut-Karabakh de le laisser aller sur le front, face aux Azéris, où il fait le meilleur repas de sa vie. Il évoque la prison avec Faouzi Lellouche des « Gilets Jaunes », sous mes yeux à Paris, ayant deviné au bout de cinq minutes qu’ils ont ça en commun. Il compare les bergers de Mongolie aux gauchos d’Argentine. Il est déçu, à la Villa Mussolini, que rien ne rappelle le Duce. Par une après-midi de sang, de soleil et de pourpre à Madrid, il comprend le sens de la corrida, peu avant que le toréador Roman ne soit grièvement blessé par un coup de corne à la cuisse sous ses yeux — toréador à qui Édouard avait parlé juste avant. Une équipe de film le suit au cours de sa dernière dérive sur la planète. Vieux renard, tu as sculpté ta légende.
Je rentre dans les profondeurs de la grotte et je m’allonge sur le dos, on me met un masque sur le visage et les masques claquent sur la table d’opération. Ils branchent les rayons. Je commence à compter lentement — la centaine c’est peu, il s’agit d’une opération.
À cette même table, le 17 mars 2020, jour d’apocalypse et de confinement global, il est mort « sur le billard ».
| Partir et oublier |
D’une toute autre nature est l’évocation faite par Hervé Prudon des derniers jours dans Devant la mort (Gallimard), recueil de ses derniers poèmes, sa dernière distraction d’homme au seuil de l’abîme. Pour Hervé, l’aventure était morte à l’ère contemporaine, ses romans ont souvent parlé de ça, notamment, La Femme du chercheur d’Or (Flammarion). De plus, il était claquemuré dans la maladie depuis beaucoup plus longtemps qu’Édouard, en bonne santé éblouissante jusqu’à ce jour fatal du printemps 2016, commotion cérébrale. S’était-il enfermé (Hervé Prudon) lui-même dans cette négation des possibles que Limonov démentit avec sa vie de patachon universel ?… Le destin seul, s’il avait une voix, pourrait nous expliquer. Le Français et le Russe, la fin de l’Histoire orchestrée en Occident déchu par la marchandise universelle dès les années 1970, et ce réveil slave lors de la chute de l’URSS.
Cependant, dans l’énumération minutieuse de ses souffrances d’insecte en sursis, Hervé atteint tout autant, avec sa modestie proverbiale, la dimension exaltée :
Il ne fera ni jour ni nuit
Ni chaud ni froid
Je ne serai ni moi
Ni un autre
Sans âme et sans substance
Je ne serai ni le feu ni le vent
Ni la pierre ni l’arbre ni l’animal
Ni la lumière ni les ténèbres
De moins en moins l’absence
Et rien de plus en plus
Jusqu’à ce que rien ne dure
Oh si, mon ami, tu es le feu et le vent, dont tu n’as pas parlé par hasard, vieux brigand.
Si la douleur prend ses quartiers
Plus question de philosopher
Plus question de dormir la guerre
On l’a perdue la mort on n’y pense plus
On a juste mal sans rien faire
Vivre est devenu superflu
J’ai longtemps pensé, vieux camarade, que devant la défaite, tu abdiquais trop tôt. Dans la catastrophe présente, la mienne y compris, je ne sais plus.
S’il m’est donné un jour de faire mon propre reportage sur la mort, je souhaiterais être digne de mes mentors de la lointaine année 1981.
Thierry Marignac, décembre 2021.
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| Lac de Côme à la nuit tombante |
"La peur de penser en dehors des consignes a fait de la liberté une prison (…)"
"La Big Medicine — la technocratie médicale — nous doit des comptes car elle écrase le pathétique et s'empare de l'homme pour expérimenter un monde qui ne serait plus confronté à l'Abîme, un monde délivré de la pensée, mais Gouverné par les violents (…)"
La Fabrique de l'homme occidental, Pierre Legendre.
(Vers traduits du russe par Thierry Marignac)
Lorsque, au soir crépusculaire
Expire un ciel atrabilaire
Et sur la marche de l'autel
Jette un dernier rayon vermeil
Devant lui s'incline, esseulée
Seule, désireuse de chanter
Une épouse attristée,
Une fille trompée.
Qui connaît les ténèbres de l'âme des gens,
Leur mélancolie, leur ravissement?
C'est un émail bleu
Fermé à nos yeux.
Qui nous expliquera pourquoi
Chez cette épouse, toujours pleine de mélancolie,
Les yeux sont à demi assombris
Recouverts pourtant d'un lointain éclat?
Dans quel but sur ce front élevé
Les rides du doute ont tremblé
Et entre les sourcils se sont déposés, pesants,
Des siècles d'épuisement.
Et les lèvres souriantes
Dans quel but énigmatiques et tremblantes?
Et exigent un rêve passionnément,
Pour que de sourires, il ne s'agisse pas seulement?
Dans quel but en elle tant de charme sans bruit?
Pourquoi dans ses yeux des feux d'incendie?
Elle est pour nous un maladif cauchemar
Ou bien, c'est vrai, un amer cauchemar.
Pourquoi dans un rêve désespéré
Sur la marche de l'autel s'est-elle inclinée?
Que lui faut-il des hautes sphères
Des ombres blanches de l'atmosphère?
On ne sait pas! Les ténèbres nocturnes, profondément,
Le rêve — l'incendie, l'instant — les gémissements
Lorsqu'on voit poindre à l'Orient,
Les rayons d'une vie se renouvelant?
Nikolaï Goumiliev
Когда ж вечерняя заря
На темном небе угасает
И на ступени алтаря
Последний алый луч бросает,
Пред ним склоняется одна,
Одна, желавшая напева
Или печальная жена,
Или обманутая дева.
Кто знает мрак души людской,
Ее восторги и печали?
Они эмалью голубой
От нас закрытые скрижали.
Кто объяснит нам, почему
У той жены всегда печальной
Глаза являют полутьму,
Хотя и кроют отблеск дальний?
Зачем высокое чело
Дрожит морщинами сомненья,
И меж бровями залегло
Веков тяжелое томленье?
И улыбаются уста
Зачем загадочно и зыбко?
И страстно требует мечта,
Чтоб этой не было улыбки?
Зачем в ней столько тихих чар?
Зачем в очах огонь пожара?
Она для нас больной кошмар,
Иль правда, горестней кошмара.
Зачем, в отчаяньи мечты,
Она склонилась на ступени?
Что надо ей от высоты
И от воздушно-белой тени?
Не знаем! Мрак ночной глубок,
Мечта – пожар, мгновенья – стоны;
Когда ж забрезжится восток
Лучами жизни обновленной?
Николай Гумилев