LA SOCIOLOGIE ENRAGÉE DE VLADIMIR KOZLOV
J’avais fait connaissance avec V. Kozlov en juin 2009 à Moscou, près de la station de métro Novotselenskaiä. Son premier roman, paru l’année suivante en France sous le titre « Racailles » aux éditions Moisson Rouge m’avait enthousiasmé. C’était le récit sans concession ni fioritures, d’une adolescence marquée par le racket et la violence, dans une cité-dortoir de la banlieue de Moguileev, Biélorussie, à l’époque de la Pérestroïka, ambiance de fin du monde où tout se délabre à vue d’œil. Le livre fut plus tard salué par Gérard Guégan dans « Sud-Ouest », une critique intitulée : « La vie à bout portant ». Il eut un succès très inattendu pour un auteur étranger inconnu — il vendit son tirage. « Racailles » était écrit presque exclusivement en argot, un vocabulaire de 300 mots, dont la poésie jouait sur des modifications infimes dans l’ordre des mots ou la formulation. Quand un critique lui avait demandé pourquoi il avait employé une langue si limitée, Vlad avait répondu : « Parce que dans cet univers-là, ce qu’on ne peut exprimer dans ces 300 mots n’existe pas ».
Vlad était un homme de taille moyenne, très mince, les traits aigus, les pommettes hautes, vêtu en hispter américain, casquette de base-ball, short large, tee-shirt Spiderman. Il faisait très chaud à la terrasse du café où nous avions rendez-vous. Je l’avais déniché grâce à son site Internet et, contrairement à tant d’autres auteurs dans des situations semblables en Russie ou aux États-Unis, lorsque je lui dis que j’allais le traduire et le faire publier… il me crut. Ma ferveur était sans doute communicative.
Dans les six ou sept ans qui suivirent, je traduisis encore deux autres de ses romans, dont le dernier « Guerre », paru en 2016, est toujours disponible aux éditions de la Manufacture de Livres. Il se rendit à Paris plusieurs fois, et nous dînions invariablement ensemble quand je passais à Moscou. Il se distinguait par une écriture sèche, cinématographique, où les nuances affectives ne passaient que dans le dialogue. Ses sujets étaient toujours brûlants et tournaient autour de la fin de l’URSS et de la « Nouvelle Russie » des années 1990. On lui affublait même le surnom « d’archéologue des soviets ».
Notre amitié traversa une zone de turbulences, quand le conflit russo-ukrainien éclata. Opposant déclaré au régime russe, Vlad soutenait l’OTAN et jugeait insuffisant le soutien de l’UE à l’Ukraine. Il a émigré en Allemagne. Pour ma part, je refusais de prendre parti publiquement dans une guerre pour moi crève-cœur, puisque j’ai des amis des deux bords. Sans qu’il me l’ait signifié clairement, je sais qu’il trouvait ma neutralité — et toute neutralité — inacceptable. Néanmoins, pour l’équilibre de mon reportage russe « Vu de Russie » (Manufacture de Livres, 2025), le contrepoint, je lui donnais la parole dans une longue interview, de même qu’à un Ukrainien et une poétesse partageant son point de vue. Vlad était véhément, mais m’assura de sa confiance totale, lorsque je lui promis de traduire fidèlement ses propos et de les publier intégralement. Malgré notre affaire Dreyfus, les liens tissés en quinze ans n’étaient pas tout à fait rompus. Sans vouloir jouer les moralistes — oh, le vilain mot — cet exemple pourrait être médité par les fanatiques confortablement éloignés du champ de bataille où c’est une autre histoire, de part et d’autre du nouveau « Rideau de Fer ».
C’est si vrai qu’il y a trois jours, Vladimir Kozlov m’envoie un brûlot de 70 feuillets, complètement inattendu, tenant plus du pamphlet que du roman. Il s’agit du monologue intérieur enragé d’un chauffeur de taxi de 35 ans, ethniquement allemand, mais né en Russie, revenu en Allemagne avec ses parents dans les années 1990. Comme le narrateur de « Racailles » au crépuscule du communisme, celui de « Chauffeur de Taxi » dresse le constat d’une société qui implose, s’effiloche pan par pan, avec une précision qui est la marque distinctive de l’auteur. Invasion d’une immigration multiple — Syrie, Afghanistan, Somalie, Ukraine…— sans contrôle et souvent narcotrafiquante, qui submerge les rues, ramollissement généralisée d’une jeunesse allemande corrompue par les drogues et les néo-sexualités, effondrement de l’économie asphyxiée par le sabotage de Nord Stream, qualité allemande en chute libre : des voitures défectueuses, des chemins de fer en retard, de la bière médiocre, tout est au rendez-vous dans ce tableau de la déchéance d’une nation. Par petites touches et constantes bordées de jurons. Un livre populiste, qui aurait pu je crois, être écrit dans d’autres pays d’Europe, décrivant le désespoir en sourdine d’une bonne partie de la population du continent, abandonnée à elle-même par ses dirigeants et, de plus en plus, privée du droit d’exprimer son ressentiment autrement qu’en secret — ce qui décuple la rage. Ce livre aurait pu être écrit en France et plus encore au Royaume-Uni, où la déshérence est comparable.
Les incidents qui émaillent le récit sont parlants : le chauffeur de taxi expulse de son véhicule deux Arabes parce qu’ils écoutent une émission antisioniste sans leur faire payer le prix de la course entamée. La semaine suivante, il est convoqué au commissariat où un policier allemand mais politcorrect —ou bien est-ce synonyme ? — lui fait savoir que ses clients ont porté plainte pour racisme et que l’un d’eux a un œil au beurre noir. Le chauffeur a hurlé mais n’a frappé personne, il nie. On lui montre la photo du coquard et on lui assure qu’il y a des témoins. Au procès, il prend une lourde amende.
Circulant dans sa famille et celle de sa petite amie russe, il s’aperçoit que ses parents et beaux-parents, atterrés eux aussi par l’Allemagne qui se dégrade sous leur nez, sont sensibles aux sirènes russes leur dépeignant une vie paisible et florissante au Vieux Pays, envisageant le retour vers Dobrograd (La bonne bourgade) ville Potemkine idéale où on les attend. Nouvel accès de rage du chauffeur : Vous croyez à ces fariboles ? Et il mêle tout alors : les immigrés exotiques qui vivent de l’aide sociale payée par ses impôts et du trafic, les réfugiés ukrainiens férocement antirusses mais qui ne vont pas se battre, les réfugiés russes qui se plaignent mais ont supporté le régime toutes ces années, les riches qui s’en foutent, les politiciens et journalistes qui mentent du matin au soir, la concurrence effrénée des taxis arabes et turcs…
Certains passages de ce brûlot sont dignes de l’effroyable comique des pamphlets maudits du grand Céline qui, disait Philippe Sollers, n’avait jamais été aussi génial, aussi inventif.
Si j’ai toujours reconnu chez Vladimir Kozlov une intelligence brillante et une grande originalité, cette fois, j’ai failli tomber de ma chaise. Je m’attendais à tout sauf à ça. Quand je l’ai interrogé pour savoir comment cette idée avait germé, il m’a répondu dans son style laconique qu’en deux ans d’Allemagne et dans bien des milieux, il avait vu partout cette rancune clandestine, ces constats amers, cette révolte rentrée mais fondée sur des réalités criantes. C’est ainsi que lui était venu le personnage du taxi, concentré de bile.
Je reconnais bien là mon ami de Moscou — toujours à contre-courant, l’œil vif, le regard acéré et le talent de transmettre sans commentaires, ce qui exige un savoir-faire tout particulier.
Comme Vladimir Kozlov ne m’envoyait pas son brûlot par hasard, j’ai cru bon de lui dire que la publication de celui-ci exigeait une intelligence sociologique, un sens de l’humour, un courage — complètement démodés chez les petits fonctionnaires de gauche de l’édition parisienne moderne. J’ai écrit, il y a peu dans ces pages — à propos de cette pantalonnade des nantis dans la récente « affaire Grasset » — : le « pluralisme » c’est quand on est tous d’accord, le « fascisme » c’est quand quelqu’un dit le contraire.
Vladimir Kozlov est né désillusionné. Grandir dans une cité d’urgence de Moguileev à l’époque soviet est une cure radicale. Ma réponse ne l’a pas surpris. J’espère me tromper et trouver un éditeur. « Chauffeur de taxi », par sa vivacité, son sens de l’observation, sa pertinence, son actualité, le mérite vivement.
Thierry Marignac, août 2026.



