3.8.26

Maisons hantées


 

La poésie de Boris Ryjii est un cadeau de feu Kira Sapguir, qui me manque. Elle me lançait de temps en temps ce genre de défi « Ah, Monsieur le traducteur, qu’est-ce que tu dis de ça ? », toujours gentiment mais fermement. En 2020, je crois, quand un pignouf du Sud-Ouest à la Pagnol, cul et chemise avec la bureaucratie des instances officielles de la « poésie » institutionnelle française publia une « traduction » de ses poèmes que je traduisais depuis dix ans, parlant russe comme une vache espagnole et n’ayant jamais mis les pieds à Ekaterinbourg où j’avais habité chez la sœur de feu le poète… je perdis mon sang-froid, jurant de ne plus traduire Ryjii. Comme c’est loin, comme la poésie de Ryjii mérite que j’oublie mes rancunes. Comme les apparatchiks sont méprisables. Ci-dessous, un beau poème funèbre, farci d’humour noir : « Va pas nous balancer dans l’au-delà ! »

(Vers traduits par Thierry Marignac)

 

Du brouillard émerge la sphère lunaire —

Et pour de nombreuses années

Au-dessus de la tombe de Roman décédé

Une bleue-bleue lumière.

 

Mélancolique, bleue-bleue lumière,

Légère, pas de cette terre,

Sur Sverdlovsk, sur la Russie

Et même sur moi aussi.

 

Je suis retourné vers toi par ennui

C’était sur mon chemin

Avec une cigarette, dans les poches mes mains,

Pardonne-moi, je te dis.

 

Là-bas par les anges interrogés

Tous coupables de péché,

Pour des foutaises et du tabac

Ne balance pas les gars.

 

Sinon, Roman, au son très haut

Des trompettes dorées

Les bras vont te tordre dans le dos

Les anges tarés.

 

Aux visages des nôtres jusqu’au levant

Ils pointeront leurs feux,

Là-bas, les emmenant

Là où ils jouent leur jeu.

 

Ainsi nous sortons de l’écran, —

Ne réponds pas en te taisant.

Sur la tombe de Roman

Une bleue lumière seulement.

Boris Ryjii, 2000.

 

Les yeux de Boris Ryjii

На смерть Р. Т.

Вышел месяц из тумана –
и на много лет
над могилою Романа
синий-синий свет.

Свет печальный, синий-синий,
легкий, неземной,
над Свердловском, над Россией,
даже надо мной.

Я свернул к тебе от скуки,
было по пути,
с папироской, руки в брюки,
говорю: прости.

Там, на ангельском допросе
всякий виноват,
за фитюли-папиросы
не сдавай ребят.

А не то, Роман, под звуки
золотой трубы
за спины закрутят руки
ангелы-жлобы.

В лица наши до рассвета
наведут огни,
отвезут туда, где это
делают они.

Так и мы уйдем с экрана, –
не молчи в ответ.
Над могилою Романа
только синий свет.

2000

 

 

 

Lumière d'août

 

L'énigmatique Viatcheslav Popov en toute saison… pour ses puzzles poétiques.

(Vers traduits par Thierry Marignac)


 

 

Du mois d’août, les plates-bandes flétries

Le jardin d’enfants tourbillonne dans la poussière

 

Les bonnes gens ont dit

Trouver une chambre, ça peut se faire

 

Ils ont dit :

Votre visa

Pour toujours est expiré

 

Il faut s’arrêter

S’éclipser

Rentrer en soi

 

Rouillé, avare, faisant pitié

Rauque est le cuivre du robinet

 

Dans les tuyaux bat le sabot du cheval bai

Mythe ?

De la fuite ?

Des amants ?

 


 

 

***
августа чахлые клумбы
в пыли копошится детсад

сказали добрые люди:
комнату можно достать

сказали они:
ваша виза
просрочена навсегда

нужно остановиться
исчезнуть
прийти в себя

ржаво и жадно и жалко
крана сипит латунь

бьет в трубы копытом лошадка
обь?
бия?
катунь?

В. Попов